ACCROISSEMENT DES. TISSUS
§ 323. Lu nutrition du végétal donne pour résultat son accroissement. Ses organes élémentaires, augmentant en dimensions et en nombre, déterminent une augmentation proportionnelle dans ses organes composés. C’est le mode de croissance des uns et des autres qu'il nous reste à examiner successivement.
Nous ne nous arrêterons pas sur la manière dont les cellules , les fibres, les vaisseaux, s'agrandissent et s'épaississent : c'est ce qui a été exposé dans les premiers chapitres qui les concernent, ainsi que l'ordre dans lequel ces organes divers se développent généralement les uns par rapport aux autres; mais leur mode de multiplication ne nous a pas encore occupés, et c'est ici le lieu de traiter cette question. Or, puisque beaucoup de végétaux sont composés exclusivement de tissu cellulaire; puisque toutes les autres formes commencent d'ailleurs par celle d’une cellule, le problème se simplifie en se bornant à la recherche du mode de multiplication des cellules : c'est ce qu'ont parfaitement compris les plus habiles physiologistes en dirigeant leurs observations sur ce point fondamental, l’origine des tissus. Quand il s'agit d'aller surprendre à leur première apparition les plus petites parties dans lesquelles la plante puisse être décomposée, on doit peu s’étonner de quelques divergences dans ces observations et dans les théories qu'on en déduit. Nous nous contenterons d’exposer brièvement celles auxquelles on s’est arrêté le plus récemment.
§ 324. Accroissement du tissu cellulaire. — La multiplication des cellules peut se faire de plusieurs manières différentes. Dans des végétaux des plus simples, comme dans plusieurs Conferves ( ces filaments verdâtres qu'on trouve souvent dans les eaux ou sur les surfaces humides, et qui, composées de cellules accolées bout à bout, forment ainsi un tube cloisonné de distance en distance), on voit nettement ces cellules tubuleuses, lorsqu’elles ont acquis une certaine longueur, présenter un ou plus rarement plusieurs étranglements, comme si leur paroi se plissait transversalement pour se réfléchir à l'intérieur; cette saillie s’avance de plus en plus et finit par former une cloison complète qui plus tard se dédouble, et alors on a deux ou plusieurs cellules résultant ainsi de la division d'une cellule unique : c'était le plus souvent, mais non constamment, celle qui formait l'extrémité du tube général. Quelques unes des cellules du milieu présentent souvent à leur bout supérieur une petite bosselure latérale qui s'allonge peu à peu, puis, ayant at-
teint à peu près la longueur de la cellule dont elle émane, s en sépare au point même où elle en dévie par la formation d une cloison telle que nous l'avons décrite plus haut. Ainsi se forment les rameaux latéraux de ces Conferves. Les tubes des Charas se partagent de même, et quelquefois par une cloison , non plus transversale, mais longitudinale; d'où résultent par conséquent, aux dépens d’une cellule unique, deux cellules collatérales et non plus superposées. Dans ces divers cas, la cavité intérieure était remplie d'une matière granuleuse dont la masse se subdivise en même temps et de môme que la cellule. Il est à croire que ce mode de multiplication peut se retrouver aussi dans les cellules de végétaux plus élevés, surtout pour celles qui sont disposées en séries rectilignes.
§ 325. Un autre mode, celui que beaucoup d’auteurs ont considéré longtemps et que plusieurs considèrent encore comme général , est celui qui résulte de la formation de plusieurs cellules dans la cavité d'une cellule préexistante. Tantôt des parois de cette cellule-mère s’avancent en dedans des saillies, qui finissent par se rencontrer et couper ainsi la cavité unique en plusieurs, dont chacune renferme une certaine quantité de matière granuleuse. J usqu'ici ce développement semble rentrer dans le précédent ; mais plus tard chaque masse granuleuse se recouvre d'une enveloppe propre, et il se forme ainsi autant d’utricules particuliers compris sous une enveloppe générale, ou, si, comme il arrive souvent , celleci finit par disparaître résorbée, constituant autant d’utricules indépendants. Plus souvent les utricules sont, dès le début, libres dans la cavité de l’utricule-mère, qui dans ce cas encore, ou persiste, ou plus ordinairement est résorbé.
§ 326. Enfin les cellules peuvent se former dans une cavité intérieure du végétal , dans l’intervalle des cellules préexistantes , comme on le voit, par exemple, entre le bois et l’écorce des dicotylédones , où se dépose le cambium
§ 327. Mais ces cellules ainsi formées, soit dans la cavité des cellules préexistantes, soit dans les lacunes du tissu, sous quelle forme se présentent-elles au début, par quelles gradations arriventelles à la forme des cellules qui les ont précédées?
Suivant M. Schleiden , le premier état du tissu cellulaire est toujours celui d’une solution gommeuse qui plus tard s’épaissit en une gelée. On y aperçoit alors un grand nombre de points opaques extrêmement, petits. Quelques uns de ces points deviennent des centres autour de chacun desquels vient se former un amas granuleux (jui sera le nucléus ou cyloblasle (§ 21) , germe de la cellule. Ces
FORMATION DU TISSU CELLULAIRE. 2<»-*î
eytoblastes sont clos corps ordinairement lenticulaires, plutôt arrondis chez les dicotylédones, plutôt ovales et généralement plus grands chez les monocolylédones. Quand ils ont acquis leurs dimensions définitives, on voit sur l'une de leurs faces s’élever une ampoule qui la recouvre à peu près comme un verre de montre , puis va se gonflant de plus en plus jusqu’à ce qu’elle représente une vésicule sur laquelle le cytoblaste n’occupe plus qu’un petit espace, enfoncé et même enchâssé dans un coin de sa paroi, qui est double et épaissie en cet endroit.
