Le point le plus difficile à régler dans les ex
ploitations qui nous occupent, c'est le volume des produits que doivent fournir annuellement les coupes de jardinage.
Dans l’affectation de la deuxième période, avonsnous dit, ces coupes devront se borner aux arbres dépérissants, et, dans laffectation de la troisième période, elles devront atteindre, en outre, des arbres en retour. Si done on voulait procéder rationnellement, pour déterminer le volume à exploiter par an dans l’une et l’autre affectation, il faudrait avoir l'inventre des arbres dépérissants et de ceux qui pourront le devenir avant que les coupes de transformalion n'arrivent dans les parties où ils se trouvent ; et pour ce qui concerne l'affectation de la troisième période en particulier, il faudrait connaïtre encore la quantité d'arbres en retour qui devront tomber par suite du jardinage.
Mais, outre qu'un pareil inventaire exigerait de fort longs comptages d'arbres, 1l présenterait encore dans l'exécution une mulüitude de cas très embarrassants, en ce sens, qu'il serait souvent fort difficile de décider d'avance, si tel arbre devra être compris ou non dans le jardinage. Ensuite, 1l est évident que si, pour fixer la possibilité des coupes de transformation, on est sujet à commettre de graves erreurs, on l’est à plus forte raison pour fixer celle des coupes de jardinage. El cependant,ici, toute vérification dans le cours de la période est à peu près impossible, à moins d'imprimer aux arbres destinés à être atteints
par le jardinage un signe distinctif, ce qui, en vérité, n’est guère proposable, et dans beaucoup de cas, ne serait même pas efficace.
Baser la possibilité des coupes de jardinage sur le volume nous semble done tout à fait impraticable, parce que l'opération, longue et difficile à exécuter, ne pourrait aboutir qu'à des résultats extrêmement vagues, et susceptibles de donner naissance à des erreurs pires peut-être que celles qu’engendrerait un entier arbitraire.
Toutefois, il faut le reconnaître, une base quelconque est nécessaire pour ces exploitations. Peutêtre la trouverait-on en se reportant à l’ancien jardinage, dont la possibilité, comme on sait, se fixait en déterminant le nombre d'arbres à couper annuellement par hectare [535]. Supposons, par exemple, que ce nombre ait été 5; on le réduirait à 1 ou à 2 dans l'affectation de la seconde période, où il ne s’agit d’abattre que des arbres dépérissants, et dans l'affectation de la 3° période, où il faut faire tomber en outre des arbres en retour, on porterait ce nombre à 3 ou à #. Puis, si l’on croyait utile d'exprimer approximativement ce nombre d'arbres en mesure de solidité, il suffirait de déterminer, dans chaque affectation, par quelques expériences, le volume d’un arbre moyen de la catégorie que le jardinage doit atteindre ; multipliant ensuite, par ce chiffre, le nombre des arbres à couper annuellement, on aurait la possibilité cherchée.
Cette manière de procéder est sans doute peu saüsfaisante, en ce que, bien évidemment, elle ne saurait conduire au degré d’approximation désirable. Mais, du moins, elle a le mérite d’être expéditive et de n’occasionner n1 frais ni perte de temps dans des recherches auxquelles l’état des choses interdit le succès. On pourra d’ailleurs, chaque fois que l’on vérifiera la possibilité des coupes de transformation, soumettre aussi à un nouvel examen la base des coupes de jardinage et leurs résultats. Sans entrer dans des opérations de détail, le forestier entendu saura bien juger si le nombre des arbres, que les coupes jardinatoires ont encore à atteindre, est plus petit ou plus grand qu'ilne devrait l'être, et s’il convient, par conséquent, d’abaisser ou d'élever le chiffre des produits que doivent fournir ces coupes !.
