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CHAPITRE PREMIER

Introfluction particulière aux ÉTang^iles ^

I. Nature de' l'Evangile. — Le mot français évangile, en latin pyaw^e/mm, vient de deux mots grecs : su (bien) et àyyAî^w (j'annonce). 11 signifie une bonne nouvelle, \ annonce d'un heureux événement; et, comme il n'y pas eu de plus heureuse nouvelle à annoncer au monde que la venue du Messie, on a donné le nom de Bonne nouvelle par excellence, ou à' Evangile, non seulement à l'avènement de Jésus-Christ, mais encore à l'ensemble de sa vie et de sa doctrine.

Ce mot signifiait, chez les anciens, tantôt la récompense accordée au porteur d'une bonne nouvelle, et tantôt le sacrifice que l'on offrait aux dieux pour les remercier quand on apprenait quelque heureux événement ^

II. Sa définition. — Maldonat ^ .définit l'Évangile : L histoire inspirée, et approuvée comme telle par l'Église, de la vie et de la doctrine de Notre- Seigneur Jésus-Christ.

Nous disons :

1 On pourra consulter : Richard Simon, 'flisL crit. du N. T.; M. Glaire, Introduction; le P. Patrizi, De Evaniieliis libri très ; le P. de Valroger, Indioduction hislor. et crit. aux livres duN. T.; M. de Wallon, De la croyance due à l'EvimgUe.

2 Cfr Maldonat, Prœf. in Enang., cap. i, dans le C. G. de Migne, t. XXI, co/. 343.

3 Loc cit., col. 344.

1° L'histoire i7ispirée. Ce qui signifie deux choses : — a) Que ceux qui l'ont écrite ont été déterminés à le faire par un mouvement du Saint-Esprit; — b) que Dieu leur a suggéré et comme dicté au moins le fond des choses, et les a préservés de toute -erreur. Telle est, en effet, l'inspiration proprement dite : elle diffère de la révélation, qui n'est pas nécessairement écrite, et de la simple assistance par laquelle le Saint-Esprit préserve l'Église d'erreur, mais ne lui révèle pas ce qu'elle doit décider ^

2° Approuvée comme telle par l'Eglise. Car c'est à l'Eglise et à l'Eglise seule qu'il appartient de faire le discernement des Écritures canoniques ou des livres inspirés. Nous l'avons prouvé ailleurs-. Rappelons seulement le mot de saint Augustin •' : « Ego autem « Evangelio non crederem, nisi me catholicœ Ecclesiœ « commoveret auctoritas. » '

3° Enfin l'histoire de la vie et de la doctrine de Notre- Seigneur Jésus-Christ. On ne donne pas, en effet, le nom d'Evangile à tout le contenu du Nouveau Testament; et l'Eglise a toujours distingué l'Evangile des enseignements des Apôtres.

III. Evangiles apocryphes. — Tout évangile qui n'a pas été reçu par l'Eglise est donc un évangile apocryphe. Ces éyangiles étaient fort nombreux dans les premiers siècles : il y avait Y Évangile des Hébreux, celui des Egyptiens, des Nazaréens, des Ébionites, le Protévangile de saint Jacques, V Evangile de la Nativité de Marie, de V Enfance de Notre-Seigneur, etc.

Il ne faut cependant pas mettre toutes ces histoires sur la même ligne. Plusieurs sont très anciennes et ont été citées quelquefois par les Pères ; par exemple : V Evangile des Hébreux, celui des Égyptiens et la Prédication de saint Jean; Y Évangile des Hébreux n'est même

1 Cfr de Valroger, Introd. hist. et critiq., t. I, p. 164 et suiv.

2 Cours élérn., t. I, p. 43-47.

3 Contra Epist. fund., cap. v, n. 8.

que Y Évangile de saint Matthieu altéré par les Nazaréens et les Ebionites ^ Un grand nombre d'autres ont été composés plus tard par les hérétiques et lurent repoussés à leur naissance par l'Eglise comme des productions impures. A cette classe appartiennent le Protévangile de saint Jacques, VÉoangile de la Nativité de Marie, celui de Nicodème, de Pieyv'e, de Judas -, etc. Les Juifs ont aussi publié, à différentes époques, plusieurs vies de Jésus-Christ, remplies de fables absurdes et grossières ^.

L'étude des évangiles apocryphes n'est pas inutile. En les comparant avec les vrais, on juge mieux de la supériorité de ceux-ci: la noirceur des ombres donne plus d'éclat à la lumière. Ils offrent même de l'intérêt, envisagés au point de vue dogmatique, littéraire et artistique: « Jusque dans un mauvais sable, dit M. Le « Hir, on trouve des paillettes d'or, et la soif du pré- (( cieux métal a remué le sol ailleurs que dans le Pérou « et la Californie*. »

IV. Excellence de F Évangile. — De la nature de l'Évangile découle son excellence, c'est-à-dire sa sainteté, son autorité, son utilité.

1° Sa sainteté. Celui dont il contient l'histoire et la doctrine est le Saint des saints ; ceux qui l'ont composé sont des saints ; ils ont écrit sous l'inspiration du Saint-Esprit ; son but est de faire des saints. On a donc raison de l'appeler le saint Evangile. C'est aussi pour cela qu'on l'a toujours environné de tant de respect. Les premiers chrétiens le portaient caché sous leurs vêtements, et le faisaient amoureusement reposer sur leur poitrine; l'Église, dans les conciles, le place avec

1 Cfr F. X. Pati'isi, De Evangel., Jib. I. cap. i, queest. vn, p. 24.

2 Cfr Cellérier, Introd. au N. T., \\ 502.

* Cfr Duclot, Bible vengée, note sur les Évang., n. 2, t-, VI, p. 18.

* Cfr M. l'abbé Le Hir, Élud. relig. des PP. Jésitites, n. 42, juin 1866, p. 198, et n. 44, août 1866, p. 514; Mgr Freppel, les Pérès apost., 2° et 3° leçon.

honneur sur un trône au milieu de l'assemblée; à la messe, on le porte avec pompe, on l'encense, on le baise; et, en plusieurs endroits, il y a dans le tabernacle deux compartiments : un pour le saint Sacrement, l'autre pour le saint Évangile*.

2° Son autorité. Non seulement l'Évangile jouit d'une autorité humaine incontestable, non seulement ses auteurs ont été inspirés, mais il renferme la parole même du Fils de Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ : « Multifariam multisque modis olim Deus loquens pairi- « bus in prophetis, novissimè diebus istis locutus est nobis « m Fiiio (Hebr., i, 1, 2). » Il n'y a donc point de plus grande autorité dans le ciel ni sur la terre. « Lorsqu'on « est venu de page en page à la parole même de Jésus- « Christ, à cette parole qui n'a plus été une simple (( inspiration intérieure et prophétique, mais le souffle « sensible de la Divinité, l'expression palpable du « Verbe de Dieu, entendue des foules aussi bien que (t des disciples, que reste-t-il qu'à se taire aux pieds du « maître et à laisser retentir dans notre âme l'écho de « sa bouche^? »

3" Son utilité. « Omnis Scriptura divinitus inspirala, « dit saint Paul, utilis est ad docendum, ad arguendum, « ad corripiendum in justitia ut perfectus sit homo Dei, « ad omne opus bonum instructus (II Tim., m, 16, 17). « Comme ces paroles sont vraies appliquées à l'Évangile ! Car où trouver une doctrine plus sublime, une morale plus pure, une manière d'instruire plus claire, plus méthodique, plus populaire? C'est la plus haute lumière dans la plus grande simplicité. S'agit-il [d'exhorter et de reprendre les pécheurs, où trouver des motifs plus forts, des raisons plus touchantes? A l'école et sur les pas de Jésus-Christ, l'âme fidèle qui médite

1 Cfr D. Guéranger. Histoire de sainte Cécile, p. 54, note 1; le P. Saint Jure, De la connaissance et de l'amour de N.-S. J.-C, liv. III, chap. xr, n. 11.

2 Lacordaire, Deuxième lettre à un jeune homme sur la vie chrétienne, p. 50.

ses leçons et marche sur ses traces arrivera bientôt aux sommets les plus élevés de la perfection. Voici le témoignage que lui rendait Napoléon : « L'Évangile « possède une vertu secrète, je ne sais quoi d'efficace, « une chaleur qui agit sur l'entendement et qui charme « le cœur. On éprouve à le méditer ce qu'on éprouve « à contempler le ciel. L'Évangile n'est [pas un livre, « c'est un être vivant, avec une action, une puissance « qui envahit tout ce qui s'oppose à son extension. ^

Concluons avec le P.Lacordaire^ : « L'Évangile est « un livre qu'on n'a jamais assez lu, ni assez médité; « chaque mot et la place de chaque mot ont une valeur « infinie. C'est la lumière dont l'œil ne se rassasie ja- « mais. C'est l'amour que le cœur trouve encore nonce veau après en avoir épuisé la lie. C'est l'immortalité « qui renaît d'elle-même et où l'âme, en s'abreuvant, « n'éprouve que le sentiment non interrompu de la vie. »

V. Nombre des Évangiles. — « Par un prodige aussi « admirable que l'Évangile lui-même, dit ailleurs le (( P. Lacordaire', quatre hommes l'ont écrit sous l'in- « spiration de Celui qui l'avait parlé, et malgré la dif- « férence personnelle de leur caractère et de leur gé- « nie, on retrouve en tous quatre le même naturel su- « blime et simple, le même accent, la même vérité, le « même amour et le même Dieu. C'est toujours l'Évan- (( gile, parce que c'est toujours Jésus-Christ. » Ces quatre personnes sont saint Matthieu, saint Marc, saint Luc et saint Jean. Deux étaient apôtres : saint Matthieu et saint Jean ; les autres étaient disciples des Apôtres : saint Marc était disciple de saint Pierre et saint Luc de saint Paul.

Mais pourquoi plusieurs et pourquoi quatre évangélistes ?

