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TITE-LIVE

GCIII.

Interrègne à la mort de Romulus.

Cependant le désir du pouvoir et l'ambition agitaient les âmes des patriciens. Comme dans ce peuple tout nouveau aucun citoyen ne s'élevait encore beaucoup au-dessus des autres, ce n'était pas une lutte d'individus, agissant par la violence ou par des factions, mais une lutte de classes. Ceux qui descendaient des Sabins, ayant vu qu'après la mort de Tatius on n'avait pas pris un roi de leur parti, eurent peur, au milieu de l'égalité générale, de perdre tout droit à l'empire ; ils voulaient qu'on nommât un roi de leur sang ; mais les vieux Romains dédaignaient un prince étranger. Malgré cette lutte de volontés diverses, tous pourtant désiraient une monarchie, parce qu'on n'avait pas encore goûté les douceurs de la liberté. Ensuite, les sénateurs se mirent à craindre qu'une ville sans gouvernement, une armée sans général, placées au milieu de plusieurs Etats très hostiles, ne subissent quelque attaque du côté de l'extérieur. Ainsi donc, d'une part, tous convenaient qu'il fallait un chef; mais, de l'autre, personne n'avait l'idée de faire des concessions. Cent sénateurs s'unirent ensemble; ils se partagèrent en dix décuries; dans chaque décurie ils choisirent l'un deux, qui devait pré-

sider à tout. Il y en avait dix qui commandaient ; mais un seul avait les insignes du pouvoir et une escorte de licteurs. La durée de ce pouvoir élait de cinq jours et ils l'exerçaient tous tour à tour. Cette vacance de la royauté dura pendant un an. On lui donna le nom d'interrègne, tiré de la chose ellemême et qu'elle garde encore aujourd'hui.

(Histoire Romaine, liv. Ier, ch. xvn.j

Portrait de M. Porcius Gaton l'Ancien.

11 y avait en Caton une telle force d'âme, une telle puissance de génie, qu'il paraissait apte à se faire à lui-même sa fortune, quelle qu'eût été sa naissance. Il ne lui manqua aucun des talents qui servent à gérer les affaires soit privées, soit publiques. Il s'entendait également aux choses de la ville et à celles de la campagne. Les uns, c'est la science du droit; d'autres, c'est l'éloquence; d'autres, c'est la gloire militaire qui les a portés aux honneurs suprêmes : le génie de Caton se prêtait également à tout et si Lien qu'on l'eût dit né uniquement pour ce qu'il jugeait à propos de faire. À la guerre, c'était un vaillant soldat et un général consommé ; dans la paix, le consultait-on sur le droit, c'était le plus habile des jurisconsultes; fallait-il plaider une cause, c'était le plus éloquent des orateurs. Et ce n'est pas un homme dont la langue n'a été puissante que de son vivant et qui n'a laissé aucun monument de son éloquence ; non, son éloquence vit et fleurit encore, consacrée qu'elle est par des écrits de tout genre. Ce sont de nombreux discours et pour lui, et pour d'autres, et contre d'autres; car de trop nombreux ennemis le harcelèrent et il les harcela à son tour, de sorte qu'il est difficile de dire s'il eut plus à souffrir de la noblesse que la noblesse n'eut à souffrir de lui. C'était un homme d'un esprit rude, d'une langue acerbe et beaucoup trop libre ; mais son âme était invincible aux passions et sa probité rigide ; il méprisait le crédit et les richesses. Econome, patient dans le travail et le danger, il semblait avoir une âme et un corps de fer : la vieillesse même, qui détruit tout, ne le brisa pas ; à l'âge de quatre-vingt-six ans, il rédigea et lut un plaidoyer pour lui- VERSIONS LAT. 20

même ; à l'âge de quatre-vingt-dix ans, il fit comparaître Galba au tribunal du peuple.

(Histoire Romaine, liv. XXXIX, ch. xl.)

CGV.

Révolte de Florus et de Sacrovir.

(Cette version est de Tacite et devrait être placée plus loin.)

