DES BOIS RÉSINEUX
ARTICLE PREMIER
Le Sapin.
275. Le sapin commun (abies pectinata, de Cax- DOLLE) est connu aussi sous le nom de sapin argenté, blane, à feuilles dif, sapin des Vosges, de Normandie.
Il compose, à lui seul, des forêts d’une grande étendue, quoiqu'on le trouve souvent mélangé avec d’autres essences, notamment avec le hêtre et l'épicéa.
276. Climat, situation, exposition. — Le sapin habite les climats froids et les tempérés; 1l se plaît davantage dans ceux-ci, et y acquiert de plus fortes dimensions. Quoiqu'il ne craigne pas les frimas, on ne le voit pas à d'aussi grandes hauteurs que l'épicéa et le mélèze. En général, les montagnes lui conviennent, on le rencontre dans les Vosges, le Jura, les Alpes, les Pyrénées, les Cévennes, et dans quelques autres parties montagneuses de la France. C’est
entre 500 et 1,000 mètres au-dessus du niveau de la mer que sa principale zone de végétation semble être comprise; mais on le trouve encore à de plus grandes élévations. Dans les Pyrénées, il croit dans les régions élevées de 1,500 à 2,000 mètres; dans les Alpes, dans le Jura et dans l'Auvergne, il s’arrète à 1,500 mètres, et dans les Vosges à 1,000 mètres.
L'exposition méridionale lui est contraire, et sa végétation y est languissante. C’est aux expositions du Nord et de l'Est qu'il réussit le mieux.
277. Terrain. — Le sapin demande un terrain un peu profond, frais et facile à pénétrer. Du reste, il s’accommode assez volontiers de toute espèce de sol, sauf les terrains marécageux ou aquatiques, dans lesquels 1l ne peut vivre, et les sables trop légers, où son accroissement est très faible. Souvent on le voit en très bon état de croissance dans des terrains entièrement couverts de roches. Ses racines, dans ce cas, s'introduisent dans les fissures et les intervalles que présentent ces roches, et profitent de la fraïcheur et du terreau qui s'y amasse abondamment.
278. Floraison et fructification. — La floraison est monoïque. Les fleurs paraissent fin d'avril et en mai, et sont placées vers la cime de l'arbre. Le fruit est un cône ou strobile dont la maturité a lieu au commencement d'octobre de l’année même de la floraison. Les semences sont munies d’une aile latérale et se disséminent immédiatement après la maturité, Cette dissémination a cela de particulier que, les
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cônes étant redressés, les écailles se détachent et tombent avec les graines, tandis que les strobiles des autres bois résineux indigènes ne font que s’entr'ouvrir pour laisser échapper la semence.
Le sapin devient complètement fertile vers l’âge de 60 à 70 ans, selon les climats, et sa semence réussit communément tous les deux ou trois ans.
219. Jeunes plants. — Le sapin est très délicat dans sa première jeunesse, plus même que le hêtre. Il demande un abri prolongé, surtout contre les chaleurs, auxquelles il ne peut résister.
280. Feuillage. — Les feuilles du sapin sont courtes et étroites, mais épaisses et extrèmement nombreuses, ce qui fait qu'elles donnent dans leur ensemble un couvert très complet; elles persistent ordinairement pendant trois ans sur l'arbre.
281. Racines. — Le sapin est un des bois résineux le plus fortement enracinés; ses racines latérales, ainsi que son pivot, s’enfoncent jusqu’à 1 mètre et plus, lorsque le sol le permet; mais, comme nous l'avons dit plus haut, elles s’accommodent aussi d'un terrain rocheux et s’y fixent avec vigueur.
[arrive fréquemment que les racines d’arbres voisins s’entrelacent et s’anastomosent de telle façon que leur végétation devient solidaire. C’est à ce phénomène qu'est due la continuité de croissance de souches dont les troncs sont coupés depuis longues années. On voit alors ces souches former des couches
DES SOLS, DES ESSENCES. 121 annuelles de bois aussi longtemps que l'arbre auquel elles sont mariées reste sur pied.
282. Croissance et durée. — Cet arbre croît d'abord très lentement; mais, quand il a acquis un peu de force, il s’élance avec rapidité, et parvient souvent à une hauteur de 40 à 45 mètres. On a coupé des sapins qui avaient atteint l’âge de 300 ans sans dépérir, et qui présentaient 6 à 9 mètres de tour à la base.