1° Pourquoi p/MSîewrs évangélistes ? Saint Jean Chry-

1 De Beauterne, Sentiments de Napoléon I" sur le Christianisme, p. 105 et suiv.

2 Voyez le Correspondant, décembre 1854, p. 325.

3 Deuxième lettre à un jeune homme, p . 81 .

sostome' s'était déjà posé cette question : « Quid igitur? (( an non sufficiebat unus evangelista? » Et il avait répondu : (( Sufficiebat quidem; at licet quatuor scripserint, « neqne eodem tempore, neque eodem in loco, neque con- « gregati simul et ex mutuo congressu: et tamen cura quasi (( ex uno are omnia pronuntient, hinc magna emergit veri^ « tatis demonstratio . »

La multiplicité des Evangiles est une garantie de leur authenticité ainsi que de leur véracité, a) Garantie à.' authenticité: Parce que chacun imprime à son œuvre le caractère de son génie personnel, non seulement par l'originalité du style, mais aussi par la liberté dont il use dans le choix des faits et dans la disposition de ses récits; de sorte que, tout en racontant la même histoire que les autres, il le fait à sa manière et montre qu'il n'est ni un copiste ni un romancier inventeur.

b] Garantie de véracité. Un seul écrivain aurait pu être suspecté d'erreur ; plusieurs écrivains, travaillant de concert, auraient pu être suspectés de supercherie; mais leur pluralité et le défaut d'entente mutuelle les mettent à l'abri de tout soupçon et de toute critique sérieuse : car, d'une part, ils racontent la même vie, décrivent le même personnage ; mais, d'autre part, le faisant chacun à sa manière, avec des dissemblances sensibles, et se trouvant néanmoins d'accord, ils se contrôlent et se complètent l'un par l'autre. Les oppositions mêmes qu'ils ont entre eux sur quelques détails secondaires, prouvent qu'ils ont voulu dire la vérité-.

2° Mais pourquoi quatre? Parce que quatre est un des nombres mystérieux de la Bible, où on le rencontre plus de cent cinquante fois, et qu'il désigne l'universalité des êtres créés de l'espace et du temps. Par les quatre unités dont il se compose, il représente la matière composée de quatre dimensions, le monde divisé en quatre points cardinaux et le temps formé

' Cfr Lacord.,43' Conférence.

2 Cfr J. Lamy, Iiitrod. spec. in tibr. N. T., cap. ii, art. i, n. 3-9, p. 205.

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d'années dont chacune se compose de quatre saisons. S'il y a quatre évangélistes, c'est donc pour faire entendre que l'Évangile doit être prêché à toute créature, en tous lieux, de toute manière et en tout temps. Ce sont, disent les Pères*, les quatre fleuves du Paradis terrestre qui arrosent le jardin de l'Eglise; ce sont les quatre colonnes qui la soutiennent et assurent une indestructible durée au temple de Dieu. Ce sont les quatre vents sur l'aile desquels se répandent aux quatre coins du monde et les graines des plantes et la semence évangélique. Ce sont les quatre animaux de l'Apocalypse, ou les quatre chérubins d'Ézéchiel attelés au char de Dieu et qui l'entraînent dans toutes les directions.

VI. Sj/mboks iconographiques des Evangiles. — La dernière explication est la plus commune, et on lui a emprunté les emblèmes ou symboles iconographiques des évangélistes. Celui de saint Matthieu estun homme, parce qu'il commence son Évangile en parlant de l'humanité de Notre-Seigneur, dont il rapporte la généalogie suivant la chair. Celui de saint Marc est un lion, parce que, au début de son livre, il rappelle les paroles du Prophète, semblables au rugissement du lion : Vox clamantis in déserta (Is., XL, 3). Celui de saint Luc est un bœuf, parce qu'il commence son récit par l'histoire du prêtre Zacharie, dont la principale fonction était d'immoler des victimes. Enfin celui de saint Jean est un aigle, parce que, semblable au roi des airs, il prend son essor vers les cieux et pénètre dès le premier mot de son Évangile, jusque dans les profondeurs de la Divinité : « In principio erat Verbum, et Verbum « erat apud Deum, et D eus erat Verbum (i, 1). » Il y a, d'autres manières de comparer ces animaux aux évangélistes '. Celle que nous avons donnée, après saint Jérôme ^, est la plus suivie.

* Cfr s. Iren., Advers. hceres., lib. III, c. xi, n.8; S. August. . Da eonsensu Ev., i, 7.

2 In Mallh. Proleg.

INTRODUCTION AUX EVANGILES y

VII. Ordre dans lequel ils ont été composés. — L'ordre suivant lequel les Evangiles sont disposés dans le corps actuel des Ecritures est celui dans lequel ils ont été composés. On n'a jamais douté que saint Matthieu n'ait écrit le premier, et saint Jean le dernier. Il est certain, d'un autre côté, que saint Luc a écrit après saint Matthieu et saint Marc. Il suffit de les comparer pour s'en convaincre. Les trois premiers Evangiles ont en effet beaucoup de rapports, soit pour le fond, soit pour la forme. La facilité d'établir entre eux un parallèle leur a fait donner le nom de Synoptiques.

Leurs auteurs auraient-ils donc puisé dans un même document ou se seraient-ils copiés?

L'hypothèse d'un Evangile primitif, source commune des trois premiers, est soutenue par la plupart des rationalistes ^ Elle est cependant fausse : — 1° Elle est combattue par la tradition et toute l'histoire ecclésiastique; ni les évangélistes, ni les Pères les plus anciens, n'ont dit un mot de ce prétendu Evangile primitif. — 2° Plusieurs Pères contredisent formellement cette opinion. Saint Augustin ^ par exemple, dit que le second évangéliste s'est servi du premier, et que saint Luc s'est servi de tous les deux. — 3° Enfin cette hypothèse est inutile; au moins elle n'est pas nécessaire au but que l'on se propose. En effet, l'opinion de saint Augustin rend suffisamment raison des rapports harmonieux que l'on remarque entre les synoptiques. Nous ne croyons cependant pas que les évangélistes se soient simplement copiés les uns les autres. Mais ils connaissaient les travaux de leurs devanciers, ils les avaient lus, ils en avaient retenu beaucoup de passages, et ils ont usé largement de ces réminiscences ^

1 Cfr de Valroger, loe. cit., t. II, p. 158. - De consens. Evang., i, n. 4 et 9.

3 De Valroger, t. II, p. 15,

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ARTICLE I

INTRODUCTION PARTICULIÈRE A l'ÉVANGILE DE SAINT MATTHIEU

I. Bisioù'e de saint Matthieu. — Saint Matthieu, appelé aussi Lévi ^ fils d'Alphée (Marc, ii, 14; Luc, v, 27), était un publicain d'origine juive, né en Galilée. Il était à Capharnaiim assis à son comptoir et percevait les impôts pour le compte des Romains, lorsque Notre Seigneur l'appela à l'honneur de l'apostolat. Saint Matthieu entendit cet appel et quitta tout, à l'instant pour suivre le Sauveur. Il est compté parmi les Apôtres tantôt le septième (Marc, m, 18 ; Luc, vi, 14 et 15) et tantôt le huitième (Matth., x, 3; Act., i, 13). Après la mort et l'ascension de Jésus-Christ, dont il avait vu les miracles et entendu les enseignements, il prêcha pendant plusieurs années l'Évangile en Palestine. Le reste de sa vie est peu connu. On croit qu'il finit ses jours par le martyre vers l'an 70 de l'ère chrétienne, les uns disent en Ethiopie, les autres en Arabie, quelques-uns chez les Perses et les Parthes ^

II. Où et pour gui il a écrit. — Saint Matthieu a écrit son Évangile en Judée, pour les Églises de Palestine, et probablement à Jérusalem. « Mattkœus quidem, dit Eu- « sèbe 3, quum primkm Hebrœis prœdîcasset, illis, dùm « etiam ad exteros transgredi vellet, Evangelium suum « patrio sermone scriptum tradidit ; et guod prœsentiœ suœ « deerat, illis, a quitus discedebat, per sanpturam com- « pensavit. »

La tradition est unanime à cet égard. Elle est confirmée par les caractères internes du livre. En effet, le

1 On ne conteste plus aujourd'hui l'identité de Matthieu et Lévi. Les Pères sont d'accord sur ce point, et la critique moderne presque tout entière s'est ralliée à ce sentiment. — Voyez le P. Patrizi, De Evanyel., iib. I, c. i, n. 8-10.

2 Cfr de Valroger, t. II, p. 22; Gilly, t. III, p. 195.

3 Hist. eccl., Iib. III.

publicain se révèle à la précision avec laquelle il est parlé de l'impôt et de sa perception ; rien ne rappelle le souvenir des peuples étrangers, rien ne fait croire que l'auteur se soit occupé d'eux ; on ne trouve aucune explication ni des usages, comme dans saint Marc, ni des lieux, comme dans saint Luc ; enfm, l'évangéliste s'attache partout à prouver, par les saintes Ecritures, qu'il suppose connues de ses lecteurs, que Jésus-Christ est véritablement le Messie annoncé par les prophètes K

III. A quelle époque? — L'époque de la composition de cet Évangile et très difficile à déterminer. On la rapporte communément à l'an 41 de l'ère vulgaire. Saint Irénée parmi les Pères, etHug parmi les auteurs modernes, la reculent beaucoup plus tard. Saint Irénée la rapporte à l'an 61 et Hug à la veille du siège de Jésalem. Mais ces auteurs ont peu de partisans -.

IV. Fn quelle langue ? — Saint Matthieu a écrit son Evangile en hébreu ou plutôt en syro-chaldéen. On le prouve par l'autorité : 1° de tous les Pères; en particulier, de Papias, ^ de saint Pantène \ d'Origène ^ de saint Irénée *, d'Eusèbe^ de saint Jérôme *, de saint Jean Chrysostome '; — 2° de presque toutes les souscriptions ajoutées aux manuscrits grecs et aux versions de saint Matthieu : aucune ne dit que cet Evangile ait été composé en grec ; — 3° de tous les

1 Cfr de Valrocrer, loc. cit., p. 23; le P. Patrizi, lib. I, cap. i, n. 27-34; Wallon, De la croy. due à l'Éoang., p. 151 ; Gilly, loc. cit., p. 196-198.