Celte même année, les cités des Gaules, fatiguées de l'énormité des dettes, essayèrent une rébellion, dont les promoteurs les plus ardents furent, parmi les Trévires, Julius Florus, chez les Eduens, Julius Sacrovir, nobles tous deux et issus d'ancêtres à qui leurs actions avaient valu le droit de cité romaine, alors qu'on l'accordait rarement et qu'il n'était encore que le prix de la vertu. Dans des conférences secrètes, où ils réunissent les plus audacieux de leurs compatriotes et ceux à qui l'indigence ou la crainte des supplices faisait du crime une nécessité, ils conviennent que Florus soulèvera les Belges et Sacrovir les Gaulois les plus rapprochés. Ils vont donc dans les assemblées, dans les réunions, et se répandent en discours séditieux sur la durée éternelle des impôts, le poids accablant de l'usure, l'orgueil et la cruauté des gouverneurs, ajoutant que la discorde est dans nos légions, depuis qu'on a appris la mort de Germanicus ; que l'occasion est belle pour ressaisir la liberté, si les Gaulois, dont l'état est florissant, songent dans quel dénuement se trouve l'Italie, combien sont énervées la population de Rome et ces armées, où il n'y a de fort que ce qui est étranger. » Il n'y eut presque pas de cité où ne fussent semées les germes de cette révolte. Les Andécaves et les Turoniens éclatèrent les premiers. Le lieutenant Acilius Aviola fit marcher une cohorte qui tenait garnison à Lyon et réduisit les Andécaves. Les Turonieus furent défaits par un corps de légionnaires, qu'envoya Visellius Varron, gouverneur de la Germanie inférieure.

^Tacite, Annales, liv. III, ch. xl et xli.)

CGYI.

Luttes des Plébéiens contre les Patriciens.

Sur ces entrefaites, à Rome, les chefs des plébéiens, qui depuis louglempe nourrissaient en vain l'espoir des plus

grands honneurs, profitent de la tranquillité du dehors pour tenir des assemblées dans la maison des tribuns du peuple. Là, ils dévoilent leurs pensées secrètes. Us se plaignent « de ce que le peuple les méprise au point que, depuis tant d'années qu'on nomme des tribuns militaires avec la puissance consulaire, pas un plébéien n'a encore été promu à cet honneur. La sage prévoyance de leurs ancêtres a interdit aux patriciens les magistratures plébéiennes; autrement, on aurait eu des patriciens pour tribuns du peuple, tant les plébéiens sont négligés par les leurs et méprisés du peuple non moins que des patriciens. » D'autres excusent le peuple et rejettent la fautejsur les patriciens. « C'est par leur ambition et leurs artifices, disent-ils, que le chemin des honneurs est fermé aux plébéiens. S'ils laissaient respirer le peuple qu'ils poursuivent à la fois de leurs prières et de leurs menaces, il se souviendrait de ses défenseurs en allant aux suffrages, et, après s'être donné un appui, il s'emparerait du pouvoir. » Pour arrêter la brigue, on décide que les tribuns du peuple présenteront une loi par laquelle il serait défendu à tous les candidats de rien ajouter à leur toge blanche. Cette mesure puérile et qui semble aujourd'hui à peine digne d'un examen sérieux souleva alors de violents débats entre les patriciens et les plébéiens. Les tribuns l'emportèrent enfin et leur loi fut votée. On pouvait prévoir, à l'irritation des esprits, que la faveur du peuple se porterait sur les siens; mais de peur qu'il n'usât de cette liberté, un sénatus-consulte ordonna qu'on tiendrait les comices consulaires.

(Histoire Romaine, liv. IV, ch. xxv.)

La peste de Rome et la mort de Camille.

Sous le consulat de L. Génucius et de Q. Servilius, tandis que la sédition et la guerre s'étaient apaisées, une peste violente éclata, Comme si Rome ne pouvait en aucun temps être à l'abri des alarmes et des dangers. Un censeur, un édile curule et trois tribuns du peuple, dit-on, succombèrent ; le nombre des victimes parmi les citoyens fut considérable en proportion. Mais ce qui rendit surtout cette peste mémorable, ce fut la mort prévue et non moins cruelle de M. Fu-

