DEUXIÈME PARTIE
phrygien , avait excité à la fureur des jeunes gens pris de vin; Galien lui ordonna de changer de mode et de jouer sur le dorien : aussitôt ces jeunes gens passèrent de l’état le plus violent au calme le plus parfait. Le célèbre Timothée, de la même ville, maîtrisait, dit-on, à son gré, les sensations de ses auditeurs; c’est ainsi qu’il excitait Alexandre le Grand à la fureur, et le calmait presque aussitôt. Terpandre apaise une sédition; Ulysse est désarmé par Phémius; Ainurat IV, les mains encore teintes du sang de ses frères, se laisse toucher par un joueur de psaltérion, et ne peut retenir ses larmes; etc.
Le rhythme ou la durée des sons donne à la mélodie cette variété piquante qui constitue son principal agrément. Le rhythme est une mesure constante, d’une certaine étendue, et qui peut comprendre plusieurs sons de différentes durées, mais dont la somme est toujours égale à cette mesure, et de même grandeur qu’elle. Chaque mesure comme chaque mode de la mélodie jouit d’une propriété particulière.
Il y a des mesures gaies, des mesures vives, des mesures majestueuses; elles ont sur le moral une puissance remarquable. Quinlilien rapporte à ce sujet un exemple fort intéressant. Pythagore voyant un jeune homme dont on avait excité la fureur au point qu’il allait mettre le feu à la maison de sa maîtresse, qui avait introduit chez elle son rival, ordonne au joueur de flûte de changer aussitôt de mesure, et de prendre le spondée composé de deux temps. La gravité du nouveau mouvement arrête le jeune homme
60 cours d’hygiène.
furieux, et il reprend peu à peu tout son sang-froid. J’avouerai que j’ai beaucoup de répugnance à ajouter foi à des effets aussi merveilleux, malgré mon respect pour Quintilien et pour Roger, qui le cite.
Si les anciens nous ont transmis tant de miracles produits par la musique, c’est qu’ils étaient simples dans leur mélodie à cause de l’imperfection de leurs instrumens,etn’avaientpresque aucunenotionde l'harmonie. C’est à cette grande simplicité que la musique devait tous ses avantages. Ils s’attachaient en outre à exprimer sur leurs instrumens tous les mouvernens, toutes les agitations des passions; et ils avaient acquis dans ce genre la plus grande habileté. Cet art, que nous ignorons entièrement, joint à l’extrême simplicité de leur musique, qui permettait à tout homme de suivre sans peine l’ordre des images, opéraient les prodiges dont ils nous ont conservé le souvenir. Nous sommes aujourd’hui beaucoup plus savans qu’autrefois; mais nos compositeurs, pensant que le plaisir doit être l’unique objet de la musique, et ne la croyant pas, comme les anciens, propre à former les mœurs, ne s’attachent qu’à surprendre l’oreille par une agréable harmonie; ils ont énervé la musique et l’ont affaiblie par le luxe des ornemens. Aussi, ne voyons-nous plus de nos jours les effets merveilleux dont les auteurs citent tant d’exemples; à moins qu’on ne veuille mettre en parallèle les trépignemens, les exclamations, les coups de tête contre les murs, et mille autres singeries dont nos dilettanti, qui battent souvent la mesure à faux, nous donnent le risible spectacle..