283. Qualités et usages. — Le sapin n'est pas employé à la mâture, du moins dans la marine nationale !, Son bois n’a pas, comme les différentes espèces de pin, des canaux résinifères au moyen desquels le tronc se”trouve pénétré, dans toutes ses parties, d’une résine concrète qui lui donne la flexibilité et la durée nécessaires: mais il sert, du reste, dans la construction des vaisseaux, à tous les ouvrages de menuiserie qui garnissent l'intérieur du navire.
Dans les constructions civiles, cet arbre est très apprécié comme charpente, et, placé en travers, il
‘ La marine du commerce se sert fréquemment, pour mâture, de sapins provenant du Jura et des Alpes, et, en 1846, une commission, composée d'ingénieurs et de forestiers, a constaté, par des expériences exécutées sous ses yeux, que les sapins tirés des forêts du département de l’Aude (Montagne-Noire) avaient plus de force, de résistance et de ténacité que les pins du Nord et du Canada, le mélèze, l’épicéa et le sapin de Trieste. Il serait à désirer que la pratique püt confirmer un aussi précieux résultat.
résiste mieux et se tourmente moins que le chêne. Il est à observer que, pour cet usage ainsi que pour d’autres, contrairement à ce qui a lieu pour le chêne [76 bis], le bois de sapin (comme celui de tous les résineux, en général) est d'autant meilleur que ses couches annuelles sont plus étroites, son grain plus fin et plus serré. |
On débite les sapins surtout en planches, dont on fait un commerce considérable. Ceux des Vosges et du Jura se transportent, les premiers à Paris et dans l'intérieur de la France, les autres dans le Midi et jusqu’à la Méditerranée.
Le sapin sert aux menuisiers et aux ébénistes ; ceux-ci en font principalement la carcasse des meubles en marqueterie et en placage. Il est façonné en douves pour la tonnellerie, en cerches pour la boissellerie, et en planchettes minces ou bardeaux pour la couverture des maisons. Différentes pièces de charronnage se confectionnent aussi en sapin.
À l'exception de l'écorce, qui fournit un excellent combustible, son chauffage est d'une qualité médiocre; et, sous ce rapport, il est au hêtre comme 11 est à 15. Son charbon, quoique inférieur aussi à celui du hêtre, est cependant employé avec avantage à forger le fer.
Le sapin fournit une résine très liquide, dont on fabrique la térébenthine dite de Strasbourg. Elle se trouve dans les cônes verts ainsi que dans la semence, mais plus particulièrement sous l'écorce vive des
DES SOLS, DES ESSENCES. 123 jeunes sujets, où elle existe dans de petites tumeurs ou vésicules. On la recueille avec des cornets en fer-blanc qui, au bord de la partie évasée, sont munis d’un petit bec terminé en pointe aiguë. La pointe sert à crever la tumeur, et la goutte de résine qui en sort coule jusqu'au fond du cornet. On obtient de cette térébenthine, par distillation, une huile essentielle employée dans la médecine et dans les arts, et surtout dans la composition des vernis.
Le résidu de la térébenthine distillée donne la colophane.
Le résinage du sapin ne cause aueun préjudice à l'arbre, mais 1l est peu productif.
Dans quelques parties-des Vosges, les habitants se servent, pour leur éclairage, de la résine qu'ils expriment des semences du sapin.
Le sapin fournit encore le produit appelé salin. On peut sans doute le retirer de tous les autres bois, puisqu'il n’est dû qu'aux cendres lessivées des végétaux, mais il en coûte moins pour l'obtenir du sapin, un des bois qui en fournit le plus. Ordinairement on emploie à cet effet la sciure qui se trouve abondamment dans les scieries où le sapin se débite en planches. Dans les Vosges, on a l'habitude de joindre à cette sciure, en la brûlant, de l'urine de bestiaux ; il en résulte, à la vérité, une plus grande quantité de salin, mais il est d’une moindre qualité.
La caleination du salin produit la pétasse du commerce, employée à de nombreux usages dans les arts.
ARTICLE II
L'Épicéa.
284. L'épicéa commun (picea excelsa, Link ; abies picea, Mirer; abies excelsa, pe CANDOLLE) est aussi connu sous les noms de sapin épicéa, pesse, fie, sapin gentil, sapin rouge, fuve ; il forme, tantôt seul, tantôt avec le sapin et le hêtre, des forêts considérables.
285. Climat, situation, exposition. — L'épicéa supporte les frimas mieux que le sapin, et réussit à de plus grandes hauteurs de montagne. On le rencontre ordinairement entre 800 et 1,800 mètres d'élévation au-dessus du niveau de la mer, et, dans les Alpes, 1l se trouve mème à 2,000 mètres et plus.