J Cfr Cellérier, Introd. au N. T. p., 229; Wallon, De la croy. à l'Év.,p. 517, note 21; de Valroger, loc. cit., p. 25; Janssens, Hermen. sacr., n. 425; Glaire, t. V, p. 195.

'■> Ap. Eusèbe, Hist. eccl., lib. III, c. xxxix.

* Cfr S. Jérôme, De vir. ill., c, xxiv, sub voc. Panlœnus.

s Ap. Eusèbe, Hi.st. eccl., c. vi, 25; la Maltk. comm,, fragm. i, Patrol. grecq., t. XIII, col. 829.

•' Adv. hœres., III, i, n. 1.

' Hist. eccl., lib III, c. xxv. .

* De vir. iliust., c. III et Contr. Pelag., III, c. i.

* In Matth, hom. i, n. 3. Oper., t. VI, p. 8.

auteurs catholiques et d'un grand nombre d'écrivains protestants, entre autres Michaélis et H. Olsbausen ^ Cet Evangile fut traduit de bonne heure en grec, peut-être même du temps et par les soins de saint Matthieu, à l'usage des Juifs hellénistes, beaucoup plus nombreux et plus répandus que ceux delà Palestine. L'original en est perdu. Le petit groupe des chrétiens de Judée qui pouvaient en faire usage se dissipa bientôt; et comme c'est surtout par le moyen de ces Églises juives que l'exemplaire hébreu aurait pu se conserver, il disparut insensiblement. Les Nazaréens continuèrent cependant de le lire dans leurs assemblées. Il passa ensuite aux Ebionites, qui l'altérèrent en plusieurs endroits. Ces altérations le firent abandonner de plus en plus par les catholiques, et il finit par se perdre tout à fait^

V. Dans quel but. — L'Evangile de saint Matthieu est moins une histoire proprement dite qu'un recueil, sous forme demémoireSy des faits et dits ^ principaux de Noire-Seigneur, dans lequel l'écrivain sacré a surtout pour but de montrer aux Juifs que Jésus de Nazareth était véritablement le Messie promis à leurs pères, le descendant de David, le flls de la Vierge, Celui que tous les prophètes avaient annoncé. Ce but ressort très clai-

1 Cfr Patrizi, loc. cit. , lib . I, cap. i, quœst. v, p. 9 ; de Vairoger, loc. cit., p. 26; "Wallon, loc. cit., p. 511, note xvi.

2 Gfr Glaire, t. V, p. 93; le P. Patrizi, De Evangel., loc. cit., quœst. V.

a Faits et dits, tel est le sens du fameux Logia de saint Matthieu. Papias lui-même, à qui cette expression est empruntée, appelle Logia du Sauveur « les choses dites et faites par J.-C, xà u7:ô Tou XptaTO'j 7) Xs/ÔEvia t; rpayOsv-a. » Voyez Eusèbe, Hist. eccL, lib. III, c. xxxix; Palrol. grec, t. XX, col. 296, 297. Saint Paul (Rom., m, 2), saint Irénée, Clément d'Alexandrie et Origène ont donné à cett; expression un sens aussi étendu, et s'en sont servi pour désigner soit l'Ancien Testament, soit les Evangiles, soit même toute l'Écriture. Gfr Dai'raS, Hist. de l'ÉgL, t. V, p. 232; Wallon, loc, cit., p. 169; Gilly, t. III.

rement de la lecture des quatre premiers chapitres ^ Il ne faut point chercher dans ce livre un ordre chronologique rigoureux. La nature de l'ouvrage mettait l'auteur plus à l'aise et lui donnait plus de liberté dans la disposiiion des matières. Il écarte ordinairement ce qui ne va point à son but ou n'ajoute rien à la preuve : les petites circonstances, les détails minutieux. Au contraire, il groupe et réunit les faits et les discours dont le rapprochement fait mieux connaître Jésus-Christ et sa doctrine. « C'est ainsi que très vrai- « semblablement, dit Celléiier -, le Sermon sur la mon- (( tagne n'a pas été prononcé tout entier en une seule « fois, mais que saint Matthieu, pour mieux remplir « son but, a voulu dans ce majestueux frontispice de « son Évangile réunir au discours réellement prononcé « sur la montagne les traits les plus saillants de quel- « ques autres instructions, » Il est cependant probable que saint Matthieu aura souvent rapporté les entretiens et les actions de Jésus-Christ dans l'ordre où ils se présentaient à sa mémoire. Or, en général, cet ordre a dû s'éloigner assez peu de l'ordre chronologique.

YI. Division et contenu du livrQ. — On peut diviser son Évangile en trois parties ^

Ldi première est comme un prologue. C'est l'histoire abrégée de la naissance et de la vie cachée de Notre- Seigneur Jésus-Christ (i, ii).

La deuxième partie (iii-xx) raconte la vie publique de Jésus-Christ jusqu'à son entrée solennelle à Jérusalem, le jour des Rameaux.

Elle s'ouvre par la prédication de saint Jean-Baptiste,

1 Cfr Glaire; Patrizi; Bougand, Le Christ, et les temps présents, 1. II, ch. 11, n. i.

' Introd. au N. T., p. 228-229.

' Inter evangetistas, dit saint Thomas, Matthœus prœcipuè versaiur circà humanitatem Chrisli... Per humanitatem autem Christus in mundum inlravit, progressus est et exhii : et ideô dividitur tolum Evangelium intrei partes {Comm, in Matlh,),

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le baptême de Notre-Seigneur (m), sa tentation (iv, 1-12) et le choix qu'il fait de Gapharnaiim pour sa résidence habituelle (iv, 13-16).

Ainsi préparé, « Jésus, dit saint Matthieu, commence « à prêcher : Exinde cœpU Jésus prxdicare (iv, 17). » Or, d'après saint Thomas', lequel rapporte à la prédication toute la vie publique de Jésus-Christ, voici comme on peut diviser cette deuxième partie. Nous traçons seulement les grandes lignes de son beau commentaire :

1° Jésus, peu de temps après avoir commencé sa mission (iv, 17-25), expose (v-vii) l'ensemble de sa doctrine dans un magnifique discours, et en démontre la vérité par les nombreux miracles qu'il opère (viii-ix). — Afin de répandre partout cette doctrine et d'en assurer la perpétuité, il se choisit dans les Apôtres des coopérateurs, et il leur donne des instructions particulières (x). Puis, joignant l'exemple au précepte, il continue avec eux ses courses évangéliques (xi, xir).

2° Les chapitres suivants (xiii-xvi) renferment l'éloge de la doctrine évangélique. Jésus-Christ en fait connaître : — a) la vertu ou l'efficacité par des paraboles (xiii) et par des faits (xiv); — b) l'universalité : elle s'adresse à tous les hommes, aussi bien aux gentils qu'aux Juifs, et elle" n'est pas soumise aux observances légales (xv) ; — c) la pureté, car elle n'est gâtée ni par les erreurs des pharisiens, ni par les pensées de la chair et du sang ; elle vient du ciel et elle brise les liens qui nous attachent à la terre (xvi).

3° Les quatre derniers chapitres (xvii-xx) sont relatifs à la fin de la prédication évangélique. a) Cette fin est le bonheur et la gloire du ciel, que Jésus-Christ fait entrevoir à trois de ses Apôtres dans le mystère de la Transfiguration ; gloire tranquille dont la paix

1 Comm. in Matth. : « Nune autem agit de ejus (Clirisli) pro- « cessa, qui quidem est attendendus secundùm processum suce doc- « trinœ: ad hoc enim venit (Joan., xviii, 37). »

ne peut être troublée par les attaques du démon, lequel a été vaincu par Notre-Seigneur. Môme sur la terre, la doctrine de TÉvangile établit l'âme dans une sainte indépendance (xvi). — b) Deux voies mènent au but : la voie commune et la voie parfait-e. La première est celle de l'humilité, de la charité et du pardon des injures (xviii); la seconde est celle de la chasteté et de la pauvreté volontaire (xix). —c) Enfin la gloire céleste est un trésor qu'il faut mériter : on ne l'obtient point à titre d'ancienneté; elle ne s'accorde ni à la faveur ni au sang (xx).

La tromèiiie partie (xxi-xxviii) contient la fin de l'histoire de Notre-Seigneur, c'est-à-dire : l'histoire de son entrée triomphante à Jérusalem (xxi, 1-17) et des trois premiers jours de la grande semaine (xxi, 18 xxv); l'institulion de la sainte Eucharistie, le récit de la Passion de Jésus-Christ, sa mort, sa sépulture (xxvii), sa résurrection et son apparition à ses xlpôtres réunis sur une montagne de Galilée (xxviii).

yil. Authenticité des deux premiers chapitres. — Des rationalistes contestent l'authenticité des deux premiers chapitres tout entiers. Quelques-uns attaquent seulement la généalogie (i, 1-17) comme opposée à celle de saint Luc. On prétend que ces fragments ne se trouvent pas dans plusieurs anciens manuscrits et n'ont pas été cités par les Pères.

Rép. — 1° Ces fragments sont dans les plus anciens manuscrits. On les trouve, en particulier, dans le manuscrit palimpseste de saint Ephrem, l'un des plus anciens et des plus purs, et dans le manuscrit sinaïtique publié par Tischendorf, qui le rapporte au quatrième siècle ^ Leur omission dans un ou deux manuscrits paraît devoir être attribuée à la perte des premiers feuillets. Quant au manuscrit Harleianus écrit en lettres onciales et qu'on faitdater duvi^ou du vii^siècle, « tout ce qu'il présente en faveur de la thèse que nous

1 Cfr M. A. Wallon, De Ja croij, due àCÉvang., p. 240, note 2.

« combattons, dit Cellérier*, est cette note margi- « nale écrite de seconde main, et, au dire de Griesbach, « antiqua manu gallica, à la suite de la généalogie (i,18): « Genealogia hue usque. Incipit Evangelium secundum « Matthœum. Prétendrait-on trouver là quelque chose « qui ressemble à une preuve? Cela n'est pas possible.» Les anciens manuscrits ne prouvent donc rien.

