CHAPITRE DEUXIÈME
Isaïe.
ARTICLE I
INTRODUCTION PARTICULIÈRE AUX PROPHÉTIES d'iSAIE '
Notice sur la vie et les écrits d'haie.
I. Sa vie. — Isaïe, le prince des Prophètes, et digne à tous égards de figurer à la tète de ces hommes puissants en œuvres et en paroles, était né sur les marches du trône, étant fils d'Amos, que l'on croit avoir été fils de Joas, roi de Juda. L'élégance et la pureté de son langage trahissent la noblesse de son origine : tout en lui dénote l'homme de qualité.
L'exercice de son ministère date de la dernière année d'Ozias, environ 752 ans avant Jésus-Christ (Is., VI, ^) : il pouvait avoir vingt ans ; et il nous apprend (i, 1) qu'il le continua sous les règnes de .Joathan (752- 737), dAchaz (737-723) et dÉzéchias (723-097)2. Il le continua môme durant les sept ou huit premières années de Manassé, quoique le nom de ce prince ne figure pas dans le titre général du livre : les trenteneuf premiers chapitres ayant été déjà réunis sous le règne d'Ézéchias, Isaïe se sera contenté, sous Manassé, d'y ajouter les chapitres suivants, sans loucher au titre. Suivant une ancienne tradition regardée comme très certaine parles Juifs, dit saint Jérôme ^ ce fut ce monarque impie qui, blessé des justes reproches de
1 Auteurs principaux à consulter : M. Glaire, Introd., t. IV; M. T.-J. Lamv. Inlrod., part. lia, cap. xix ; M. Le Hir, les Prophètes d'/gr-ieV," dans les Èlu.d. relig. des PP. Jésuites, décembre 1867; M. Gilly, Priicis d'tntrod., mtrod. parlic, p. 114 et suiv.
2 M. Vr. Lenormant propose d'autres dates. Voy. Man. d'Iiisl. ane., t. I, p. 295, note 2.
3 Comment, in [s'u, lih. XV, cap. Lvii; Migne, Pair, lai., t. XXIV, ct)l.. 54<;.
notre Prophète, le fit périr par le supplice de la scie : sublime couronnement d'une existence magnifique! On montre encore en Judée* l'endroit où le saint vieillard, âgé de près de quatre-vingt-dix ans, joignit à la gloire du prophète celle du martyr, et où il préluda par l'effusion de son sang au sacrifice du Calvaire qu'il avait aperçu à huit siècles de distance-. Un figuier s'élève aujourd'hui sur son tombeau.
Isaïe était marié, et ses deux fils (vu, 3 ; tiii, 3) furent comme leur père (viii, 18) des signes et des présages dans Israël.
II. Texte original et versions principales de ce livre. — Les oracles d'Isaïe sont très nombreux, d'inégale longueur, tous écrits en hébreu , et renfermés dans soixante-six chapitres. D'après le dernier livre des Paralipomènes (II Parai,, xxvi, 22), Isaïe écrivit aussi une histoire d'Ozias, et peut-être même une histoire d'Ézéchias [Ibid. xxxii, 32).
La version latine de la Vulgate est l'œuvre de saint Jérôme. C'est une des meilleures que l'on possède. Nous avons encore la version grecque des Septante et la version syriaque dite Pesc/iito. La première doit à son ancienneté l'autorité dont elle jouit dans l'Eglise; la seconde se distingue par l'esprit d'indépendance et de sage critique qui a présidé à sa composition.
III. Division du livre. — 11 se divise en deux parties. La première comprend les trente-neuf premiers cha-'
pitres (i-xxxix), et peut se subdiviser en trois autres parties, savoir : — 1° Les chapitres i-xii. Ils comprennent diverses prédictions relatives aux Juifs, et qui furent probablement composées sous le règne de Joa- Ihan (i-v) et sous celui d'Achaz (vii-xii). Le chapitre vi contient l'inauguration d'Isaïe au ministère prophétique et devrait occuper la première place. — 2" Les chapitres xui-xxvii. Ce sont des prophéties relatives
1 Voyez M. Mislin, les Sainls Lieux, cli. ii, p. 409; M. Poujdulat, Hisl. de Jérus., t. I, p. 243.
a Cfr Bible de Vence, préf. sur Ualie, t. VII, p. 110.
