II. — Expliquons encore quelques passages plus ou
moins obscurs ou qui ont donné lieu à des difficultés.
1° « Nonne tu es y^gyptius qui antè hos dies...
<( eduxisti in desertum quatuor millia virorum sicariorum
a (xxi, 38) ? »
On oppose ici l'historien Josèphe à saint Luc. Josèphe , dit-on , parle bien de la révolte de cet Égyptien ; mais, au lieu de quatre mille compagnons, il lui en donne trente mille.
/{pp. — On pourrait peut-être dire que l'historien sacré s'est contenté de rapporter les paroles de Lysias sans en garantir la complète exactitude. — Mais il y a une meilleure réponse. En effet, Josèphe a lui-même deux récits de ce fait : l'un dans la Guerre des Juifs (II, XIII, 5) ; l'autre, postérieur au premier, dans les Antiquités (XX, viii, 6). Or les deux récits'de Josèphe diffèrent beaucoup plus entre eux que le second, celui des Antiquités, ne diffère de celui des Actes. Il ne s'agit donc que d'une discordance apparente, et il est facile de la faire disparaître. Il suffit d'amettre que les trente mille hommes dont il est question dans la Guerre des y^z/s se composaient en grande partie de gens crédules, curieux et inoffensifs, qui avaient suivi le faux prophète sur le mont des Oliviers, pour être témoins du miracle qu'il avait promis, et d'un petit nombre d'hommes armés, ses sicaires (g? (tùv aOrw), beaucoup moins nombreux. Ce fut contre ces derniers que les Romains dirigèrent leurs coups ; Félix en tua quatre cents et en prit deux cents. Alors l'Égyptien s'enfuit dans le désert avec les quatre mille hommes dont saint Luc a parlé ; la grande multitude (tô 7r),Â9o?) dont il est question dans le premier passage de Josèphe se dispersa.
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C'est ainsi que l'historien juif peut se concilier avec lui-même et avec l'historien chrétien*.
2° « Dixit autein Paulus : Nesciebam, fratres, quia « princeps est sacerdolum. » En grec : où/, ^^-a^ àAslfOh ôzt ÈffTtv àpy^iepzvç (xxiii, o). Comment, dit-on, saint Paul pouvait-il ignorer qu'Ananie fût grand prùLre?
Rép. — Parce que, en ce temps-là, le souverain pontificat était une dignité si variable, selon le caprice ou la politique des Romains, que, au témoignage de Josèphe, on vit jusqu'à neuf grands prêtres se succéder en une année sur le siège d'Aaron. L'ignorance de saint Paul était d'autant plus excusable en ce qui concerne Ananie, que ce grand prêtre, qui avait été destitué de son titre quand il fut envoyé à Rome par le gouverneur de Syrie Quadratus , ne l'avait pas recouvré à son retour et n'en remplissait que provisoirement les fonctions : ce que- saint Paul, arrivé tout récemment à Jérusalem, n'était pas tenu de savoir^.
Il y a encore d'autres explications de cette n'ponso de saint Paul. Quelques Pères de l'Église duunent à nesciebam le sens de reputab'am : « Je ne réfléchissais (( pas, je ne songeais pas que je répondais au grand « prêtre. » Cette espèce d'excuse est peu vraisemblable. Nous préférerions le sentiment de ceux qui, d'après une opinion déjà indiquée par saint Augustin^, ne voient dans les paroles de saint Paul qu'une réponse ironique à la question qu'on lui faisait. Comme s'il eût dit : H Je ne savais pas qu'un homme qui viole ainsi la (( justice fût un grand prêtre. » Le texte grec autorise très bien cette explication.
1 Cfr le P. de Valroger, Introduct. hist., t. II, p. 175, note 1 M. Crampon, Act. des Ap., introd., p. 19; le P. Mertian, Eludes relig., sept. -cet. 1862, n° 5.
2 Cfr Beelen; le P. Mertian, loc. cit. ; Crampon.
3 Epist. CXXXVIII, ad Marcellinum, n. 13; Oper., t, II, col.
3° « Jussitque in prœtorio Herodis custodiri eum
(( (xxiii, 35). »
« In prœtorio Herodis. » On appelait ainsi le palais que les gouverneurs ou procurateurs romains habitaient àCésarée : il avait appartenu autrefois à Hérode et il en retenait le nom.
4° « Post aliquot autem dies, veniens Félix cum « Drusillâ nxore sua, quœ erat Judaea, vocavit Paulum « (xxiv, 24). »
Félix était un affranchi de Claude et le frère de Pallas, favori de Néron. « Sous Claude, dit Tacite ', la « Judée fut convertie en province et donnée à des « chevaliers ou à des affranchis. Un de ces derniers, « Antonius Félix, donnant libre carrière à sa débauche, « avait les pouvoirs d'un roi et l'âme d'un esclave {jus « regium servili ingenio exercuit). » Drusille, sa femme, était la fille d'Hérode-Agrippa I" et la petite-fille d'Antoine et de la fameuse Cléopâtre, qu'elle rappelait par sa beauté. Félix l'avait enlevée à son premier mari, Aziz, roi d'Émèse. Comme elle était Juive et qu'elle avait sans doute entendu parler des chrétiens, on croit que c'est elle qui poussa Félix à demander à saint Paul cette entrevue.
