‹ Cours élémentaire de pathologie chirurgicaleChapitre 2 sur 31 · PHILOSOPHIE DE L'ÉCOLE DE MONTPELLIER APPLIQUÉE A LA CIIIHUUGIB · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE DE L'ÉCOLE DE MONTPELLIER APPLIQUÉE A LA CIIIHUUGIB

Messieurs,

Si l'homme a le droit de se croire supérieur à tous les èlres vivants qui aspirent à se rapprocher do lui , c'est

(1) Celle partie fonne le discours prononce à l'ouverlurc de ce cours , le 21 Avril 18i5.

lorsque, manifestant son intelligence, il recherche les causes et les rapports des choses entre elles , qu'il dirige ses actes raisonnes , qu'il déduit de robservalion des conséquences ingénieuses , et que par elle il découvre des faits nouveaux. L'exercice de cette fonction élevée a produit les plus belles connaissances humaines , et a été la source de l'admiration des siècles pourHippocrate, Platon, Galien, Bacon, Newton, Voltaire, d'Alembert, Barihez, et pour tous les grands hommes qui ont imprimé aux sciences le cachet de la raison supérieure qui les animait.

Apprécier les principes et Vinfluence réciproque des divers phénomènes de la nature , tel est le rôle de la pensée, tel est le but de la pliilosophie. Comment donc ne pas comprendre le prix de cette noble prérogative humaine, à laquelle les sciences doivent leurs bases et leurs plus solides progrès? Comment ne pas sentir que la généralisation élève autant l'homme qu'elle ennoblit la science? « L'étude des grands principes, disait le professeur Chaptal ( Discours solennel ; Montp., 1T97, p. 8) , agrandit l'âme , repose l'esprit , donne de l'aliment au génie, et fait avaler pour ainsi dire la science d'un seul trait. » Telle est aussi l'idée-mère de la doctrine de notre Ecole , qui appelle constamment ses disciples à l'exercice de l'intelligence et des préceptes de la saine philosophie. C'est elle qui, développant l'esprit de l'homme de l'art, élève le jugement et la pratique au-dessus de l'empirisme, et nous rend dignes de la qualification flatteuse donnée par Hippocrate au véritable médecin , quand , le rapprochant de la divinité , il le dit : iY)Tpo<r y^p cpiXoaoipoG hôfis.oG.

Long-temps bornée à ce qu'elle a de purement manuel, abandonnée à des mains ignorantes et mercenaires , la chirurgie ne semblait pas susceptible de comprendre les dogmes de la philosophie médicale. Réduite par les Arabes

et la plupart dos Aral)islos ;\ l'application avoii[;lc d'emplf\trc.s et (lo machines barbares, la patliolofjic chirurgicale ne paraissait pas mériter l'attention des hommes de savoir et de {](''nio. Nous devons toulcfois lo dire avec une sorte d'orf;ueil : c'est dans riù'ole de Montpellier que la chirur{]ic reçut une animation puissante , une impulsion digne de notre belle science ; c'est dans notre ï<]cole , au moment où elle était si rabaissée, au IV"" siècle, que lo célèbre Guy-de-Ghauliac protestait éloquemment contre l'empirisme fjrossicr des hommes de son époque , relevait par ses brillantes leçons la chirur{;ie méprisée, et préludait ainsi à la composition de son immortel ouvrage, le seul guide des praticiens durant plusieurs siècles. C'est à ce titre que notre Bordeu a pu dire de l'illustre professeur du moyen-âge : « Nous n'en trouvons point qui aient valu un Guy-de-Chauliac , médecin de Montpellier. » ( Œuvres complètes, tom. II, pag. 58G. )

Méfiez-vous donc. Messieurs, de ces théories mesquines défendues par l'école de llicherand (1) (Nosogr. chirurg. , tom. I, int. viu, 1" édition), qui semblent s'insurger

(1) Afin do n'être pas accusé d'exagérer les principes des auteurs que nous combattons , nous croyons convenable de rapporter, en notes , les propres paroles des antagonistes de notre École.

« La chirurgie , selon Richerand ( nosogr. chirurg. , tom. I , pag. viij , 1'' édit. ) , n'a rien à faire avec l'imagination ; elle ne vit que de faits, clic ne s'étend que par des faits , ses fondements ne sont que des faits ; celui qui trouve un nouveau fait en chirurgie découvre souvent un nouveau principe. »

« Sérapion , le premier de tous, prétendit que le raisonnement était inutile en médecine , el la fit toute consister dans l'expérience. Appollonius , Glaucias, et, quelque temps après , Iléraclido de Tarente , et quelques autres médecins d'un mérite peu commun, suivirent ce sentiment : d'où ilss'appelôrcntemptrigues. » ( Cclse , de la médecine , p. 2. )

contre la raison humaine ; qui , confondant les écarts de l'esprit avec ses actes les plus sublimes, prétendent , comme les empiriques d'autrefois, renfermer la pensée dans les bornes les plus étroites, et presque la réduire à l'instinct des quadrupèdes. Méfiez-vous de ces systèmes commodes, mais trompeurs , qui s'efforcent de rapetisser votre noble intelligence selon les limites exiguës des actes purement sensibles , des détails maigres et stériles , des faits considérés sous leur face la moins instructive. Oui, Messieurs, l'étude habiluelle des détails dessèche les facultés morales, éteint l'imagination , fatigue la mémoire, suffoque le génie : c'est du cerveau, et non des pieds de Jupiter, que sortit la déesse des arts et des sciences.

Jalouse de vous apprendre à ne pas vous traîner péniblement dans la route des théories toutes phénoménales et matérialistes , l'École de Montpellier s'efforce de vous inspirer de l'enthousiasme pour notre art , en l'animant de ses dogmes, en vous montrant toujours les phénomènes les plus simples ^ les faits les plus communs , liés aux actes les plus compliqués et aux principes les plus élevés de la science. ( Serre , Essai sur la clinique , p. 74. )

Quel sujet plus propre à vous prouver combien la doctrine de Cos est capable d'imprimer de la dignité à la chirurgie , que l'application générale de sa philosophie à la connaissance des lésions qui , par leurs caractères les plus saillants , semblent être du seul ressort des sens et des moyens mécaniques? Quelle démonstration plus frappante de la nécessité des dogmes du vitalisme, que celle des conséquences éminemment pratiques de l'étude de la chirurgie au point de vue de la doctrine hippocratique? C'est ce que je mefforcerai de vous exposer dans cette séance.

