DE LA PEINTURE DES ANCIENS
PLANCHE XI (1)
Une idée fausse est généralement répandue, même chez les artistes : e'est que la peinture des anciens était dépourvue des qualités éminentes de la couleur et du clair-obscur. Il n'en est rien. Le fragment de peinture que nous donnons, quoique très imparfaitement rendu par la lithographie, pourra, nous l'espérons du moins, frapper assez l'esprit des élèves pour leur laisser dans la mémoire une impression toute différente de la peinturé des aneiens. Ils étaient arrivés au plus haut degré de l'art pour la peinture comme pour la poésie, comme pour l'architecture et pour la sculpture.
Est-ce de l'enfance de l'art que ces femmes, ce groupe si simplement, si naturellement, si artistcmcnt composé? Ce paysage, ces eaux, tout, dans ce fragment de peinture, ne rappelle-t-il pas les conditions de l'art le plus avancé?
Nous profiterons de cette planche pour expliquer ce qui nous semble être la cause du beau dans l'art chez les anciens. Au lieu de procéder comme les modernes par des qualités de détails, ils procèdent par celles de la masse, de l'ensemble, du simple au composé, et non du composé au simple; au lieu de faire de la beauté un trait individuel, qui a fait tomber l'art moderne dans le caprice des genres, eux, dans leurs ouvrages immortels, ils nous prennent tout d'abord pour une beauté générale qui nous impose et nous frappe, nous impressionne et nous reste.
Il ne faut pas juger du résultat de la peinture des anciens par quelques morceaux de fresques arrachés à des murs. Ou, pour mieux dire, jugez-en ; car, si devant ces peintures qui furent pour eux des peintures vulgaires, ornant des boutiques, décorant des maisons particu-
(1) Voir les planches de l'album lithographie.
Hères, comme nous le faisons faire ehez nous par dés peintres d'enseignes; si devant ces peintures, dis-je, vous êtes dans l'admiration, et de la belle ligne, et du beau caractère, et de la belle couleur ou belle teinte, du beau ton, du clair-obscur et de l'harmonie, que Berait-ce si vous étiez devant un tableau de Protogène, de Zeuxis ou d'ApclIes?
Ce que je puis assurer, c'est que, dans le musée de Naples, je me suis trouvé plusieurs Ibis en lace de morceaux de peintures antiques à l'encaustique, supérieurs, non-seulement comme dessin, mais comme couleur, mais comme modelé, mais comme clair-obscur, mais comme charme d'exécution, aux chefs-d'œuvre les plus accomplis des Vénitiens, des Giorgion, des Titien, des Raphaël, des Corrége, et de Léonard de Vinci lui-même.
Je puis dire : j'ai vu, j'ai touché de mes mains ces délicieux fragments de la peinture des anciens. Mais il n'est pas même besoin de les voir : la simple réflexion nous apprend que le peuple qui avait eu à sa tête un Périclès, et qui avait eu un Homère, un Aristote, un Démosthènc, un Phidias, un Eschyle, un Platon, devait avoir aussi d'excellents peintres, comme Apelles, Zeuxis, Protogène, Apollodore, etc.
Lisez seulement ce que rapporte Pline des ouvrages grecs qui étaient à Rome de son temps, et vous jugerez de la beauté de la peinture des anciens. Voici quelques-unes de ces citations :
a Jules César, dit Pline, fut l'un des grands Romains qui des premiers rapporta de ses conquêtes les ouvrages excellents des Grecs. Se signalèrent bientôt après Auguste, et Agrippa son gendre. Parmi ces chefs-d'o3uvre, Auguste fit placer sous un portique deux beaux tableaux d'Apelles, Ylmage de la guerre, et l'autre du Triomphe, ainsi que d'autres pièces excellentes. Sur l'un de ces ouvrages, on lisait SNicias Va fait au feu. »
« Tibère, continuateur de ses devanciers, pour leur rendre hommage après leur mort, leur consacra de beaux ouvrages où les qualités du clair-obscur, délicatesse enchanteresse et dernier éclat consommé du coloris, se trouvent réunis. Car ce clair-obscur n'est pas proprement la lumière, mais il tient comme le milieu entre les jours et les ombres qui entrent dans la composition du sujet; et de là vient que les Grecs l'ont appelé tonos, c'est-à-dire le ton de la peinture, pour nous faire entendre que, comme dans la musique, il y a des tons différents
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qui s'unissent entre eux d'une manière insensible pour faire un tout harmonieux. »
Il n'y a proprement que deux sortes de couleurs : les couleurs austères ou sombres, et les couleurs fleuries ou claires.
