‹ Cours élémentaire de culture des bois. Complété et publiéChapitre 46 sur 147 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DE L'EXPLOITABILITÉ.

ARTICLE PREMIER

De l’exploitabilité en général.

403. L'exploitabilité d’une forêt est la base de son traitement; elle détermine l’âge auquel les bois doivent être abattus, et nous met à même (ainsi qu’on le verra bientôt) de déterminer la possibilité.

L’exploitabilité varie selon les considérations d’après lesquelles on l’apprécie. Les objets que l’on considère, ensemble ou séparément, pour cette appréciation, sont : la longévité des essences, la plus grande production en matière, la rente la plus élevée et les qualités les plus utiles des bois.

Arrêtée d’après ces bases, l’exploitabilité peut être physique, absolue, relative où composée.

ARTICLE II

De l’exploitabilité physique.

404. Pour réaliser l'exploitabilité physique, on laisse croître les bois jusqu’à ce qu’ils ne prennent plus qu’un très faible accroissement et qu’ils aient acquis tout le développement dont ils sont suscepübles, en raison de la nature de l’essence, du sol et du climat. Alors on ne considère les forêts que par rapport à la longévité des essences, sans s'occuper de l'intérêt du propriétaire, ni des besoins de la consommation. C’est assez dire que cette exploitabilité ne peut trouver son application qu'exceptionnellement : par exemple, lorsqu'il importe de conserver certains bois, soit à cause de leur influence manifeste sur l’état climatérique d’un pays, soit comme préservatifs contre les avalanches et les éboulements, ou bien pour des motifs d'agrément.

ARTICLE III

De l’exploitabilité absolue.

405. Un bois est parvenu à son exploitabilité absolue, lorsqu'il a atteint l’âge de son plus grand accroissement moyen. C'est cette exploitabilité qu’il faut adopter lorsque, considérant la production en matière d’une manière absolue, on ne se propose d'autre but que le maximum de cette production.

406. Pour prouver que le bois coupé à l’époque de son exploitabilité absolue fournit, dans un temps donné, les plus grands produits matériels possibles, il suffit de faire voir qu’on en obtiendrait de moindres en devançant ou en dépassant cette époque.

Or, si l’on considère la marche de la végétation d’une forêt ou d’une portion de forêt, soumise à un traitement rationnel, on observe que, dans les premières années, les accroissements annuels sont faibles, comparés à ce qu'ils deviennent plus tard; qu'ils augmentent ensuite jusqu’à un âge plus ou moins avancé, sans toutefois suivre une marche régulièrement progressive; puis enfin, qu'ils diminuent de plus en plus !. Parallèlement à cette marche des accroissements annuels, on constate que les accroissements moyens correspondants suivent aussi d’abord une progression croissante, puis entrent dans une phase à peu près stationnaire, et enfin tendent à décroître constamment.

! Ce sont surtout nos arbres forestiers les plus importants et les plus répandus (bois durs) qui, considérés en masse, ont, dans leur première jeunesse, un accroissement très faible, comparativement à ce qu'il devient plus tard. Le plus ordinairement, cet accroissement va en augmentant d'année en année jusqu’à l’âge de 60, 80, 90, 100 ans, et mème au delà, selon les essences, les sols et les climats, en supposant toutefois que les essences soient appropriées aux sols et aux climats. Parvenu à ce point, l'accroissement demeure sensiblement le même pendant un certain temps, puis il commence à diminuer d’une manière plus marquée et finit par devenir presque nul.

Cela posé, admettons deux forêts parfaitement égales sous tous les rapports et soumises au mème mode de traitement: l’une, dont l'exploitation soit fixée au terme de son plus grand accroissement moyen, 100 ans, par exemple; l’autre, qui s’exploite à un terme beaucoup plus rapproché, tel que celui de 25 ans. Il est évident que la première, parcourant dans le délai de 100 ans, toute l'échelle ascendante de la végétation, fournira un produit matériel à la composition duquel auront contribué les années les plus favorables à la production; tandis que la seconde, coupée quatre fois pendant ce temps, se trouvera rejetée ainsi quatre fois dans la phase du plus faible accroissement, et ne pourra rendre, par conséquent, que des produits beaucoup moindres.

Supposons, au contraire, que l’une de ces deux forêts continue à être coupée à 100 ans et quela révolution de la seconde soit portée à 200, il est non moins évident que cette dernière donnera dans ce délai de 200 ans moins de bois que la première, parce qu'après 100 ans, elle entrera dans une période de décroissance pendant laquelle l’autre parcourra une seconde fois l'échelle ascendante des accroissements, et atteindra de nouveau les âges moyens les plus favorables à la production.

Donc, dans les deux cas, soit que l’on devance, soit que l’on dépasse l’époque de l’exploitabilité absolue, la production est moindre que si l’on s’en tient à cette époque.

