‹ Cours élémentaire d'Écriture Sainte (volume 2)Chapitre 27 sur 132 · PSAUME XXI · texte numérisé non relu

PSAUME XXI

Deus, Deus meus, respice in me...

I. Titre. — Le titre porte : In finem pro susceptione matutinu, psalmiis David, c'est-à-dire : Psaume de David pour être continuellement chanté, à t usage de ceux qui ont besoin d'un prompt secours ; ou simplement, comme porte le texte : Au maître de chœur, sur l'air : La biche du matin, psaume de David.

II. Caractère prophétique. — On a toujours cru dans l'EgUse que ce Psaume convenait littéralement à Jésus- Christ, qui, sur la croix, s'en est approprié les premières paroles. Théodore de Mopsuestc, ayant osé le révoquer en doute, fut condamné par le quatrième concile de Constantinople. « Grotius et quelques autres mo- « dernes, dit D. Galmet', ont suivi de trop près la mé-

' Anjum. sur le Ps. xxi

86 COURS d'écriture sainte

« thode de cet écrivain, en voulant expliquer tout le « psaume à la lettre de David, et en ne l'appliquant à « Jésus-Christ que dans le sens mystique et figuré. (( C'est tout le contraire. David, à l'occasion de ses « peines et de ses afflictions, a décrit la passion, la « mort, la sépulture et la résurrection du Messie, la « vocation des Gentils et l'établissement de l'Église. « Voilà son premier et son principal objet. S'il paraît « lui-même dans ce psaume, ce n'est que comme « figure de Jésus-Christ; et en plusieurs endroits « David ne se montre nullement. II est tellement oc- « cupé à peindre son auguste original, qu'il s'oublie « entièrement. » Comme l'ordonnance du psaume présente une suite régulière de pensées, que le même personnage y est constamment en scène, que celui qui, au début, se plaint de son abandon est aussi celui dont les pieds et les mains ont été percés, les vêtements partagés, le même qui publie ensuite les louanges de Dieu, il faut chercher quelqu'un à qui tous ces caractères conviennent à la fois, et l'on ne peut nommer que Jésus-Christ.

III. Sujet. — Ce psaume est moins la prédiction que l'histoire de la passion du Sauveur. Il se compose de deux parties. La première (^ 1-22) est un tableau saisissant de l'abandon de Noire-Seigneur au Calvaire. Ce sont, dit Bossuet, des détails frappants de vérité, et qui semblent avoir été donnés après la 'contemplation d'un tel spectacle. Rien n'est omis, ni les pieds et les mains percés, ni la multiplicité et l'atrocité des douleurs, ni les sarcasmes et les injures des ennemis. La soif môme est signalée avec ce qu'elle a de plus horrible, parce qu'elle devait former une particularité du supplice de Jésus-Christ. En môme temps le supplicié demeure calme, résigné, plein de confiance dans le Seigneur. On trouvera dans l'Écriture peu de scènes comparables à celle-là. Dans la seconde partie {^ 23-32), Notre-Seigncur, échnppé aux mains de ses ennemis, et glorieusement sorti du tombeau, témoigne à Dieu

sa reconnaissance. Il prédit que toutes les nations de la terre viendront se prosterner à ses pieds et se soumettre à ses lois. L'institution de la divine Eucharistie est annoncée vers la fin (y 27 et 30) *.