Ce n'est point, Messieurs, dans cette École que se

forma la scandaleuse séparation de la médecine d'avec la chirurgie. L'idée de cette disjonction irrationnelle ne pouvait naître au sein d'une /xole où riiomme est rc- {jardé comme un être harmonique dans lequel tout consent, tout conspire, tout anit vers le même but; mais liien parmi les disciples de la Gnide moderne, dont l'esprit, absorbé dans l'étude isolée de chaque partie du corps sain ou malade, oublie sans cesse le lien supérieur qui tient tous les actes de l'économie enchaînés sous les mêmes lois ffénérales. Ce n'est point de notre ï<]colc que sont sortis les oculistes, les pédicures, les liihotomistes, les orthopédistes, ni aucune de ces spécialilés bornées que Galien rejetait du sanctuaire de la médecine , et qui inondent de nouveau la Rome moderne.

Si vous considérez, en effet, les maladies chirurf;icales comme purement locales et organiques; si vous croyez le cancer, la cataracte, le pied-bot , des altérations limitées à la partie lésée , pourquoi n'y verriez-vous pas des maladies presque étrangères aux lois élevées de la médecine, presque indifférentes aux affections internes si attentivement interrogées dans la pathologie médicale? A plus forte raison , pour l'organicien pur , la connaissance des fractures, des plaies et de toutes les lésions traumatiques , devra-t-cUe constituer une étude spéciale et ayant avec la médecine interne des rapports éloignés et accessoires.

La philosophie de l'École de Montpellier ne saurait tolérer une manière de voir aussi erronée, et qui , pendant le siècle dernier, a tant agité les praticiens de la capitale. Voyant partout l'influence du principe moteur et sensible qui anime l'économie vivante, elle attire constamment l'observation de ses élèves sur rétndc de l'ensemble de ra;;ré;;al humain ; fllo I(mii' apprend (pic

la plupart des maladies sont la manifestation d'affections générales; que les formes diverses sous lesquelles ces lésions morbides peuvent se montrer ne chanrjent rien à leur fond commun, et qu'en conséquence il ne peut y avoir chez l'homme deux êtres isolément affectés, ni deux sujets différents de la thérapeutique. La doctrine hippocratique ne croit point que l'on puisse établir une séparation essentielle entre les nombreux symptômes scrofuleux, je suppose, parce qu'ils atteindront le poumon ou le rachis , le mésentère ou les articulations , les muqueuses ou la peau. Toutes ces dégradations, selon notre doctrine, ont un même centre, c'est-à-dire un vice de l'organisme, source de tous les effets de même nature comme des principales indications thérapeutiques. Aussi, pour signaler cette liaison fondamentale de la médecine et de la chirurgie, elle appelle le chirurgien un médecin opérant. (F. Bérard , Esprit des doct. méd* Monip. , 2« part. , p. 13. )

Vous le voyez. Messieurs, le dogme de l'unité de la science médicale gît dans l'essence de la doctrine de Cos. Avec Hippocrate et Galien, cette doctrine enseigne à ses disciples à suivre les mêmes méthodes d'étude et de pratique dans toutes les maladies; à regarder comme purement conventionnelle la division de la pathologie en externe et en interne; et nous voyons l'une des grandes illustrations de cette Faculté , le célèbre Delpech, proclamer ce principe dans le titre même de son remarquable Précis des maladies réputées chirurgicales.

Je dois d'autant plus insister sur cette unité de la science médicale , que la défense de ce dogme , au 18"* siècle, fut pour Montpellier une nouvelle occasion de rappeler la chirurgie à sa dignité ailleurs anéantie. C'est de l'École anatomique que sortirent ces nombreux pam-

|)lilets qui, sous los litres de Bâillon, de Clcon à Eulîo.vc , etc. , s'efTorçaionl (l\''(al)lir la précmincnrr. de la iiu'il('ri)ir sur la cliirttriiir , ol d ricvor un tinir (Itiirnin v\\\n\ CCS doux scioncos. « Il Catit, y (Mi'^oi;;n;»il-oii , qu'au lieu de perdre leur temps à IV-tude, les jeunes cliirur|;icns fassent la barbe pendant cinq ou six ans; car celte opération est un merveilleux exercice pour former la main d'un bon opérateur. »

I-ln présence de ces tristes principes, au milieu de cet avilissement de notre art, c'est Montpellier qui vintrelcver encore l'autel de la science. « Tel était l'état de la cliirurnic en France , dit Hriot , lorsque sortit de Montpellier, comme de la ville destinée à produire ce que la France devait avoir de plus illustre en médecine et en cliirur{i[ie, un de ces liommcs qui font éternellement l'honneur de leur profession et de leur pays. Chargé d'enseigner la chirurgie dans sa ville natale , on le vit débuter par ne recevoir et n'admettre que des jeunes gens en état de comprendre et d'honorer leur profession; ne s'attacher pas moins i\ leur en apprendre les principes qu'à leur en faire sentir l'importance et la dignité. » Appelé par Louis XV, notre illustre Lapcyronie s'empressa de communiquer aux praticiens de la capitale l'esprit élevé qui l'animait, de répandre la science médicale, et de concourir puissamment à la création de la célèbre Académie de chirurgie.

Sans cesse livrée à l'observation des forces propres à l'économie humaine , l'École de Montpellier soustrait l'esprit du médecin opérant de la contemplation l'rclusive lies désordres sensibles, pour le porter vers celle des actes voilés aux yeux des empiriques et des solidistcs de tous les temps. Constamment attachée à rex[)lorati(m du monde d\ naini([iie , elle vous a[)|trend , a\ec l'illustre

professeur Barthez, que, dans tout état morbide, il existe des choses apparentes et des choses cachées; des phénomènes matériels et des actions hyperorganiques (Dumas); enfin, par les enseignements de Roger de Parme, d'Arnault-de-Villeneuve , de Dortoman, de Ranchin, de Vigarous, de Pages, de Delpech et de leurs dignes successeurs, elle appelle constamment votre attention en chirurgie sur l'existence des lésions vitales (1).

Ne craignez pas à cet égard , Messieurs , les vaines critiques qu'enfante une pratique faible et rampante contre la philosophie hippocratique appliquée aux maladies chirurgicales. N'ayez aucun émoi des reproches d'ontologisme et d'abstraction que vous entendez proférer par les échos d'une autre Faculté. Repousser l'abstraction en chirurgie comme en médecine , croyez-le bien , c'est se juger soi-même , c'est donner la mesure de son esprit et de sa pratique (2).

