DE LES BIEN ENTENDRE
I, Comment Dieu se révélait aux Prophètes. — Dieu seul est l'auteur, la cause première, la cause principale et essentielle de toute vraie lumière prophétique. Son esprit souflle où il veut, il éclaire qui bon lui semble et comme bon lui semble, que l'on soit ou non préparé à recevoir ses divines communications : « // inspire un enfant qui joue de la harpe, dit saint « Grégoire, cité par saint Thomas *, et il en fait un (( psalmisie ; il a/ipelle un pasteur, et il en fait un prn- « p/iete. » Habituellement, cependant, Dieu se révélait do préférence à ceux qui s'étaient disposés à l'honneur de lui servir d'organes par la retraite, par la prière, par une vie calme, tranquille, et par l'étude de
• Summa tk., 2» •.' , «(. 172, a. 3.
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la loi. Le Saint-Esprit, plein de respect pour la liberté de l'homme, ne s'imposait pas non plus tellement aux Prophètes, qu'ils ne demeurassent toujours maîtres d'eux-mêmes, suivant ce que dit saint Paul : a L'esprit « des vrais prophètes leur est soumis (I Cor., xiv, 32) ; » si Isaïe s'offre pour faire la volonté du Seigneur (Is., VI, 8 et 9), Jonas s'enfuit pour ne pas exécuter ses ordres (Jon., i, 2 et 3).
Mais quel est, au juste, le mode de la connaissance prophétique? quelle en est la durée? est-un don permanent ou simplement transitoire ? quelle en est l'étendue ou la portée?
i° Quel est le mode de la connaissance prophétique ?
On distingue le mode prochain et le mode éloigné.
A. Le mode prochain est l'action même de Dieu sur l'esprit du Prophète, action directe et immédiate qui rend l'intelligence du Prophète capable de concevoir les pensées divines et de bien faire le discernement des lumières intellectuelles ou sensibles que lui ou d'autres ont reçues. Pour être Prophète, il faut donc que l'esprit humain se tienne sous l'influence directe de l'Esprit de Dieu, soit pour comprendre ce qui lui a été montré ou ce que les autres ont vu (témoin Balthazar et Daniel, Pharaon et Joseph), soit pour jugerce qu'il sait naturellement, soit pour discerner ce qu'il faut faire \
B. Quant au mode éloigné, ce sont les idées mêmes et les lumières prophétiques considérées objectivement. Elles émanent toutes de l'Esprit-Saint, qui les juge, les donne ou les retient à son gré, et les communique soit immédiatement, comme la science infuse accordée à Salomon et aux Apôtres, soit par le moyen d'impressions sur l'imagination, la mémoire ou sur les sens extérieurs.
2° Le don de prophétie est-il un don permanent ? Est-ce ce que, en théologie, on appelle une habitude ?
' Summa tli., 2a 2'*, q. 173, a. 2.
Non, dit saint Thomas *, la prophétie n'est point une qualité habituelle dont les Prophètes peuvent se servir à leur gré. « Dieu, remarque saint Grégoire-, veut « que l'esprit de prophétie manque parfois aux Prophètes « afin qu'ils reconnaissent, quand ils l'ont, que c'est un « don qu'ils tiennent de lui. » La lumière prophétique n'éclaire donc l'intelligence des Prophètes que par forme d'impression passagère. D'où vient qu'Elisée disait en parlant de la Sunamite : « Son âme est dans « l'amertume, et Dieu ne me l'a pas fait savoir (IV Reg., IV, 27). » <i Quand ma gloire passera, dit le Seigneur au « plus grand des Prophètes, à Moïse lui-même, je te « placerai dans le creux de la pierre (Exod., xxxiii,22). » Il dit aussi à Elle : « So7's, tiens-toi sur la montagne, « voici que le Seigneur passe {\\\\\.Q.%.,w\, H).» Comme notre atmosphère, pour être lumineuse, a toujours besoin que le soleil lui envoie de nouveaux rayons, ainsi le Prophète doit toujours être éclairé par de nouvelles révélalions. Son esprit est un disciple qui ignore les principes d'un art, et que son maître doit instruire chaque l'ois : « Dieu, dit Isaïe, me réveille le « motinpourqueje l'écoute comme un maître (Is., l, 4).» De là enfln ces formules si fréquentes dans la bouche des Prophètes : « Le Seigneur me parla; le Seigneur « étendit sa main sur moi, etc. »
3° Quelle est la portée ou l'étendue de la prophétie ?