IV. Notes explicative!^. — y 1. Deus, ut quid dereliquisti me. Bossuet voit en ce verset une clef pour l'interprétation du psaume. Selon lui, il a suffi que Jésus-Christ ait appliqué à lui-même ces paroles pour déterminer le sens de toutes les autres, parce que son délaissement, qui était le premier acte de la justice vengeresse. entraînait pour ainsi dire les autres paroles. Dieu commence par se retirer du pécheur, puis il le châtie. Jésus- Christ donc en marquant que ce premier trait lui convenait, a déclaré que les autres souffrances décrites dans le psaume étaient les siennes. — Notons que dans l'hébreu on ne lit pas les mots : Respice in me ; de sorte que la citation évangélique est textuelle et littérale. Ajoutons que la souffrance du délaissement étant tout intérieure et invisible, Jésus-Christ l'a mentionnée dans le dessein de montrer que tout dans le psaume lui convient selon la lettre.

y 7-9. Locuti sunt labiis... speravit in Domino, evipiat eum... tu es qui extraxisti me de ventre... Bossuet a observé que dans l'histoire de David et de ses malheurs, lorsque Saiil le persécutait ou qu'Absalon se révoltait, on ne voit aucune circonstance qui présente des particularités aussi singulières. Il en conclut que David parlait ici d'un autre que lui-même. Pour compléter le sens, il faut, selon Bossuet, rapprocher de ces versets ceux de la Sagesse (ii, 16-18) où sont marquées les invectives de l'impie contre le Juste.

V 11-16. Ces versets présentent un contraste remarquable avec les précédents, car ils montrent l'abandon complet où Dieu laisse le Juste, au milieu de ses ennemis, en regard des actes signalés de bienveil-

' V. Bossuet, Exposit. de ce psaume, au tome deuxième de ses Œuvres, édition Vives.

88 COURS d'écriture sainte

lance qu'il a opérés en sa faveur, et particulièrement du miracle divin de sa naissance.

y 17. Foderunt manus meas et pedes meos. — Ce passage, où la passion de Notre-Seigneur est si clairement prédite, a toujours fort embarrassé les Juifs et continue d'embarrasser les rationalistes. Afin de mieux comprendre les raisons sur lesquelles ils s'appuient pour changer le sens de ces paroles, il faut savoir : a) qu'il y a deux leçons différentes : la leçon câarou ou cm'ou et la leçon câari; b) que les Juifs et plusieurs rationalistes se sont prononcés en faveur de l'expression câari, qu'ils ont rendue par sicut leo ; et c) que les rationalistes qui défendent la leçon câarou ou cârou ne traduisent pas cette expression ^^diV foderunt, mais par vinxerunt, ligaverunt. Nous avons donc deux choses à faire : justifier la première leçon et en fixer le véritable sens.

1° Cette leçon ne se trouve aujourd'hui dans presque aucun des exemplaires hébreux, soit imprimés, soit manuscrits; nous la regardons cependant comme authentique, et croyons la leçon câari fautive, a) D'abord cette seconde leçon a seulement en sa faveur les manuscrits actuels, lesquels ne remontent guère au delà du ix" ou du viii" siècle. La première, au contraire, a pour elle l'autorité de tous les anciens interprètes : des Septante (w^ov^av), de la version syriaque, de la version éthiopienne, de celle d'Aquila, dans sa première édition (Yio-;^uv«v, c'est-à-dire fœdarunt; sanguine cruentarunt), et de saint Jérôme {fixerunt). On la lit dans plusieurs des manuscrits hébreux qui ont été colhitionnés par de Rossi (Cod. n" 337), et par Kennicott (Cod. n° 39), et il est certain qu'elle existait dans beaucoup d'autres. Les plus savants rabbins en conviennent '. — b) D'un autre côté, la leçon sicut leo ne peut s'expliquer qu'en supposant une ellipse insolite et forcée : {fuerunt) sicut leo [lacerans) pedes meos et ma-

* Voyez Bible de Vence, Disserl. sur ce texte.

nus mens; ou : sicut leo {fucrunt) pedibus meis et manibus meis. La leçon foderunt, au contraire, ne présente aucune difficulté. H.-E.-G. Paulus a objecté que, dans le supplice de la croix, on perçait seulement les mains du patient et que l'on se contentait de lui lier les pieds avec des cordes. Cette assertion est fausse '. Mais, fût-elle vraie, Notre-Seigneur ayant eu les mains et les pieds percés, la prophétie n'en serait que plus évidente.