2° Les auteurs qui prétendent que le commencement de l'Évangile de saint iMatthieun'apasété connu par les Pères n'ont sans doute jamais lu, dit le Père Palrizi-, ni Julius Africanus, ni Tertullien, ni saint Irénée, ni saint Justin. Le premier' ignorait si peu ces fragments, qu'il cherche à concilier la généaologie de saint Matthieu avec celle de saint Luc et combat les tentatives de ses devanciers à ce sujet. Tertullien* et saint Irénée^ ne les ignoraient pas davantage, car ils racontent ce qui est contenu dans le deuxième chapitre de saint Matthieu; le second cite même la source où il a puisé. Enfin l'autorité de saint Justin® est plus décisive encore, s'il est possible. Non seulement il a emprunté à saint Matthieu l'histoire des Mages, mais il la raconte presque dans les mêmes termes ; et, chose remarquable! lorsque, en cet eudroit, il cite l'Ancien Testament, il s'écarte, contre son habitude, de la traduction des Septante, pour suivre à la lettre, syllabe pour syllabe, celle de saint Matthieu.

3° Enfin les caractères intrinsèques de ces fragments en démontrent l'authenticité, a) Le verset dixhuitième du chapitre premier (i, 18) suppose la généalogie de Jésus-Christ et la relie au reste du récit par les particules Se et yàp qui sont la liaison ordinaire du discours. — b) On trouve dans les deux premiers

1 Cellérier, Inlrod. au N. T., p. 339.

2 De Evangeliis, lib. I, c. i, quaest. viu, n. 112, p. 32.

3 Voir Eusèbe, Hist. eccL, lib. I, c. vu. * Contra Mareion, lib. V, cap. ix.

f> Adv. hœres,, lib. III, cap. ix.

6 Dialog. cum Tryph,

chapitres le style, le génie, le caractère de saint Matthieu *. Ne sent-on pas, dit Gabier, cité par Cellérier -, qu'il manquerait quelque chose à l'Evangile de saint Matthieu, si cet historien, qui cherchait à prouver aux Juifs que « Jésus était le Messie, avait oublié « de leur montrer en lui le premier caractère auquel « ils devaient le reconnaître : la descendance légale « de David?» Nous expliquerons ailleurs les contradictions apparentes qui existent entre cette généalogie et celle de saint Luc.

On a encore attaqué, comme étant apocryphes, deux ou trois passages de saint Matthieu : la fin misérable de Judas (xxvii, 3 et suiv.), la mention des morts qui ressuscitent quand Jésus expire (y 52-53) et l'allusion de Notre-Seigneur à Jonas (xii, 40). Mais ces passages figurent dans tous les manuscrits ; et il n'est pas permis de les rejeter à cause de la difficulté de les concilier avec le récit des autres évangélistes, ou à cause des faits miraculeux qui y sont racontés '.

ARTICLE II

INTRODUCTION PARTICULIÈRE A l'ÉVANGILE DE SAINT MARC

I. Histoire de saint Marc. — Saint Marc, le disciple et l'interprète * de saint Pierre, qui, l'ayant enfanté à

1 Des ratioaalistes eux-mêmes, par exemple Strauss et M. Réville, le reconnaissent : v Toutes les parties du livre, dit M. Ré- « ville, se relient les unes aux autres par une indéniable parenté « de forme... Les deux premiers chapitres portent évidemment « l'empreinte exacte du même moule littéraire d'où sont sortis « les autres {Èlud. cril. sur S. Matth.); » Cfr M. Wallon, loc. cit., p. 242, n. 4.

2 Introd., p. 344.

3 Cfr M. Wallon, loc. cit., p. 243.

" L'interprète, c'est le nom que lui donnent les Pères (S. Irénée, TertuUien, S. Jérôme). On ne sait pas au juste en quoi cette fonction consistait. Tillemont croit qu'il faut entendre par cette expression que saint Marc donnait le style et le tour aux écrits de l'Apôtre. Selon d'autres, il aurait été chargé d'expliquer en

Jésus-Christ, l'appelle son fils (I Petr., v, 13), était Juif d'origine. Les nombreux hébraïsmes dont cet Évangile est rempli suffiraient seuls au besoin pour le démontrer. On croit cependant que saint Marc était né dans la Cyrénaïque '; et plusieurs 2 pensent qu'il appartenait à la race d'Aaron. Suivant l'opinion la plus commune, même parmi les anciens, saint Marc ne connut jamais Notre-Seigneur et fut converti par saint Pierre après la résurrection du Sauveur ^. Il n'était pas par conséquent des soixante-douze disciples, mais il avait dû les connaître dans son enfance; et la maison de sa mère est un des endroits où ils se réunissaient à Jérusalem (Act., xii, 12).

Peut-on l'identifier avec Jean Marc dont il est parlé dans les Actes (xii, 12; xiir, 13; xv, 36-37), le cousin de saint Barnabe (Goloss., iv, 10), le coopérateur de saint Paul (Philem., y 24)? Cette question est toujours débattue entre les critiques : les anciens en font deux personnages*; mais la plupart des modernes^ n'en font qu'un.

D'après une ancienne tradition, saint Marc fut envoyé par saint Pierre en Egypte, où il fonda la célèbre Église d'Alexandrie. On croit qu'il avait déjà fondé en Italie celle d'Aquilée. Il fut martyrisé sur le bord de la mer, non loin d'Alexandrie, dans un endroit appelé Bucoles, environ l'an 68 de Jésus-Christ. Ses reliques,

grec ou en latin ce que saint Pierre disait en sa propre langue. D'après Baronius, il avait peut-être l'habitude de développer les instructions de son maître, alin de les mieux faire comprendre. Cfr le P. deValroger, t. II, p. 50 et 51.

1 Cfr BoUandistes, Acta sanctorum (April., t. III).

2 Le vénér. Bède, Cave, etc.

' S. Epiphane, Procope et quelques autres sont cependant d'une opinion contraire.

'' Baronius et Tillemont les distinguent formellement. Le P. Patrizi est du même sentiment : De Evang., lib. I, p. 35.

^ Cfr Cellérier, loc. cit., p. 174; Michaélis, t. III, p. 248; Alzog, 1. 1, p. 4; le P. deValroger, lntrod.,t. II, p. 48-50; M. Wallon, loc. cil., p. 144.

conservées longtemps à Bucoles, puis à Alexandrie, furent transportées à Venise, au commencement du neuvième siècle (813). Elles y reposent dans la célèbre église qui porte son nom, entourées du respect et de la vénération de tous ^ On célèbre sa fête le 25 avril.

II. En quelle langue il a écrit. — Saint Marc a écrit son Évangile en grec. Presque tout le monde en convient. Baronius et Selden ont prétendu, il est vrai, qu'il l'écrivit en latin. Mais ils sont à peu près seuls de leur sentiment, et Richard Simon ^ a réfuté les raisons sur lesquelles Baronius s'appuie. On a longtemps cru conserver à Venise l'original de cet Évangile, écrit en latin et, disait-on, de la propre main de saint Marc. Mais ce prétendu autographe est simplement le fragment d'un ancien manuscrit de l'ancienne Italique désigné sous le nom de Manuscrit de Frioul.

m. Ou et pour qui il Va composé. — Saint Marc a composé son livre à Rome, et à la prière des premiers chrétiens de cette ville, qui désiraient avoir par écrit ce que saint Pierre leur avait enseigné de vive voix. Saint Pierre, en ayant entendu la lecture, l'approuva en vertu de son autorité, et le publia pour être lu dans l'assemblée des fidèles. Nous apprenons ces détails de saint Jérôme ^ dont le témoignage est conforme à celui de Papias et de Clément d'Alexandrie, cités par

1 On conserve dans le trésor de cette église une chaire que de graves auteurs croient être la chaire même de saint Marc à Alexandrie, qui, ayant été d'abord transportée à Constantinople, puis à Grado, fut apportée à Venise au commencement du treizième siècle. Les ornements dont elle est revêtue remontent au moins à Constantin, et, d'après M. Le Hir, l'inscription qu'on y a gravée est encore beaucoup plus ancienne. Il la rapporte à la fin du le'' siècle. Voyez les Éludes relig. des PP. Jésuites, mai 1870, IV' sér., n. 29.

2 Hist. crit. du N. T., eh. xi, p. 111 et suiv.

3 De vir. illust., cap. viii.

Eusèbe ^ Tous les Pères sont du même sentiment ^ De là vient que les anciens ont souvent appelé cet Évangile la Prédication de saint Pierre. On en rapporte la composition de l'an 45 à l'an 48 de l'ère vulgaire.

