I. Étude doctrinale. — Le livre de Jonas cat un des
» Comm. m h. loc.
- Ej)., Lxxi,n. 5, t. II, col. 2-40, et,i-7/*. lxxxii, n. 3^, col. 301.
plus instructifs des Petits Prophètes, et Kaulen a montré dans son excellent commentaire * les riches trésors de doctrine renfermés dans cette histoire.
1° Elle est d'un bout à l'autre une prophétie symbolique du plus haut intérêt; c'est même pour cela que cet ouvrage, malgré sa forme historique, est rangé parmi les livres prophétiques de l'Ancien Testament.
Kaulen' a remarqué que l'histoire de Jonas est, en petit, l'histoire du peuple juif, de sa mission providentielle au milieu des peuples, de ses continuelles révoltes, de ses châtiments et des douloureuses inquiétudes dont cette nation n'a cessé d'être tourmentée depuis sa réprobation : « U tique enim, velutiste, Judœi <' intelligunt ethnicorum salvationem ipsorum esse condem- « nationem. »
Jonas est surtout la figure de Jésus-Christ. Entendons saint Augustin * : « Ipsamfiguram propheticam com- « parando, dit-il, breoiter percurramus. Missus est Jonas « ad civitatem Ninive, ut ej'us finem prœdicaret : missus « est Christus à Pâtre, ut finem mundi omnibus demons- « traret. Fugit Jonas in Tharsis à fade Domini : fuga « Jonœ, velox transitus Christi;de quo dicit Propheta: « Exsultavit ut gigas ad currendam viam (Ps.xviii,6). « Ascendit navem propheta fugiens : lignum crucis ascendit « Christus, per mare hujus sœculi transiens. Irruit tem- « pestas magna in mari : perturbatio maris, perfidia Ju- « dœorum. Data est sors, ut propheta fugitivus in mare « niitteretur : sors data est super Christi vestimento , ut <( unitas omni mundo prœdicaretur. Projectus est è navi « in mare Jonas: mors Christi in cordibus Gentilium col- « locataest. Susceptus esta bestiâ Propheta, custodiendus, « non comedendus ; audi hic ipsius vocem Christi per sane- « tum David : Non derelinques animam meam apud « inferos, nec dabis sanclum tuum videre corruptio-
' Librum Jonœ Prophelœ expotuit F. Kaulen, Mogunliœ, 1862.
^ Loe. cit., 8:>-'Ji.
* De Sijmb. serin, nd eatechum., n. G; Op., t. VI, col. 972.
378 COURS d'écriturk sainte
« nem (Ps.xv, 10). In ventre bestiœ marinœ poiitus Jonas (c sanctus oravit : in inferno Chrisius descendens mortuos (( suscitavit. Tertio die Propheta littori incolumis est red- « ditus : die tertio Ckristus de sepulchro surgens, super '( cœlos est exaltatus. Ad prxdicationem Jonse per pœni- « tentiam salvata est civitas : per Christi prxdicationem (( sancta Jérusalem redempta est eivitas ' . »
Suivant le même Père-, Jésus-Christ, dans le grand œuvre de la vocation des Gentils, est encore figuré par le ver qui dessèche le lierre touffu à l'ombre duquel se reposait Jonas (iv, 7). Le lierre, image du peuple juif, étendait sur la tête du Prophète son large et rafraîchissant ombrage, parce que, dit saint Augustin, les promesses de l'Ancien Testament étaient l'ombre des choses futures, umbra futurorum. Mais Jésus-Christ sous l'emblème du ver, dessèche les branches vertes d'Israël et dissipe leur ombre menteuse, lorsque, proclamant l'Evangile, il substitue la lumière à l'ombre, la réalité aux figures. Saint Augustin ajoute : ^iEtnunc «■ ille populus, ainisso Jerosolymitanoregno et sacerdotio, (( et sacrificio, quod totum umbra erat futuri, in captiva <( dispersione magnoœstu tribulationisaduritur, sicut Jonas « quod scriptuin est à solis ardore, et dolet graviter; '< tamen dolori ejus atque umbrœ quam diligebat sains '< gentium pœnitentùimque prœponitur . »
2° Le livre de Jonas renferme beaucoup d'autres i-nseignements. On peut les rapporter à trois chefs : Dieu, Jonas etlesNinivites.