Étrange conception ! Aveuglée par cette théorie étroite qui ne veut rien voir au-delà du monde matériel et pal-

(1) «Il est hors de doute, dit Selle, que tous les phénomènes présentés à nos sens par le monde matériel , prennent leur source dans le mélange et l'organisation du corps. Il suit de ce principe que tous les phénomènes et changements que peut offrir le corps humain résultent de la structure particulière des solides et du mélange des fluides qui le composent. Cette proposition nous donne les corollaires suivants : l'organisation animale est la cause, elles phénomènes sont les effets..,. Toute puissance résulte de la modification et du mélange de la matière : or , dans le monde matériel , on ne peut imaginer une puissance sans cause matérielle qui l'ait précédée. » (Pyrétologie, tiad. de Nauche , p. 7 , § 4. )

(2) « L'ouvrage de Morgagni avoué à une juste réprobation les causes occultes, la bile, etc. » ( Cruveilhier, Anat. path. , t. I, p. 17,1810.) Voir, en outre, le traité de physiologie de M. Magendie, etc.

pable , li\ socle sans cosse anta{;oniste tlo l'École do Cos so persuade que l'on peut se livrer à une science quelconque sans recourir i\ des princi[)es cachés et nullement sensibles. Il lui sond)Ie (ju'en physique ou en chimie on ahannilcs sources abstraites et purement (lynami<pies dos |)hénomènes observés. Ce besoin de tout toucher et de tout voir lui a fait supposer de prétendus fluides incoi-rrilih's , impondérables ou impondérés : comme si le calorique, rélectricitc, la lumière ou le magnétisme, étaient autre chose que des causes abstraites ou métaphysiques (1).

Comment donc suivre une autre méthode d'investigation lorsque vous étudiez Ihomme vivant, ce microcosme où

(1) « S'il est des cas où l'organisation ne parait pas altérée, dit le proresscur BlandiD, on ne peut so rendre compte des phénomènes morbides que par des explications hypothétiques ; et dans ce cas, j'aime bien mieux croire à une modification de l'agent nerveux qui entre pour quelque chose dans la substance de la glande. » (An. génér. de Bichat. Note IV , p. 203, 1830. )

«L'électricité, par exemple, ou, si l'on aime mieux, le fluide nerveux, dit encore M. Iloudart, paraît être une condition nécessaire à l'entretien de la vie. Qui oserait affirmer que cette condition venant à manquer la mort n'en serait pas une suite inévitable ? Les recherches les plus minutieuses n'ont pu quelquefois rien découvrir sur des sujets morts de tétanos ou d'apoplexie nerveuse. Assurezvous que dans ce cas l'éther nerveux n'a éprouvé aucune altération ? Et s'il en a éprouvé, comme je le crois, est-il étonnant qu'un fluide intangible , insaisissable, n'ait pas laissé après lui de traces apparentes? » (Etudes hist. critiq. , etc. 1840, Paris. )

A ces assertions des auteurs que nous combattons nous pouvons joindre celles de Reil et M. Blandin , qui admettent une atmosphère nerveuse; celle de Mascagnieide Bogros , qui prétendaient avoir découvert les conduits dans les(iucls le fluide nerveux circulait ; celle de Mascagni et de de llumboldt , qui assuraient avoir aperçu ce fluide sous la forme d'une mousse légère; celle du professeur Lobstein, qui rapporte les névroses à l'accumulation du même fluide.

les actes bien plus délicats que ceux du grand monde , sont dirigés par des forces inconnues dans leur essence et saisissables seulement parleurs effets? Oui, Messieurs, si vous vous astreigniez à admettre dans les maladies chirurgicales seulement ce que vous voyez , vous touchez, ou vous entendez, il vous serait impossible de comprendre les principes les plus simples de la science ; votre éducation médicale serait restreinte à une série de sensations fugitives et sans liaison, qui vous tiendraient constamment enchaînés à la routine des médicastres.

Croyez-vous que dans les fractures , par exemple , vous deviez limiter votre examen à la partie blessée ? Ce serait sans doute suffisant s'il s'agissait du cadavre dont les différentes parties tendent désormais à s'abandonner aux lois générales de la matière. Mais, chez l'homme vivant, c'est Ihomme qui est atteint dans l'une des portions de son tout ; ce sont ses forces aussi bien que l'un de ses os qui viennent d'être lésés : son âge , son sexe , ses prédispositions , ses affections morbides sympathisent avec la brisure reçue par son squelette, et la gravité du iraumautisme, ainsi que sa curation, se rattachent à l'ensemble des conditions dynamiques de sa constitution. Expliquezmoi, je vous prie, sans recourir à des principes latents, pourquoi la même fracture est tantôt légère et tantôt fort dangereuse chez des personnes placées en des conditions organiques semblables? Sans ces maximes philosophiques, répondez à Stoll (Médec. prat. , p. 314, édit. encyclop.), Van-Swieten, Ruisch, Monteggia [Instituzioni chirurgiche, tom. III , p. 18 ) , Long ( S. Cooper , dict. chirurg. , tom. I , p. 479 ) , Puydebat ( Bullet. méd. , Bord , tom. VI , p. 353 ) , pourquoi des individus jeunes et bien disposés en apparence n'ont pu obtenir la consolidation de leur fracture traitée à la faveur des méthodes et des appareils

les mieux ontoiulus? (]"c9t une aberration du nisus formalivus , (lirait IMuinoiibach , de la force plaaliquc , croirait Jonli limiter, de la puisnancc orthotnorphc , assurerait l'allelta (Advers. chintrg. prima , art. k , p. 88) : sont-cc des corps palpables que ce nistts , cette force , celle puissance?

Il est donc vrai : inôme louchant les lésions trauniatiques , le vérilablo praticien est obligé de s'enquérir avec soin du dynamisme vivant ; cette élude serait-elle donc indifférente quand il s'agit du cancer , de la syphilis , des scrofules, et de toutes les maladies organiques ou vitales qui entrent dans le domaine de la pathologie externe? Vous ne le pensez pas.

Imi attirant toujours votre observation sur les puissances internes de l'économie , l'antique vitalisme dirige votre esprit vers les véritables sources d'un grand nombre do lésions réputées chirurgicales. Il vous apprend, en effet, î\ découvrir l'origine des maladies organiques ou vitales dans un mode vicieux du dynamisme humain , et non dans les conditions matérielles et locales que des ouvrages trop répandus vous présentent comme les causes de ces maladies. Elle vous répète sans cesse que toute lésion spontanée et apparente est un elTet et non la cause morbifiquc. S'agit-il d'une carie, la doctrine de Cos n'en trouve point la source dans les modifications palpables des éléments terreux ou organiques de l'os atteint , comme le veulent les chimistes et les mécaniciens , mais bien dans un vice des forces vitales qui constitue la nature cl le véritable principe du mal. Ainsi s'explique, d'après la philosophie hippocratiquc , la production de la nécrose , des tumeurs blanches, des polypes , du rachitis et de toutes les altéralions organiques.

