EXPLICATION DU LIVRE DE JONAS
Étude littérale
ou
Solution des principales difficultés
Ces difficultés ont presque toutes pour objet de prétendues impossibilités dont on s'est servi pour attaquer la véracité ou au moins la réalité historique de ce livre.
Chap. I, A-D. Objection et réponse. — Fada est tempestas magna... et Jonas descendit ad interiora navis, et dormiebat sopore gravi. On s'étonne que Jonas, pendant une grande tempête, soit descendu au fond du vaisseau pour dormir. Quelques versets plus bas(v 7-14), il demande aux nauloniers à être jeté dans la mer. N'est-ce pas incroyable?
Rép. — 1° Le texte hébreu ne dit pas que ce fut précisément au moment de la tempête que Jonas descendit au fond du navire pour dormir; il dit qu'il était descendu et qu'il dormait. On doit en effet traduire : « Or Jonas était descendu et dormait. » Suivant la remarque de saint Jérôme ', le sommeil du Prophète provenait moins d'ailleurs de la tranquillité que de la tristesse de sonjàme : « Quodautem doi^mit, non securi- « tatis est, sed mœroris. Nam et Apostoios legimus in « Domini passione prœ tristitiœ magnitudine somno fuisse « depressos. » Enfin le besoin de dormir est quelquefois si grand, qu'on ne peut y résister.
2° La demande de Jonas n'est pas plus difficile fi expliquer. Sa conscience lui reprochait son infidélité ; il savait que Dieu avait déchaîné cette tempête i\ cause de lui et il était convaincu que Dieu, pour le punir,
' Comm. in Jon.
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exigeait le sacrifice de sa vie. Afin de satisfaire à la justice divine et pour arracher des innocents à une mort certaine, il n'hésite donc pas à demander qu'on le jette à la mer. Conduite héroïque, plus digne d'admiration que de blâme.
Ghap. II, 1-H. Nouvelle difficulté et réponse. — Prœparavit Dominus piscem gr^andem ut deglutiret Jonam ; etJonas in ventre piscis tribus diebus et tribus noctibus... et evomit Jonam in arenam. La délivrance miraculeuse de Jonas a rencontré de tout temps beaucoup d'incrédules. « J'ai toujours remarqué, dit saint Augustin', « que les païens accueillaient ce récit par un éclat de « rire. » Quel poisson a pu jamais avaler un homme ? Comment cet homme a-t-il pu vivre trois jours et trois nuits dans une telle prison ?
Hép. — 1" La Bible ne fait pas connaître la nature du poisson qui engloutit Jonas. Le texte hébreu parle seulement d'un grand poisson {Dag gadôl), en grec y.ri7oçy en latin cetus. Qu'on ne nous presse donc pas de questions ; nous confesserions notre ignorance. Il est cependant probable qu'il s'agit de quelque monstre marin de la famille des squales. Tout le monde sait qu'il y a des requins capables d'avaler un homme tout entier*. « En 1759, dit le naturaUste allemand Muller, « un matelot, étant tombé dans la mer, disparut dans « la gueule béante d'un requin qui suivait le navire. « Les marins restés à bord ajustèrent aussitôt leurs « fusils sur le monstre, qu'ils blessèrent à mort. Le « poisson rendit immédiatement le malheureux qu'il « venait d'avaler, et qui en fut quitte pour quelques « contusions ^ »
T II n'était pas plus difficile à Dieu de conserver trois jours et trois nuits Jonas dans l'estomac d'un poisson que de préserver du feu les trois jeunes Hébreux dans
1 Epiil. en.
2 Cfr Lacépède, Hitt. nat., t. I ; Lamy, Introd. spëc, p. 183 ; Kaulen, loc. cit., p. 33.
' Voyez Ami. de philos., l. III, p. 309.
