DOUZIÈME ENTRETIEN
Suite de la Perspectwe aérienne.
On dort encore à Paris, autant que le permettent le bruit des charrettes et les cris des marchands ^ on dort même dans nos maisons de campagne où Ton transporte la ville et ses habitudes, et cependant nous voici déjà au milieu des bois. Cet empressement de votre part est d'un bon augure^ c'est vous^ Madame, qui m'avez fait éveiller et je suis encore honteux de ma paresse. Afin de vous lafaire oublier, je me hâte de fixer votre attention sur l'objet de notre promenade. Nous avons laissé les toiles et les pinceaux pour venir étudier la nature ; son atelier vaut bien celui de tels et tels peintres, dont je vous dirais les noms si vous ne les saviez pas. Mais nous arrivons au Carrefour du précipice; préparez-vous à voir un spectacle magnifique.
Etendez au loin vos regards. Pourrait-on ne pas admirer ce vaste paysage qui se déploie devant nous^ et qui réunit de la manière la plus piquante la nature sauvage et la nature cultivée ? Assis au haut de cette ravine escarpée , nous le contem-
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plerons à notre aise et nous pourrons ensuite le détailler en artistes.
Entre ces collines couvertes de bois^ qui se dessinent rune sur l'autre, à droite et à gauche du tableau, jusqu'à l'horizon voyez cette vallée fertilisée parles travaux des laboureurs^ et qui serpente entre les bases diversement avancées ou reculées des collines^ comme ferait un grand fleuve. Au milieu de cette vallée , divisée en champs nombreux et parsemée de bouquets d'arbres^ est un étang près duquel se trouvent quelques maisons de plaisance. Plus loin, s'élèvent en amphithéâtre des villages tellement entourés de verdure qu'ils paraissent bâtis sur la cime des bois. Dans le lointain , à gauche, l'horizon est couronné par la route de Versailles et l'on aperçoit les premiers édifices de cette ville.
Observez, Madame^ les détails de ce charmant paysage; ils sont tels que les inventerait l'artiste du goût le plus parfait. La vue est agréablement occupée par la variété et le mélange des arbres : le peuplier se balance avec grâce au-dessus des taillis,- près du chêne tortueux, le châtaignier pousse ses tiges droites et polies, et le bouleau, par son feuillage élégant et son écor ce argentée, augmente la richesse du coloris que présentent ces belles masses de verdure. Les sentiers qui traversent le bois font opposition par leur sable rougeâtre avec la teinte
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générale du paysage , et quelques places dépouillées de végétaux offrent çà et là le même contraste. Enfin , les bâtimens sont répartis le plus heureusement du monde ^ et les moulins placés sur les hauteurs, dans le fond du tableau, complètent l'assemblage le plus pittoresque du repos de la solitude, et de l'activité qui règne autour des habitations de l'homme.
Il est neuf heures 3 le soleil, au tiers de sa course, est dans tout son éclat , mais il n'a pas encore achevé de dissoudre le léger brouillard du matin. Toutes les sommités reçoivent une lumière pure , tandis que les fonds sont encore enveloppés d'une vapeur blanchâtre et transparente.
Remarquer d'abord le ton local, autrement dit, l'harmonie de couleur qui règne entre la terre et le ciel, et qui est toujours décidée par l'état actuel de ce dernier. Le fond de la voûte céleste est d'un beau bleu j de grandes masses de nuages éclatans de blancheur, contribuent a rendre le paysagô lumineux , et , par suite de la sérénité de l'air, chaque objet se dessine d'une manière ferme , et présente , autant que l'éloignement progressif le permet , le coloris qui lui est propre.
Examinons maintenant les divers plans en commençant par les plus rapprochés de nous.
A droite , une masse de terre et de rochers formant le sommet de la première éminence, présente
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pour la couleur^ un riche encadrement. Un sable rougeâtre en couvre presque toute la superficie ^ et le reste est revêtu de serpolet. La proximité des lieux fait que les couleurs sont peu altérées , et paraissent à peu près telles qu'elles sontj seulement, observons dès ce moment que le vert est plus facilement modifié que le rouge, par l'interposition de l'air; car le serpolet a déjà pris une teinte moins crue^ tandis que le sable conserve toute sa vivacité de coloris. Cette faculté d'être plus ou moins modifiées par l'air a fait ranger plusieurs couleurs , le vert^ par exemple^ au nombre de celles qu'on Ri^pe\leji6j'a7ites y à cause de la teinte bleuâtre qu'elles prennent dans l'éloignement. D'autres , telles que le jaune et le rouge, ont été considérées comme couleurs qiiiai^ancent^ mais ces dénominations sont exagérées. Aucun objet n'avance ni ne recule par sa couleur ; tout est à sa place , et bien que le rouge soit plus apparent que le vert, comme il éprouve la modification qu'il doit éprouver , il ne paraît pas plus proche que le vert , à distance égale.