rius Camille : c'était là vraiment un homme unique en toute fortune. Le premier dan» la paix et dans la guerre avant d'aller en exil , il devint encore plus célèbre dans cet exil, soit à cause des regrets de la cité, qui, prise par les Gaulois, implora le secours du banni, soit à cause du bonheur quïl eut de ne se rétablir en sa patrie que pour la rétablir elle-même avec lui. Puis, après avoir porté sans fléchir, pendant vingt-cinq années qu'il vécut encore, le poids de tant de gloire, il mérita d'être appelé, après Romulus, le second fondateur de la ville de Rome. Cette année et l'année suivante, sous le consulat de C. Sulpicius Péticus et de C. Licinius Stolon, la peste continua. Il ne se fit rien de mémorable, sinon que, pour demander la paix aux dieux, on célébra, pour la troisième fois depuis la fondation de Rome, un lectisterne; mais comme ni la sagesse humaine ni l'assistance divine ne calmaient encore la violence du mal, la superstition s'empara des esprits et l'on dit qu'alors, entre autres moyens d'apaiser le courroux céleste, on institua les jeux scéniques : c'était une nouveauté pour ce peuple guerrier, qui n'avait eu jusque-là d'autre spectacle que les jeux du cirque. Au reste, cette innovation, comme presque toutes les autres, fut chose simple et même de provenance étrangère.

(Histoire Romaine, liv. VII, eh. xn.)

CCYIII.

Le siège de Sagonte par Annibal.

Tandis qu'à Rome on se prépare et on délibère, déjà Sagonte était pressée avec la plus grande vigueur. C'était de beaucoup la plus puissante des cités d'au delà de l'Ebre : située à environ mille pas de la mer, à l'origine, dit-on, colonie de l'île de Zacinthe, elle avait vu sa population mêlée à quelques Rulules d'Ardée. Du reste, elle s'était bientôt élevée à un très haut degré de prospérité, soit par les richesses que lui prodiguaient la mer et la terre, soil par l'accroissement de sa population, soit par l'austérité de principes qui lui fit garder jusqu'à sa propre ruine la foi jurée aux alliés. Annibal, étant entré sur son territoire avec une armée formidable qui avait ravagé la campagne, attaqua la ville de trois côtés àla fuis. L'n angle delà muraille donnait sur une vallée

plus unie et plus ouverte que le terrain environnant; ce fut par là qu'il se proposa de pousser les galères, à l'abri desquelles il pourrait conduire le bélier jusqu'au pied des remparts. Mais autant, loin des murs, les lieux se -prêtaient au transport des mantelets, autant, lorsqu'on en vint à effectuer des attaques, on rencontra d'obstacles qui les empêchaient de réussir. D'abord une tour immense dominait les ouvrages, et comme la faiblesse de cet endroit était suspecte, les murailles avaient là plus d'élévation et de force qu'ailleurs. Ensuite, l'élite de la jeunesse opposait une plus grande résistance à l'endroit où le péril et le danger se montraient le plus imminents. D'abord une grêle de traits repousse l'ennemi, sans laisser aux travailleurs la moindre sûreté. Bientôt on ne se borne plus à lancer des projectiles du haut des remparts et de la tour; on s'enhardit jusqu'à se jeter sur les postes et les ouvrages de l'ennemi, et, dans ces mêlées, les Sagontins ne perdent guère plus de inonde que les Carthaginois.

(Histoire romaine, liv. XXI, en. vu.)

GGIX.

Surprise et déroute de la flotte d'Asdrubal.

L'Espagne a beaucoup de tours bâties sur des hauteurs, pour servir de points d'observation et de défense contre les pirates : ce fut de là qu'on découvrit d'abord les vaisseaux des Romains et qu'on avertit Asdrubal par un signal. Toutefois, on s'agitait déjà sur terre et dans le camp, alors que tout était encore tranquille au bord de la mer et sur les vaisseaux, parce qu'on n'entendait ni le bruit dos rames ni les cris des matelots, et que la flotte ennemie était cachée par les promontoires. Tout à coup, plusieurs cavaliers dépêchés l'un sur l'autre par Asdrubal viennent ordonner aux soldats, errant sur le rivage ou se reposant dans leurs tentes et ne s'attendant à rien moins qu'à avoir à combattre l'ennemi ce jour-là, de monter à la hâte sur leurs vaisseaux et de prendre leurs armes ; car la flotte romaine approchait du port. Tandis que les cavaliers, envoyés de toutes parts, portaient ces ordres, Asdrubal arriva lui-même avec toute l'armée : ce fut un tumulte et un pêle-mêle universel ; matelots et soldats

se précipitaient sur les vaisseaux et semblaient fuir de la terre plutôt qu'aller au combat. A peine tout le monde est-il embarqué que les uns s'attachent aux câbles pour lever l'ancre ; les autres, pour aller plus vite, les coupent. Tout se faisant ainsi avec une extrême précipitation, les préparatifs des soldats embarrassent les manœuvres des matelots, et l'agitation de ceux-ci empêche les soldats de prendre et d'apprêter leurs armes. Déjà les Romains approchent ; ils ont même rangé leurs navires en ordre de bataille. Les Carthaginois, moins troublés par l'ennemi et le combat que par leur propre désordre, après avoir essayé plutôt qu'engagé la bataille, font prendre la fuite à leur flotte,

(Histoire Romaine, liv. XXII, ch. xix.)