Le plus souvent il est peu après résorbé, et a disparu lorsque l'utricule est arrivé à sa forme parfaite; cependant il persiste quelquefois , comme on en peut voir des exemples dans certains organes, tels que les poils, où l’on observe la rotation [fig. 222 nn); et dans certaines familles, telles que les Cactées et les Orchidées.
On objecte à M. Sehleiden que la première apparition du cytoblaste est quelquefois postérieure à celle de l'utricule. D’ailleurs, quoiqu'il ait vérifié son existence dans les jeunes tissus de plusieurs organes, il ne la reconnaît pas lui-même dans deux sièges bien actifs de cette formation cellulaire, les extrémités radicellaires, où il n’est pas sur de l avoir vue, et le cambium. Partout où il l’a trouvée, les jeunes cellules se produisaient dans une cellule-mère.
§ 328. Pour M. Mirbel, partout où commence à se former un tissu, se trouve le cambium. C’est d'abord un liquide de consistance mucilagineuse, qui s’épaissit graduellement en gelée. On ne tarde pas alors a le voir parsemé de petites taches qui ressemblent à des points ; mais ce sont autant de petites cavités qui vont en s’élargissant peu à peu ( cambium celluleux ) ; les cavités continuent à s’agrandir à mesure que les cloisons interposées, d’abord très épaisses et molles, s’amincissent, et elles prennent une forme régulière qu’elles n’avaient pas jusque là : c’est le tissu cellulaire, tissu encore continu, comparable pour la forme et l’apparence à la mousse de l’eau de savon. Enfin les cloisons se dédoublent, soit dans toute leur étendue, soit seulement vers leurs angles, et le tissu se disloque ainsi en autant de corps distincts qu'il y a de cavités; on a des utricules, et plus de tissu à proprement parler. Le cambium se montre à peu près partout, non seulement dans les grands interstices où l'on est habitué à le reconnaître, mais dans les méats qu’il dilate, dans l'intérieur des cellules et des vaisseaux. S il s y développe , on peut voir cet intérieur obstrué par un tissu cellulaire; mais plus souvent un seul utricule étouffe les autres et finit par remplir la cavité en s’appliquant sur la paroi et la doublant; et il peut à son tour être doublé de la même manière par un troisième :
c’est ainsi que s’explique l'épaississement des cellules, fibres et vaisseaux. Il arrive aussi fort souvent que le cambium déposé dans les tissus s'arrête dès les premières périodes de son développement, et est résorbé.
§ 329. M. Unger admet cette suite de transformations apparentes dans le cambium , mais regarde comme une illusion la continuité du tissu à une première époque. 11 dit avoir constaté que les utricules sont distincts dès le début, quoique leurs parois épaisses, molles et serrées entre elles, ne laissent pas facilement apercevoir leurs lignes de démarcation. Cette indépendance originelle des cellules était professée universellement sans controverse avant celle que viennent élever les derniers travaux de M. Mirbel.
§ 330. Comment le cambium lui-même se forme-t-il? On peut penser que c'est, aux dépens des sucs les plus élaborés, ainsi que le prouvent les nombreuses et ingénieuses expériences de Duhamel sur la formation du bois dans les arbres dicotylédonés. Une mince lame d’étain introduite entre l'écorce et le bois permit de constater que tout le cambium avait dû venir du côté de l’écorce. Un lambeau decorce tenant supérieurement à l’arbre fut soulevé, et la surface du bois au-dessus fut détruite ; ce qui n’empécha pas la production du cambium sous le lambeau replacé. Une décortication annulaire mise à l'abri de la sécheresse montra le cambium sortant entre le bois et l'écorce en grande abondance du bord supérieur de la plaie, beaucoup moins de l'inférieur. On en conclut que ce sont les sucs de l'écorce venant de haut en bas qui fournissent le cambium, et que ce n’est pas la sève ascendante , comme l'eût pu faire soupçonner 1 identité de sa composition chimique avec celle de la cellulose , et par conséquent de la plupart des substances organiques répandues dans cette sève.
§ 33 I . La multiplication des cellules a lieu quelquefois avec une extrême rapidité. Les jeunes pousses de quelques uns de nos arbres, par un temps favorable au printemps, peuvent nous en donner un exemple, et cependant la marche de leur végétation n’a rien de comparable a celle qu'active une température plus élevée. Dans nos serres mêmes, on peut voir des Agavés au moment de leur floraison, des Bambous, etc., etc., s'allonger à certaines époques de plus de 2 décimètres en vingt-quatre heures. Certaines plantes entièrement composées de tissu cellulaire se développent très vite dans notre climat : par exemple , les Champignons , dont la rapide croissance a donné lieu au proverbe. Il y en a un, le Lxjcoperdon giganteum , qui, en trois ou quatre jours, peut acquérir la forme d une boule de 3 décimètres de diamètre.