Un fait remarquable prouve, d'un autre côté, que saint Marc destinait spécialement son ouvrage aux Romains : c'est le soin qu'il prend d'expliquer à ses lecteurs plusieurs choses qui n'avaient besoin d'aucune explication pour des Juifs, et celui de n'employer que des expressions usitées à Rome. En voici plusieurs exemples : d) Parle-t-il des mains souillées {-/.ofjKi; yjpoi) avec lesquelles il n'est pas permis de manger (vu, 2), il ajoute aussitôt : c'est-à-dire qui n ont point été lavées (tout' zazt àviTzzoïç). — b) Parle-t-il du Jour de lapréparation (Trapao-zjuÀ), c'est la veille du sabbat {Ô èari npodiZ- QoL-zQ'j), ajoute-t-il immédiatement (xv, 42). — c) Emploie-t-il le mot consacré Corban (Ko/sêàv, vu, 11), il l'explique en ajoutant : c'est-à-dire un présent (o hxt (?wpov). — d) Au chapitre xii, 42, il parle d'une monnaie juive nommée Izizzhv ; Josèphe, en pareil cas, évalue en drachmes, d'après le système monétaire des Grecs ; saint Marc, au contraire, explique cette monnaie hébraïque en argent de Rome et par le mot latin quadrans. — e) Au chapitre xv, 39, au lieu du mot éx.aTÔvTa|szoç habituellement employé par Josèphe et par les auteurs grecs, il prend le mot latin cenlurio (zsvTo/itwv). — f) Enfin, au chapitre xv, 21, il rapporte que Simon le Cyrénéen élait père d'Alexandre et de RufuSj circonstance omise par les autres évangélistes, mais que saint Marc n'a pas cru devoir taire, parce

1 Hist. eccles., lib. II, cap. xv.

2 S. Irénée seul paraît faire exception à cette unanimité [Adv. Iiœres., lib. III, c. i, n. 1). Il semble croire que cet Évangile ne fut écrit qu'après la mort de S. Pierre et de S. Paul : asii xr;v TO'j-tov ï';oooy. Mais on ne peut préférer son témoignage à celui de tous les autres Pères. Ses paroles sont d'ailleurs obscures; et on en donne plusieurs explications très plausibles. Cfr Inlrod. hist. de Valroger, t. II, p. 63, note 1 ; Études relig., août 1864, p. 16-20; le P. Patrizi, loc. cit., p. 37.

qu'elle intéressait ses lecteurs, puisque Rufus était alors à Rome (Rom., xvi, 13). Ces précautions ne prouvent-elles pas que c'est à Rome et pour les Romains que cet Évangile a été écrit? 11 est au moins certain qu'il n'a pas été composé exclusiv.ement pour les Juifs, ni pour les Grecs.

Saint Jean Chrysostome ' dit que saint Marc écrivit son livre en Egypte, pour les fidèles de ce pays ; mais il n'apporte en preuve qu'un simple dit-on (^systaî). On pourrait concilier ce sentiment avec celui des autres Pères - en disant que saint Marc a donné son Évangile aux fidèles de Rome en qualité d'interprète de saint Pierre, et qu'il l'a donné ensuite aux premiers chrétiens d'Egypte comme leur apôtre ou leur évêque. Cependant on n'a point d'actes certains sur ce sujet, et il n'est pas surprenant que les Pères ne conviennent pas toujours entre eux lorsqu'ils parlent de ces sortes de faits, n'ayant le plus souvent que des conjectures à proposer.

IV. Dans quel but. — Le dessein particulier de saint Marc dans la composition de son livre a été de montrer en Jésus de Nazareth le maître souverain de toutes choses. Gela ressort clairement du récit des œuvres de la toute-puissance divine, qui est le fond de presque tous les chapitres ^. Au jugement de Reithmayr *, au contraire, cet Évangile n'aurait aucune tendance apologétique ou polémique.

On croit aussi que saint Marc a travaillé sur le texte de saint Matthieu, lequel était déjà, sans doute, connu des fidèles de Rome. 11 le suit exactement en plusieurs endroits; et il est probable qu'il a voulu compléter le travail de cet apôtre au moyen des notes précieuses qui caractérisent son propre Évangile ^

1 Hom. 1, n. 3, m Malth., t. VII, p. 8. ^ Richard Simon, Hist. crit. du N. T., c. x, p. 107. ^ Janssens, Hermen. sacr., n. 429.

* Le P. de Vairoger, loc. cit., t. II, p. 60. ^ Cfr le P. de .Vairoger, t. I, p. 465, note i ; et surtout le P. Patrizi, lib. I, p. 51-55.

â2 COURS d'écriture sainte

Saint Marc n'a donc pas été seulement l'abréviateur et le copiste de saint Matthieu ; tanquam pedissequus et breviator, dit saint Augustin ^ En général, il dispose les faits dans un ordre plus chronologique; il en omet quelques-uns (Matth., viii, 5-9, viii, 21 ; xii, 43) et en ajoute quelques autres (Marc, i, 23-25 ; x, 13-15; vu, 31 ; VIII, 22) ; il fait mieux connaître les personnes dont il parle 2; enfin il est beaucoup plus détaillé sur certains événements, comme on peut s'en convaincre par l'examen comparé de plusieurs passages ^ Son travail n'a donc pas été celui d'un simple abréviateur. Michaélis * prétend même que saint Marc n'eut jamais connaissance de l'Évangile de saint Matthieu. Cette opinion n'est pas vraie ; mais elle prouve au moins que, au sentiment du savant critique, ce livre est une œuvre originale.

Ce qui le caractérise principalement, ce sont les détails négligés par les autres évangélistes et consignés ici avec soin. On les dirait écrits par un témoin qui, frappé des moindres circonstances de la vie du Sauveur, comme des mots dont il s'était servi, du son de sa voix, des mouvements et des traits des personnes mises en scène, les avait fidèlement retenus. Cela confirme la tradition d'après laquelle ce témoin fidèle qui instruisit si bien saint Marc fut saint Pierre luimême. De là vient aussi sans doute que saint Marc ne dit rien ni de l'éloge, ni des glorieuses prérogatives de saint Pierre (Matth., xvi, 16-19). Il ne rapporte point qu'il ait marché sur les eaux ; mais il raconte fort au long son triple reniement.

^ De consens. Evang., lib. I. cap. n, n. 4, t. III, col. 1216.

2 Comparez Matth., ix, 18, et Marc, v, 22; Matth., xv, 22, et Marc, VII, 26 ; Matth., xxvn, ]6, et Marc, xv, 8; Matth., xxvii, 32, et Marc, xv, 21.

3 Matth., IX, 20, et Marc, v, 25; Matth., viii, 2-5, et Marc, ], 40; Matth., ix, 2-9, et Marc, ii, 2-13; Matth., viii, 23-28, et Marc, IV, 35 et suiv.

^ Introd. au N. T., t. III, p. 264.

V. Division de cet Evangile. — Saint Marc est le plus court des quatre évangélistes. Son livre, oii le mot fj^icû; (protmùs, confestim) est si souvent répété, est l'exposé le plus rapide et le plus concis des actions et des enseignements de Notre-Seigneur.

Le récit, contenu dans seize chapitres, commence à la prédication de saint Jean-Baptiste et s'arrête à l'ascension du Sauveur.

Les treize premiers versets (i, 1-13) servent comme de prologue. Le livre se divise ensuite en deux parties.

La première (i, \K-u) comprend le séjour de Jésus en Galilée depuis l'emprisonnement de saint Jean- Baptiste jusqu'au départ définitif du Sauveur pour Jérusalem.

La seconde (x-xvi) résume brièvement le dernier voyage de Notre-Seigneur à Jérusalem (x-xiii), raconte la Cène, la passion de Jésus-Christ, sa [mort (xiv-xv), sa résurrection, ses dernières recommandations à ses Apôtres, et termine brusquement après TAscension (xvi) '.

VL Authenticité des douze derniers versets. — On a élevé des doutes sur l'authenticité des douze derniers versets (xvi, 9-20), relatifs à la résurrection et à Tascension de Jésus-Christ. On se fonde sur ce que, au témoignage de plusieurs Pères, ces versets ne se trouvaient pas dans les anciens manuscrits. Ils manquaient « dans presque tous les exemplaires », dit Eusèbe^ a dans les manuscrits les plus exacts », dit saint Grégoire de Nysse ', et, ajoute saint Jérôme*, « dans presque tous les exemplaires grecs ».

Réf. — 1° Saint Jérôme *, a mis lui-même une res-

1 Cfr le Père de Valroger, loc. cit., t. II, p. 66, 67 ; M. Gilly, t. III, p. 2i's.

2 Orat. Il, in Christi resurreclione.

3 Epist. ad Hedib., c. lu ; Palrol. lai., t. XXII, col. 987. * Quœst ad Marin., I, i ; Patrol. gr., t. XXII, col. 037.

5 Adv. Pelag., lib. II, n. 15 ; Patr. lat., t. XXIII, col, 550.

24 COURS d'écriture saintk

triction à son témoignage ; car, en parlant du verset quatorzième (xvi, 14), il dit qu'il se trouvait « dans « plusieurs exemplaires et surtout dans les manuscrits « grecs : in qulbusdam exemplaribus, et maxime in grœ- « cis codicibus. » Il y avait donc un certain nombre de manuscrits grecs renfermant ces fragments. — 2° Les manuscrits dont parle saint Grégoire étaient peutêtre seulement des manuscrits plus soignés ou écrits d'une manière plus correcte, ce qui n'ajouterait rien à leur valeur critique. — 3° On peut invoquer, en faveur de l'authenticité de ces versets : a) Tous les manuscrits grecs actuellement existants, à l'exception de celui du Vatican ; deux autres les marquent d'astériques. b) Toutes les anciennes versions : la version syriaque dite Peschito, l'ancienne Italique, la version syriaque dite de Jérusalem, la Philoxénienne, l'ancienne version syriaque découverte par M. Cureton. c) Les Pères les plus anciens qui les ont cités : saint Justin *, saint Irénée ^ saint Hippolyte ^ saint Augustin ■*, et plusieurs autres. Victor d'Antioche ^, qu'on nous oppose encore, dit, il est vrai, que ces versets manquent dans la plupart des copies ; mais il ajoute qu'ils se trouvent dans la majorité des manuscrits exacts et notamment dans ceux de Palestine. Eusèbe, saint Grégoire et saint Jérôme étaient eux-mêmes certainement convaincus de leur authenticité, quoiqu'ils en aient constaté l'absence dans un grand nombre de bons manuscrits, d) Enfin les caractères intrinsèques de ce passage : si l'on y trouve quelques expressions qui se rencontrent moins souvent dans saint Marc, le fond n'a rien qui ne soit dans la manière rapide et brève de l'auteur ; il résume encore saint Matthieu et il y ajoute quelques détails. Il n'est pas surtout croyable