CGX.

Le supplice de Décius Magius.

Le jour suivant, Annibal fut reçu dans une nombreuse assemblée du sénat. Son discours fui d'abord plein de flatteries et de bienveillance ; il rendit grâce aux Campaniens de ce qu'ils avaient préféré son amitié à l'alliance de Rome. Entre autres promesses magnifiques, il leur fit celle que bientôt Capoue serait la capitale de l'Italie et que le peuple romain subirait ses lois ainsi que tous les autres. De celte amitié avec Cartha^e, de cette alliance contractée avec lui, Annibal, un seul homme était excepté, Magius Décius, qui n'était pas Campanien, qui ne devait pas être appelé de ce nom. Annibal demandait donc que Magius lui |fùt livré, qu'on délibérât sur son sort devant lui, et qu'on rendît un sénatus-consulte. Tous se rangèrent à cet avis, et cependant un grand nombre d'entre eux sentaient bien que Décius ne méritait pas un pareil traitement et que c'était là une grave atteinte portée tout d'abord à leur liberté. En sortant du sénat, Annibal alla s'asseoir sur le tribunal des magistrats; il fit saisir et amener à ses pieds Décius Magius et lui ordonna de se défendre. Biais sa fierté ne se démentit pasj il protesta contre une violence que rien dans le traité no pouvait autoriser. On le chargea de chaînes et on le lit conduire, suivi d'un licteur, au camp des Carthaginois. Tant qu'on lui

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laissa la tête découverte, il marcha en haranguant le peuple, qui se pressait de toutes parts, et ne cessa de crier : « Vous en jouissez, Campaniens, de cette liberté tant désirée. Au milieu du forum, en plein jour, à vos yeux, moi, qui ne suis le second de personne à Capoue, je suis chargé de chaînes et traîné à la mort! Quelle plus grande violence aurions-nous à souffrir, si Capoue eût été prise d'assaut?»

(Histoire Romaine, liv. XXIII, ch. x.)

GGXI.

Les Celtibériens, gagnés par Asdrubal, abandonnent l'armée de Scipion.

Asdrubal s'aperçut qu'il y avait peu de Romains dans le camp des ennemis et que toutes leurs ressources consistaient dans les troupes auxiliaires des Celtibériens. Il connaissait toute la perfidie des barbares et principalement de toutes ces nations, parmi lesquelles il faisait la guerre depuis tant d'années. Les communications étaient faciles, les deux camps étant remplis d'Espagnols. Dans des conférences écrites avec les chefs des Celtibériens, il les engage par l'appât d'une forte récompense à emmener leurs troupes. La proposition ne leur parut pas odieuse ; car il ne s'agissait point de tourner leurs armes contre les Romains; on leur offrait, d'ailleurs, pour ne pas faire la guerre, une somme aussi forte que pour la faire. Enfin, l'idée du repos, du retour dans leurs foyers, le plaisir de voir leur famille et tout ce qui leur était cher tlattaient les soldats. Aussi la multitude fut-elle aussi facilement gagnée que les chefs ; du reste, ils ne craignaient pas que les Romains, étant en si petit nombre, les retinssent par la force. Les généraux romains devront toujours craindre pareille chose, et cet exemple leur servira de leçon et leur apprendra à ne pas trop compter sur les troupes auxiliaires et à avoir dans leur camp plus de forces et de troupes romaines que d'étrangères. Tout à coup, les Celtibériens lèvent leurs enseignes et se retirent, sans répondre autre chose aux questions des Romains qui les suppliaient de rester, si ce n'est qu'ils sont rappelés par une guerre dans leurs foyers. Scipion, voyant qu'il ne pouvait

retenir ses alliés ni par les prières ni par la force, qu'il était sans eux hors d'état de tenir tête aux ennemis et dans l'impossibilité de rejoindre son frère, et qu'il n'avait d"ailleurs aucun autre parti salutaire à prendre, résolut de rétrograder autant que possible.

{Histoire Romaine, liv. XXV, ch. xxxm.)

TROGUE POMPEE et JUSTIN ccxn.

