ÉLOGE DE LA POÉSIE
Quant à ces bois, et à ces ombrages, et à cette solitude que maltraitait Aper, ils me causent tant de plaisir qu'entre
les principaux bienfaits de la poésie je compte celui de ne composer les vers ni au milieu du bruit, ni en ayant un plaideur assis devant la porte, ni parmi le deuil et les larmes des accusés. L'âme se retire, au contraire, dans des lieux calmes et purs et jouit des délices d'un asile sacré. Ce fut là le berceau de l'éloquence, son premier sanctuaire. C'est sous la forme et avec la parure des vers que l'éloquence se recommanda d'abord aux mortels et qu'elle s'insinua dans ces cœurs chastes et que n'avait souillés aucun vice. C'était en vers que parlaient les oracles. Car cette éloquence cupide et sanguinaire aujourd'hui en usage est chose récente, née de nos mauvaises mœurs, et, comme tu le disais, Aper, imaginée pour tenir lieu d'arme offensive. D'ailleurs, cet âge heureux et, pour employer votre langage, ce siècle d'or était pauvre d'orateurs et d'accusateurs, riche de poètes et d'hommes inspirés, qui chantaient les belles actions, au lieu de défendre les mauvaises. Aussi personne ne jouit d'une gloire plus grande, ni d'honneurs plus augustes, d'abord auprès des dieux, dont ils prononçaient, disait-on, les oracles et partageaient les festins ; ensuite, auprès de ces enfants des dieux, de ces rois sacrés, qui n'avaient parmi eux aucun avocat, mais Orphée, mais Linus, et, si tu veux remonter plus haut encore, Apollon lui-même.
(Dialogue des orateurs, ch. xn.)
La « Vie d'Agricola. »