— c) Enfin on explique aisément l'introduction de la leçon câai'i. Un copiste ignorant ou inattentif, trompé par la ressemblance des caractères, aura pris une lettre pour une autre, et cette leçon, moins favorable aux chrétiens, aura été préférée par les Juifs. Cette leçon est donc fautive. Fùt-elle véritable, il serait facile de conserver le sens de la première, et de maintenir l'une des plus éclatantes prophéties touchant la passion du Sauveur. On peut, en effet, considérer cdaii comme le participe présent du verbe coio^ (percer), d'où vient câarou \ foderunt). Câarl serait pour câarim, avec élision du m final, ou pour l'état construit cdam, et signifierait : fodientes (sunt).

2° Mais quel est le sens du mot câarou, que la Vulgate a rendu par foderunt? Signifie-t-il, comme le prétendent Gesénius et Rosenmiiller, vinxerunt, ligaverunt? Non. — a) Ces auteurs ont seulement pour euxAquila, dans sa seconde édition, et Symmaque, tandis que nous avons pour nous les Septante, saint Jérôme, la Vulgate, la version syriaque et la version arabe. — b) Ajoutons que partout ailleurs ce mot a le sens de foderunt, et qu'on ne pourrait citer aucun passage de la Bible où l'on doive s'écarter de cette signification. Tout, l'autorité et la raison, se réunit donc ici pour réfuter nos adversaires.

y 22. Salva... a comibusunicornium humilitatem meam.

— L'animal désigné dans ce verset, et dont il est parlé en plusieurs endroits des Psaumes, est probablement

• Cfr Rosenmiiller, Schol. in hocloc, t. V, p. lûO.

90 COURS d'écriture sainte

l'oryx, connu des anciens par son caractère indomptable et féroce. Oppien l'appelle Yeff'roi des animaux sauvages, et Martial ' a dit de lui :

Matutinarum non ulthna prseda ferarum

Ssëvv.s oryx, constat quoi mihi morte canum!

Ce verset et les deux précédents 'servent de transition à la seconde partie, et montrent que le délaissé a mérité la résurrection par sa soumission et sa prière. Saint Paul a observé cette circonstance lorsqu'il a dit : Preces suppUcationesque offerens... exauditus est (Hebr., v, 7).

y 23-34. La suite de ces versets présente trois traits prophétiques : la diffusion de la révélation et la formation de l'Eglise ; la vocation privilégiée des pauvres à la foi ; la naissance d'un peuple nouveau.

a) Sur le premier chef 23-27), Bossuet a remarqué que le délaissé publiera lui-même la gloire de Dieu, après avoir vu la fin de ses douleurs, ce qui est une preuve de sa résurrection. Narrabo fratribus meis. Il est encore remarquable que Jésus-Christ n'a donné ce titre à ses disciples qu'après sa résurrection, afin de montrer que ce mot du psaume le concernait personnellement, et avait ce mystère pour objet.

b) Le privilège des pauvres sera d'occuper les premières places ; après eux viendra la multitude des nations, et, en dernier lieu, les riches de la terre seront admis (28-33). Cette particularité est un des traits caractéristiques auxquels le Messie devait se faire reconnaître. Elle est présentée par David sous l'image d'un festin, à la suite d'un acte solennel du culte divin. C'est l'idée du Sacrifice que les Écritures ont coutume de figurer ainsi.

c) L'apparition d'un peuple nouveau est signalée en tout ce discours, où les peuples de la gentilité sont

1 Epigrammes, XXII, xv.

appelés à former l'Église; elle l'est particulièrement dans le dernier verset, qui conclut et résume le psaume. Lepsalmiste déclare que c'est un dessein positif de Dieu que son œuvre de justice soit annoncée à ces peuples. Ce sera la postérité du cruciiié, née de son sang, et devant vivre toujours.

Page 1