Introduction a isaÏe 16t
aux peuples étrangers. Les Pères les ont appelées souvent Decem visiones. Il s'y rencontre un oracle contre Jérusalem (xxii). — 3" Les chapitres xxviii-xxxix. On y a réuni les oracles qui se rapportent au temps d'Ézéchias (xxviii-xxxv) et un fragment de l'histoire de ce prince (xxxvi-xxxix).
La seconde partie (xl-lxvi) forme un tout complet. Ce sont des vues d'ensemble, réunies comme dans un savant traité, sur les vicissitudes et les grandeurs des siècles à venir. « Tout, dit M. Le Hir*, s'y rattache à (( trois idées mères et fécondes : Dieu, Jésus-Christ et « l'Église. Sans prétendre y chercher les divisions mé- « thodiques d'une thèse de philosophie, on y distinct gue aisément trois parties correspondant à ces trois « termes, et à peu près égales, puisque chacune se « compose de neuf chapitres. Les premiers (xl-xlviii) « ont pour sujet principal les attributs de Dieu et ses « perfections infinies opposées au néant des idoles. « Les suivants (xlix-lvii) forment un tout avec le cha- « pitre LUI, où sont décrites toutes les souffrances ex- « piatoires du Messie. Enfin les derniers (lviii-lxvi) « exposent les conditions nécessaires pour entrer dans « son royaume; quels en seront exclus et quels y trou- « veront une place ; la conversion des nations idolâ- « très et leur substitution aux Juifs charnels et incré- « dules ^. »
Hengstenberg ' a comparé ces discours aux dernières paroles de Moïse dans leDeutéronome et aux derniers discours du Seigneur rapportes par saint Jean. Isaïe les a composés à la fin de sa vie, probablement pendant les premières années du règne de Manassé et peut-être quand il n'exerçait plus le ministère prophéliijue.
Cette seconde partie a été, en Allemagne, l'objet de discussions trop graves et trop universelles pour être
' l^es l'roph. d'Israël, p. 107.
- Cf Gilly., Inlrod. part., [>. IIG.
Ibid., p. 117.
168 COURS d'écriture sainte
passées sous silence. On en a nié l'authenticité. On prétend que ces vingt-sept chapitres ont été écrits du temps de Cyrus, dont le nom s'y trouve en toutes lettres (xLV, 1), et quand la conquête de Babylone, si elle n'était pas un fait accompli, se laissait du moins conjecturer et faisait bondir de joie le cœur des Israélites flétris par une oppression de soixante-dix ans. Nous devons examiner la valeur de ces prétentions.
De l'authenlicilé des prophélies d'haïe.
I. Oracles contestés. — L'authenticité de la seconde partie d'isaïe et de la plupart des oracles relatifs aux nations étrangères (xiii, xix, xxii, xxiv-xxvii, xxxivxxxv) est niée par les rationalistes [Dœderlin, Justi, Eicchorn, Berthold, de Wette, Gesénim, Bleek) et en général par tous les partisans de»la critique moderne, dont « l'essence est la négation du miracle »*.
II. Observations préliminaires. — Faisons d'abord deux observations importantes.
Premièrement. — L'inspiration de ces fragments, et surtout de la seconde partie d'isaïe, ne dépend pas absolument de leur authenticité. Quand l'auteur des vingt-sept derniers chapitres n'aurait vécu qu'à la fin de la captivité de Babj^lone, il serait antérieur de près de six siècles à la prédication de l'Évangile et n'aurait pu décrire les effets prodigieux de cette prédication que par une lumière surnaturelle.
La seconde observation a pour objet le désaccord qui existe parmi les rationalistes au sujet de l'authenticité des oracles contestés. Tous rejettent les vingt-sept derniers chapitres ; mais c'est presque le seul point sur lequel ils ne soient pas divisés -. Cette seconde partie est-elle l'œuvre d'un seul? Gesénius le croit;
1 GtV. MM. Giaire, Lamy, Giliy, Le Hir.
2 Cfr M. Glaire et M. Gilly.
Eicchorn, Berthold et de Wette le nient. A-t-elle été composée après ou immédiatement avant la captivité de Babylone? Même désaccord. Les chapitres xix {Onus yEgypti.) et xxiii {Onus Tyri) sont-ils d'Isaïe? (3ui, répond Gesénius ; non, disent Bleek, Rosenmiiller et Berthold. Faut-il attribuer à ce prophète les chapitres xxiv-xxvii? Gesénius le pense, Rosenmiiller' ne le croit pas. Un pareil désaccord ne fait-il pas pressentir le peu de solidité des raisons sur lesquelles on s'appuie pour attaquer l'authenticité de ces oracles ?
m. Doctrine catholique. — Contre tous ces auteurs nous établissons la proposition :
haie est l'auteur de toutes les prophéties qui portent son nom.
