DEUXIÈME LEÇON
THERAPEUTIQUE GENERALE (suite).
La spécificité thérapeutique : doctrine des signatures : pulmonaire, carotte. Albuminates.
Action dynamisante : alcaloïdes, glucosides, thé, café, coca, maté.
Critique des expressions : médicaments d’épargne, antidéperditeurs.
Théorie des forces organiques, exemples.
Action adynamisante : toniques, stimulants; forces radicales et forces agissantes.
Variabilité des effets toniques et stimulants : strychnine, morphine.
Effets des médicaments : physiques, chimiques, organiques.
Prépondérance de l’organisme dans les effets des médicaments.
Effets positifs et négatifs, directs et indirects, passagers et durables (altérants), arsenic.
Messieurs,
Je vous ai dit qu’il y avait à étudier dans les médicaments des actions élémentaires indépendantes des effets que ces actions produisent.
Autrefois les choses n’étaient pas si difficiles : on dotait les médicaments de vertus propres, on en faisait des spécifiques ; il n’était pas alors difficile de comprendre leur mode d’action. On supposait que la nature avait doué certaines plantes de propriétés qui faisaient qu’elles étaient aptes à combattre directement le mal, comme dans un combat singulier que se seraient livré le mal et le remède.
On avaitmême inventé une doctrine des signatures, d’après laquelle la nature aurait inscrit, sur les différentes productions du règne végétal, l’espèce d’affection à laquelle convenaient les médicaments que nous avons sous la main.
Ainsi les taches de la pulmonaire indiquaient l’usage de
ALBUM IN ATES.
cette plante dans la phtisie tuberculeuse, parce que dans cette maladie les poumons sont farcis de quelque chose qui ressemble à ces taches. De même, la carotte était indiquée contre l’ictère.
Dans ce temps-là il n’était pas difficile de comprendre le mode d’action des médicaments : c’étaient des propriétés. Ils guérissaient proprio motu , par quelque chose qui était irréductible aux lois de la matière.
Nous autres, nous sommes arrêtés et obligés de pénétrer dans des détails plus difficiles, pour comprendre le mécanisme des agents thérapeutiques.
Je vous ai fait voir que même dans les médicaments, c’està-dire dans les substances que nous ingérons, il y a des actions mécaniques : je vous en ai donné des exemples. Mais les actions chimiques sont les plus nombreuses : tantôt c’est une simple combinaison chimique avec les corps qui sont dans l’organisme, comme par exemple lorsque nous débarrassons l’estomac des acides à l’aide des alcalins; tantôt ce sont des combinaisons avec les tissus eux-mêmes, qui amènent, par exemple, la cautérisation.
Enfin, dans d’autres cas, se sont des combinaisons d’une nature un peu particulière; ce ne sont plus les combinaisons définies, que vous connaissez, mais des combinaisons du genre de ce qu’on désigne sous le nom d ' albuminates.
Vous savez que l’on considère un très grand nombre substances comme entrant en combinaison avec les matières albuminoïdes; eh bien, des combinaisons analogues se forment entre les matières albuminoïdes du corps et les substances médicamenteuses. Et plus tard, ces substances s’en vont prendre place dans les tissus, soit quer étant normales, elles deviennent de simples éléments, soit que, étant simple-
thérapeutique générale.
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ment analogues aux substances normales, elles viennent se substituer à ces substances.
Voilà les différentes espèces d’actions chimiques qui peuvent être produites par les médicaments.
Nous en étions aux actions dynamisantes lorsque nous nous sommes séparés.
J’ajouterai ceci, c’est que par l’intermédiaire de ces substances, qui sont capables de céder de la force, on arrive à dispenser les organes de la nécessité d’en produire.
Les organes, vous le savez, produisent de la force. Prenez pour exemple le muscle, dont on connaît bien la physiologie.