Entrée triomphale des Romains en Asie.

Les Scipions faisaient passer leur armée en Asie, lorsqu'on annonça que des deux côtés la guerre était terminée, qu'Anliochus avait été vaincu sur terre et Annibal dans un combat naval. Aussi, dès l'arrivée des Scipions, Antiochus leur envoya-t-il des ambassadeurs pour demander la paix et offrir à l'Africain un présent tout personnel, son propre fils, que le roi avait pris au moment où il passait la mer sur un petit navire. Mais l'Africain répondit que les services particuliers étaient distincts des affaires publiques; qu'autres étaient les devoirs d'un père et autres les droits de la patrie, qu'on doit préférer non seulement à ses enfants, mais encore à la vie elle-même; que, par conséquent, il acceptait avec reconnaissance le présent d'Antiochus et qu'il répondrait, de son chef privé, à la générosité du roi ; que, pour ce qui avait rapport à la guerre et à la paix, il ne pouvait rien accorder à ses sentiments de gratitude, ni rien retrancher aux droits de la patrie. 11 ne traita jamais du rachat de son fils et ne voulut pas que le sénat en délibérât ; mais il dit qu'il rachèterait son fils d'une manière digne de son noble caractère, par la voie des armes. Or, voici quellesfurent les conditionsdelapaiximposées au roi : il devait se contenter de la Syrie, livrer tous ses vaisseaux, rendre les prisonniers et payer tous les frais de la guerre. Antiochus répondit qu'il n'était pas encore assez vaincu pour se laisser dépouiller et que de telles conditions étaient une provocation à la guerre et non un achemine-

ment à la paix. Alors les Romains, pénétrant en Asie, vinrent à Ilion. Il y eut là un échange de félicitations : les habitants d'ilion disaient que c'était de leur sein qu'étaient sortis Enée et les autres chefs; les Romains s'applaudissaient de devoir leur origine à de tels hommes : on eût dit des parents et des enfants se réjouissant ensemble. Les Troyens étaient heureux de voir leurs descendants, vainqueurs de l'Occident et de l'Afrique, revendiquer l'Asie comme le 'royaume de leurs aïeux, et ils disaient que la ruine de Troie avait été un événement désirable, puisque cette cité devait renaître d'une manière si heureuse; les Romains, de leur côté, brûlaient de l'insatiable désir de contempler les lares de leurs aïeux et le berceau de leurs ancêtres, les temples et les statues des dieux.

{Histoires Philippiques, liv. XXXI, eh. vu et vm.)

GGXIII.

Triste situation de la Grèce sous Philippe, roi de Macédoine.

Philippe, roi de Macédoine, d'où, comme d'un observatoire, il avait tendu des pièges à la liberté de presque tous les peuples de la Grèce, soit en nourrissant leurs dissensions, soit en portant secours aux plus faibles, se mit à les forcer tous, vainqueurs et vaincus, à subir le même esclavage. Puis, pour augmenter sa puissance comme aussi pour faire étalage de sa gloire, à l'exemple des bergers, qui font passer leurs troupeaux de leurs pâturages d'hiver à leurs pâturages d'été, il déplaça un grand nombre des nations de la frontière ;et peupla ou dépeupla des régions entières, au gré de son caprice. C'était partout un triste spectacle et l'image d'une entière destruction. Il n'y avait pas, il est vrai, cette terreur que l'ennemi inspire ; on ne voyait pas les soldats courir par les rues au milieu du tumulte des armes, piller les biens et enlever les habitants ; mais partout le silence, la consternation et le deuil ; on craignait que les larmes elles-mêmes ne parussent être une rébellion. La douleur augmente en se cachant ; elle est d'autant plus profonde qu'on peut moins la laisser éclater. Les malheureux regrettaient, dans leurs tristes adieux,

tantôt les tombeaux de leurs ancêtres, tantôt leurs antiques pénales; puis ils déploraient soit leur sort, pour avoir vécu jusqu'à ce jour, soit celui de leurs enfants, pour n'être pas nés plus tard. De ces peuples, Philippe plaça les uns aux frontières, les autres aux extrémités de son royaume; quelques-uns des prisonniers de guerre furent partagés de manière à repeupler les villes. C'est ainsi que d'un grand nombre de nations et de peuples il ne fit qu'un seul royaume, qu'un seul peuple.

(Histoires Philippiques , liv. VIII, ch. ier, v et vi.)

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