Quoiqu'il préfère les expositions du Nord et de l'Est, les expositions plus chaudes lui sont cependant moins contraires qu'au sapin.
286. Terrain. — Le sol propre au sapin est aussi celui qui convient à l’épicéa; mais, comme il est principalement nourri par les racines latérales, 1l se contente de peu de fond. Il vient mieux que le sapin dans les sols un peu humides, et s’accommode même des terrains tourbeux.
287. Floraison et fructification. — La floraison est monoïque; les fleurs paraissent en mai. Les cônes qui leur succèdent sont mûrs à la fin de l’automne qui suit la floraison, mais la graine, sauf
DES SOLS, DES ESSENCES. 125 dans les années très chaudes, ne se dissémine qu'au printemps suivant. Les premières chaleurs de cette saison agissant sur les cônes, les écailles s’entr'ouvrent sans se détacher de leur axe et laissent échapper la semence qui, plus petite que celle du sapin, est aussi garnie d’une aile.
Dans quelques localités plus chaudes que celles que l’épicéa habite ordinairement, dans certaines parties des Alpes françaises par exemple, il paraît que la dissémination à généralement lieu au mois d'octobre.
Vers l’âge de 50 à 60 ans, l’épicéa devient complètement fertile ; il porte semence à peu près tous les deux ans.
288. Jeunes plants. — Les jeunes plants de l’épicéa sont plus robustes que ceux du sapin. Il est possible de les élever sans abri aux expositions du Nord et du Nord-Est; mais 1ls ne résisteraient pas de même sur les pentes méridionales, à moins que la situation ne fût très élevée [40].
289. Feuillage. — Les feuilles de l'épicéa sont plus courtes et plus étroites que celles du sapin, et, comme celles-ci, extrèmement serrées sur les rameaux, où elles persistent de 3 à 5 et même, dit-on, jusqu'à 7 ans. Aussi le couvert fourni par cet arbre est-il très épais.
290. Racines. — L’épicéa n’a que très peu de pivot,et, souvent mème, il en est entièrement dépourvu.
Ses racines latérales sont plus déliées que celles du sapin; elles tracent entièrement à la surface du sol et semblent, comme ces dernières, avoir une disposition particulière à s’introduire dans les fissures des rochers.
291. Croissance et durée. — L'épicéa a une végétation lente dans les premières années ; mais il ne tarde pas à s’élancer, et, dès lors, il devance le sapin par les progrès de son accroissement. Il vit autant que cet arbre et acquiert les mêmes dimensions.
292. Qualités et usages. — L'emploi de lépicéa est généralement le même, a le même degré d’utilité, que celui du sapin, tant pour les constructions que pour le travail. Il sert en outre aux luthiers pour les tables de différents instruments de musique.
Son chauffage et son charbon sont un peu meilleurs que ceux du sapin. Dans les pays du Nord, l'écorce s'emploie au tannage.
On obtient aussi de l’épicéa la poix jaune ou poix de Bourgogne; la résine qui la fournit circule principalement entre l'écorce et le bois. On fait, au printemps, des incisions à l'écorce jusqu'aux premières couches ligneuses, ce qui procure l'écoulement du suc résineux pendant l'été, et, lorsque ce suc est coagulé, on l’enlève avec des racloirs ou lames de fer recourbées, et l’on rafraichit ainsi la plaie. Ces incisions ne peuvent être que très préjudiciables aux épicéas; dans tous les cas, elles ralentissent la végétation de l'arbre, diminuent la qualité de son bois,
DES SOLS, DES ESSENCES. 127 et, quand elles sont faites sans règles et sans précautions, elles occasionnent son dépérissement.
La résine obtenue, on la met, pour la faire fondre et l’épurer, dans de grandes chaudières sur un feu de flamme. Une fois liquéfiée, on la verse dans un sac de toile, puis on l’exprime au moyen de la presse; elle est ensuite reçue dans des boîtes ou barils pour être livrée au commerce. On peut aussi, par la disüllation, obtenir la térébenthine de cette résine.
Les résidus qui sortent de la presse, ou qu’on trouve au fond des chaudières, sont conservés pour faire du noir de fumée.
ARTICLE lIIl.
Le Pin sylvestre.
293. Le pin sylvestre (pinus sylvestris, LINNÉ) est connu sous une foule de dénominations diverses : pin sauvage, pin du Nord, de Riga, de Haguenau, de Genève, Pinasse, etc. Le pin rouge ou pin d'Écosse n’en est qu'une variété, reconnaissable à ses feuilles plus courtes, à ses cônes plus petits et réunis en verticilles, et à ses jeunes pousses rougeâtres. Le pin sylvestre forme l'essence dominante dans un grand nombre de forêts très considérables, où il se trouve fréquemment mélangé avec le chène et le bouleau.