On peut démontrer cette proposition : 1° par la tradition ; 2° par l'examen des caractères intrinsèques du livre, et 3" par la réfutation des raisons principales des adversaires.
1. Preuve de tradition. — Nous pouvons invoquer, à l'appui de notre thèse, l'autorité de la tradition la plus universelle, la plus constante et la plus ancienne.
1° La plus universelle. En dehors des rationalistes, il n'y a qu'une voix, non seulement chez les catholiques, mais chez les Juifs, chez les grecs et chez les protestants, chez ceux du moins qui sont restés fidèles à leurs premiers symboles, pour attester l'authenticité de toutes les prophéties d'Isaïe.
2° La plus constante. Spinosa est le premier qui, au dix-septième siècle, ait osé l'attaquer. Jusque-là elle n'avait rencontré aucun contradicteur ; et depuis, en dépit des nouvelles attaques dont elle a été l'objet, elle n'a pas cessé d'être soutenue par tous les catholiques et par un grand nombre de savants protestants -.
'i" Y^n^in la plus ancienne. Elle l'est tellement que.
• Schol. in haiam, 2« édit.
- Elle l'est, -.en particulier, par Hengstenberçr, Kleinert, Keil, Haivernick, Delitzscli et plusieurs autres.
pour en trouver l'origine, il faut remonter d'âge en âge et arriver jusqu'à Isaïe.
a) Gesénius convient qu'elle remonte au moins à Jésus-Christ et aux Apôtres. Ils ont, en effet, cité sous le nom d'Isaïe un très grand nombre de passages, dont plusieurs ne se rencontrent que dans la partie du livre dont on lui conteste la légitime possession*.
On croyait donc, dès lors, à l'authenticité de toutes les prophéties d'Isaïe. Tel était aussi, vers le même temps, le sentiment de l'historien Josèphe ^
b) Remontons deux et trois siècles; nous trouverons le témoignage de l'auteur du livre de V Ecclésiastique et celui des Septante. L'auteur du livre de V Ecclésiastique, faisant l'éloge des grands hommes du passé et arrivant à Isaïe, s'exprime en ces termes : « Spiritu « magno vidit ultima et consolatus est lugentes in Sion. « Usque in sempiternum ostendit futura et abscondila an- « tequam evenirent (Eccli., xlviii, 27, 28). » Or, où Isaïe a-t-il eu sur l'avenir ces vues si claires et si profondes? Où console-t-ilceux qui pleuraient dans Sion, si ce n'est dans les oracles relatifs aux peuples étrangers et dans la dernière partie de son livre? Gesénius en convient encore. Quant aux Septante, auraient-ils traduit et admis ces fragments dans leur version s'ils ne les avaient pas regardés comme authentiques? Qui le croira ?
c) Ce n'est pas tout. Le livre d'Isaïe figure dans le Canon des Juifs, qui fut clos et arrêté vers le temps d'Esdras. « Or, dit M. Le Hir^ Esdras n'est séparé de « Cyrus que par deux générations. Il avait certaine- (c ment rencontré plus d'une fois des vieillards qui « avaient été témoins de la chute de Babylone et lui
• CfrMarc, i, 2; Luc, m, 4; Joan., i,23,etIs,,XL, 3.— Luc, iv, 17, et Is., Lxi. — Joan., xu, 38; Rom., x, 16, et Is., un, 1. — Act., viii, 28, et Is., LUI, 7. — Rom., x, 20, et Is., lxv, 1, 2.
-De Bell, jud., lib. VII, cap. xxx, C, p. 99(>, et Is., xix; — Ant.ju'L, lib. XI, cap. i, C, p. 357.
^ Les Fropli, d'Israël, lot. cit., p. 842.