1 Apolog., l, 45.

2 Adv. hœres., lib. III, c. xi, ii. G.

3 De charismat.

^ Serra, ccxxxi et ccxxxix : Enarr. in Psalm. cxxxvii, u. 14. ^ Comm. in Marc, c. xvi, 9 et seq.

qu'il ait terminé son livre par ces paroles : timebant enim (ÈyojSoùvTo yàp). Ce n'est pas là une conclusion, ce n'est qu'une préparation à ce qui va suivre. On l'avait si bien senti que, dans un manuscrit grec, on avait ajouté une autre conclusion K

On n'a que des conjectures sur la cause qui a fait retrancher ces versets dans plusieurs manuscrits. D'après Eusèbe et saint Jérôme, il semblerait que l'omission de ce passage serait venue de l'erreur de plusieurs chrétiens qui le croyaient opposé à saint Matthieu sur le moment de la résurrection ^

ARTICLE III

INTRODUCTION PARTICULIÈRE A l'ÉVANGILE DE SAINT LUC

I. Histoire de saint Luc. — Saint Luc, qu'il ne faut pas confondre avec Lucius ^ dont il est parlé dans l'Épître aux Romains (xvi, 21), était d'Antioche, où il exerçait la médecine*. Il cultivait aussi la peinture, et il laissa aux fidèles de son temps plusieurs portraits

t Cfr R,ich. Simon, Hlst. crit. du N. T., c. xi, p. 111-122; M. Wallon, toc. cit., p. 213-245 ; le P. de Valroger, loc. cit., p. 70 et suiv. ; M. Glaire, Inlrod., t. V. p. 223 ; le P. Corluy, rintégrilé des Evangiles en face de la critique, dans les Etudes relig. des PP. Jésuites, nov. 1876.

2 Cfr M. AVallon, le P. Valroger, Glaire.

3 Cfr Etudes relig., n. 16, avril 1864: « Si Hennel, Heumann, « Wetstein et Michaélis, dit le P. Mertian, avaient consulté la « tradition, ils n'auraient jamais imaginé l'hypothèse de l'iden- « tité de S. Luc avec Silas ou avec Lucius ; car la tradition « n'offre aucune trace de cette identité. »

* Goloss., IV, I-l : « Salatat vos Lucas medicus carrissimus. » Tel est le sentiment de tous les Pères ; et il est confirmé par les caractères intrinsèques de l'ouvrage. Voyez le P. Patrizi, loc. cit., c. 111, quaest. i, n. 6, p, 63.

de la très sainte Vierge '. Cette tradition, qualifiée de respectable par les nouveaux BoUandistes ^, est confirmée par l'autorité de plusieurs anciens écrivains, entre autres Saint Jean Damascène^, et de savants critiques ■'. Baillet lui-même ^ ne trouvait pas qu'on pût sérieusement la contester, et il la rapporte.

Parmi les commentateurs, les uns regardent saint Luc comme un Juif helléniste, parce qu'il cite toujours l'Ancien Testament d'après la version des Septante ; les autres le regardent comme un Grec de naissance et d'éducation, à cause de la pureté de son style, et parce que saint Paul le distingue assez nettement des Juifs (Coloss., iv, 10-12, 14). Plusieurs ont prétendu qu'il faisait partie des soixante-douze disciples. Les détails où il entre par rapport à leur mission sembleraient confirmer cette opinion ; mais alors il ne devrait pas se distinguer des témoins oculaires, comme il le fait dans le prologue de son Evangile ^

' On croit en posséder plusieurs. Un des principaux est à Sainte-Marie-Majeure, dans la chapelle Borghèse. Une commission de peintres et d'archéologues, nommée au mois d'août 1860, a unanimement constaté que cette peinture n'avait aucun des caractères du moyen âge, ni même de l'époque byzantine, et qu'il fallait lui assigner une époque plus reculée. Elle est évidemment grecque et très certainement l'œuvre d'un habile artiste, quoiqu'elle laisse quelque chose à désirer dans les proportions et dans les ombres. La commission n'hésita pas à affirmer qu'elle est antérieure à Constantin et à la paix rendue à l'Eglise. Cfr M. Darras, Hisl de l'Egi., t. VI, p. 33. Si ce n'est pas l'original, c'est peut-être au moins une copie de l'œuvre de S. Luc.

^ Act. sanct., 18 oct., § 4, n. 60-71, p. 296.

3 Orat. advers. Conslant. Gabalinum, de sanetis imagin., n. 6 ; Migne, Palrol. gr., t. XCV, col. 322. On conteste l'authenticité de ce discours ; mais s'il n'est pas de S. Jean Damascène, il est cependant fort ancien, puisqu'il est dirigé contre Constantin Copionyme, lequel a régné de 741 à 775.

'' Cfr Ann. de philos., t. IX, p. 74 ; Marie et ses gloires, t.I, p. 83, note i.

s Art. sur l'Assompt. de la sainte Vierge.

^ Cfr Glaire, Introd., t. V, p. 123 ; Janssens, Herm. sacr., n. 433; le P. Patrizi, loc. cit., p. 63; M. Gilly, t. III, p. 218.

Compagnon fidèle de saint Paul, de ses voyages (Act., xYi-xx) et de ses fers (Philem., ^-24 ; II Tim., IV, li), saint Luc le suivit à Rome.

Après la mort de l'Apôtre, on ne sait pas au juste ce qu'il devint. Nous apprenons cependant de saint Épiphane qu'il annonça l'Évangile dans la Dalmatie, dans la Gaule ', dans l'Italie et dans la Macédoine. Il mourut en Achaïe à l'âge de 73 ans, ayant gardé le célibat toute sa vie. Ses reliques furent transportées à Gonstantinople en 357, et l'Église célèbre sa mémoire comme celle d'un martyr le 18 octobre.

II. En quelle langue il a écrit. — Saint Luc a écrit en grec ; et son style, malgré d'assez nombreux hébraïsmes, est plus pur que celui des autres évangélistes. Le prologue en particulier, est d'un goût et d'une pureté dignes des meilleurs historiens. C'était sans doute le résultat de l'éducation distinguée que saint Luc avait reçue dans les écoles, alors si renommées, d'Antioche, sa patrie '.

1 Dans la Gaule. « Le ministère de la parole divine, dit S. « Epiphane {Hcer., 51), ayant été confié à S. Luc, il l'exerça « particulièrement dans la Gaule, Iv xrj TaXkîa.. » Ellies Dupin (Dissert, prélim., t. II, 38, note 2) entend, il est vrai, ces paroles de la Galatie ou tout au plus de la Gaule cisalpine, mais il n'en apporte d'autres raisons sinon que : C'est sans fondement que S. Épiphane a affirmé que S. Luc prêcha dans les Gaules. Ne pourrait-on pas, avec beaucoup de justesse, adresser le même reproche à l'explication qu'il donne du S. Docteur? Il paraît, en effet, certain que c'est bien de la Gaule proprement dite que S. Épiphane entendait parler. Ces paroles, rapprochées des traditions de la vieille Armorique, portent même à croire que S. Luc exerça principalement son zèle dans la partie des Gaules appelée Celtique, où nous savons par S. Irénée qu'il y avait déjà des Églises au second siècle.

2 S'il corrige quelquefois saint Marc ou saint Mathieu, c'est presque toujours afin de donner à leur style plus de correction ou d'élégance. Des exemples, rendent la chose évidente. Ainsi saint Marc dit : Bàe'-î-cs àr.o xwv ypa[i[j.aTE(ov iwv OsXo'vxoiV èv a-olxii 7:£pt-a-îtv, zaï à(î7iaa[a.oùç sv xa!ç àyopaî; (xii, 38). Saint Luc corrige cette phrase peu élégante (xx, 46) en remplaçant

28 COURS d'écriture sainte

III. Oh et quand. — Il est difficile de préciser le temps et le lieu où ce livre a été composé. « J'avais « cru d'abord la décision de cette question facile, dit « Michaélis 1 ; mais plus j'ai fait de recherches, plus « j'ai appris à douter. «Une chose néanmoins est certaine : c'est que saint Luc a écrit son Évangile avant les Actes des Apôtres (Act., i, 1), lesquels ne furent pas écrits avant la fin de la seconde année de l'emprisonnement de saintPaul à Rome (63 ap. J.-C). Mais on ignore quel intervalle s'écoula entre la composition de ces deux ouvrages.

L'opinion la plus commune est que saint Luc écrivit son Evangile en Grèce, c'est-à-dire en Achaïe, ou en Macédoine, peut-être à Philippes, pendant le séjour assez long qu'il dut faire en ce pays (Act., xvi, H, et XX, 5). Le P. Patrizi - embrasse ce sentiment et assigne pour date de la composition du livre le milieu de l'an 48 jusqu'à la fin de l'an 58 ^

IV. A qui il a dédié son livre. — Cet Évangile et le livre des Actes sont dédiés à un même personnage, nommé Théophile et qualifié par saint Luc d'excellent ou très cher (-/pâTio-TOf).

Est-ce un nom supposé ou le nom d'un personnage

K/d-t-z par rpoîî'/ETE et ea insérant avant à-j-a^rxoj; le mot oiî^o'jvTwv. — Dans saint Matthieu (viii, 6), le centurion dit: É'yw à'vôpwnô; e!(jlc u-ô Çoua'!av àywv. Saint Luc, en transcrivant cette phrase (vu, 8), ajoute après £?u,-. ûr.rj IÇouaiav le mot -aaaoasvo;, et rend ainsi plus clair et plus coulant ce qui l'était peu. (Voyez encore et comparez Matth., xxi, 26, Marc, xi, 32, et Luc, XX, 6; Matth., xi, 8, et Luc, vu, 25; Matth., ix, 13, et Luc, V, 32; Marc, ti, 4, 11, 12, et Luc, y, 8, 19, 25.) Cellérier, Litrod., p. 300.