544. En terminant cette discussion, nous rappellerons ce que nous avons dit plus haut :
Dans l’exploitation d’une forêt jardinée, la chose principale est la transformation, parce que d’elle doit résulter un état infiniment supérieur à ce qui existe, et dont la conséquence sera l’augmentation de la production. La possibilité n’est que secondaire: c’est en vain que l’on tenterait de la déterminer avec la même approximation que dans une futaie régulière: l’état du peuplement y met des obstacles insurmontables. Aussi les moyens les plus simples, les plus
! Voir l’appendice.
01e DE L'EXPLOITATION
larges et les plus expéditifs pour en fixer le chiffre nous paraissent-ils les meilleurs.
545. Exploitations des périodes 2 et 3.— Dans l'affectation de la deuxième période, les coupes de transformation trouveront une plus grande quantité de bois à abattre que dans celle de la première, les coupes de jardinage y ayant été réduites, depuis vingt-cinq ans, aux arbres dépérissants ; la possibilté de ces coupes de transformation sera done augmentée. Quant aux produits que le jardinage fournissait pendant la première période, ils seront compensés d’une part par ceux qu'il continuera de fournir dans l'affectation de la troisième période, et de l’autre par les produits des éclaircies périodiques
qu'il y aura lieu d'entreprendre dans l'affectation de la première.
Enfin, à la troisième période, les coupes de transformation trouveront la forèt peuplée, en très grande partie, de bois mürs, qui tous devront être coupés, et dont les produits seront renforcés encore par ceux des éclaircies périodiques à faire dans les affectations des deux périodes précédentes.
946. Les inconvénients du jardinage ayant été reconnus en France depuis une trentaine d’années, ce mode d'exploitation a presque généralement (du moins dans les forêts soumises au régime forestier), fait place à des coupes dans lesquelles on s’est appliqué à débarrasser d’un couvert nuisible les peu-
plements Jeunes ou d'âge moyen, et à supprimer = Ü
DES FUTAIES. 21h:
partout les bois morts ou dépérissants que beaucoup de forêts présentaient en abondance. En même temps, on a pratiqué des éclaircies périodiques dans les jeunes massifs suffisamment réguliers qui se rencontraient çà et là. C'est, on le voit, une véritable transformation que l’on a opérée ainsi. Seulement on s'est borné, le plus souvent, à améliorer le traitement sans régler en même temps la marche des exploitations d’après les principes que nous venons de donner. On trouve donc aujourd'hui bon nombre de forêts qui, régularisées en partie, ne présentent plus l’état jardiné que dans quelques cantons, le surplus se composant de massifs plus ou moins réguliers, fourrés, perchis ou futaie exploitable ou à peu près.
Lorsque ces différents états de peuplement se trouveront convenablement groupés, on conçoit qu'il sera assez facile d'en composer une ou plusieurs séries d'exploitation dans lesquelles les parties jardinées formeront, autant que possible, l'affectation de la première période, les massifs exploitables, celle de la seconde, et ainsi de suite. La révolution de 100 à 120 ans pourra même souvent, dans ce cas, être immédiatement admise, afin d'établir, pour les révolutions suivantes, une gradation d'âge aussi normale que possible; et, quant au rapport soutenu, si l'on ne réussit pas toujours à l’assurer pour une même série, on y parviendra, du moins dans les masses importantes, en considérant comme liées entre elles un certain nombre de séries dont les
produits pourront se compenser à travers les différentes périodes de la révolution [420/.
Mais le cas que nous venons de considérer est le plus rare. En général, les peuplements qu'il s’agit de réunir en une série, sont dans des conditions qui rendent cette réunion fort difficile: tantôt les parties jardinées ont trop d’étendue pour ne composer qu'une seule affectation, ou trop peu pour en fournir deux, et les massifs exploitables, que l’on pourrait y rattacher, à ütre de complément, font défaut; tantôt ce sont les bois d'âge moyen ou les jeunes bois qui ne sont pas représentés ou qui ne le sont pas suffisamment; tantôt enfin les peuplements de chaque catégorie sont dispersés, ce qui met obstacle à ce qu'on en compose une même affectation.