« en avaient 'raconté les détails. Est-ce à cette faible (( distance qu'il aurait pu ignorer l'origine d'écrits « dont le retentissement avait dû ôtre immense dans « Israël ? Cet homme si versé dans la littérature de sa « patrie, que le titre de scribe ou docteur de la loi le <( désigna par antonomase même durant sa vie (I Esdr., « VII, G et M); cet homme dont les travaux critiques « sur la Bible eurent assez d'importance pour lui faire « attribuer plus tard la restauration des anciens livres, « brûlés, prétendait-on, par Nabuchodonosor, etréta- « blis par le nouveau Moïse sous la dictée de l'Esprit- « Saint; cet homme aurait-il pu confondre avec les « oracles d'Isaïe un ouvrage aussi moderne et presque « contemporain? »
d) Remontons encore plus haut. Un demi-siècle avant Esdias, vivait Zacharie, qui touche à la fin de l'exil et fleurit à Jérusalem vingt ans à peine après l'arrivée des premiers colons. Or Zacharie (vu, 4-7) rappelle et mêle ensemble deux passages d'Isaïe, l'un emprunté au chapitre i'"'' et l'autre au chapitre lviii. Ce dernier est presque littéralement cité, et il n'y a pas moyen de s'y méprendre. Il est vrai que la citation ne nomme personne; mais elle lait mieux, en se référant aux anciens Prophètes qui avaient en vue Jérusalem dans ses jours de splendeur et de gloire ' avant Zacharie. Enfin, avant et après la déportation des Juifs, fleurirent plusieurs Prophètes dont nous avons les ouvrages et qui ont fait de fréquentes allusions à la seconde partie d'Isaïe. (Ce sont, entre autres, Nahum I, 15, et Is., LU, 1,7;— m, 7, et Is., li, 19, Sophonie, ii, 15, et Is., xLVii, 8; Jérémie, l, li, etis., xlvi, 1 ; xlviii, 20). Si haut que l'on remonte, on trouve donc toujours les prophéties d'Isaïe réunies comme aujourd'hui en un seul corps d'ouvrage. Leur authenticité est donc incontestable, à moins de soutenir que l'ingénieuse conjecture de quelques savants dissertant, après
' Let Proph. d'hrart, loc. cit., p. 813.
172 COURS d'écriture sainte
vingt-cinq 'siècles, sur la forme d'un mot dans une langue morte, pèse plus dans la balance que le témoignage si ancien, si constant et si unanime de la tradition!
II. Examen des caractères intrinsèques de ce livre. — Les critiques modernes s'en sont fait une arme contre l'authenticité d'Isaïe. Or ces caractères, loin d'être favorables à nos adversaires, les condamnent. Ils peuvent se réduire à trois : le style, les idiotismes particuliers à Isaïe et la nature des oracles dont on veut le dépouiller.
1° Le style, a) Une noble simplicité unie à la grandeur, et qui atteint sans efforts les limites du sublime, une grande pureté de langage, une élégance parfaite : tels sont, de l'aveu de tout le monde, les caractères distinctifs du style d'Isaïe. Or, que l'on prenne les prophéties en litige, qu'on lise par exemple quelques-uns des oracles relatifs aux nations étrangères, et dont l'un d'eux (xiii) porte en tête le nom même d'Isaïe ; que l'on étudie la seconde partie (xl-lxvi), qu'on la compare avec la première; et, si l'on est juste, on reconnaîtra que l'une et l'autre étant, dans l'ensemble, marquées au même coin, portant le même cachet, ont dû sortir de la même main. Quoi de plus beau et de plus magnifique que l'ode, si souvent citée et toujours admirée, sur la chute du roi de Babylone (xiiixiv)! Quoi de plus vigoureux et de plus éloquent que la sublime apostrophe à la fille des Chaldéens, à Babylone, l'orgueil de sa nation, hier encore la maîtresse des peuples, et aujourd'hui renversée par terre, couchée dans la poussière (xlii) ! Enfin quoi de plus touchant, quoi de plus émouvant, que les sollicitations du Seigneur à son peuple, que ce dialogue si animé entre Dieu et le prophète (li-lii)! La touche d'Isaïe se révèle à chaque page, à chaque verset, pour ainsi dire à chaque mot.
h) Autre considération : la ressemblance fût-elle moins frappante, et elle l'est cependant assez pour que
Gesénius, Augusti et plusieurs autres n'aient pu la nier, ces oracles ne fussenl-ils pas l'œuvre d'Isaïe, nos adversaires, qui en reculent la composition jusqu'à la captivité, n'y gagneraient rien : car, s'ils ne sont pas de lui, il est au moins certain qu'ils ont été composés de son temps. Le style est si pur, l'élocution si brillante, si sublime, qu'il est impossible d'admettre qu'une œuvre littéraire aussi parfaite soit le produit d'une époque d'abaissement et de décadence. — « C'est faire (' Cicéron contemporain de Pierre Chrysologue, dit « Du Clôt ' et Virgile de Sidoine ApolHnaire ; c'est dire, <( avec le père Hardoin, que Horace, Virgile, Tite-Live « ont été écrits par les moines du huitième ou du « neuvième siècle. » On peut en juger par comparaison : rapprochez ces fragments des écrits de Zacharie, par exemple, d'Aggée et de Malachie; comparezles même avec ceux de Jérémie et d'Ezéchiel : vous serez frappé de l'immense dillérence qui existe entre les uns et les autres-.