la fournaise de Babylone. « Aut omnia divina mlraculn « credenda non sunl, dit fort bien saint Augustin*, aut « hoc cur noncredatur causa nulla est. » Le temps que Jonas a passé dans le ventre du poisson n'a peut-être pas non plus été aussi long qu'on se l'imagine. L'Écriture parie de trois jours et de trois nuits (ii, 1). « Mais, « remarque D. Calmef'', n'en dit-elle pas de môme du « temps que le Sauveur devait demeurer dans le tom- « beau ? Sicut fuit Jonas in ventre ceti tribus diebus et n tribus noctibus, sic erit Filius hominis in corde terru; « tribus diebus et tribus noctibus (Matth., xii, 40, 41). Et « cependant nous savons par l'Ecriture même que le (i Fils de Dieu ne fut dans le tombeau qu'environ « vingt-quatre heures. » On pourrait donc en dire autant de Jonas ; et il est certain qu'il y a dans l'Ecriture plusieurs passages (I Reg., xxx, i ; Tob., m, 10-12 ; Esth., IV, 16-v, i-4) où l'expression trois Jours et trois nuits ne doit pas être prise strictement à la lettre, et où elle admet des restrictions. Rien cependant n'oblige à recourir à cette solution.
Chap. m. — Deux endroits demandent des explications.
Le premier relatif à l'étendue de Ninive : « Ninive « erat civitas magna itinere trium dierum (m, 3). » On dit plus loin, en parlant de la môme ville : « In quâ « sunt plus quàm centum viginti millia hominum qui (( nesciunt quid sit inler dexteram et sinistram suam « (iv, 11). »
Ré/j. — 1° Quel que soit le sens de ces paroles : « Ninive était une ville de trois jours de marche » ; qu'il fallût trois jours pour la traverser, ou pour en faire le tour, ou seulement pour en parcourir, en prêchant, les différents quartiers, l'étendue de cette cité n'a rien d'incroyable ^ En effet, Ninive, comme Babylone, était moins une ville proprement dite, qu'une
> Loc. eil.
'•' iJittert. tur le puiston de Jonag.
2 Cfr F. Kauleii, loe. cil., p. 51.
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vaste contrée environnée de murailles. D'après les dernières découvertes, les deux points extrêmes, jusqu'ici explorés, des ruines de cette capitale sont à une distance de quatorze kilomètres en ligne droite, et reliés ensemble par les vestiges d'une enceinte qui couvre toute -la plaine ^ Au dire des historiens profanes,. Ninive était plus grande que Babylone, dont les ruines couvrent une étendue de plus de dix-hûit lieues*.
2° La population attribuée à cette ville n'a, par conséquent, rien d'extraordinaire. En fixant à deux ans l'âge où les enfants commencent à faire le discernement de leur main droite et de leur main gauche, et en suivant les proportions établies par un savant versé dans ces matières, il se trouve que cent vingt mille enfants de un ou de deux ans ne supposent, en définitive, que deux millions deux cent mille habitants, c'est-àdire pas plus qu'à Londres, et près de deux millions de moins qu'à Rome sous Claudel
La seconde difficulté a pour objet la conversion des Ninivites : « Et crediderunt viri Ninivilse in Deum, et et prxdicaveninf. jejunium... (m, 5-9). » On est surpris que des païens se soient convertis si facilement à la voix d'un inconnu.
Hép. — On ne fait pas assez la part de la grâce et de l'efficacité de la parole de Dieu. Dieu, qui a formé le cœur des hommes, connaît aussi les sentiers qui y conduisent, et il a assez de puissance pour triompher de toutes les résistances. Jonas ne devait pas être d'ailleurs entièrement inconnu aux habitants de Ninive ; car il est probable que la nouvelle de sa merveilleuse histoire l'avait devancé, et lui avait préparé les voies. « Quum autem divino inslinctu afflarentur, dit Kaulen *,
> Cfr Darras, Hisl. de l'É'jl., t. II, p. 696; Niebuhr, cité par M. Gilly, t. III, p. 112.
î Cfr F. Kaulen, loc. cit., p. 54, n. 2. 3 Cfr BuUet, Rép. cril., t. I, p. 359 et suiv. * Loe cit., p, 56.
(( lùm naturaliter allecti sunt Ninivitx novitate ac singu- « laritate earum rerum qux Jonx acciderant. »
Chap. IV. — Ici encore deux passages ont besoin dôlre expliqués.