407. De la proposition que nous venons de démontrer, ainsi que de la définition des accroissements [394], on déduit facilement les corollaires suivants :

1° Tant que l'accroissement annuel augmente, l'accroissement moyen augmente évidemment aussi ;

2 Lorsque l'accroissement annuel diminue, l’accroissement moyen continue à augmenter aussi longtemps que l'accroissement annuel, tout en diminuant, reste plus grand que l'accroissement moyen correspondant ;

3° L'’accroissement moyen atteint son point culminant lorsqu'il devient égal à l'accroissement annuel correspondant ;

4° Le plus grand accroissement moyennese réalise nécessairement que dans la phase descendante des accroissements annuels, d’où il suit que l’écart entre le maximum annuel et le maximum moyen est plus ou moins grand, selon les conditions de la végétation. |

408. La détermination rigoureuse de l’exploitabilité absolue d’une forêt est une question de calcul importante, qui exige une suite de recherches et d'expériences dont le détail ne saurait trouver place ici. Au surplus, l'observation attentive de la marche de la croissance des bois a fourni à ect égard des indications assez précises pour pouvoir suppléer au calcul dans un grand nombre de cas.

Les arbres sont en bon état de végétation, et leur ac-

croissement augmente progressivement, lorsque les pousses annuelles sont fortes et allongées, le feuillage abondant et d’un vert vif et brillant, l'écorce unie, les jeunes branches souples et relevées vers le trone, l’extrémité de la cime fortement saillante.

L'accroissement a atteint son point culminant et devient stationnaire aussitôt que les pousses annuelles sont plus faibles et moins allongées que celles des années précédentes, et que la flèche de la cime est moins prononcée Î.

Un arbre entre en retour ou en décroissance, lorsque la cime n'offre plus qu’une tête arrondie, et lorsqu'on voit en automne les feuilles du sommet jaunir et tomber plus tôt que celles des branches inférieures ?. Cette décroissance devient très marquée lorsque l'arbre commence à se couronner, c’est-àdire, lorsqu'il meurt quelques branches à la cime.

Le dépérissement est arrivé quand l'écorce se gerce profondément, se sépare du bois, et que par les ger-

‘ A ce sujet, il faut remarquer cependant qu'il serait possible que la dernière année observée n’eût pas été favorable à la végétation à cause des froids, de la sécheresse ou des insectes. Dans ce cas, la faiblesse de la pousse n'aurait qu'une cause accidentelle et momentanée, indépendante de l’âge et de la vitalité du bois.

? Ce dernier signe, naturellement, ne peut exister chez les arbres résineux; mais le premier, en revanche, est d’aytant plus caractérisé chez eux, qu’il contraste davantage avec la forme parfaitement conique qu'affecte leur cime, lorsqu'ils sont en pleine croissance.

çures on aperçoit des écoulements de sève; quand les mousses, les lichens, les agarics et les champignons s’attachent en grande quantité à l’écorce, et qu'on la voit marquée de taches noires et rousses.

ARTICLE IV

De l’exploitabilité relative.

409. Lorsqu'on se propose d'obtenir soit la rente la plus élevée, soit les bois les plus utiles sous le rapport de leurs dimensions et de leurs qualités, l’exploitabilité est dite relative.

410. L’exploitabilité relative de première sorte trouve son application toutes les fois que, considérant une forêt comme un capital placé en fonds de terre, on ne se propose d'autre but que de faire fonctionner ce capital aux conditions les plus profitables à l'intérêt pécuniaire du propriétaire. Dans ce cas, l'exploitation d’une forèt devient une affaire de pure spéculation, et la mesure de l’avantage, que procure l'opération, se trouve exprimée par la proportion entre le revenu net de la propriété et le capital employé à le produire. Or, ce rapport entre le revenu et le capital producteur n’est autre chose que le taux de p'acement de ce capital ou ce que nous avons appelé la rente [395]. Et comme le taux des placements en fonds de terre se trouve établi d'une manière à peu près invariable dans chaque localité ou province

DE 'L EXPLOITATION DES BOIS. 181 d'un grand pays, d'après les conditions générales auxquelles s’y font les achats et les ventes de propriétés, il s’en suit que lorsqu'on veut appliquer à une forêt l’exploitabilité relative à la rente la plus élevée, il faut constituer les peuplements et fixer la révolution de manière à obtenir le revenu maximum, sans que le rapport entre ce revenu et le capital engagé dans la propriété, s’abaisse au-dessous du taux ordinaire des placements en biens-fonds dans la localité.

410 (bis). Le capital placé dans une propriété boisée se compose, à un âge quelconque : 1° de la valeur du fonds de terre ; 2° de la valeur sur pied du matériel ligneux ; 3° de la somme dont les intérêts sont égaux aux frais annuels de garde. d’entretien et d'impôt !; 4 de ces intérêts, accumulés eux-mêmes avec Intérêts, depuis la naissance du massif. — À ce capital s'ajoute chaque année : 1° la valeur d’un accroissement annuel ? augmentée de

‘ Une propriété qui s’achète 20,000 fr., et qui entraine à 100 fr. de frais annuels, coûte en réalité 22,000 fr. (en admettant le taux de 5 °/); car, pour faire face à ces frais, l'acquéreur se prive de la jouissance d’un capital de 2,000 fr. De même, si la propriété est revendue 20,000 fr., le vendeur rentre dans la jouissance du capital correspondant aux 100 fr. de frais, ce qui, de fait, porte le prix de vente à 22,000 fr.