Dieu est dans cette histoire ce qu'il est partout : infiniment puissant, souverainement sage, la bonté même. « Il est le Dieu du ciel, il a créé la terre et la < mer (i, 9). » — Rien ne peut lui résister, et, quoi qu'on fasse, il arrive à ses fins avec autant de force que de douceur. « Fugit Jonas ne serventur ISinivitae^
1 Cfr Bossuet, Médit, sur l'Évang., cix* et en' j., et surtout Kaulen, loe. cit.
i Epitt., eu, n. 35; Op., t. II, col. 427.
« dit un pieux commentateur ' : eteccè servantw nautae « deindè et ipse, exuherantlus bonum perficitur. Sic et (( nostris divina providentia Dei délie tis ad hnnum utitur. » N'est-ce pas le cas de répéter le mot célèbre : L'homme s'agite et Dieu le mène ? — L;i charité de Dieu est plus admirable encore. Elle embrasse tous les hommes, même les païens ; la mission seule de Jonas le démontre contre les Juifs, et prouve que les Gentils étaient appelés comme eux fi profiter du bienfait de la Rédemption. <( C'était comme la prise de possession des « empires humains par Jéhovah *. >» La bonté de Dieu se montre surtout dans la conduite qu'il tient à l'égard du Prophète, soit en l'arrachant miraculeusement à la mort i II, l-ll), soit en le grondant et en l'instruisant avec une si grande douceur (iv, l-ll). « Jacet erçjà Pro- « pheta, dit saint Thomas de Villeneuve ', mtnio de ve- « niâ Dei furore indignabundus ; astat Deus, desuper pla- « cans illumet leni eum sermone demulcens....
On apprendra de Jonas combien il est dangereux et insensé de désobéir à Dieu (i, 1-16). Mais on admirera l'intrépidité du Prophète en face de la mort, sa charité pour ses compagnons, son repentir, sa prière et sa con- UanceinébranlabledansleSeigneur(iii, 1-11). Jusqu'au fond de la mer il ne désespère pas. Il est dans les entrailles du monstre et il dit : « Je verrai, Seigneur, (( votre temple saint ; votre bonté ne souffrira pas que « je périsse ! » Chez quel peuple trouverait-on d'aussi nobles sentiments ? On peut enfin , d'après Kaulen '', étudier dans l'histoire de Jonas les différents états par lesquels l'âme doit passer avant d'arriver à la vie parfaite ou unitive.
La conversion des Ninivites n'est pas moins féconde en instructions. On y remarquera la gratuité de la
' Fevardentius, In Jon.eomm. II est cité par Kauien, p. 130. - M. Darras, Hiil. de l'Égl., t. II, p. 686. ' Serm. I. Voyez Kaulen, lac. cit., p. 137. * Loc. cit., p. 140-1 4r>.
grâce, son efficacité et les conditions de la justification ou de la vraie pénitence (m)'.
IL Étude littéraire. — Le livre de Jonas est en prose, Le style est naturel, naïf et d'une touchante simplicité. « La composition de Jonas, dit un critique ^, ressera- « ble au personnage, qui se fâche pour un lierre, qui « s'irrite contre Dieu parce qu'il est trop bon, qui fuit « à Tharsis pour ne point se rendre à Ninive, et qui « demande à être précipité dans la mer pour expier sa « faute. Le style, c'est l'homme. »
La prière du Prophète (ii, 3-10) est le schI morceau poétique. Cette ode, composée en grande partie de réminiscences bibliques, n'est pas sans beauté. « Ce qui « la distingue, dit Mgr Piantier^ c'est, d'un côté, je « ne sais quoi de vague et. d'indéfini qui tient de près « au grandiose, et, d'un autre côté, une certaine sé- « rénité d'espérance d'autant plus belle qu'elle est plus « inattendue ; la situation de Jonas ne s'y prête guère ; «■ bien plutôt elle ne l'invite qu'à l'anxiété la plus « cruelle;... et quand on l'entend, des abîmes où il « flotte, exhaler des accents de calme et de douce con- « fiance, on s'imagine voir un rayon de lumière s'é- « chapper du néant. »