Considérée en elle-même ou plutôt dans son principe qui est l'Esprit de Dieu, elle peut s'étendre aussi loin que la lumière divine qui la produit; elle embrasse les perfections de Dieu, le ministère des anges, les corps de la nature, les mœurs des hommes, les événements passés, présents et futurs, en un mot, toutes les choses divines et humaines, spirituelles et corporelles. Mais comme Dieu est libre de communiquer sa lumière avec plus ou moins d'abondance, il s'ensuit que le don de prophétie n'implique pas néces-
■i Ihid.
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sairement dans le Prophète rintelligence parfaite ni de tout ce qu'il dit, ni de tout ce qu'il fait : » Hoc au- « tem a semetipso non dixit, remarque saint Jean à pro- « pos de Caiphe, sedcum esset Ponlif'ex anni illius, pro- « phelavit quod Jésus morituras erat pro gente (Joan., c XI, 51). » Isaac donne sa bénédiction à Jacob, croyant que c'est Esaù (Gen., xxvii, 22 et 23). Jacob préfère Ephraïm à Manassé contre le sentiment de Joseph, qui était Prophète comme lui (Gen., xlviii, 18 et 19). Ce que le Prophète sait bien, ce dont il est certain, c'est qu'il voit réellement ce que Dieu lui montre, et qu'il doit faire ou dire de sa part, ce qu'il fait ou ce qu'il dit : « Le Seigneur ma envoyé véritable- « ment vers vous, dit Jérémie, pour que je vous dise « toutes les choses que vous venez d'entendre (Jerem., « XXVI, lo). Et il le faut bien ; sans quoi le Prophète pourrait confondre avec la lumière divine ce que son propre instinct lui révèle. Si, du reste, un Prophète, croyant parler par esprit de prophétie, ne suivait que seslumières, il serait bientôt repris par TEsprit-Saint, dit saint Thomas \ lequel lui ferait connaître la vérité et le porterait, comme Nathan (II Reg., vu, 3), à se reprendre lui-même.
II. Obscurité des prophéties, sa nature, son utilité et ses causes. — « La prophétie, dit saint Pierre, est une « lampe qui brille dans un lieu obscur jusqu'à ce que le « jour commence à paraître et que l'étoile du matin se lève (( dans nos cœurs (IlPetr., i, 19j. » Ces paroles donnent une juste idée de l'obscurité ou plutôt du demijour dont en général toute prophétie est environnée. Ce n'est pas encore l'éclat du jour, et ce ne sont déjà plus les ténèbres de la nuit : c'est un mélange de lumière et d'obscurité. Admirable conduite de Dieu, qui a inspiré les Prophètes : leurs oracles sont assez clairs pour persuader les humbles et les simples, et ils" renferment assez d'obscurité pour n'être pas compris des
< Summa th., 2^ 2*, q. 171, a. 5.
esprits superbes et curieux I Dieu a ainsi laissé une part à notre action, un mérite à notre conviction, un champ à nos vertus, des stimulants à nos recherches.
Parmi ces oracles, il en est cependant plusieurs qui sont fort clairs, et on peut assigner les causes de l'obscurité des autres.