Appliquer à de telles forêts, immédiatement, un plan normal d’exploitation,n’est évidemment pas possible. Ce que l’on doit chercher 1c1, c’est d'achever de régulariser les différents peuplements, surtout les parties jardinées, dans le cours d’une révolution préparatoire dont la durée dépendra de deux circonstances : 1°le plus ou moins d'urgence qu'il v aura d'extraire les bois destinés à disparaitre pour la régularisation du peuplement, et 2° l’âge actuel des massifs qui devront venir en tour d'exploitation après la transformation terminée, c’est-à-dire, former la première affectation de la révolution qui succèdera à la révolution préparatoire. Il va sans dire d’ailleurs que, comme dans le premier cas, et
bien plus encore, il sera souvent opportun el même nécessaire, pour assurer le rapport soutenu, d’admettre la compensation de série à série pour une ou plusieurs périodes.
547. Malgré les longs développements dans lesquels nous sommes entrés au sujet des forêts jardinées, on trouvera toujours encore, dans la pratique, des cas nombreux qui n'auront point été prévus.
Dans toutes les forêts irrégulières, et surtout dans les forêts jardinées, il est impossible de prévoir tous les états qui peuvent se présenter; la théorie doit donc se borner aux cas les plus généraux, et laisser le reste au coup d'œil et à expérience du praticien.
C’est en présence de pareilles forêts que l’instruction technique est de la plus grande nécessité, non instruction qui prétend tout régler d'avance, mais celle qui, aidée de la réflexion et du jugement, sait modifier l'application des principes en raison des circonstances.
ARTICLE IV
Des cas où le jardinage doit être conservé.
548. Quelque incontestable que soit Pinfériorité du mode jardinatoire comparé à la méthode du réensemencement naturel et des éclaircies, 1l est néanmoins quelques cas où 1l convient de faire usage de ce mode,
Ainsi, dans certaines situations très élevées, où le climat extrèmement rude est souvent un obstacle à la réussite des repeuplements, le jardinage peut être avantageux, parce qu'il n'éclaireit jamais la forêt que par petites places, dans lesquelles les repeuplements résistent mieux aux rigueurs du climat que sur des surfaces plus grandes.
Le jardinage trouve aussi son application dans les régions où les bois sont conservés particuhièrement pour abriter une localité, soit contre des vents dangereux, soit contre des avalanches ou des éboulements [404 et 434/, etil en est de mème sur cerlains versants abrupts, couverts de rochers entre lesquels les bois ne peuvent croître que çà et là, par bouquets, et où le peu de terre végétale, qui a réussi à s’y former, à d'ailleurs le plus grand besoin de couvert pour se maintenir. En pareil cas, l’objet principal de la culture n’est plus la production du bois, mais bien la conservation de l’abri reconnu nécessaire ; 1] faut donc, dans les exploitations, tendre à maintenir la forêt dans un état de consistance qui varie le moins possible, et s'appliquer, par conséquent, à n’amener que des repeuplements partiels, au fur et à mesure de la coupe des arbres tout à fait dépérissants.
Enfin, ce mode peut encore convenir à quelques propriétaires, communes, établissements publics ou particuliers, qui, ne possédant que des bois d’une fuble étendue, veulent cependant trouver à y exploi-
ter chaque année des pièces de dimensions diverses. 549. Mais lorsque le jardinage devra être maintenu, au lieu de le pratiquer comme autrefois el tel on s'appli-
que nous l'avons décrit plus haut [555 |, quera à en atténuer les inconvénients et à le concilier avec un certain ordre dans la marche des exploitations. Il est difficile de tracer des règles pour un traitement aussi essentiellement irrégulier que le jardinage; toutefois, on peut poser quelques principes généraux, dont on ne s’écartera que le moins possible, suivant les exigences du propriétaire el d’après les circonstances particulières à chaque forêt.