294. Climat, situation, exposition. — Les climats tempérés sont ceux où le pin sylvéstre a la végétation
la plus active. Les pays froids ne lui sont cependant pas contraires, car, dans le Nord de l’Europe, en Russie surtout et en Suède, il acquiert les qualités et les dimensions les plus précieuses, et couvre, à lui seul, de vastes étendues de pays. Il habite la plaine aussi volontiers que les sols en pente; mais les grandes élévalions ne lui conviennent pas. Dans ces dernières localités, la neige et le givre s’attachent en grandes masses à ses feuilles, plus qu'à celles des autres résineux des climats froids, et font ainsi rompre ses branches et, souvent même, sa cime entière.
Le pin sylvestre réussit à toutes les expositions, et même en plein Midi. Lorsqu'il s’agit de repeupler des vides ou des parties de forêts dégradées, exposées au Midi, il est d’une grande ressource, non seulement parce qu’il se contente d’un sol maigre et sec, mais encore parce que les jeunes plants de cette essence supportent mieux que ceux des autres bois résineux les ardeurs du soleil. Nous ne parlons 1ci que des parties tempérées de Ja France ; les départements du Midi ont des pins qui leur sont propres, tels que le pin maritime et le pin d'Alep; et 1l est probable que le sylvestre y viendrait mal, à moins qu'on ne l'y placât à des élévations où le climat serait moins brülant 1.
295. Terrain. — Le pin sylvestre demande un sol profond et léger; il vient même dans des sables
! Dans les Pyrénées, on le trouve à une altitude de 1,200 mètres.
DES SOLS, DES ESSENCES. 129 entièrement dépourvus de liaison, et son bois y est de meilleure qualité que dans les terrains plus substantiels. Les terrains compactes lui sont entièrement contraires, et, quoiqu'il réussisse dans les calcaires, sa croissance y est cependant beaucoup moins belle que dans les terres siliceuses.
On le trouve quelquefois dans les parties humides et tourbeuses, mais sa végétation yest languissante et il s'y présente ordinairement sous un aspect si particulier, qu'il a été pris pour une espèce différente.
296. Floraison et fructification. — La floraison est monoïque; les fleurs paraissent en avril ou en mai, suivant la température.
Le strobile reste très petit la première année; au printemps suivant, il commence à grossir, et parvient à son entier développement vers la fin de l'été. II est mûr au commencement de novembre; mais il n'entr'ouvre ses écailles pour laisser échapper la graine qu'au printemps suivant. [1 lui faut done au moins dix-huit mois pour mûrir, et il faut environ deux ans pour que la graine se dissémine; toutefois, ce qui a été dit de la dissémination de l’épicéa dans les Alpes françaises [287]|s’applique aussi au pin sylvestre croissant dans les mêmes localités.
Le pin sylvestre devient complètement fertile vers la 40° année. Les fruits réussissent à peu près tous les deux ou trois ans; les semences sont ailées et petites comme celles de l'épicéa.
297. Jeunes plants. — Les pins sylvestres sont très robustes dès leur naissance, et ne prospèrent pas sous un couvert prolongé. On peut, en général, les élever sans abri; cependant, sur un terrain très sec et à une exposition entièrement méridionale, il serait utile qu'ils fussent ombragés la première année.
298. Feuillage. — Les feuilles du pin sylvestre sont plus longues que celles des deux essences précédentes; mais, comme elles persistent rarement sur les rameaux plus de trois ans, il en résulte que l'arbre ne donne qu'un couvert assez léger. (
299. Racines. — Les racines sont fortes et disposées à s’enfoncer. Lorsque le sol le permet, le pivot pénètre jusqu’à un mètre et plus, quoiqu’une profondeur moindre puisse suffire pour assurer à l'arbre une assez belle végétation. Dans les terrains humides, pauvres, ou dans ceux qui manquent de fond, le pivot disparaît à peu près totalement et les racines latérales prennent une direction semblable à celle des racines de l’épicéa; mais la croissance de l'arbre s'en ressent défavorablement.
300. Croissance et durée. — La végétation du pin sylvestre est très rapide dès les premières années; lorsque le sol lui convient, il s’allonge, dans sa jeunesse, quelquefois d’un mètre et au delà par an. [l vit jusqu’à deux siècles et atteint jusqu’à 33 mètres et plus de hauteur, sur un diamètre de 4 mètre à L mètre 20 centimètres à la base.