1 Michaélis, Introd., t. III, c. vt, sect. VII, p. 329.

2 De Evangel., lib. I, p. 65-72.

3 Gfr le P. de Valroger, loc. cit., p. 85 et 460; l'abbé Lamy, Introd., spec, p. 229 ; M. "Wallon, De la croy. duc à l'Evang., p. 190; M. Gilly, t. III, p. 227.

réel? L'Ecriture et la tradition sont muettes à cet égard '.

11 est cependant plus probable que Théophile était un personnage réel ; l'épithète xpârts-Ts ne se donnait chez les Grecs qu'à une personne déterminée ^

On croit aussi que Théophile était de Rome ou au moins d'Italie. En effet, la géographie de l'Italie est la seule dont saint Luc n'accompagne la mention d'aucune noie explicative (Act., xxxviii, 12, 13, lo); et au contraire, il a toujours soin d'expliquer les noms de lieux étrangers afin d'en déterminer la position. On le conjecture encore de ce que saint Luc, après avoir commencé le récit du premier séjour de saint Paul à Rome, s'arrête tout à coup et se borne à dire en deux versets que l'apôtre y passa deux ans, sans donner aucun détail sur sa détention et sur son attitude devant le tribunal de César. On en conclut à bon droit que Théophile connaissait toutes ces choses et qu'il était, par conséquent, un fidèle de l'Église de Rome, ou qu'il habitait alors cette ville ^.

V. Occasion, but et plan du livre. — Saint Luc, dans le prologue de son Évangile, en fait connaître luimême l'occasion, le but et le plan.

Ce fut à l'occasion de quelques histoires de Notre- Seigneur Jésus-Christ, composées par des chrétiens sans autorité et avec plus ou moins d'exactitude, qu'il entreprit d'en donner une nouvelle plus exacte {accurate), plus complète [à principio) et mieux ordonnée [ex or di ne). Tels sont les trois caractères distinctifs de son livre.

Les sources où il a puisé, sont : — 1° les Évangiles

1 Cfr M. "Wallon, loc. cit., p. 510; Baronius, Aimai, eccl., ad ann. 58, n. 32, p. 472 : « Quisnam verô ille Tkeophilus... neini'^em « hactenùs invenimus définisse. »

2 Cfr Gilly, lue. cit., p. 225.

3 TertuU., Contra Marc, iv, 5e; S. Iren., Adv, hœres., m, xiv, h. K

30 COURS d'écriture sainte

de saint Matthieu et de saint Marc, dont il avait certainement connaissance ; — 2° les instructions de saint Paul dont il était le disciple et dont ce livre renferme la doctrine. Il n'est pas jusqu'aux termes employés par saint Luc qui n'accusent un disciple de saint Paul *. Saint Paul appelle même ce livre son évangile (Rom., ii, 16; xvi, 25 ; II Cor., viii, 18 ; II Tim., II, 8), non qu'il l'eût composé, mais parce qu'il l'avait approuvé. — 3° Enfin, les renseignements qu'il avait pu emprunter à des témoins oculaires. Aucun évangéliste ne nous ayant donné plus de détails sur l'histoire de saint Jean-Baptiste, sur la très sainte Vierge et sur les premières années de la vie de Notre- Seigneur, on pense que saint Luc avait eu le bonheur de voir la mère du Sauveur et qu'il avait appris d'elle, avec le plus grand soin , les événements relatifs à la naissance et à l'enfance du Sauveur. De pieux auteurs l'ont appelé, pour cette raison, le secrétaire de la sainte Vierge. Il a pu aussi avoir connaissance de quelques mémoires de famille conservés par les parents de Marie ou par ceux de saint Jean-Baptiste -.

YI. Aut lient icilé. — La critique rationaliste a trouvé peu d'objections à faire contre l'authenticité de cet Évangile : « Jl n'y a, dit Ewald ^, aucune raison d'en « douter. » Aveu concluant et qui, tombé de telles lèvres, vaut seul une démonstration.

Par exception, on s'est borné à suspecter la valeur des renseignements de saint Luc. Mais rien ne justifie cette défiance. Non seulement il a été à même de se renseigner parfaitement sur les faits qu'il raconte, mais son exactitude historique a été solidement démontrée par Tholuck \ et nous verrons plus loin

iGfr M. Gilly, loc. cit., p. 221.

2 Gfi- le P. de Valroger, loc. cil., t. II, p. 459 et suiv.

3 II est cité par le P. de Valroger, loc. cit., p. 542.

* Autorité hist. de S. Luc, c. iv, dans le P. de Valroger, t. II, p. 408 et suiv.

qu'on ne l'a convaincu jusqu'ici d'aucune erreur.

VII. Contenu. — Le livre de saint Luc renferme plusieurs paraboles qui ne sont pas dans les autres évangiles.

Ainsi, il contient seul ce qui concerne la conception miraculeuse et la naissance de saint Jean-Baptiste; l'Annonciation de la très sainte Vierge ; sa visite à sainte Elisabeth ; le mystère de la Purification et la prophétie du saint vieillard Siméon ; le séjour de Jésus à Nazareth et son voyage à Jérusalem à l'âge de douze ans ; la pêche miraculeuse de saint Pierre (v, 3-11) ; la résurrection du fils de la veuve de Naïm (vu, 11-16); l'onction de Jésus par Marie-Magdeleine (vu, 36-50); presque tout ce qui est compris entre le chapitre ix, 51, et le chapitre xviii, 14; l'histoire de Zachée (xix, 1-10); quelques détails sur la Passion et sur les apparitions de Jésus ressuscité ; enfin le discours du chapitre sixième.

On trouve seulement aussi dans saint Luc les paraboles du bon Samaritain (x, 25-37), du Figuier stérile (xiii, 6-9), de l'Enfant prodigue (xv, 11-32), de l'Econome infidèle (xvi, 1-13), du Mauvais riche et de Lazare (xvi, 19-21), du Juge impitoyable (xviii, 1-8), du Pharisien et du Publicain (9-14), enfin des Dix Talents (xix, 11-27).

VIII. Division. — A part le prologue (i, 1-4), on peut diviser cet Évangile en trois parties.

La. première (i, 5-11), à peu près exclusivement rapportée par saint Luc, pourrait être appelée l'Évangile de l'enfance de Notre-Seigneur. C'est l'histoire de la naissance et des premières années de Jésus-Christ, dont elle résume en deux mots la vie cachée à Nazareth. Elle est précédée par celle de la naissance merveilleuse de son précurseur.

lia deuxième (ii-xxi) est consacrée à la vie publique du Sauveur,

32 COURS d'écriture sainte

Elle commence à la prédication de saint Jean-Baptiste, dont l'époque est fixée à la quinzième année du règne de Tibère (m, 1-3). Vient ensuite le récit du baptême de Notre-Seigneur([ii, 21,22); sa généalogie (23-38); son jeûne et sa tentation dans le désert (iv, 1-13) ; puis les actions et les discours de Jésus-Christ en Galilée (iv, 14-xyiii, 30) et son dernier voyage à Jérusalem (xviii, 31-xxi). Ces récits diffèrent un peu, quant à l'ordre, de saint Matthieu et de saint Marc.

La troisième (xxii-xxui) contient l'histoire de la résurrection, des apparitions et de l'ascension de Jésus-Christ.

ARTICLE IV

INTRODUCTION PARTICULIÈRE A L'ëVANGILE DE SAINT JEAN

I. Histoire de saint Jean. — Saint Jean, le disciple que Jésus aimait, était né à Bethsaïde en Galilée '. Son père, Zébédée, exerçait le métier de pêcheur. Il avait vingt-cinq ans ^ lorsque Jésus-Christ l'appela à l'apostolat. Le Sauveur le chérissait entre tous à cause de sa pureté '\ et souvent il lui donna des marques de prédilection, l'admettant, avec Pierre et Jacques son frère, à des entreliens privés, le choisissant pour témoin de miracles et d'œuvres qu'il dérobait à la vue du public. Saint Jean, de son côté, avait pour son

1 La tradition est unanime à l'attester. Voyez S. Jean Giirysostome, In Joann., Hom. ir, Op., t. VIII, p. 10; Théodoret. In Psalm. lxvii. « Une magnifique colonne double de syénite « parfaitement conservée avec son chapiteau, voilà, dit M. l'abbé « Baunard après M. de Saulcy,;tout ce qui reste de l'antique pa- « trie de S. Jean. Même son nom de Bethsaïde ne lui est pas « demeuré; les Turcs appellent cet endroit Tell-Houm [L'Apôtre, « saint Jeun, p. 21). »

2 Cfr Tillemont, Méni. pour serv. à l'hist. ecclés., t. I, p. 607, note XV, et p. 608.

3 Quem fides Chrisli virginem repérerai, dit S. Jérôme, virgo permansil. Et ideô plus amatur à Domino et recumbit super pëciu$ ejus {Contra Jovi7i.i cap. x, n. 26).

maître un amour et un attachement dont la ferveur et la fidélité ne se démentirent point.

Après l'ascension de Jésus-Christ, il resta d'abord en Judée et dans la Samarie. Quelques auteurs ont cru qu'il était allé à cette époque prêcher l'Évangile chez les Parlhes. Mais cette opinion est peu probable et n'a pas d'autre fondement qu'une leçon fautive du titre de sa première épître'.

Plus tard, après la mort de la très sainte Vierge^, peut-être même, suivant plusieurs ^ quand saint Pierre et saint Paul avaient déjà souffert le martyre, saint Jean vint se fixer à Éphèse, d'où il gouverna les différentes Églises de l'Asie Mineure fondées par saint Paul.

Pendant la persécution de Domitien*, d'autres disent sous Néron, l'an 93 de Notre-Seigneur, il fut conduit à Rome et plongé, le sixième jour de mai, dans une chaudière d'huile bouillante ^. Mais il en sortit sain et sauf. Il fut ensuite relégué dans l'île de Pathmos, l'une des Sporades, dans la mer Egée. Son souvenir y est vivant. On y montre tous les lieux où l'on dit que l'apôtre signala son passage par quelque bienfait ^ C'est là qu'il écrivit l'Apocalypse.

