DE LA POSSIBILITÉ
ARTICLE PREMIER
De la possibilité en général.
415. Dans une forêt telle que la théorie peut la concevoir, où les essences seraient parfaitement appropriées au sol, le peuplement complet dans toutes ses parties, et les âges des bois convenablement gradués !, dans une forèt normale, enfin, la possibilité doit être égale à l'accroissement moyen. Il est évident, en effet, que si l’on exploite chaque année un volume exactement égal à celui dont la forêt s'accroit moyennement par an, celle-ci pourra fournir le même produit annuel à perpétuité.
‘ Ce que l’on pourrait concevoir de plus parfait sous le rapport de la gradation des âges, ce serait une forêt qui, sur des étendues égales ou proportionnelles à la fertilité du sol, présenterait des bois de tous les âges, depuis l'arbre exploitable jusqu'au brin naissant.
416. Mais, comme dans la réalité les forêts sont toujours plus ou moins éloignées de l’état normal, et que d’ailleurs une foule de circonstances fortuites rendent difficile et incertaine l’exacte détermination de cet accroissement moyen, on se contente ordinairement de régler la quotité à exploiter par année, de manière qu'elle ne varie que le moins possible. C'est là ce qui veut dire: exploiter sous la condition d’un rapport soutenu.
La plupart du temps, il n'importe point, au surplus, d’arriver à une minutieuse parité entre les produits annuels et successifs, il s’agit seulement d'éviter sous ce rapport de brusques inégalités, de nature à léser à la fois et le propriétaire et le consommateur.
417. Pour déterminer la possibilité, on peut adopter deux bases différentes : l'étendue et le volume.
ARTICLE II
De la possibilité par étendue.
418. La possibilité fondée sur l'étendue s'obtient en divisant la surface totale de la forêt par le nombre d'années de la révolution, ce qui fait eonnaître la contenance de la coupe annuelle. Pour procéder ainsi, on admet que les produits matériels sont entre eux comme les surfaces; d’où 1l suit qu'égaliser les unes, c’est égaliser les autres. Cette supposition
toutefois n’est jamais rigoureusement vraie, et elle ne devient admissible que quand les essences, la qualité du sol et la croissance du bois ne présentent généralement que peu de dissemblance. Mais il ne saurait en être ainsi dans une forêt de quelque étendue, où la situation, l'exposition et la nature du terrain apportent souvent des différences très tranchées dans l’état du bois, et où, par conséquent, sur d’égales contenances, les produits matériels peuvent être d’une inégalité extrême. Dans ce cas, il est évident que l'hypothèse dont il vient d’être question, cesse d'être admissible et que, sous peine de renoncer au rapport soutenu, 1l devient nécessaire de procéder autrement.
419. L'idée qui se présente d'abord pour atteindre le but, c’est de rendre les contenances des coupes proportionnelles à la fertilité du terrain. Toutefois, ce moyen n'est pas celui que l’on emploie communément, parce qu'il en existe un autre qui, plus simple en pratique, satisfait en outre à plusieurs conditions importantes.
Voici comment on procède :
420. On scinde la forêt en un certain nombre de grandes divisions, suivant les différences les plus générales du terrain et du peuplement, mais sans s'arrêter à celles qui se feraient remarquer sur de faibles étendues. Dans ces divisions, on cherche à réunir,aulantque possible,des bois dontles âges soient convenablement gradués, puis on considère chacune
d’elles comme un tout isolé qui, en présentant l’homogénéité désirable, rentre ainsi dans les conditions voulues pour permettre de baser la possibilité sur la contenance. Ces divisions ont reçu le nom de séries d'exploitation, parce que chacune d'elles est effectivement destinée à fournir, durant toute la révolution, une série de coupes successives et annuelles. Outre la facilité qu’elles donnent pour la fixation de la possibilité particulière à chacune d'elles, elles créent encore des chances de voir leurs produits annuels respectifs se compenser entre eux, ce qui tend dès lors à assurer d'autant mieux le rapport soutenu pour la forêt considérée dans son ensemble. Enfin elles permettent d'appliquer à chaque localité, sans faire naître de confusion, la révolution et le traitement convenables et d'établir des exploitations permanentes sur les divers points de la forêt, où la consommation et l'intérêt du propriétaire peuvent les réclamer.
421. La possibilité par étendue mérite la préférence dans un grand nombre de cas, à cause de sa simplicité et de la régularité qu’elle imprime à la marche des exploitations ; cependant, dans les forêts soumises au mode d'exploitation de la futaie (ILL° livre), il devient impossible de l’adopter, en raison des exigences culturales, et on doit recourir à la possibilité fondée sur le volume.