Dans rétudc dos causes en chirurgie, le vitalisme vous

oblige à exercer votre esprit pour apprécier les divers ordres de circonstances qui ont concouru ii la production des actes pathologiques. Il vous apprend à ne pas attacher une grande importance à des impulsions occasionnelles , qui, pour certaines sectes médicales, jouent le principal rôle pathogénique. Ainsi notre doctrine reconnaît, dans la cataracte, non l'effet de l'action des rayons solaires, d'une intempérie ou de l'exercice abusif de la vision , mais bien le résultat ordinaire de l'influence dynamique de l'âge avancé , de l'hérédité ou des affections pathologiques diverses. Le disciple de Cos examine-t-il la fluxion ou l'inflammation qui précèdent ou accompagnent la formation du squirrhe , il ne peut y trouver la cause du cancer, comme l'avance Broussais (Traité dephlegmasies chron., tom. I" , pag. 25 ) ; mais remontant aux véritables sources des phénomènes , il découvre l'origine de cette cruelle maladie dans une lésion générale et particulière de l'organisme vivant.

A ceux qui seraient tentés de traiter ces déductions philosophiques de suppositions gratuites et inutiles, demandez qu'ils vous montrent le calorique , qu'ils vous fassent saisir l'électricité, palper la lumière, peser le magnétisme et toucher la cause de l'attraction universelle. « Sans doute, dit à cet égard le professeur Anglada ( Discours , médecine légale , 1826 ) , l'étude approfondie de l'organisation est d'une haute importance pour des vues très-variées ; mais celle des lois suivant lesquelles les phénomènes vitaux se réalisent , les forces de la vie se développent et l'unité du système vivant se manifeste , est , sans contredit , quoi qu'on en dise , bien plus directe pour le médecin. »

Il me semble entendre plusieurs d'entre vous , Messieurs, me signaler la grande classe des lésions mécaniques , ainsi

que l'appelle le idolessour Loidal, rnmme ne paraissant .|;uùi'e se plier ;\ ces lois élevées de léliolojpe ; il mo semble vous eiilciiilie me (lési;;iier les Niolcnccs exliMieures , les eaiises eHic'ienles ou ilélermiiianles, comme portant en elUvs-mèmos la raison suftisantc dos lésions physiques (pielles entraînent. Je suis loin de nier (|ue , dans l'action patliogéniquc de cet ordre de causes , rinfluencc vitale a moins do part que dans celle de toute autre. Néanmoins la considération de la vitalité ne saurait y être étran.fèro en bien des cas , et beaucoup plus surtout que ne le pensent les médecins formés hors des enseignements de celle filcolc.

Sans doute un boulet qui écrase un membre , une poutre qui brise un os, un projectile qui pénètre dans les cavités splanchniqucs, portent suffisamment en eux seuls la raison des désordres qui suivent leur impulsion. Mais i\ part ces grandes actions vulnérantes sous lesquelles toute résistance du corps lui main doit nécessairement succomber, on observe plus fréquemment des blessures où la nature et la force de l'agent ne rendent pas compte entier des désordres traumatiques. Ne voyons-nous pas tous les jours le même coup, la même chute amener, chez des sujets semblables en apparence , des blessures différentes et par leurs caractères locaux et par leurs conséquences immédiates ou éloignées ? N'avez-vous pas remarqué des individus durs , comme on le dit vulgairement, à la peine et aux violences accideiiielles? Pourquoi une môme chute , une même contraction musculaire produit-elle des fractures chez certains sujets, adultes et vigoureux, et nullement chez certains autres? Vous n'en pouvez accuser ici l'Age avancé , ni une modilieaiion ap[)réciable de tissu, car il s'agit de personnes jeunes et robustes. Il vous faut nécessairement admiUtre une résislance vitale différente chez ces divers

individus : je dis vitale ou dynamique, car ni la physique, ni la chimie, ni l'anatomio , ne vous apprennent rien à cet égard.

Il m'est facile, du reste, de vous faire accepter aisément ces aperçus philosophiques , en vous rappelant encore les lois des phénomènes physiques trop généralement considérés comme se soustrayant aux causes abstraites. Le carbonate de chaux , par exemple , se décompose au contact de l'acide sulfurique pour constituer un sel différent. C'est parce que, dit-on, la base a plus d'affinité pour ce nouvel acide que pour le premier. Mais cette affinité est-ce un corps, une matière palpable, susceptible

d'être pesée? Nullement : c'est une force. C'est donc

en vertu d'une force que ces corps composés se séparent avec plus ou moins de résistance. Qu'y a-t-il , d'après cela , d'étrange dans la résistance dynamique et variable du tissu osseux et des autres systèmes organiques contre les mêmes violences externes ? La seule différence entre ces deux ordres de phénomènes , est que cette résistance, qui chez le minéral tient aux lois spéciales de la matière, dépend ici des forces qui sont propres à l'économie vivante.

Vous le voyez , ces variations , dans les résultats traumatiques sous l'influence des mêmes agents vulnérants , ne méritent pas l'indifférence que l'on garde généralement snr elles. Elles sont dignes , au contraire , des méditations du chirurgien philosophe ; car elles lui apprennent à ne pas borner son attention à la considération superficielle des lésions traumatiques ; à ne pas croire les os , les ligaments , les cartilages des parties du corps humain moins vivantes que les autres, comme tendraient à le faire penser les expériences restreintes de Bichat ; mais à y voir sans cesse des forces actives et une résistance vitale dont

I analoinii^ , la diiniic , la |)li\si(|iic sciilrs iio sauraient lorulre coniijto.