c) Dira-t-on que, formé depuis longtemps à l'école d'Isaïe, nourri de ses oracles, tout pleiu de sa doctrine, l'auteur inconnu de ces fragments, le Pseudo- /saie, comme ils l'appellent, a su donnera son langage cette pureté de diction, cette élévation de pensée et cette noblesse de sentiments qui caractérisent les écrits du sublime lils d'Amos?
Nous n'avons qu'un mot à répondre : on n'imite pas de la sorte, on ne copie pas le génie. Ajoutez que, dans un ouvrage d'une aussi longue haleine , cet auteur, malgré ses précautions, n'eût pas manqué de trahir son origine récente. Son livre porterait les traces de l'éducation qu'il avait reçue dans une terre étrangère; et du séjour prolongé qu il y avait lait. 11 faut donc rapporter cette composition aux beaux jours de la littérature hébraïque et l'attribuer, sinon h Isaïe, du moins à son siècle.
' Bible vengée, l. Il, Observ. surles Propli., ^ m, p. M. - Cfr M. Le Hir, /ac. cil., p. 825.
174 COURS d'écriture sainte
2° Les idiotismes particuliers à haïe. On entend par idiotismes certaines expressions et certaines tournures qui, étant familières à un auteur, reviennent fréquemment sous sa plume. « Les plus grands écrivains et les « plus soignés, dit M. Le Hir ', reviennent d'instinct « à certaines locutions préférées, à des termes dont « la justesse, la grâce ou l'énergie les ont frappés. « Si, de plus, ces termes leur sont propres et ne se « rencontrent qu'exceptionnellement ailleurs, leur « présence dans un texte, exempt d'ailleurs de tout (( soupçon d'interpolation, sera un indice assez sûr « d'authenticité. » Or on a recueilli dans Isaïe quinze ou vingt termes et locutions semblables, que la seconde moitié possède en commun avec la première. Citons seulement deux idiotismes plus remarquables.
« Le premier, dit M. Glaire ^, est tiré de la qualifi- « cation de Saint d- Israël qui est donnée à Jéhovah. c( Cette expression est, en effet, employée dans vmgt- (( neuf passages des oracles d'Isaïe, savoir : dix-sept « fois dans la première^ et douze dans la seconde*, tance dis que dans tous les autres livres de l'Ancien Tes- « tament on ne la lit que cinq foù^, ou plutôt trois fois « car Jérémie, qui s'en est servi dans deux endroits, l'a (( évidemment empruntée d'Isaïe, qu'il ne fait que « suivre et imiter dans ces deux passages. Ajoutons « que cette expression paraît tellement propre à « Isaïe, que nous la lisons dans un de ses discours « rapporté au quatrième livre des Rois (jxix, 22), « quoique l'auteur de ce livre ne s'en serve jamais « ailleurs. »
Le second idiotisme particulier à Isaïe est d'employer l'expression « il sera appelé » (vocabitur) pour dire simplement « îVsem M {ei'it). Or il se rencontre indistincte-
1 Loe. cit., p. 830.
2 Jnlrod., t. IV, p. r,7.
3 Cfr V, 19, 24; X, 20; xii, C; xvii, 7; xxix, 19, etc. '• Clr xLi, 14, 20; xliii, 3, J4; xlv, 11, etc.
■ ' Cfr Ps. i,xx, 22; Lxxvii,4i;i.xxxviii, 19; Jerem., l, 29; li, 5.
INTRODUCTION A ISAÏB 175
ment dans toutes les parties d'Isaïe (i, 26; iv, 3; XXXV, 8 , XLVii, 5, LXii, 4; etc., etc.). Tout le livre est donc de lui.