1" Nous pouvons citer comme très clairs : — A. Les oracles destinés à démontrer aux concitoyens du Prophète la divinité de sa mission (III Reg., xxii, 24-29; Jerem., xxvii, 16, 17). — B. Plusieurs prophéties aujourd'hui accomplies, et qui, même avant l'accomplissement, étaient, sous plusieurs rapports, d'une étonnante clarté. Telle est, par exemple, la prédiction de Jérémie annonçant les soixante-dix années que devait durer la captivité des Juifs; tel est l'oracle d'Isaïe où Cyrus est nommé expressément; telle est l'annonce de la chute de Babylone, de Tyr et de l'Egypte prédite par ces deux prophètes et par Ezéchiel; tels sont la plupart des oracles relatifs au Messie et proférés par Jsaïe, Michée, Aggée, Zacharie et Daniel. — C. Enfin quelques prophéties qui, n'ayant point encore reçu leur accomplissement, sont néanmoms très claires à certains égards : telles sont, entre autres, celles qui prédisent la conversion future des Juifs (Is., x, 21-23 ; XVII, 4-8) et le retour d'Elie avant la fin du monde (Malach., iv, 5).
2° L'obscurité des autres prophéties tient à différentes causes. — A. Plusieurs de ces oracles sont difficiles à comprendre parce qu'ils sont relatifs à des peuples étrangers, dont nous ignorons l'histoire ou sur lesquels nous savons fort peu de chose'. — B. Un grand nombre ont un sens littéral et un sens spirituel ; et on ne peut les entendre parfaitement qu'en ayant des idées très exactes sur les types, les antitypes et leurs rapports, ce qui n'est pas toujours facile. Cela était surtout très difficile pour les Juifs avant l'accomplissement de ces prophéties. « Ce discernement,
1 Cfr Is., xv; xxi, 11, 13; xviii; Jerem., xxv, 20-27.
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« dit M. l'abbé Gilly S nous est plus facile aujourd'hui « que nous connaissons l'ensemble de la révélation et « son histoire complète ; et cependant si nous n'avions « la déclaration formelle du Saint-Esprit, manifestée « par l'Ecriture ou par la tradition, sur l'existence des « types et leurs rapports avec les antitypes , nous hé- « siterions en plus d'un cas, et nous oserions à peine « risquer des conjectures, même sur ce que nous af- « firmons, grâce à cette lumière, avec la certitude la « plus parfaite. » — C. Même parmi les visions prophétiques qui n'avaient qu'un sens, le sens littéral, il y en avait qui exprimaient, au sujet du Messie, des choses peu conformes à l'idée que l'on s'en formait plus ou moins généralement parmi les Juifs, et qui devaient être beaucoup moins faciles à comprendre pour eux que pour nous. Le chapitre vu d'Isaïe, par exemple, si clair pour nous qui croyons à l'Incarnation, était très obscur pour les Juifs, qui n'avaient pas sur ce grand fait les lumières que nous avons -. — D. Enfin des Pères ^ ont remarqué que l'Esprit-Saint, en enveloppant de mystères ses communications , avait voulu préserver les Prophètes des colères auxquelles leurs prédictions pouvaient les exposer, et préserver de la destruction les livres qui renfermaient ces oracles.
III. Avis pour lire avec fruit les écrits des Prophètes. — Nous ne rappellerons point les règles générales d'interprétation *. Nous nous contenterons de donner brièvement quelques avis pour lire avec fruit les ouvrages des Prophètes.
1° Il serait bon d'étudier, comme travail préparatoire, ceux des livres qui contiennent l'histoire des rois
^ Inlrod. (jéner., t. I, p. 334.
2 Cfr. M. Gilly, ibid.
3 Saint Jean Chrysostome et Euaèbe cités par M. GilIy, loe. cit.
* Voy. t. I, v^ p., ch. V, art. ii, p. ii:> et suiv.
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SOUS les règnes desquels les Prophètes ont vécu, c'eslà-dire les deux derniers livres des Rois, les Paralipomônes et les livres d'Esdras. On ferait bien de joindre à cette étude celle de l'histoire des peuples étrangers. Nous avons malheureusement très peu de détails sur eux. On pourra cependant consulter la dissertation de D. Calmet composée sur ce sujet et reproduite dans la Bible de Vence.