Il est obligé de brûler, non pas peut-être sa propre substance, mais les résidus de la dénutrition; et il le fait pour fabriquer de la force. S’il ne le fait pas, il manque de la force nécessaire pour se contracter. Eh bien, les substances endothermes sont capables de fournir aux muscles et au système nerveux la force qu’ils seraient obligés de fabriquer pour agir.
Cette manière de voir me paraît, je vous le dis par avance, s’appliquer à un grand nombre de substances médicamenteuses. Pour moi, les alcaloïdes et les principes analogues, qui sont des corps neutres, des glycosides, ces substances qui sont douées d’une puissance immense, tellement qu’elles produisent des effets énormes à des doses quasi infinitésimales (1/4 de milligramme, comme pour l’aconitine), me paraissent surtout avoir cette action dynamique ; c’est-à-dire qu’elles me paraissent, en faisant élection de certaines parties, être surtout capables d’apporter de la force et d’exciter le système nerveux.
On pourrait sans doute admettre qu’elles contractent des combinaisons instables, transitoires; mais tout porte à pen-
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ACTION DYNAMISANTE.
ser que c’est surtout par le premier de ces procédés qu’elles agissent.
En tout cas, les choses paraissent aujourd’hui démontrées en ce qui concerne un certain nombre de principes qui appartiennent autant à l’hygiène qu’à la thérapeutique. Je veux parler de ces principes qui sont dans le thé, le café , la coca , le maté , et d’autres.
Ces substances-là semblent aujourd’hui admises par un certain nombre de physiologistes parmi les substances qui sont capables d’apporter de la force.
C’est un agronome français, le comte Agénor de Gasparin, qui, il y a quelque chose comme une trentaine d’années, a mis en évidence cette faculté singulière que possède le café, celle de ces substances que nous connaissons le mieux, en France et en Belgique, de soutenir les forces en apportant assurément bien peu de substance pondérable.
Il a montré que les ouvriers qui travaillaient dans les mines de houille des Ardennes mangeaient très peu, qu’ils se contentaient d’une nourriture qui paraîtrait insuffisante; mais qu’il leur fallait du café, et qu’à cette condition ils étaient capables de produire assez de force pour le travail des mines.
Ce désaccord entre la petite quantité de substance introduite pour la consommation et la quantité des efforts produits, a ouvert les yeux sur des qualités nouvelles auxquelles on n’avait guère songé. Seulement on est resté bien longtemps perplexe au point de vue de l’interprétation. Depuis un certain nombre d’années, certaines expressions que je considère comme absolument défectueuses se sont introduites dans le langage scientifique ; ces expressions avaient la prétention d’exprimer la manière dont se passaient les phénomènes dans les conditions ci-dessus
THÉRAPEUTIQUE GÉNÉRALE
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Ainsi on a désigné ces matières sous le nom d 'aliments d'épargne, ou par l’expression univoque d’ antidéperditeurs. Ceci n’est point nouveau, quoiqu’on l’ait donné comme tel à une certaine époque, où l’on crut à une sorte de révélation.
Ces dénominations-là ont leur origine dans la manière de comprendre certains phénomènes physiologiques et physiopathologiques dont l’étude remonte déjà à plus de cinquante ans. C’est W. Bôcker qui le premier a remarqué qu’il y avait un certain nombre de substances de notre arsenal thérapeutique qui étaient de nature à enrayer le mouvement de désassimilation et par conséquent aussi d’assimilation : ce sont évidemment des choses corrélatives, car le tourbillon vital de Descartes n’existe qu’à cette condition.
Un élève de Bôcker, qui a fait sur lui-même des études si intéressantes par leur précision, sur un certain nombre d’agents, notamment le café et l’alcool, a formulé d’une manière précise l’idée de son maître en disant qu’il y avait des substances capables de modérer la mue organique.
Les antidéperditeurs ne sont pas autre chose que cela. Ce sont des substances, dans l’opinion de ceux qui ont employé cette expression, qui sont capables d’empêcher la dénutrition organique. Je pense que je puis vous montrer que cette manière de parler est aussi défectueuse qu’est erronée l’idée sur laquelle elle repose.
