VITRUVE
GGXIV,
La science est plus utile et mérite plus d'honneurs que la force physique.
Les nobles athlètes, vainqueurs aux jeux Olympiques, Pythiques, Isthmiques, Néméens, recevaient chez les anciens Grecs de tels honneurs que non seulement ils étaient appelés au milieu de l'assemblée, chargés de palmes et de couronnes et comblés d'éloges, mais encore, quand ils retournaient victorieux dans leur cité, ils faisaient une entrée triomphale dans ses murs sur un char traîné par quatre chevaux et ils touchaient sur le trésor public une rente perpétuelle. Quand je considère cet usage, je m'étonne que l'on n'ait pas accordé les mêmes honneurs et même des honneurs plus éclatants aux grands hommes dont le génie rend à toutes les nations et à tous les siècles des services infinis. C'était là une chose d'autant plus digne d'être établie que les athlètes fortifient seulement leur corps par l'exercice, tandis que les grands écrivains, par leur doctrine et leurs préceptes, perfectionnent non seulement leur esprit, mais encore celui de tout le monde. A quoi sert, en effet, à l'humanité que Milon de Crotone ait été invincible? Mais les préceptes de Pythagore, de Platon, d'Aristote et des autres sages, ces préceptes qu'on étudie encore aujourd'hui continuellement, sont utiles non seulement à leurs concitoyens, mais en-
core à tous les peuples, pour lesquels ils produisent des fruits toujours nouveaux ; et ceux qui, dès leurs plus tendres années, se rassasient de l'abondance de ces doctrines, possèdent les meilleurs principes de la sagesse et établissent dans les villes des mœurs dignes de l'homme, l'égalité des droits et des lois, sans lesquelles aucune nation ne peut subsister. Puis donc que la sagesse de ces grands philosophes a procuré aux hommes tant de bienfaits et publics et particuliers, j'estime qu'il faut non seulement leur donner des palmes et des couronnes, mais encore que les peuples auxquels ils ont rendu tant de services pour la commodité de la vie, doivent leur décerner un triomphe, hommage d'une éternelle vénération.
(De l'architecture, liv. IX, préface.)
GGXV.
La peinture ne doit reproduire que la réalité.
La peinture est l'image de ce qui existe ou peut exister, comme un homme, un édifice, un navire, et tout autre objet dont on représente les formes par une figure. Quand on commença à l'employer dans les maisons, on imita d'abord les différentes bigarrures du marbre, puis la forme des édifices euxmêmes, les lignes des colonnes et des frontons. Dans les endroits spacieux, quand les murs avaient une grande étendue, on peignait des façades de théâtre soit pour la tragédie, soit pour la comédie, ou bien des ports, des promontoires, des rivages, des fleuves, des ruisseaux, des temples, des bocages, des montagnes, des troupeaux, des bergers ; enfin, en certains endroits, on peignait les portraits de dieux ou d'hommes illustres, les guerres de Troie, les voyages d'Ulysse, tout ce qui existe ou est censé pouvoir exister dans la nature. Mais par suite de la dépravation des mœurs, on condamne aujourd'hui ces modèles empruntés à la réalité. On peint sur les murs des monstres plutôt que des images d'objets connus. Au lieu de colonnes, on représente des roseaux ; pour frontons, on met quelques tiges de plantes aux feuilles frisées et enroulées. On fait des candélabres supportant des poids extraordinaires, puis des fleurs inconnues d'où sortent des demi-figures ressemblant, les unes à des têtes d'hommes, les
antres à des têtes d'animaux. Or, ces choses n'existent pas, ne peuvent pas exister, n'ont pas existé. Comment un loseau peul-il vraisemblablement supporter un toit, ou bien comment des racines de fleurs peuvent-elles donner naissance à des demi-figures? Et les hommes voient toutes ces faussetés sans les blâmer; bien plus, ils en sont charmés, et leur intelligence obscurcie ne peut plus approuver ce qui est conforme à la raison. Et pourtant, les peintures, alors même qu'elles auraient de l'art et de l'élégance, ne doivent être estimées que si elles représentent la vérité.
(De l'architecture, liv. VII, ch. v.)