2° Lorsqu'il s'agit de prophéties accomplies, il faut les rapprocher de leur accomplissement pour les bien entendre. Alors, et, le plus souvent, alors seulement, on en comprend toutes les parties, on en saisit toute la profondeur et l'on découvre avec étonnement d'ineffables mystères dans des détails insignifiants en apparence et regardés peut-être par plusieurs comme de simples ornements du discours, comme des ombres destinées à faire ressortir la beauté du tableau. Il ne suffit point de s'attacher au dessein général de chaque prophétie, il faut souvent tenir compte des moindres circonstances qui l'accompagnent,
3° Il ne faut jamais perdre de vue, dans cette étude, le grand, le principal objet des prophéties, Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont saint Paul a dit que tout est pour lui, que tout subsiste en lui {Co\oss., i, 17), qu'il est la fin de la loi, et que c'est en lui que toutes les prédictions et les figures ont eu leur accomplissement (Kom., X, 4). Toutes se rapportent, au moins indirectement, h lui ou à son Eglise, dont il ne faut pas le séparer. Celles mômes qui ne le figurent, ni ne l'annoncent, servent de preuves aux autres et concourent au dessein général des Écritures, qui était de préparer les voies au Messie, et d'affermir dans leur espérance ceux qui attendaient la rédemption d'Israël. Dans les prophéties qui semblent avoir un autre objet que Jésus-Christ parce qu'elles prédisent des événements temporels, il y a presque toujours des traits qui le concernent. Cela est surtout remarquable dans les prophéties d'Isaïe (xxviii, xxix, xxxiii). Il n'en finit près-
que aucune, dit Duguet', sans tourner les yeux vers celai qui est son principal objet et la fin de tout ce qu'il écrit. Il ne faut point pour cela essayer d'expliquer de Jésus-Christ la prophétie entière, car elle ne lui est liée immédiatement que par un seul point et par un retour subit qu'il suffit de remarquer.
De là découlent plusieurs conséquences : A. Il faut voir Jésus-Christ partout où les Apôtres l'ont vu. B. Il faut le regarder comme visible lorsque certains caractères qui ne peuvent convenir qu'à lui le désignent (Isai, ix-xi et suiv.). C. Lorsque les expressions de l'Écriture sont trop magnifiques pour le sujet qu'elles semblent regarder, c'est une preuve qu'elles ont un objet plus auguste et plus vrai. C'est ainsi, par exemple, que tout ce qu'Isaïe raconte des merveilles qui devaient signaler le retour des Juifs captifs à Babylone (xL-Lxvi),n'à été que très imparfaitement accompli au temps de Cyrus, et doit s'entendre des grands biens que Jésus-Christ, notre véritable libérateur, devait procurer à son Église dans le temps et dans l'éternité. D. C'est un préjugé favorable pour l'application d'une histoire ou d'une prophétie à Jésus-Christ quand elle est simple, naturelle, aisée, et que toutes les parties sont liées et réunies en un seul point de vue. On peut voir dans Duguet ^ le développement de ces règles, qu'il éclaircit par des exemples. L'application de ces principes à la conversion des Juifs est, en particulier, très frappante et fort instructive.
Joignons à l'emploi de ces moyens la défiance de nous-mêmes, une respectueuse déférence pour l'autorité, soit de l'Église, soit des Pères ; ajoutons un grand esprit de prière et lisons ces divins oracles à la lumière de l'Esprit-Saint qui les a dictés : « Infc/Uge ibi Chrisa tum ; non sothm sapit quoi leyis, sed ineÙ7ia( ^. »
1 liègles pour l'intelligence des saintes Ecritures, dans le C. C, t. XXVI I. col. 24.
2 Loc. cit., col. 26-62, 74-130.
3 S. August., in Juan, tract. IX, n. 3.