o» « Agrippa rex et Bernice descenderunt Ccesa-
« ream adsalutandum Festum (xxv, 13). »
« Agrippa. » C'est Agrippa II, fils d'Hérode-Agrippa I<^% petit-fils d'Hérode le Grand, et par conséquent frère de Drusille, femme de Félix. Il vivait lui-même, non sans soupçon d'infamie 2, avec sa propre sœur Bérénice, déjà veuve de leur oncle commun Hérode, prince de Chalcis. C'est cette même Bérénice qui, après un second mariage avec Polémon, roi de Cilicie„ devint la maîtresse de Vespasien et de Titus.
« Descenderunt ad salutandum Festum. » Quel honteux servilisme 1 Tacite avait raison de dire qu'il n'y avait
1 Hisl., lib. V, c. IX.
2 Gfr Josèphe, Anliq., XX, vu, 3.
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plus de roi, en ce temps-là, dans ces contrées, ou que ceux qui restaient n'étaient plus rien : defunctis regi/nis, aut ad modicum redactis i.
6° « Et Paulus : Opto apud Deum, et in rnodico et m « fnagno, non tantùmte (xxvi, 29). »
(t Et in modico et in magno. » Voici le sens de ces paroles : Agrippa, touché des paroles et du ton de conviction de saint Paul, venait de lui dire : « Peu s'en « faut que tu ne me persuades {in modico suades me). » « — Ah ! répond aussitôt l'Apôtre, qu'il s'en faille peu « ou beaucoup {et in modico et in magno), plût à Dieu « que vous fussiez tous comme moi, à l'exception de « ces chaînes ! »
7° (f Venimus Lystram, qux est Lycix (xxvii, 5). »
Au lieu de Lystram, il y a en grec Myi^am,~ et c'est la véritable leçon. En effet, Myre était alors une ville considérable, située près de la mer, sur un fleuve navigable.
8° « Quâ siiblatâ, adjutoriis utebantur, accingentes na- « vim, tijnentes ne in Syrtim inciderent, submisso vase « sic ferebantur {xxyn, 17). »
Les termes techniques qui se rencontrent dans ce verset nous engagent à le traduire : « On hissa la barque à grand'peine; on ceintra le vaisseau (c'est-à-dire on environna sa coque de cordages, pour affermir ses flancs) ; et, comme on craignait d'être jeté vers les Syrtes, on laissa tomber les voiles {submisso vase, en grec To (Txeûoç), et l'on navigua de cette sorte. »
9° « Tune cognoviwus quia Melita insula voca-
« batur. Barbari verô prœstabant non modicam humani- « tatem no bis (xxviii, 1). »
• « Des observations récentes, dit M. l'abbé Cram- « pon ^ ont confirmé l'ancienne tradition des Maltais « sur l'endroit de l'île où prirent terre saint Paul et « ses compagnons, endroit appelé de temps immémo-
1 Loc. cit.
2 Loc cit., p. 420.
« rial : Cala di San Paolo. » Cette île, habitée primitivement par" des colons de Carthage, obéissait alors aux Romains et faisait partie de la préture de Sicile. Les habitants en sont appelés Barbares, parce que les Romains et les Grecs appelaient Barbares tous les autres peuples.
10° « In lucis autem illis erant prœdia principis insulœ, « nomine Publii (xxviii, 7). »
Ce Publius, qui commandait dans l'île et dont le père avait été guéri par saint Paul, fut, dit-on, converti par le grand Apôtre, et le martyrologe romain (21 janv.) le désigne comme le premier évêque de Malte.
11° « Quum autem venissemus Bomam, permissum (( est Paulum manere sibïmet cum custodiente se milite « (xxviii, d6). »
Une jolie église, l'église de Sainte-Marie in via latâ s'élève aujourd'hui à Rome sur l'emplacement de la maison qui, pendant deux ans, servit à saint Paul de prison. On descend à cette prison par un escalier souterrain au-dessus de la porte duquel on lit les paroles que nous venons de transcrire. Elle est formée, comme toutes les substructions romaines, de gros quartiers de travertin ^
La captivité de l'Apôtre fut, du reste, assez douce; et quoiqu'il eût nuit et jour un soldat attaché au bras par une chaîne, on lui permit de recevoir tous ceux qui désiraient le voir et de leur parler. Il en profita pour annoncer l'Évangile ; et, comme il reçut un grand nombre de visites et que d'ailleurs ses gardiens se relevaient fort souvent;, il a pu écrire aux Philippiens que « le nom de Jésus-Christ était connu dans tout le « prétoire (Philipp., i, 13). »
Concluons par le mot de Bengel cité par Crampon 2 : La parole de Dieu triomphe : Paul est à Rome. C'est
* Cfr Veuillot, Le Parfum de Rome, t. I, p. 83. ^Lot. cit., p. 124.
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le sommet de l'Évangile et la fm des Actes. « Victoria « Ve7'bl divini : Paulus Romœ, apex Evangelu, Aclo- « rum finis. »
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