AR DIT CLIEMMC
De la possibilité par volume
422. Pour déterminer la possibilité par volume, on conçoit qu'on pourrait procéder d’une manière analogue à celle qu’on applique à la fixation de la possibilité par étendue : Il n’y aurait qu’à substituer à la contenance de la forêt, la masse totale de bois à y abattre dans le cours de la révolution donnée, et à diviser ce volume par le nombre d'années de cette révolution; le quotient ferait connaître la quotité de la coupe annuelle.
423. Mais pour suivre une telle marche dans la pratique, il se présente plusieurs difficultés majeures, dont la principale gît dans l'appréciation exacte du volume à employer comme dividende. Pour le trouver, ilne suffit pas, en effet, d'estimer le matériel actuel en bois, 1l faut encore estimer celui qui résultera de tous les accroissements successifs pendant la révolution. Or, il est facile d’entrevoir tout ce qu'une pareille opération présente d’éventuel et de problématique, surtout lorsque la révolution est longue.
De toutes les différentes méthodes plus ou moins ingénieuses, plus ou moins compliquées, qui ont été imaginées Jusqu'ici pour déterminer la possibilité en fonction des produits matériels de toute la révolu-
tion, aucune n’a encore conduit exactement au but, parce que la nature des choses ne permet pas d'y atteindre. Mais on peut parvenir à concilier le rapport soutenu de la forèt avec l’ordre et la régularité des exploitations, sans se baser sur une possibilité aussi rigoureusement déduite, et en procédant d’une manière simple , expéditive et cependant suffisamment sûre.
424. Après avoir, s’il y a lieu, partagé la forêt en séries [420], et avoir fixé le terme de la révolution pour chacune, on divise de même la durée de cette révolution en plusieurs époques ou périodes, afin d’embrasser plus aisément la marche des exploitalions, et de pouvoir vérifier et rectifier cette marche avec plus de facilité, si, à un moment quelconque, on le jugeait nécessaire. Il convient, en général, que ces périodes soient des parties aliquotes 1 de la révolution et, de plus, égales entre elles; le plus ordinairement on les fait de 20 ou 10 années, et, dans ce dernier cas, on leur donne le nom de décennies.
425. Cela fait, on opère sur chaque série séparément, et l’on s'occupe d’y assigner à chaque période ou décennie les parties destinées à être exploitées pendant sa durée. On colloque dans la première les bois les plus vieux, et successivement dans les autres les bois moins âgés, jusqu’à la dernière, où
1 Quantité contenue exactement un nombre entier de fois dans un tout.
192 PRINCIPES FONDAMENTAUX doivent se trouver les plus jeunes !. Dans ce travail, on examine attentivement les différences qui se présentent dans l’état du bois, selon le sol, le climat et le peuplement plus ou moins complet, circonstances d’où dépend la production. Si, sous ces divers rapports, il n'existe que des nuances, on affecte aux périodes des contenances égales parce que l’on peut considérer qu’en raison de l'étendue de ces affecta- {ions périodiques, les nuances dont il est question se compensent suffisamment pour pouvoir être négligées.
Les affectations égales en contenances doivent être préférées autant que possible. Mais quand les différences dans l’élat du bois sont très prononcées et se présentent sur d'assez grandes surfaces pour influer d’une manière notable sur les produits matériels, et quand, surtout, l'intérèt du propriétaire réclame une égale répartition des produits par période, 1l devient alors nécessaire d'attribuer aux affectations des contenances proportionnelles. La pro-
‘ Certaines circonstances peuvent quelquefois faire classer une partie de bois dans une période à laquelle elle n’appartiendrait pas par son âge : telles sont, par exemple, l’enclave au milieu d’autres parties dont il conviendrait qu'elle subît le traitement pour satisfaire aux règles sur l’assiette des coupes, ou à d’autres principes de culture ; le dépérissement prématuré; etc.
La saine application des principes dont nous venons de parler et qui seront l’objet de nos études, de même que l'inspection attentive et réfléchie des localités, fait toujours facilement découvrir et apprécier ces diverses circonstances exceptionnelles.
portion s’établira facilement, si, rapportant chacun des différents états de production à un seul, pris pour unité, on l’exprime par le résultat de la comparaison. Le rapport des surfaces sera alors évidemment l'inverse de celui des productions, de sorte qu’à un état de production double ou triple, par exemple, correspondra une contenance deux fois ou trois fois moins grande. Par conséquent, les affectations périodiques seront inégales en contenance, pour se trouver égales quant aux produits matériels qu'elles devront fournir.