(](5ml)ien davantage celte philosophie nié(iicalo serait applicable A l'éliolofjie des lésions couMénialos (bec-do-lièvre, pieds-bots , npina-hifidn , etc. ) , qui consistent en des cliangements primitifs do fornic et de rapports des organes du nouveau-né 1 Les prétendues causes ou lois appelées arrcl de dcvi'loppeinent ( Serres de l'Institut) , aberration du procédé véfjélalif ( J.-F. Mcckel ) , compression et tractions ( Cruveilhier ), expriment seulement un fait accompli et non une origine, une circonstance accessoire et non un principe ; et vous savez tous la critique aussi spirituelle tpio profonde du célèbre Desmoulins, touchant la loi de halanceincnf des organes ! ( Hist. natur. , races humaines , lott. p. 30. )

« La science du diagnostic, a dit Louis (mém. Acad. roy. chir. , tome V, p. 1 ), tient le premier rang entre toutes les parties de l'art, et en est la plus utile et la plus dilïicile ; sans un diagnostic exact et précis , la théorie est presque toujours en défaut et la pratique souvent infidèle. » Eh bien ! je ne crains pas de le soutenir, le diagnostic en chirurgie ne peut être bien compris que d'après les principes de notre École. Lisez , dans les livres enfantés par le solidismc, les tableaux nosographiques , et vous y verrez les maladies considérées comme locales (1) et con-

(1) « Les principauv ûléincnls dont se compose le diagnostic sont d'abord, dit le professeur CLoiuel, la dclcrminatioa du siège de la maladie. Celte question en embrasse plusieurs : 1" quel est l'organe malade ? 2' dans quelle élcndue est-il atteint? 3" cl dans quel cas quel est celui de ses tissus élémentaires dans lequel la maladie a spécialement son siège? » ( l'atliol. génér. , pag. i-TO, 3""-' édit. )

(( Celui qui ne sait pas diriger l'irritabilité de l'estomac, dit encore Broussais, no saura jamais traiter une maladie. La connaissance de la gastrite et de la gastro-entérite est donc la clef do la paliiologie. » ( Propositions médicales , 307"' , 18i9. )

stammentles mûmes. S'agit-ii de déterminer le diagnostic d'une tumeur blanche, je suppose, on s'attache à découvrir avec un soin minutieux l'état des os , des cartilages, de la synoviale et des divers éléments anatomiques de l'articulation. On pousse même cet esprit d'investigation jusqu'à rechercher, si {altération a commencé par tel [toint, si elle se borne à l'un des tissus, ou si elle a déjà envahi tous ceux de la jointure. Alors, s'efforçant. de rattacher certains symptômes à chacune de ces dégradations organiques, on en forme autant d'espèces d'arthropathics capsulaire , synoviale , cartilagineuse , osseuse, etc. (Velpeau. Leçons publiées par M. Genselme , Paris, 1838.) Et c'est à ce genre d'études que l'on accorde la plus grande importance; c'est ainsi que l'on croit avoir établi un diagnostic précis, complet, et fait progresser la science !

Comment d'ailleurs pourrait-il en être autrement chez des hommes habitués à ne rechercher que des maladies locales et matérielles (1), chez des praticiens dont l'esprit est sans cesse absorbé par la contemplation des changements pathologiques opérés au sein des solides de l'économie ? Ici, plus que jamais peut-être, se montre avec tout son avantage l'influence des idées larges et de la philosophie antique. Pour le médecin opérant élevé dans les principes de l'École de Cos , une telle manière de comprendre le diagnostic est, en effet, mesquine et incomplète. Accoutumé à considérer dans les altérations organiques des effets ou des symptômes d'affections mor-

(1) « Quand est-ce, dit Broussais , que tous les médecins seront convaincus qu'il n'y a pas de sensation douloureuse qui ne dépende d'une altération appréciable , et que les mots symptoma- 1 tique et nerveux sont , aussi bien que le mot hasard , des voiles de l'ignorance? » (Trait, phlegra. chron. , t. III. '

bides, It' (lisri|)lo do Monipcllior , (oui on rocoiiiiaissant une r;rantl(' iinporianro à la roniiaissancc des d(''Sf)rdrc3 locaux, n'y voit (ju'iino partie du mal, un(> faco de l'ôtat inorhidc. lion osl,du rosic , pour lui dos problômospatliolo{;iquos conuuo de ceux de toutes les sciences; et les solutions contraires, données par les théories diverses, lui i)araissent tenir aux lacunes laissées dans rétudo des nondjrouscs conditions dos objets ;\ reconnaître, ainsi que Cuvier lo remarque touchant les dilTéronlcs Cosmo.jj'onies (Disc, sur les révolutions du globe, p. S'i-). Afin d'éviter cette cause d'erreur, lo dia{jnostic, selon notre École, est achevé seulement lorsqu'on a déterminé la nature des altérations organiques et l'état de l'économie entière du malade. Ainsi, les prédispositions, les diathèses, l'état des forces, enfin les conditions multipliées qui entrent dans la constitution variable do chariuc individu , doivent (^tre connus pour que le diagnostic d'une maladie, en ap[)aroncc toute locale, soit à ses yeux irréprochable.

A'ous le voyez, Messieurs, le diagnostic, pour l'École do Montpellier , est bien plus difficile , bien plus compliqué que pour le physiologisme , le solidisme et pour tous ces systèmes d'une si trompeuse simplicité. Quoi de plus commode, en effet, que do demander à un individu où il souffre , et , le nom anatomique de cette partie étant connu , d'ajouter la désinence tic, et avoir ainsi établi en quelques instants le diagnostic de l'espèce de maladie , sa nature , la méthode et les remèdes convenables ! Vous vous plaignez du genou? arthrite , antiphlogistiques ; vous avez un mal de Polt? ostéite, débilitants; vous offrez des ulcères vénériens à la gorge? stomatite, sangsues et émoUienls : Sangrado ne disait pas mieux !

Ne trouvez-vous pas. Messieurs, que cotte pathologie est facile , (pie l'on peut être docteur à peu de frais et

en peu d'instants ; et , comme le disait Broussais (Exanien des doct. , 2"^ édit., p. 496), que la médecine est ainsi mise à la portée de toutes les intelligences! Non, cette simplicité du diagnostic n'est point dans la nature des choses. L'homme est un être trop complexe, ses ressorts sont trop délicats , ses forces trop mobiles pour que ses maladies puissent se ranger à cette détermination restreinte et systématique.

Ne soyez donc pas étonnés, Messieurs, si les sources du diagnostic en chirurgie sont autrement comprises dans l'École de Cos que dans celle de Gnide. Constamment absorbés par l'exercice presque exclusif des sens et par leurs données immédiates (1) , les partisans de l'organicisme et du physiologisme voient dans ces sens et dans les moyens mécaniques les sources du diagnostic. (A. Bérard , du diagnostic chirurgical, etc. ; thèse, Paris, 1836.) L'auscultation, la percussion , la vision, l'olfaction , les réactions chimiques , etc. , sont pour eux les sources de la connaissance des maladies réputées chirurgicales. Mais l'école de Cos , qui étudie le fond des choses et raisonne tous les actes de sa méthode philosophique , ne saurait admettre que les principes du diagnostic se trouvent dans les instruments variés qui permettent de les découvrir et de les apprécier ; elle ne confond point le but elles moyens de l'atteindre. Pour elle, les sources du diagnostic sont les lésions internes ou affectives et les lésions apparentes organiques ou fonctionnelles ; c'est à ces sources qu'il faut puiser pour avoir une connaissance exacte de l'état morbide.