« Polygnotc de Thalos fut l'un des premiers qui se distinguèrent; il florissait vers la XCe olympiade. Apollodore et Zeuxis vinrent ensuite. Ce dernier, plein de talent et de vanité, ne se montrait en publie que dans des costumes fastueux; il était plein d'orgueil, donnait ses tableaux, prétendant qu'il n'y avait pas de sommes d'or suffisantes pour les payer. Parrbasius peignit des raisins d'une imitation de la nature si vraie, que des oiseaux vinrent pour les piquer de leurs becs. C'est lui qui, le premier, fit tourner les corps par le clair et par l'ombre, qui détacha assez ses figures du fond pour que d'autres pussent paraître tenir derrière à un plan plus reculé. »
Pline ajoute : « Outre ces excellentes qualités de peintre de la nature, il peignait le moral, chose si difficile. Par exemple, pour ce qui regarde les mœurs et les passions de l'aine, on ne saurait lui refuser un génie vaste et une imagination fertile, comme il a bien paru dans un de ses tableaux qui a fait grand bruit : c'est une peinture fidèle du peuple d'Athènes qui brille de mille traits savants et ingénieux; car, ne voulant rien oublier touchant le caractère de cette nation, il l'a représentée, d'un côté, bizarre, colère, injuste, inconstante, et de l'autre, humaine, clémente, sensible à la pitié; et, avec tout cela, fière. hautaine, glorieuse, féroce, et quelquefois même basse, poltronne et fuyarde. Ce qui est plus hardi, c'est que toutes ces expressions différentes y sont fiés bien ménagées, distribuées en divers groupes, et toutes renfermées dans un même cadre. »
Il y avait deux écoles, l'école grecque et l'école asiatique; on supprima la seconde, et l'on divisa la première en trois : l'ionique, la sieyonienne et l'attique.
Pour ce qui est de Pamphile, le maître d'Apelles, on n'a de lui que quelques ouvrages estimés. Pamphile était orginaire de Macédoine. Il est le premier qui ait joint au sentiment la science de l'érudition vaste, universelle, propre à nourrir, à élever le génie d'un peintre; mais surtout il s'attacha aux mathématiques, à la géométrie, soutenant que sans son secours il n'était pas possible d'amener la peinture à sa perfection. On conçoit aisémenl qu'un tel maître n'avilissait point son art. Il ne pre-
nait d'élèves qu'à condition de 10 talents plus de 30 000 francs) par année d'apprentissage, et pour plusieurs années. C'est à ces conditions seulement que Mélanthe et Apelles devinrent eux-mêmes ses disciples. En
agissant ainsi, il avait deux vues : premièrement, en gardant ses élèves si longtemps, il ne sortait de ses mains que d'habiles peintres, également torts sur toutes les parties de leur art; en se taisant bien payer, il éloignait les natures vulgaires et profanes, mettant en plus grand honneur la peinture. Il réussit si bien, qu'il fonda à Sicyone, et ensuite par toute la Grèce, une grande école où les enfants bien nés, bien organisés, pouvaient trouver l'instruction dans les beaux-arts.
Enfin parut au monde le grand Apelles, l'incomparable peintre, natif de l'île de Cos, dans la CXlIe olympiade, qui a surpassé les peintres qui l'ont précédé et ceux qui l'ont suivi. Non content d'exceller dans la peinture, de traduire par son pinceau divin les belles œuvres de la nature, il a encore employé la plume, comme un savant généreux, un noble esprit qu'il élait, à nous découvrir les principaux secrets de son art, sur lequel il nous a laissé trois volumes.
La grâce a été sa force principale, ce je ne sais quoi de libre, de noble, de doux, en même temps qu'il touche le cœur en réveillant l'esprit, partie de l'art principal où il a laissé bien loin derrière lui tous les maîtres de son temps, qui étaient pourtant de bien grands maîtres. Lorsqu'il admirait leurS ouvrages, qu'il en faisait l'éloge en détail par rapport aux diverses parties de la peinture, il concluait en disant qu'il n'y manquait que sa seule grâce, ajoutant qu'à la vérité ses confrères ou ses émules excellaient en toutes autres parties, mais qu'à l'égard de celle-là, elle lui était en propre, et que personne ne pouvait lui en disputer la palme.