Par ces affectations suffisamment égales quant aux produits, on assure pour toute la révolution le rapport soutenu par période, sans néanmoins employer d’autres moyens que la simple appréciation du peuplement plus ou moins complet et de la fertilité plus ou moins grande du sol et du climat. Dégagé dès lors du soin de l'avenir, on n’a plus à s'occuper que des besoins actuels, et ce n’est que dans l'affectation de la première période que l'on cherche les éléments de la possibilité qu'il s’agit de fixer.
426. Dans ce but, on détermine d’abord le volume actuel des bois de l'affectation; en second lieu, leur accroissement probable pendant la période. Si l’on ne veut consacrer à cette double détermination que le moins de temps et le moins d'argent possible, elle peut se faire à l’aide de procédés sommaires, c'est-à-dire par de simples comptages d'arbres,
dont on estime le volume au jugé; on ajoute ensuite quelque chose pour tenir compte de l'accroissement probable jusqu'au moment de l’abatage ‘. Et, comme on ne peut savoir positivement dans quelle année de la période les différentes parties de son affectation viendront en tour d'exploitation, on calcule l’accroissement de tous les bois comme s'ils devaient être abattus pour le milieu de la période . Divisant en-
* Quand les bois approchent de l’époque de leur exploitabilité absolue, ou lorsqu'ils l’atteignent, ils ont ordinairement un accroissement annuel de 2 +, 2, 1 +, ou même un pour cent de leur volume, selon les circonstances dans lesquelles ils végètent.
Lors donc que l’on connaîtra le volume d’une affectation périodique, on pourra, par ce moyen, déterminer approximativement de combien il s’accroîtra jusqu’à l’abatage. Soit, par exemple, ce volume, 10,000 stères, et que l’on estime l’accroissement annuel à 2 pour cent, l'augmentation par an sera de 200 stères.
On peut encore se contenter de l'accroissement moyen, pour en conclure l’accroissement futur. Dans ce cas, il suffit, comme on le sait, de diviser le volume actuel par l’âge du bois. Ce moyen extrêmement simple et prompt, a l'avantage de donner généralement des résultats un peu au-dessous de la vérité et d'empêcher, par conséquent, que la possibilité ne soit dépassée.
? On conçoit que cette manière de procéder puisse donner un résultat, sinon exact, du moins suffisamment approché. Il est évident, en effet, qu'une moitié des bois composant l'affectation sera coupée dans la première moitié de la période, et que l’autre moitié de ces bois ne sera coupée que dans la seconde moitié de la période. Donc en calculant l'accroissement de tous les bois pour l’année moyenne de la période, on compense l’accroissement des arbres qui ne seront coupés qu'après cette époque par l'accroissement des arbres qui seront coupés avant.
suite le total par le nombre d'années de la période, on obtient la possibilité cherchée.
Les procédés plus rigoureux que nous enseigne la dendrométrie 1, savoir, le cubage sur pied des arbres, au moyen de dendromètres, et la détermination de leur accroissement futur, d’après leur accroissement actuel, donnent en général un résultat plus exact, et doivent être préférés quand cela est possible. Mais, à quelque mode d'estimation que l’on ait recours, il sera toujours facile de rectifier les résultats obtenus qui, naturellement, ne sont pas exempts d’une certaine erreur. Il suffira, pour cela, de s'assurer, après quelques années d'exploitation, si les bois restés debout dans l'affectation de la période. pourront continuer à fournir le mème produit annuel jusqu'à la fin, et, dans le cas contraire, de faire les corrections nécessaires. En répétant cette opération plusieurs fois, si on le jugeait utile, dans le courant de la période, on finirait par approcher beaucoup de la vérité, la vérification devenant de plus en plus facile et de plus en plus exacte, au fur et à mesure qu'il reste moins de bois sur pied.
427. La première période expirée, on procédera de même pour fixer la possibilité de la seconde, et l’on examinera, en même temps, s'il n’y a pas lieu d'apporter quelques changements aux affectations périodiques, par suite de circonstances survenues
‘ Dendron, arbre ; metron, mesure ; dendrométrie, art de mesurer les arbres.
dans le cours de la période écoulée, et qui influeraient notablement sur la production; et ainsi de suite de période en période, jusqu’à la fin de la révolution.
Chaque nouvelle possibilité différera sans doute, dans la plupart des cas, de la précédente, mais jamais au point de compromettre gravement le rapport soutenu. Or, c’est là le degré d’approximation auquel il s’agit d'atteindre.
428. Le mode de fixation de la possibilité par volume, tel qu'il vient d'être développé, doit, selon l'état des forêts que l’on rencontre, éprouver des modifications. Nous les discuterons en parlant de chaque état en particulier.