Moins on sent l'apprêt en ces façons de dire, plus elles ont de force pour convaincre. Elles ne sont point l'effet du hasard : Gésénius l'avoue ; ni produites par l'imitation. Un écrivain attentif à copier ces minuties aurait imité bien d'autres choses. Il manquerait de l'originalité que l'on admire en ce style, et d'ailleurs une ressemblance aussi parfaite mènerait à reconnaître l'identité d'auteur. Attribuer cette conformité au collecteur ou copiste, sans donner de preuve, c'est dissimuler une défaite *.
3° La nature et l'objet des oracles contestés. Si, comme on le prétend, la dernière partie d'Isaïe a été composée vers la fin de la captivité, loin de rencontrer, dans les choses qui en font le sujet, rien qui accuse une origine plus ancienne, nous devrons retrouver le langage, le ton, l'orthographe et les détails de mœurs particuliers à cette époque. Tout doit porter l'empreinte des circonstances, soit de temps, soit de lieu, au milieu desquelles ces oracles ont vu le jour.
Or c'est tout le contraire qui a lieu : carsi, d'un côté, le Prophète, transporté en esprit au temps de la captivité, parle en termes clairs de quelques événements qui s'y rapportent; s'il appelle Cyrus par son nom (xliv, 28; XLV, 1); s'il décrit sa marche triomphante comme s'il le voyait de ses yeux; s'il voit Babylone humiliée, ses idoles renversées et son peuple réduit, à son tour, à prendre tristement le chemin de l'exil (xlvi-xlvii), mille autres circonstances, d'autre part, nous ramènent en Judée, et nous reportent à la fin du ministère prophétique d'Isaïe, au règne de l'impie Manassé. C'est alors, en effet, et non point quand les Juifs, captifs à Babylone et les regards amoureusement tournés vers la patrie, expiaient chèrement leur infi-
1 M. Le Ilir, loe. cit., 117, lis.
176 COURS d'écriture sainte
délité, qu'on les voit tels que l'auteur de la seconde partie les montre: corrompus et apostats (lix, 13); n'ayant de la piété que l'extérieur (lviii, 5) ; les mains souillées d'un sang innocent(Lix, 3) ; violant la sainteté du sabbat (lviii, 13) et désertant les autels du Seigneur pour courir après les idoles (xl, 18-20; xli, 6, 7; xlii, 16-19; xLiv, 9-22); conduits par des pasteurs aveugles et cupides (lyi, 10-12) ; mettant leur confiance dans le secours des rois étrangers, dont ils avaient éprouvé cent fois l'impuissance (lvii, 9) ; et enfin s'en allant au fond des vallées, sur le bord des torrents, immoler leurs enfants à de cruelles divinités (lvii, 3-9). Ces oracles portent donc en eux-mêmes la date de leur composition.
Répondra-t-on que les Juifs de Babylone furent réellement coupables de tous ces désordres? Ce serait une prétention nouvelle, démentie par l'histoire et dont les rationalistes connaissent comme nous la fausseté. Ils le savent bien : non, jamais les Juifs, à cette époque qui fut pour eux un temps d'expiation et de repentir, ne brûlèrent un encens sacrilège en l'honneur des faux dieux; jamais surtout ils ne leur immolèrent d'enfants ; et si les sacrifices furent momentanément interrompus, c'est qu'on ne pouvait en offrir qu'à Jérusalem, d'où les Juifs étaient exilés; c'est que l'autel et le temple étaient devenus la proie des flammes.
Dira-t-on que ces reproches ne s'adressaient point à eux, mais à leurs pères? Ce serait faire au texte une violence manifeste. A quoi d'ailleurs eût servi ce retour vers un passé qui n'était plus et ne devait plus revenir? Ces oracles ont donc été composés par Isaïe lui-môme ou au moins de son temps : les caractères intrinsèques en dé[nontrent l'authenticité.
111. Réfutation des raisons principales alléguées par les adversaires. — Il y en a deux : la diversité du style et ce que l'on peut appeler la diversité des circonstances dans lesquelles les auteurs ont écrit.