(1) « Voudrions-nous caractériser l'École de Paris, dit 31. Royer- Collard ( Disc. I8i3 , Gaz. mcd. , Sept. 18i3 ) , en indiquant sa tendance scientifique et l'esprit particulier qui la distingue ? Nous dirions que c'est une école essentiellement anatomiqtie. »

Afin (le parvonir à ce rrsiilial, ri']colo de Montpellier ne nr'{;li{;e aucun dos moyens (rinvcsligalion : elle ne déd;u;;ne ni les secours de la i)liysique , ni ceux de la chimie. Ainsi, Tune des premières, elle aj)[)ela rattention des praticiens sur l'auscultation des tumeurs vasculaires, I)ar les leçons de l'un de ses anciens membres, pendant le 11"'* siècle, le professeur Roger de Parme {Spécimen de pcrpclua, etc., 17G0). Kécemment encore, Tundes professeurs de celte Faculté a éclaire le diagnostic des anévrysmcs de l'aorte ascendante, au moyen de l'auscultation (Dubrueil, AIcm. sur les anév. aort., 18il ). La chimie ne serait pas non plus fondée à l'accuser d'indifférence ; car l'on pourrait plutôt reprocher à certains do ses membres, Chirac et Baumes, leur enthousiasme passager pour les promesses trompeuses de celle science.

Mais si la moderne Cos accepte avec reconnaissance les services que les sciences physiques peuvent rendre à l'étude des maladies chirurgicales, elle n'oublie jamais que la connaissance parfaite de celles-ci doit ressortir surtout de la considération des lésions dynamiques et symptomatiques considérées en elles-mêmes et d'après sa philosophie médicale.

C'est de l'exercice constant des facultés de l'esprit sur les véritables sources du diagnostic qu'est sortie cette belle méthode analytique, si peu semblable à cette décomj)osilion faible et rampante, récemment proposée par im estimable membre de la Faculté parisienne (H. Larrey, de la méthode analyt. en chirurgie, 1841 ) , si supérieure à cette détermination aussi mesquine que bizarre, pompeusement prônée par l'un des professeurs de la même Faculté (Piorry, traité paiholog. iatrique, etc., 1841). Comparez, du reste, Messieurs, l'analyse clinique de notre Écolo ( Applic. analyt. méd. prat. mal. chron. , II ,

pag. 355 ) avec celle prônée récemment par les auteurs auxquels je fais allusion, et je ne doute pas que vous ne partagiez i\ cet égard l'opinion d'un judicieux agrégé de la capitale, M. Gouraud , quand il dit : « On voit donc la diiïércnce profonde qui existe entre la médecine des éléments organico-pathologiques de M. Piorry, et la grande et belle médecine analytique ou des éléments , telle que l'ont fondée et développée quelques hommes considérables de l'Ëcolc de iMontpcllier , Barthez , Dumas et Bérard. );( Journ, conn. méd. cliir., 1842, 2"* sem., p. 27.)

A la suite de la lénotomie , pratiquée en France pour la première fois par l'illustre Delpech , il s'épanche une matière plastique qui, bientôt s'organisant, met en rapport les bouts du tendon divisé à la faveur d'une portion intermédiaire. C'est là évidemment un acte réparateur et de la section opérée par l'instrument, et de la difformité pour laquelle celui-ci a été employé. Quelle peut être la cause de ce résultat admirable et constant? Si j'adoptais les principes du médecin qui , toujours scrutant notre structure anatomique, admet l'organisation de tout le corps et de chacune de ses parties comme la cause de tous les phénomènes, je serais forcé d'expliquer le résultat médicateur dont nous parlons par les propriétés de tissu et la texture de chaque organe.

En admettant pour un moment cette conséquence nécessaire des lois du solidisme, je reconnais dans la structure du tendon la cause do leur cicatrisation , et je ne dois et je ne puis avoir recours , pour m'en rendre raison, à une force générale et bienfaisante. Cependant lorstpv'un muscle, un nerf, un os se trouvent divisés et sont soustraits ensuite à l'inflammation , on remarque aussi la production de cette même fibrine, qui se vascularise, s'organise enfin et produit un résultat semblable , le même acte

réparalour dos dcsurdios tiauinali(luo.s. La source de celle admirable aclion ré|)aratric(> n'est donc pas dans la structure d'une partie ou diuis la propriété de tissus, puis(|ue l'aeiioM s'opère de la inrmi» manière dans les orrjanes les plusdilTérents. File provient donc (l'une disposition {;énéralc de l'économie, d'une force manifestement indépendante des caractères de tissu, et que nous voyons se produire pareillement chez les animaux, les végétaux, enfin dans tous les êtres doués de vie.

L'admission de la force médicatricc est contraire aux principes de la plupart des systèmes , et peut seulement convenir ;\ cette anticpie doctrine qui , voyant toujours dans les chanfjements orji;aniques des effets des forces générales dont l'homme est animé, doit y reconnaître la manifestation d'une puissance i^rimordiale, de cette nature bienfaisante sans cesse dirigée vers le maintien de la santé ou vers son rétablissement, ;\ la faveur d'actes médicateurs aussi admirables que variés.