? L’accroissement annuel du matériel ligneux est une fonction double du fonds de terre et des accroissements antérieurs, tout comme l'accroissement annuel d'une somme placée à intérêts composés est une fonction double du capital primitif et des intérêts accumulés depuis le jour où le placement a eu lieu.

la plus-value acquise par le bois en vieillissant ; 2° une année de frais, plus les intérêts, pendant un an, des frais déboursés jusqu'alors.

Le revenu, au même âge, c’est l'accumulation des valeurs des accroissements annuels que le bois a pris depuis sa naissance ; ce n’est donc autre chose que la portion du capital producteur comprise dans le matériel ligneux. — Ce revenu s’accroît, chaque année, de la valeur d’un accroissement annuel augmenté de la plus-value acquise par le bois en vieillissant.

Le capital producteur, tout en s’augmentant d’une même quantité que le revenu, s’augmente donc en outre d’une valeur qui croît avec la puissance des intérêts composés; et, quelle que soit la valeur progressive des accroissements annuels, il paraît évident qu'elle ne peut pas être longtemps proportionnelle à cette puissance.

Il suit de là que, pour chaque année de retard apportée à l'exploitation, le rapport entre le revenu et le capital producteur, c’est-à-dire, la rente ou le taux de placement, varie avec le rapport des quanütés dont ils se sont accrus, et devient égal, à un moment donné, au taux admis dans la localité.

Remarquons encore que, en exploitant un an plus tôt, le propriétaire aurait pu placer à intérêts la somme réalisée, et qu'il se serait produit un nouveau peuplement; nous pouvons donc conclure que :

pour que le propriétaire ait intérêt à différer sa coupe

l’une année, il faut que le matériel ligneux acquière

une plus-value supérieure à l'intérêt de la somme qu'il aurait pu réaliser, un an plus tôt, augmenté de la valeur des bois qui se fussent reproduits si l'exploitation avait eu lieu l’année précédente.

Cette exploitabilité répond évidemment le mieux à la spéculation particulière ; elle permet d'abréger les révolutions le plus possible et se réalise, généralement, avant l’exploitabilité absolue !.

411. Quand lexploitabilité n’est relative qu’à la qualité et aux dimensions des bois, elle peut, selon les circonstances, tantôt dépasser, tantôt devancer plus ou moins l’époque de lexploitabilité absolue.

Le premier cas se présente s’il s'agit, par exemple, d'obtenir de fortes pièces pour les constructions navales ou autres ; le second, si la consommation ne demande que des bois de fiubles dimensions, tels qu'il en faut pour cercles de futailles ou pour paisseaux de vigne ?.

* Il peut même se présenter des cas où un propriétaire aurait avantage à abattre son bois avant qu'il ait atteint l’exploitabilité relative que nous considérons ici: par exemple, si des circonstances exceptionnelles et momentanées lui offraient à la fois l’occasion de placer sa marchandise à des prix élevés qu'il n'espérait pas en retirer plus tard, et un emploi avantageux et sûr de ses capitaux dans un autre ordre de spéculation.

? Dans ce dernier cas, l’exploitabilité de seconde sorte se confondrait évidemment avec celle de première sorte.

A NRACTC IAE

De l’exploitabilité composée.

412. L'exploitabilité composée trouve son application lorsqu'il s’agit d'obtenir, dans un temps donné, ou le plus grand produit matériel joint à la rente la plus élevée, ou la matière à la fois la plus considérable et la plus utile.

413. La réunion des deux premières conditions est réalisable dans les bois qui, soit à cause de la nature de l’essence, soit à cause de la mauvaise qualité du fonds, entrent en décroissance à un âge peu avancé, avant lequel ils n'auraient pas de valeur commerciale assurée: Alors, en effet, la question matérielle, tout comme la question financière, commande une révolution de courte durée. Cette exploitabilité convient évidemment au plus haut degré à . l'intérêtdes particuliers, sans que l'intérêt général soit sacrifié. Au point de vue de ce dernier, il est donc exact de dire que les forêts médiocres sont les seules bien placées entre les mains des particuliers.

414. Au contraire, réunir les deux autres conditions, c’est-à-dire, obtenir d’une forèt les produits les plus considérables etles plus utiles, c’estrépondre à l'intérêt général, mais au détriment du propriétaire si ce dernier est un particulier ; et c’est, par conséquent, pour les forêts de l’État surtout, qu'on doit

adopter l’exploitabilité dont 1l s’agit; on le doit notamment pour les forêts où les essences les plus importantes, les plus précieuses et les plus répandues, (chêne, hêtre, sapin, épicéa, pin sylvestre, etc.,) occupent le sol qui leur convient. L’accroissement de ces bois parcourt effectivement d'abord une longue période ascendante; puis, après avoir atteint son apogée, 1l se soutient pendant assez longtemps à peu près au même niveau. Il résulte de là qu’ils peuvent, sans décroitre sensiblement, être conduits à un âge avancé, et acquérir, par suite, les dimensions el les qualités réclamées pour les emplois les plus intéressants.

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