INTRODUCTION A ISAÏB 177
i° La diversité du style. On la reconnaît, dit-on, à la présence de nombreux aramaïsmes, qui ne se rencontrent point dans la première partie. Le style d'Jsaïe, ajoute-t-on, est serré, concis, plein de sens, souvent obscur. La diction des vingt-sept derniers chapitres, au contraire, est claire, coulante, et abonde en répétitions.
fiep. — On fait beaucoup trop de bruit de cette prétendue diversité de style. On en pourra juger par les condérations suivantes :
A. Cette dili'érence, sur laquelle nos adversaires ne s'entendent pas, et qui, jusqu'à la fin du siècle dernier, avait écbappé aux recherches des plus habiles critiques*, de ceux mômes dont la témérité a porté plus d'une atteinte à la foi catholique, cette différence estelle aussi frappante qu'on le prétend? l'est-elle autant que la ressemblance qui existe entre les deux parties? Nous avons déjà signalé cette ressemblance. Ajoutons que l'on remarque dans les deux parties k même sobriété de visions : il n'y en a qu'une dans la première (iVj et point du tout dans la seconde; la même noblesse, la même simplicité dans les descriptions : vous y chercheriez en vain le luxe d'images et la profusion de figures qui distinguent les Prophètes des âges suivants, Ezéchiel, par exemple; la môme réserve dans l'emploi des actions symboliques; la même disposition des matières; les mômes exemples historiques; les mêmes comparaisons; les mêmes pensées^ C'est, en un mot, le môme caractère, la même touche, le môme talent, le même génie.
B. On objecte qu'il y a dans les vingt-sept derniers chapitres un grand nombre de chaldaismes ou plutôt d'aramaïsmes des derniers temps. La plus grande partie des idiotismes signalés se rencontrent également dans la première partie, ut la plupart des autres ne mé-
1 Grolius, Michaélis, Viliin^,'a, Richard Simon, Lowlh Ddllie, etc.
- <^fr M. LeHir, lue. cit., p. 113.
178 COURS d'Écriture sainte
ritent pas le nom d'idiotismes \ La présence de quelques aramaïsmes dans les écrits d'Isaïe s'explique d'autant plus facilement que l'araméen, à celte époque, était communément entendu des principaux de la nation (IVReg., XVIII, 26j, et que les Juifs, à partir du règne d'Ézéchias, eurent des relations plus fréquentes avec les Assyriens et les Arabes.
C. Quant à la différence du style, que l'on dit être plus clair, plus coulant, plus abondant que dans les oracles incontestés d'Isaïe, cette différence, encoreune fois, n'est pas aussi considérable qu'on veut bien le dire. Il ne faut pas oublier non plus les causes qui l'expliquent. Entre la composition de la seconde et de la première partie, il s'est écoulé un intervalle de vingt-cinq à trente ans. Or il faut quelquefois beaucoup moins de temps pour changer le style d'un auteur. En second lieu, les circonstances dans lesquelles Isaïe écrivait étaient changées ; il traitait un autre sujet, il se proposait un autre but. Il ne fait guère entendre, dans la première partie que des menaces et des reproches, exprimés dans un style empreint des vives émotions de son àme. Dans la seconde, au contraire, comme à l'amertume des reproches et des menaces a succédé la douceur des consolations et des promesses, le ton a changé; et c'est sous les couleurs les plus riantes qu'il se plaît à retracer la gloire et la félicité de ses concitoyens arrachés à la honte et aux rigueurs de l'exil. De même que, quand le sujet l'exige, on retrouve sous sa plume le style concis et énergique qui le caractérise (xlvi, xlvii, lv-lviii, lxy), on peut admirer dans plusieurs oracles de la première partie (xi, xxxii, xxxiii, xxxv) des peintures dont la grâce n'a rien à envier aux peintures de la seconde-.
Nous ferons enfin remarquer qu'Isaïe, parvenu au terme de sa longue carrière, était peut-être retiré de-
1 Cfr M. Le Hir, loc. cit., p. 114.
2 lbid.,\) 110.
puis quelques années déjà de l'exercice du ministère prophétique, circonstance nouvelle quia dû exercer de î'inflaence sur son style. Si la dernière partie accuse une richesse et une vivacité d'imagination qui ne sont pas le partage ordinaire d'un vieillard affaibli par les années, c'est qu'il y a des génies dont le feu et la fécondité ont délié les glaces de l'âge, et que le souffle divin de l'Esprit-Saint ne connaît pas les différences des années.