Pour établir un jardinage rationnel, 1l convient d’abord de diviser la forêt en parcelles, cixconserites, autant que faire se pourra, par des limites naturelles, crèles de montagnes, fonds de vallées, ruisseaux, et surtout par des chemins pouvant, lors des exploitalions, servir à vider les produits sans dommage pour les parties voisines. Ces parcelles devront être assez nombreuses pour que le jardinage annuel puisse se renfermer dans l’une d’elles ou tout au plus dans deux. |
Le parcellaire établi, on déterminera l’ordre dans lequel les parcelles devront ètre parcourues par le jardmage, en ayant égard à leur peuplement tant en jeunes qu’en vieux bois et en tenant compte des règles d’assiette; puis enfin, on fixera la périodicité des coupes de jardinage, c’est-à-dire, le nombre
318 DE L'EXPLOITATION d'années à employer pour parcourir toutes les parcelles d’une série.
Pour régler ce dernier point, il sera nécessaire de déterminer : 1° Quel âge et quelle grosseur les arbres doivent avoir atteints pour être réputés explottables; 2° Quel est le nombre de ces arbres; 3° Combien d'années devront s’écouler pour qu'un même nombre d'arbres non encore exploitables puissent le devenir. Ce laps de temps, toutefois, ne pourra être qu'une moyenne qu'il sera prudent d’allonger plutôt que de trop raccourcir, afin de tenir compte de l'imprévu dans la végétation; sa durée fera évidemment connaître la périodicité cherchée.
Quant à la possibilité, on conçoit qu’elle ne pourra ètre basée que sur le volume; soit qu’on calcule celui-ci comme pour les coupes de transformation 1542}, en estimant le volume actuel et le volume futur de tous les bois réputés exploitables ; soit qu’on se contente de fixer le nombre de pieds d’arbres à exploiter annuellement, ce qui suppose toujours qu'on se sera rendu compte, avec plus ou moins de précision, de leur nombre {otal et du volume de l'arbre moyen.
Le jardinage lui-même se fait d’après les règles suivantes :
1° L'exploitation portera en première ligne sur les arbres branchus de fortes dimensions qui surmontent, soit des perchis, soit des fourrés ou des gaulis.
Si, dans ces derniers, il se trouve çà et là des perches isolées qui ne pourront jamais faire massif avec l’ensemble, et entravent par conséquent sa croissance, elles devront également être extraites quel que soit leur âge.
2° Au lieu de n’enlever, à la fois, qu’un seul arbre exploitable sur une même place, ainsi que le voulait l’ancien jardinage, 1l faudra, au contraire, en abattre plusieurs, de manière à favoriser l’accès de la lumière sur le sol autant qu'il sera nécessaire pour assurer la venue du jeune plant et son développement pendant un certain nombre d'années. On trouvera la Juste mesure à cet égard, en se pénétrant bien de ce principe : que si l’ombrage des arbres est presque toujours avantageux aux sous-bois, leur couvert produit généralement l'effet contraire *.
3° Outre les bois exploitables proprement dits qui formeront le produit principal de l'exploitation annuelle, les coupes de jardinage devront faire disparaître encore, dans la parcelle où elles seront effectuées, tous les bois rabougris et dominés sur lesquels porteraient les éclaircies périodiques dans les futaies régulières.
4° Les chablis et les arbres morts seront exploités chaque année dans toute la série, et leur produit sera précompté sur la possibilité. Dans les parcelles qui ne
! Voir, dans le IVe livre, les définitions de l’ombrage et du couvert.
devront pas être prochainement atteintes par les coupes jardinaloires, les vieux arbres qui causent un notable dommage par leur couvert devront être élagués à une hauteur convenable.
»° Enfin, toutes les précautions recommandées pour l’abatage et la vidange des bois, dans les futaies régulières |#78|, devront être observées avec le plus grand soin dans les forêts jardinées f. |
‘ Voir l'appendice.