Le dogme de la nature médicatrice fait donc essentiellement partie de cette doctrine philosophique qui , par la bouche de son antique fondateur, posa comme première loi de la thérapeutique cet axiome profond : voucrswv oùcrt; ir~r,c , c'est la nature qui guérit les maladies. Ce dogme sacré ne pouvait être contesté que par les organiciens , les mécaniciens, les chimistes et la plupart des systématiques. Parmi eux, en effet, nous rencontrons ses plus ardents antagonistes. « I\Iais cette doctrine , dit notre Bordeu ( Œuv. compl., II , 596) , n'a pu être détruite par Asclépiade, Paracelse , A'an-Helmont, ni par quehjues modernes , principalement ceux qui ont été attachés sans réserve i\ la médecine mécanicpie. »

Ce principe de la véritable doctrine a été constamment défondu dans l'École de Cos ancienne et modornc ; car,

depuis Arnault de Villeneuve , Gordon , Dulaurens , Ouyde-Chauliac , Joubert , Lapeyronie , Vigarous , Fages, Delpcch et leurs brillants élèves , personne , pas môme le fougueux Cliirac, ne Ta jamais mise en doute, alors qu'ailleurs vous entendez rappeler avec dérision cette bonne nature. Hàtons-nous toutefois de le dire : les chirurgiens supérieurs , à toutes les époques , n'ont point partagé ce déplorable scepticisme ; et vous vous rappelez sans doute cette belle parole d'Ambroise Paré : Je l'opérant, Bienlegiiarit. ( Œuv. comp., t. II, p. G89, édit. Malg. ) Pénétré de ce dogme sublime , le médecin opérant place davantage sa confiance dans les ressources de l'économie vivante, que celui pour qui les phénomènes pathologiques sont des actes purement organiques, locaux, nécessairement dangereux, et dont il faut débarrasser le sujet le plus promptement possible ; que celui qui ne cherche qu'à juguler les maladies , ou qui , à l'exemple de Van-Helmont, ne donne le titre de médecin qu'à l'homme capable de guérir sur-le-champ. Imbu, au contraire, des principes d'un sage naturisme, le disciple de Cos sait que la chirurgie, tout en possédant des moyens puissants pour remédier aux désordres actuels, ne fait que placer la nature dans les conditions favorables au développement de ses efforts réparateurs. Le disciple de cette École reconnaît que ces mouvements salutaires suffisent parfois à la curation spontanée des abcès, des engorgements, des kystes, des anévrysmes , des exostoses, et qu'il doit regarder les opérations comme des ressources extrêmes , et non comme des moyens propres à mettre sûrement fin à la plupart des maladies. Alors , moins enthousiaste des agents mécaniques; moins coupeur, passez-moi le mot, qu'en d'autres lieux, il cherche à peser leur indication réelle, et, selon l'expression de l'un des professeurs de cette École , les

(IrnilK ra^peclifit de la nature cl <lc Varl danit la curatinn dr% vxthtdit'f chirurfjirnlcs. « T,a nature et l'art, dit ;\ co sujet (lalien ( Des fondements de la médecine, chap. \II ,183, édition Charlicr ) , sont bornés respectivement dans leur puissance. Ce que l'un ne peut faire, l'autre l'exécutera; mais il est des choses impossibles à l'un ou ;\ l'autre. Ainsi la nature ne pourra redresser ou replacer un membre tordu ou luxé, ni le médecin remplir de chair un ulcère profond. ))

Je vous l'ai démontré , Messieurs , le diagnostic ne peut être complet qu'au point de vue de notre doctrine ; et comme du diagnostic résultent les bases thérapeutiques, les indications, dans le traitement des maladies chirurgicales, en ressortent bien plus exactes, bien plus complètes qu'au point do vue des écoles rivales. En vous montrant les véritables sources du diagnostic, l'École de Montpellier vous fait découvrir les indications majeures qui relèvent surtout de la considération des affections morbides , et secondairement des désordres organiques sur lesquels cependant repose habituellement la thérapeutique des solidistes. Attirant sans cesse l'alteniion du praticien sur l'état des forces vivantes , notre doctrine vous enseigne à prendre l'indication d'amputer à la suite des brûlures ou des blessures , par exemple , non pas tant des caractères mathématiques de ces lésions, que de l'état de la constitution de l'individu. Elle vous répète toujours qu'une brûlure, une plaie de mômes dimensions amènera chez tel sujet un état douloureux ou un collapsus mortels , et sera sans danger pour tel autre; que ces mêmes désordres entraîneront une suppuration ou une cicatrisation épuisante chez un individu, et seront supportés facilement par un autre; que c'est de l'appréciation de l'état des forces et de la

résislancc vitale que ressortira surtout la connaissance des conséquences probables et de la nécessité de retranclier ou de conserver la partie blessée.

Je vous l'ai dit : pour l'École de Montpellier, le diagnostic des maladies chirurgicales est bien plus complexe , bien plus difficile que pour les systèmes médicaux ; et le plus souvent elle ne trouve que la moitié de cette notion dans les tableaux nosographiqucs établis par ces théories. Ne bornant pas son examen , dans un cas de fistule à l'anus, je suppose, à la détermination de ce conduit anormal , mais se demandant toujours la cause dynamique qui l'a produit fréquemment , notre École recherche si elle est de nature scrofuleuse , syphilitique ou autre , et si l'affection morbide n'a pas en même temps engendré des désordres en d'autres points de l'économie. Aussi voyez-vous en tous les temps les prédécesseurs des Fages et des Delpech , ainsi que leurs dignes successeurs, explorer avec attention l'état des viscères pour savoir si l'affection scrofuleuse n'y a pas créé des altérations de même nature, pour lesquelles la fistule à l'anus serait le procédé naturel qui en déterminerait la tolérance. Ailleurs , ces idées n'étant pas comprises des médecins , parce qu'elles sont en opposition nécessaire avec leur j philosophie toute phénoménale et matérialiste , elles sont fréquemment niées, reprises et laissées dans le doute. (Danyau, thèse agrég. , Paris, 183'2 , 35.)

Aussi , comparez le résultat des dogmes de diagnostic de l'une et de l'autre École ; rappelez-vous combien de malades succombent après les opérations entreprises pour des tumeurs blanches , et des suites de la phthisie pulmonaire jusqu'alors tolérée; rappelez-vous la cause de la mort de certains individus opérés pour un ostéosarcôme, un sarcocèle , et vous comprendrez la justesse et l'excellence pratique de notre doctrine.

Il ne; suffit pas au mi''(lociii opôrant <I(î celle École de savoir la nature dune h'-sion or;;aiii(jue et tous les caractères de celle-ci, pour posséder un diagnostic convenable, et par suite pour en retirer Tindicalion vérilahlc : les prédispositions , les diathèscs , l'idiosyncrasie , la lolérance vilalc, la constitution régnante, et une foule d'autres conditions du problème pathologique , doivent lui être connues. De U\ résulte la nécessité d'étudier longuement son malade , de s'informer des conditions variées de son état morbide; et de là découle le principe de ne point opérer aussitôt (ju'un individu est soumis à votre examen, à moins d'une urgence manifeste. Ce n'est point Cabrol , Goulard, Lamorié, Laborie, Lapeyronie , Vigarous, Fages, Dolpech ni leurs brillants élèves, qui saisissent l'instrument au moment de l'entrée à l'hôpital de sujets atteints de cataracte, de calculs urinaires, de 1 limeurs diverses. Ne voyant pas seulement dans ces cas pathologiques un cristallin à détruire , une pierre à écraser ou à extraire , une tumeur à faire disparaître , mais un indi\idu entier à guérir, ils ont à s'informer des modes variés de l'économie de chacun de ces malades.