1° Les incrédules se scandalisent de l'affliction du Prophète et de sa colère en voyant que le Seigneur ne détruira probablement point Ninive (iv, 1-3).
liép. — L'expression que la Vulgate (iv, 1) a traduite par iraivs est n'indique pas toujours en hébreu la colère proprement dite. Elle marque seulement le trouble et l'émotion qui ont coutume d'accompagner la colère. Tel est le sens qu'elle a en cet endroit. Mais d'où pouvaient venir à Jonas cette tristesse et cette émotion ? Elles venaient, selon plusieurs', de la crainte que, si Dieu pardonnait à Ninive, cet acte de clémence ne confirmât les païens dans leurs péchés et ne discréditât les Prophètes. C'est pour cela qu'il s'écrie : « N'est-ce « pas là, Seigneur, ce que je disais pendant que j'étais « encore dans mon pays: que vous étiez bon et indul- « gent jusqu'à l'infini (iv, 2) ? » que vous pardonneriez à Ninive; que les paroles de vos Prophètes seraient méprisées ; et que, sans se soucier de vos menaces, ni interrompre le cours de leurs crimes, les peuples continueraient de vous offenser? Ainsi le fait parler Bossuet ^ Suivant d'autres, Jonas, plus préoccupé du sort d'Israël que de celui des Ninivites, s'attriste à la pensée qu'un si grand exemple sera perdu pour son peuple, qu'il n'en profitera pas, et que le châtiment ({ui l'attend sera plus terrible. « Desperat de sainte « hraelis, dit saint Jérôme', et magno dolore concutitur, »< qui erumpit in vocem et causas mceraris exponit et quo- « dammodô loquitur : EqosoUis electua sum de tanlo numéro " Prophetarum, qui per alioruin saluteni ruinam meo po- •' pulo nuntiarem. Non igitur contristalur , ut quidam pu-
1 Saint Cyrille «l'Alex., Théophylacie, R. Jarchi. VoyKaulen, toc. cit., p. Ô4, n" 2 et 3.
- Mèdit. sur l'Evang., cxi'jour.
3 Comm. in h. lue.
« tant, quod gentium multitudo salvetur, sed quod pereat « Israël. » C'est dans la même prévision qu'il ne voulait pas venir à Ninive (i, 3), et qu'il s'était enfui pour ne pas exécuter le commandement de Dieu. Il désobéissait par amour pour les siens. L'obéissance eût été préférable, mais son intention était pure, et Dieu lui en tint compte ; il le punit, mais il le préserva miraculeusement de la mort.
2° On a demandé quel était l'arbrisseau ou la plante dont l'ombrage réjouissait tant le cœur de Jonas, e't dont la disparition subite lui fut si sensible (vi, 6-10).
Réf. — Saint Jérôme ', faute d'un mot plus convenable, dit-il, pour rendre l'expression hébraïque kikaiôn, l'appelle hedera et le décrit ainsi : « Est autem « genus virgulti vel arbusculœ, lata habens folia in modum « pampini etumbram densissimam, suo trunco se sustinens, « quœinPalœstinacreberrimè nasciiur etmaximèin are- « nosis locis : mirumque in modum, sisementem in terrain (t jeceris, cita confola consurgit in arborem et intrà paucos « dies, quam herbam videras, arbusculam suspicis. » Il s'agit probablement du ricin. Cette plante est appelée courge [cucurbita) dans l'ancienne Italique ; et saint Augustin ^ raconte que ce changement fut un jour cause d'un si grand tumulte dans une église d'Afrique, que l'évêque fut obligé de revenir à l'ancienne traduction : « Coactus est, dit- il, velut mendositatem corrigera, « volens, post magnum periculum non remanere sine « plèbe. » L'apparition soudaine de cet arbrisseau suivie de si près de sa destruction suppose du reste l'intervention divine ; et on ne serait pas reçu à arguer de l'impossibilité prétendue du fait à sa non-existence.
SU
Instructions principales et caractère littéraire
du livre de Jonas