Aliments d’épargne? épargnant quoi? d’autres aliments.' Ils épargnent aussi l’autophagie, c’est-à-dire qu’ils empêchent qu’on ne se nourrisse aux dépens de ses propres organes; assurément. Mais nous allons voir qu’épargner nos organes par ce procédé, épargner ce besoin de tirer nos ressources d’une autre alimentation, ce n’est pas tout à fait le
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moyen d’épargner; nous avons de réels moyens d’épargne. Quant à« antidéperditeurs », c’est encore une dénomination bien plus mauvaise, parce qu’il semble qu’on se contente du mot et qu’une fois qu’on a dit : l’alcool est antidéperditeur, on a formulé toute une doctrine. Je vais vous faire toucher du doigt tout ce qu’il y a d’absurde dans cette manière de comprendre le phénomène. Et cette opinion, que j’ai énoncée le premier, a fini par être partagée par un certain nombre de bons esprits. Ainsi Hirtz, que nous pleurons encore, était arrivé à la conception de tous ces phénomènes et il avait critiqué d’une plume très acérée et très légère les idées émises sur cet ordre de moyens. Je dis que l’expression antidéperditeur est détestable, parce que, si- on se contentait d’empêcher de perdre, on préluderait à la mort. Il n’y a rien de plus facile que de diminuer la mue organique et de ralentir par conséquent le mouvement de dénutrition des organes. Nous n’avons qu’à supprimer tous les excitants : les excitants intellectuels entre autres; nous pouvons nous placer dans l’obscurité, employer les stupéfiants; nous pouvons par ces moyens diminuer les pertes; est-ce là un moyen d’acquérir de la force? Non; c’est le moyen de n’en pas dépenser. Mais, comme ce n’est qu’à la faveur de la combustion respiratoire que nous arrivons à faire les forces nécessaires à notre activité, il est clair que peu à peu les gens qui se soumettraient à ce régime antidéperditeur tomberaient dans l’état de certaines femmes nerveuses de la Salpêtrière. Elles tombent dans une sorte d’imbécillité avec torpeur, elles sont immobiles comme des bonzes hindous.
Vous comprenez dès lors qu’il est impossible d’attribuer le nom d’antidéperdition aux effets si marqués de la coca, qui permet aux Indiens de faire une longue course en em-
THÉRAPEUTIQUE GÉNÉRALE
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portant une petite quantité de substance; à ceux du café, qui nous permet à l’occasion d’avoir une activité cérébrale plus grande, tout en ne prenant pas plus d’aliments qu’en temps ordinaire.
Cette action stimulante des substances comme le thé, le café, la coca ne peut s’expliquer que par un apport de forces : c’est pour cela que j’ai appelé ces substances des dynamisants, des dynamophores , si vous voulez, le premier mot étant déjà employé dans un autre sens.
La question est de savoir quel genre de force nous apportent ces substances. Elles ne nous apportent pas de forces autres que celles des substances chimiques ellesmêmes, qu’elles soient organiques ou minérales. Seulement il faut faire intervenir ici une notion nouvelle, c’est la notion de la corrélation des forces physico-chimiques et des forces organiques. Et je vous demande la permission de développer un peu ce point de vue, parce que, si je ne le faisais pas, on pourrait me taxer de vouloir mettre la vie en équation avec la chaleur.
C’est, du reste, ce qui a été fait dans un certain nombre de documents où on croyait que, quand je parlais de la corrélation des forces physiques et organiques, je voulais dire qu’à l’aide des forces physiques on pouvait engendrer la vie. Je ne le crois pas : ce n’est pas ainsi que j’entends les choses.
Il faut reconnaître, comme savant, indépendamment de toute organisation, que chez les êtres vivants il y a des forces qui appartiennent à la matière brute. Mais il y a quelque chose qui est absolument irréductible, c’est la formation, la nutrition, cette force qui était désignée par les anciens sous le nom de vis formativa et par les plus anciens philosophes sous celui d’ evopfxov, force qui fait que les organes se
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