J'en ai la ferme conviction : un grand nombre d'insuccès en chirurgie proviennent d'un diagnostic incoml>let : ici une caverne pulmonaire emmène un amputé; là une hémorrhagie foudroyante détermine la mort d'un sujet soumis à une opération légère ; ailleurs une tumeur iiicéphalo'ide du mésentère provoque la perte rapide d'un individu (pii a subi la castration ; plus loin, une niétrite, mie péritonite aiguës enlèvent une nouvelle accouchée à (jui l'on venait de faire l'ablation d'une tumeur à l'abdomen ; dans un autre cas, le cristallin remonte ou VœW s'enllammc et su[)puro , parce que l'on a méconnu un catarrhe préexistant ou une disposition lluxionnaire. Que

n'aurais-jc pas à vous dire , Messieurs , si je rappelais seulement ce que j'ai vu dans plusieurs hôpitaux de France ! Mais vos lectures et vos propres observations seront encore plus éloquentes que mes paroles. ',.. En vous montrant les problèmes pathologiques et thérapeutiques plus compliqués, plus difficiles qu'on ne l'enseigne en d'autres lieux, en vous persuadant de la nécessité d'y apporter l'attention la plus soutenue, notre doctrine vous inspire le besoin, non-seulement de connaître complètement l'état du sujet , mais encore la nécessité de faire disparaître les complications , de combattre les contre-indications , et de préparer avec soin vos malades avant de les soumettre à des sacrifices douloureux. Cet important précepte de la préparation des malades avant toutes les opérations, que Dulaurens, Raymond de Molière , Balescon de Tarente , Cabrol , Joubert , Haguenot ( Tract, de morb. , cap. ext., 1751, p. 38, etc. ) et tous les membres de cette Ëcole vous enseignent constamment par leur exemple et par leurs leçons , ne pouvait être mis en question ou rejeté que chez les disciples de l'École de Gnide (Pouteau, œuvr. posthum., tom. III, pag. 121; et Journal de chirurgie, 18i2) : là, accordant la plus grande importance à tout ce qui ressort des sens, on apprécie l'habileté de l'opérateur une montre à la main , tandis qu'ici on ne cesse de vous répéter cet axiome de l'antiquité : sat cito si sut benè. Là, attachant principalemant son attention aux moyens mécaniques , on croit avoir presque tout fait quand on a coupé un membre; tandis qu'ici, ne voyant dans l'action des instruments qu'une ressource extrême et passagère , on sait que tout n'est pas guéri parce qu'on a retranché une partie , mais que Tétat des forces du sujet , ses prédispositions , ses affections morbides , demandent des soins

éclairrs ot sout<»niiH jiisturan (lt'rni(>r momoiil (1(^ la convalosccncc. N'oyc/. aussi la |}rati(|(ic de nos maîtres à nous t(Mis , et ju{»ez si leurs succès sont en ra[)[)ort avec mes paroles. Kt ne croyez pas, Messieurs , que ces résultats si consolants tiennent au climat ou au bonlieur , comme on voudrait ailleurs l'insinuer. Pour l'esprit réfléchi , comme le disait Hacon , lo hasarda toujours ses causes; et si vous comparez les |)rincipes et la conduite des hommes qui réussissent le mieux dans leurs entreprises , vous reconnaîtrez sans peine que les plus heureux sont les plus habiles.

Je viens de vous parler des cas pathologiques qui nécessitent des ressources opératoires; mais la thérapeutique chirurgicale demande constamment aussi les secours do riiygiénc et de la matière médicale. La connaissance des belles méthodes thérapeutiques formulées par Tillustrc Barthez, de laction des agents pharmacodynamiques , de la vertu des médicaments variables suivant l'état actuel de l'économie vivante, mérite la plus sérieuse attention du médecin opérateur.

Le divin Vieillard a signalé cette liaison nécessaire de la matière médicale aux opérations dans la thérapeutique chirurgicale, quand il dit : « Ce que les médicaments ne guérissent pas le fer le guérit, ce que le fer ne guérit pas le feu le guérit, ce (pic le feu ne guérit pas doit ètro regardé comme incurable. » (Aphorisme I", sect. VIII.) Il désigne même d^abord l'emploi des moyens internes , comme pour faire sentir la nécessité de modifier les lésions affectives avant de recourir aux agents mécaniques qui s'adressent aux effets locaux.

L'École de Montpellier enseigne encore que toutes les maladies externes ne doivent pas être combattues , et (pio l)lusiours d'entre elles sont nécessaires i\ beaucoup d'hom»

mes! Trouveriez-vous ce principe de thérapeutique

dans un système qui déclare toutes les maladies organiques ou locales ? Quoi de plus étrange , en effet, au point de vue du solidisme et du physiologisme , que de vouloir entretenir une maladie pour rétablir ou assurer la santé I Ce ne pouvait donc être qu'un élève de cette École , Voullonne , qui devait plaider en faveur de ce dogme de la médecine hippocratique , et faire couronner ses idées par une célèbre Académie ( Mémoire couronné par l'Académie de Dijon , 1776, sur la médecine agissante et la médecine expectante ) ; ce ne pouvait être qu'un disciple de Cos , Raymond de Marseille , qui devait écrire un livre si estimé sur les maladies qu'il est dangereux de guérir. (Traité des maladies qu'il est dangereux de guérir; 2"* édition, 1816.)

Messieurs ,

Je termine ici , à regret , un sujet aussi élevé et aussi important : je sens combien il aurait pu valoir en des mains plus habiles. Mais si quelque chose peut me consoler de mon impuissance à le traiter dignement, c'est que vous apprenez ces dogmes du vitalisme dinterprètes illustres et vénérés , nos maîtres à nous tous. Je me suis efforcé néanmoins de vous en montrer l'application générale à celte partie de la science qui semble à beaucoup de praticiens la moins propre à la recevoir. Puissiez-vous en être convaincus, et vous posséderez, dans l'exercice de ce que la chirurgie a de plus simple ou de plus mécanique , ce goût et cet intérêt nécessaires à des succès soutenus; car, pour se distinguer dans les arts et dans les sciences , il faut y apporter un certain enthousiasme ; et, comme disait Diderot, ne ferait-on que des épingles, il faut être amoureux de son état.

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