1 On lisait, en effet, dans plusieurs manuscrits latins que cette lettre était adressée ai Pnrtlws. Mais c'était probablement, dit le P. de Valroger, une méprise provenant de l'abrévation -pOo'j; ou ;:apOo'j; pour ;:ao6c'vou;, nom que S. Jean dut donner volontiers aux Église demeurées pures de toute hérésie. Ce titre ad P«r//ios ne mérite donc nulle considération sérieuse (t. II, p. 401).

- Cfr l'abbé Baunard, hc. cil., c. xi, note 1, p. 217, 218.

3 Cfr Godescard, Vies des saints, art. Assompt. de la sointe Vierge, t. VIII, p. 243, note 2.

♦ Cfr le P. de Valroger, t. II, p. 90.

* Cfr Tertullien, Prœscript., c. xxxv; S. Jérôme, In Jovinian., iib. I.

'■ Voyez M. Baunard, loc. cit., p. 456. Parmi les miracles qu'il y opéra, le plus célèbre est celui de la coupe empoisonnée. L'iconographie chrétienne en a rendu le souvenir impérissable en représentant S. Jean tenant à la main une coupe d'or d'où s'échappe un serpent.

Ayant été rappelé de l'exil, il revint à Éphèse. Il devait avoir près de cent ans. « Son grand âge semblait, « aux yeux de plusieurs, confirmer la tradition qu'il « ne mourrait pas (Joan. xxi, 22) quand , sous le « règne de Trajan (100), il expira au milieu de ceux « qu'il avait aimés jusqu'à la fin, calme, paisible, heu- « reux d'avoir vu de ses yeux l'Église du Christ ré- « pandue sur toute la surface du monde ^ »

II. Oh et quand ce livre a été écrit. — Saint Jean a écrit après les trois autres évangélistes, et il connaissait leurs travaux. Cela résulte non seulement du but qu'il se propose, mais encore des moyens qu'il emploie pour l'atteindre '. Cet Evangile est aussi postérieur à la ruine de Jérusalem. En effet, saint Jean parle de la ville sainte et de plusieurs lieux du voisinage comme n'existant plus ^ Suivant un grand nombre d'auteurs, ce livre * serait même postérieur à l'exil de Pathmos, ou daterait de cet exil, la dernière année de Domitien. D'après l'auteur d'un ancien fragment retrouvé, il y a un siècle, par Muratori et dont on ne peut reculer la date après le deuxième siècle, il aurait été composé plus tôt, probablement entre l'an 70 et l'an 80 de l'Incarnation.

Saint André et plusieurs autres disciples du Sauveur vivaient encore, et c'est h leur prière que saint Jean aurait écrit. « Ceux qui avaient été disciples avec lui « et les évoques d'Asie le pressant d'écrire, lit-on « dans ce passage ^, saint Jean dit : Jennez pendant « trois jours avec moi, et nous nous communiquerons ena suite l'wi à l'autre ce qui aura été révélé à chacun de « nous. Pendant la nuit, il fut révélé à André, l'un des

1 Alzog, Hist. de r Église, 1, I, p. 181. 2Cfr M. Wallon, loc. cit., p. 203, 2io.

3 Cfr M. Wallon, loc. cit., p. 211 et 518 ; le P. Patrizi, lib. I, c. IV, quœst. v, n. 36, p. 103.

^ Cfr le P. Patrizi, loc. cit., p. 102-118. ^ Voir ce fragment dans le P. de Valroger, t. II, p. 95, note 1 .

« Apôtres, que Jean devait à lui seul tout écrire en « son nom, mais sous l'approbation de tous les autres « frères. » Le fond de ce récit est confirmé par saint Jérôme ^ et par Clément d'Alexandrie ^ Cet Évangile résume donc le témoignage collectif d'un groupe entier de disciples du Sauveur et d'Apôtres ayant saint Jean à leur tête. Cela explique la conclusion du livre : « Ce disciple est celui qui rend témoignage de ces choses « et qui les a écrites ; et nous savons que son témoignage est véritable (Joan., xxi, 14). » Nous avons là l'approbation et comme le contre-seing des compagnons de saint Jean ^

Cet Évangile a été écrit ou au moins publié à Éphèse. Tout le monde le reconnaît \

m. Mérite littéraire. — Malgré d'assez nombreux bébraïsmes et quelques formes syriaques, ce livre est remarquable par la pureté, la clarté et l'élégante facilité du style, ce que saint Denis d'Alexandrie ^ attribue au contact des écoles d'Épbèse et à la fréquentation de saint Jean avec les Grecs. « On dirait, écrit- « il, qu'il a reçu non seulement le don de tout voir, « mais celui de le bien dire ". » Il y a sans doute dans cet Évangile des passages difficiles, obscurs; mais l'obscurité tient moins au défaut de clarté dans l'expression qu'au fond même des choses et à la sublimité de la doctrine.

IV. But, — Saint Jean s'est proposé trois choses en écrivant son livre : — 1° Compléter le récit des trois premiers évangélistes. Tandis que ceux-ci s'occupent

t Devir. illust., c. ix.

2 II est cité par Eusèbe, Hist. eccl., lib. VI, c. xiv.

3 Cfr le P. de Vairoger, loc. cit., p. 98-102. * Cfr Baunard, l'Apôtre S. Jean, p. 353.

^ Ses paroles sont rapportées par Eusèbe, Hist. eccles., lib. VII,

c. XXV.

« Cfr M. Baunard, loc. cit., p. 36S-370; le P. de Vairoger, loc. cit., p. 124-129.

principalement de ce que Jésus fit en Galilée, saint Jean s'occupe surtout de ce que Jésus-Christ fit en Judée. Il donne aussi plus de détails sur les commencements de la vie publique du Sauveur et rapporte plusieurs circonstances de sa passion et de sa résurrection omises par les autres. Il n'y a guère que vingt et un versets (Joan., vi, 1-21) dans les dix-sept premiers chapitres qui lui soient communs avec les trois premiers évangélistes. — 2° Indiquer avec plus d'exactitude l'ordre chronologique. Trois et, selon plusieurs, quatre Pâques et d'autres fêtes de l'année clairement indiquées jalonnent la route de l'historien et assignent leur date aux événements principaux'. — 3° Enfin démontrer la divinité de Jésus-Christ contre les hérétiques qui la niaient, c'est-à-dire contre les gnostiques et les docètes - : « Ces choses, dit-il, sont « écrites afin que vous cj'oyiez que le Christ est Fils de « Dieu, et que croyant vous ayez la vie en son nom (Joan., « XX, 31). » « Les autres évangélistes avaient affirmé « la divinité du Christ, saint Jean la démontra. Ils « l'avaient fait ressortir en racontant sa vie, saint « Jean la discuta en rapportant ses discours. Les au- « très en avaient fait le sujet de son histoire, saint (( Jean s'en fit une thèse formellement énoncée, con- « stamment suivie ; et tout dès lors convergea vers ce « centre de ses pensées. Entre les miracles de Jésus, « quelques-uns allaient mieux à la preuve de cette « thèse : ce furent ceux qu'il préféra, comme il l'ex- « plique lui-même : Scripta ut credatis. Entre les dis- « cours de Jésus, il mit en lumière ceux qui revendi- « quaient le plus clairement sa divinité méconnue. « Telles sont les discussions avec les pharisiens, si

1 M. Baunard, loc, cit., p. 357.

2 Cfr le P. de Valroger, t. II, p. 10M17; M. Wallon, lue. cit., p. 198; M. Gilly, t. III, p. 234-235; Mgr Wiseman, Z)wc. sur tes rapp. entre la science et la relig. rév., dise, vi, dans les Déin, évang. de Migne, t. XV, col. 349; Michaélis, Introd., t. III, p. 355etsuiv.; Alzog, loc. cit., p. 179.

« développées en saint Jean. Le caractère historique « du livre n'y perdait rien ; mais le caractère dogma- « tique et apologétique s'y faisait mieux sentir ; et « Jean atteignait ainsi la fin première de son œuvre, « qui était d'opposer une réfutation indirecte, mais « formelle, aux incrédulités de son temps et de race venir i. »

V. Authenticité. — Depuis les Aloges, qui niaient la divinité de Jésus-Christ, jusqu'à Breitschneider-, personne n'avait osé révoquer en doute l'authenticité de l'Évangile de saint Jean. Quand les renseignements historiques manqueraient, le caractère éminemment original du livre ferait découvrir l'auteur. Oui, c'est bien le cœur tendre et bon du disciple que Jésus aimait qui se révèle dans ces pages. Aussi les attaques dont le livre a été l'objet depuis environ un demi-siècle, en provoquant un examen plus approfondi, ont-elles eu pour résultat de placer son autorité hors de toute atteinte. Le fait est avoué par l'un des plus illustres représentants du rationalisme allemand : « L'Évangile « de saint Jean, dit Ewald '\ a été composé certaine- « ment par le disciple intime du Christ... Cela est in- « contestable... il 7i y a qu'un fou qui pût en douter... « Le quatrième Évangile se défend parfaitement de a lui-même; il a en outre l'appui de la première « épître, qu'on n'a jamais contestée; il a enfin pour « lui la tradition tout entière, et l'on peut affirmer avec « raison qu'il n'y a pas dans toute l'antiquité un ouvrage « dont C authenticité soit aussi certaine. »

La principale raison sur laquelle on s'appuie pour contester en général l'authenticité au moins partielle de cet Évangile est la manière dont on fait parler Notre-Seigneur. Le ton, le style et la doctrine que saint Jean lui prête n'ont, dit-on, rien de commun

1 M. Baunard, loc. cit., p. 359.

2 Probabilia, 1820.

3 Ibid.

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