2° La diversité des circonstances historiques où se trouvait l'auteur inconnu des vingt-sept derniers chapitres. Quand cet auteur écrivait, Jérusalem n'était plus; le temple était détruit ; et le peuple, depuis longtemps captif à Babylone, gémissait dans les fers ; le moment était venu où il allait voir tomber ses chaînes; déjà môme ceux qui devaient les briser, les Mèdes et les Perses, à peine connus au temple d'Isaïe, mais alors tout-puissants, marchaient contre Babylone; Gyrus, leur chef, est désigné par son nom, et les dispositions favorables de ce prince à l'égard des Juifs sont connues. L'auteur qui a écrit ces derniers chapitres vivait donc à cette époque. Il ne prédit pas, en effet, ces événements comme futurs , il en parle comme étant déjà passés ou présents : c'est le présent prophétique d'où il s'élance pour annoncer ce qui va suivre, et consoler ses frères en leur montrant dans un avenir prochain le temple rebâti, les autels relevés et Jérusalem sortant de ses ruines, plus belle, plus puissante que jamais. Cette seconde partie n'est donc pas l'œuvre d'Isaïe.
Rép. — Cette objection n'est pas plus concluante que la première.
A. Comprenons bien d'abord cette situation des Prophètes que l'on est convenu d'appeler leur présent prophétique. Les rationalistes semblent croire que c'est toujours le temps où les Prophètes vivaient et où ils se trouvaient au moment de leurs prédictions. Ce n'est pas exact; il suffit d'avoir étudié leurs oracles, ceux
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d'Isaïe et ceux des autres (Ezech., xxxvii, xl; Deuter,, XXXI, 30; Os., XIV ; Mich., iv, 8, etc.), pour savoir que leur pi'ésent prophétique, qui se confond parfois avec le présent réel, en est cependant fréquemment distinct. Ce présent prophétique^ le vrai point de départ d'où ils s'élancent pour pénétrer dans les profondeurs de l'avenir, est souvent un temps très éloigné où le Saint-Esprit les a transportés et qui leur est montré comme présent, quelquefois même comme déjà passé.
Ainsi en est-il d'Isaïe dans la dernière partie de son livre. Son pré&ent prophétique est la fin de la captivité où, deux siècles à l'avance, l'Esprit du Seigneur l'avait conduit, et dont il lui mettait sous les yeux les principaux événements. Dieu, qui, plusieurs années auparavant, lui avait fait annoncer à Ézéchias (xxxix, 6, 7) la transmigration des Juifs à Babylone, avait voulu en même temps lui inspirer ces oracles, destinés à consoler un jour son peuple. Le Prophète ne perd pas sans doute entièrement de vue les Juifs au milieu desquels il vivait, et il flétrit en termes éloquents les désordres auxquels ils étaient alors le plus enclins. Mais c'est surtout en vue des Juifs de la captivité et de leur glorieuse postérité dans le temps et dans l'élernité, que ces sublimes prophéties ont été composées.
L'étonnante clarté dont elles brillent ne présente de difficulté que pour les rationalistes, dont elle renverse tout le système. Elle affermit, au contraire, dans sa foi le chrétien fidèle qui ne s'est point avisé d'aller contester à Dieu le pouvoir ou le droit de révéler l'avenir, et qui, quand on vient lui parler au nom du Seigneur, se contente de demander au messager divin ses lettres de créance. Avant de nous objecter la clarté de ces oracles, que nos adversaires commencent donc par prouver que Dieu ne pouvait ni ne devait révéler à Jsaïe, longtemps avant leur accomplissement, ces différentes circonstances de la captivité. Toute la difficulté est h\.
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B. Mais, ajoute-t-on, une telle clarté n'a pas de précédent dans la Bible et elle est restée sans exemple.
Cette assertion est fausse : voyez Mich,, iv, 10, 11; III Heg., XIII, 2 ; Is., ix, 1-8; Dan., ix, 26, 27. Fût-elle vraie, que pourrait-on en conclure, puisque l'authenticité de ces oracles repose sur des preuves incontestables ? Dieu n'est-il pas libre dans ses opérations surnaturelles? Il serait absurde de vouloir l'asservira une conduite et à des voies uniformes.
« Au reste, l'hypothèse de nos adversaires admise, '( l'authenticité de ces vingt-sept derniers chapitres « étant détruite, qu'est-ce que le rationalisme y aurait « gagné? Les prédictions relatives à Cyrus auraient « disparu, mais il resterait les oracles relatifs à Jésus- « Christ* » (xLii, 1-9; lu, 13-15 ; lui; lxi, 1, etc. ). Quelques efforts que l'on ait tentés pour en altérer le sens ou pour trouver dans l'histoire un sujet qui les ait réalisés, Jésus-Christ seul a pu les montrer accomplis en sa personne.
ARTICLE II
EXPLICATION DES PROPHÉTIES d'ISAIE