C'est ainsi qu'avec une ingénuité digne~"du vrai mérite, il se plaçait lui-même au-dessus de tous les peintres de son siècle sur une partie du (aient qui ne s'acquiert point.
Protogène, de Rhodes, élait celui qui pouvait le plus approcher d'Apelles par la recherche, le soin qu'il donnait à ses ouvrages. Voici de quelle manière ce dernier répondit à des connaisseurs qui lui montraient les qualités réelles des ouvrages de Protogène :* « C'est vrai, disait Apelles, Protogène et moi nous possédons à peu près au même degré les diverses parues de la peinture; peut-être même que sur) certains points (pie je lui laisse, il en sait [dus que moi; mais il y enja une
considérable sur laquelle je l'emporte sur lui; c'est qu'il ne sait pas quitter le pinceau. » Ils vécurent néanmoins dans des rapports de bonne amitié.
Au reste, quand nous avons dit qu'Apelles ne peinait pas, ne fatiguait pas excessivement ses ouvrages, nous n'avons pas voulu dire qu'il négligeât son art ni sa main; bien loin de là, nulle affaire ne l'empêchait chaque jour de dessiner ou de peindre, de tenir un crayon, une plume, un pinceau. C'est de lui que nous vient le proverbe : Nulla dies sine linea (aucun jour sans dessiner).
Il disait aussi qu'il n'y a rien de plus nuisible à nos ouvrages qu'une exactitude trop rigoureuse et trop peinée.
Si Apelles avait beaucoup de capacité dans son art et beaucoup d'ingénuité à reconnaître son propre mérite, il faisait voir autant de lumière et de droiture quand il s'agissait de se prononcer sur le mérite des autres, lors même que c'était sur certains points qui le mettaient au-dessous d'eux ; car il avouait de bonne foi qu'il était inférieur à Amphion, par exemple, du côté de l'ordonnance, et Asclépiodore du côté des proportions, tant générales que particulières ; comme il était déjà convenu qu'il le cédait à Protogène sur d'autres articles de détails, sur le fini.
Apelles excellait encore à peindre le portrait : il n'en pouvait être autrement ; car l'homme de génie qui sait faire un chef-d'œuvre, ne le saura faire qu'à la condition de savoir copier et rendre la nature. Apelles était généreux et bon. Pour donner une idée de sa belle manière de composer, nous allons décrire son tableau de la Calomnie, qu'il fit à son retour à Éphèse, pour se venger de ses ennemis. En voici l'ordonnance. A la droite du tableau est assis un homme d'éclat et d'autorité qui a des oreilles d'âne. La Calomnie s'approche en grande hâte, accompagnée de L'ignorance et du Soupçon, qui l'écoutcnt avec surprise. Elle est animée de fureur et de colère. D'une main elle tient un flambeau pour allumer le feu de la division et de la discorde ; de l'autre, elle traîne par les cheveux un jeune nomme qui tend les mains vers le ciel et qui implore l'assistance des dieux. Devant elle marche l'Envie, au visage pâle, au corps sec et décharné, aux yeux étincelants, et semble mener la bande. A la suite de la Calomnie, on voit une foule dejeuaes femmes artificieuses qui l'excitent dans tous ses mouvements et qui s'empressent même autour d'elle pour relever ses attraits. On voit dans leurs visages la malice, le sourire moqueur, la fourberie et la trahison. Mais enfin suit le Repentir, après
tous les autres, eu habit de deuil, qui, avec beaucoup de confusion et de larmes, reconnaît la Vérité, qui arrive de loin, et peut-être trop tard. Telle l'ut la vengeance utile et ingénieuse de ce grand homme.
Auguste fit si grand eas de sa Vénus Anadyamène, qu'il la dédia dans le temple de Jules César, son père adoptif. Ce tableau, qui était incomparable, a eu l'honneur d'être célébré par une foule de grands poètes grées et latins.
Voici de quelle manière eet ouvrage immortel périt. Dès le temps d'Auguste, l'humidité en avait déjà gâté la partie inférieure. On eut beau chercher quelqu'un pour la retoucher, pour la restaurer, personne n'osa entreprendre cet ouvrage difficile, ce qui augmente la gloire du peintre grec et la réputation de l'ouvrage même. Enfin cette belle peinture, cette délicieuse Vénus, que personne n'osait toucher par vénération, fut détruite par des insectes, pur des vers qui s'étaient mis dans le bois du panneau sur lequel elle était peinte.
Apelles eu avait l'ait une autre dans sa patrie, qui, selon lui et les connaisseurs, devait surpasser la première ; mais la mort envieuse l'arrêta au milieu de l'ouvrage, lorsqu'il n'était encore parvenu qu'à la naissance de la gorge.
La lumière qu'il répandit sur les peintres de son temps, par la plume et par le pinceau, est incroyable. Il eut, comme tous les hommes supérieurs, des imitateurs grands et petits; mais une chose en quoi personne ne put pénétrer son secret, fut la composition d'un certain vernis qu'il appliquait sur ses tableaux, pour leur conserver à travers les siècles celte fraîcheur et cette force que nous y admirons encore.
Pour Protogène, l'heureux rival d'Apellcs, quand il peignait son fameux tableau du Jalysse, on dit qu'il ne mangeait que quelques herbes cuites, des lupins cuits dans l'eau, pour se soutenir seulement contre la faim et la soif, de peur qu'en se permettant une nourriture plus succulente, il n'eût émoussé cette pointe de sentiment si nécessaire au peintre qui travaille pour l'immortalité.
On ajoute que, pour conserver son tableau pendant plusieurs siècles, aussi entier qu'il était possible, il le couvrit de plusieurs couches de couleurs entièrement semblables : dans la pensée que si la première couche venait à tomber par vieillesse ou par accident, la seconde lui succédât, et ainsi de suite jusqu'à un entier dépérissement.
C'e&t à cause de l'atelier de Protogène, où était son tableau du Jalysse
ou chasseur, qu'il voulait conserver, que le roi Démétrius Poliorcète n'incendia pas la ville de Rhodes qu'il tenait assiégée.
Tous ces beaux tableaux dont nous venons de parler ont été peints avec les quatre couleurs primitives : le blanc de Mélos ou Milo, le jaune d'Athènes, le rouge de Syrope et le simple noir. Ce fut avec ces quatre couleurs seulement, que ces grands peintres de l'antiquité, Apelles, Polygnote, Zeuxis, Protogène et tant d'autres ont fait leurs chefs-d'œuvre, et qu'ils ont produit ces peintures miraculeuses dont une seule suffisait pour acheter toutes les richesses d'une ville.
Les Grecs, qui se piquent d'exactitude, ne font mention de leurs peintres que plusieurs olympiades après leurs statuaires. Cependant ils nous assurent que Phidias, que chacun sait avoir fleuri en la XCIV% a été peintre avant que d'être sculpteur, et qu'il a peint, à Athènes, le fameux Périclès, surnommé l'Olympien, à cause de la majesté et des foudres de son éloquence....
Lysippe, le grand sculpteur, peignait en cire dans l'île d'Égïne, vis-àvis du Pirée. Cela est si vrai, qu'ayant fini une excellente pièce en ce goûtlà, il y mit cette inscription : Lysippe l'a peinte au feu.
Pamphile, à qui l'on doit les grands progrès d' Apelles, son élève, peignait aussi à la cire ; il en donnait même des leçons, comme du dessin et de la peinture ordinaire.
L'ignorance ou la mauvaise foi chez les modernes avait fait de Michel- Ange une exception... parce qu'il était à la fois peintre, sculpteur et architecte. Chez les grands artistes grecs, presque tous ils sont peintres, sculpteurs, architectes, fondeurs et graveurs.
Dans ce cours élémentaire, nous ne pouvons que jeter des pierres de fondation pour construire le savoir sur la logique. Il faudrait des volumes pour décrire les noms et les ouvrages des grands peintres de l'antiquité, de leurs procédés dans la peinture à l'eau, à l'œuf, à la fresque, à la cire, etc.
Que ceux qui veulent s'instruire lisent le texte des Grecs, les textes des Latins ou les traductions.