Continuons notre analyse. Quelques arbres qui s'élèvent sur cette éminence dont nous nous occupons, baignent, pour ainsi dire, dans la lumière^ de sorte que le côté opposé au soleil est à peine plus foncé que celui qui le reçoit. Aucun corps
environnant ne leur porte ni ombre ni reflet, et l'air^ circulant librement autour d'eux^ leur donne un ton doux et tout à fait aérien. La partie supérieure de'ces arbres se dessine au-dessus de l'horizon^ ce qui donne lieu à une remarque intéressante. L'éclat de la lumière éblouit la vue 3 les feuilles qui se détachent sur le fond du ciel par leur propre coloris ^ semblent en prendre un bien plus vigoureux^ et la comparaison qu'on établit entr'elles et ce fond lumineux, les fait paraître d'un vert noirâtre. Bien que cet effet soit une illusion , il est certain que l'artiste doit le rendre , parce qu'il ne peut espérer de le produire par l'éclat de son ciel.
Derrière ce monticule, vous voyez un coteau entièrement couvert de bois, qui descend rapidement dans la vallée. Les rayons du soleil ne font que glisser sur ce coteau, l'astre n'étant pas encore assez élevé pour l'éclairer complètement ; aussi , la teinte générale est sombre et vigoureuse. Les arbres, à demi-plongés dans l'ombre , paraissent d'un vert foncée dans lequel le bleu commence à se faire sentir j mais l'uniformité de cette teinte est rompue par celle dont le soleil revêt quelques masses plus élevées, et le feuillage exposé au levant paraît d'un vert éclatant et doré.
Au-delà , la lumière pénètre librement dans la vallée , par un large intervalle entre la colline que
nous venoijs d'observer et celle qui s'ëlève plus loin. La couleur tendre des prés et des champs vivement éclairés , contraste avec la couleur obscurede la colline-, et cependant^ rien n'est tranché, tant l'air interposé met d'harmonie entre les divers plans. Le vert des prairies couvertes d'herbe nouvelle est atténué malgré le jour vif qu'il reçoit ; seulement , il éprouve une modification plus chaude , et au lieu de prendre un ton bleuâtre , il prend un ton laqueux.
La seconde colline, disposée comme la première, reçoit aussi d'une manière oblique les rayons du soleil , et se dessine avec vigueur sur les plans environnans j mais la masse d'air qui est entr'elle et le spectateur étant plus considérable, il en résulte une modification plus forte et un vert bleuâtre plus foncé. Enfin , derrière ce plan paraît une chaîne d'autres collines, qui forme l'horizon visuel et termine le tableau de ce côté. Elles se découpent sur le ciel d'une manière ferme , mais sans dureté , et vous devez remarquer combien est faux ou exagéré le coloris des lointains dans la plupart des tableaux. L'impuissance de représenter les derniers plans dans leur véritable éloignement fait que le peintre a recours aux couleurs qu'il appelle fuyantes, et prend le parti de peindre tout bleu ou tout violet. Nous ne voyons rien de semblable dans la nature : nous voyons des lointains vaporeux^ mais
l'œil devine à travers le voile dont ils sont couverts^ le vrai coloris de chaque masse j et, lorsque le jour est pur ^ chacun peut se convaincre qu'à la distance de deux ou trois lieueS;, l'horizon paraît d'un ton ferme qui n'a aucune ressemblance avec les peintures dont nous parlons. C'est pour les lointains principalement qu'on emploie ce coloris de convention dont je vous ai parlé, et je ne saurais trop vous pre'munir contre ce de'faut.
A gauche du tableau , le regard plonge dans la vallée, presqu'à vue d'oiseau. Les arbres dont elle est garnie dans cette partie, sont environnés d'un léger brouillard que le soleil n'a pas encore dissipé, et qui donne à la verdure un ton grisâtre. Une route de chasse traverse le fond, et monte jusqu'au sommet d'un coteau peu rapide qui s'étend presque jusqu'à l'horizon. Le sable dont la route est formée contraste agréablement avec les végétaux. Le coteau est entièrement couvert de bois et son inclinaison lui faisant recevoir d'aplomb les rayons du soleil , le coloris a beaucoup de biiillant, mais l'éloignement lui donne une teinte légère de laque.
Au-dessus, paraissent quelques lignes de terrain formant le plan le plus reculé, et Ton distingue les arbres de la route et plusieurs édifices. Ce plan est nécessairement le plus vaporeux , mais il ne l'est pas autant que la plupart des peintres seraient
tentes de le faire ^ et Von aperçoit des différences sensibles dans le coloris des arbres, des terrains et des bâtiments. Gela n'est difficile à peindre que parce que Ton n'observe pas assez et qu'on aime mieux faire de pratique.
Au milieu , la vallée se déploie. Plusieurs sortes de cultures offrent à Tœil une verdure différente. Un air pur, une lumière vive répandue sur toute la surface , modifient le coloris d'une manière égale ; mais selon que les champs sont d'un vert plus ou moins foncé , ils prennent une teinte plus ou moins laqueuse.
L'étang réfléchit l'aznr du ciel, et les arbres qui sont sur ses bords s'y peignent avec des couleurs aussi vives que celles qu^ils ont réellement. La difBculté de rendre cet effet avec justesse, et de manière à ne pas faire prendre l'image réfléchie d'un corps pour un corps même, a réduit les peintres à prendre le parti d'affaiblir la réflexion à un degré considédérable. Cette imitation est d'autant plus fausse que l'eau est plus pure j or, il n'y a que l'eau trouble qui altère le coloris des objets qu'elle réfléchit. C'est par un dessin plus incertain , selon que la surface est plus ou moins agitée par le yent ou par le courant, que vous devez, mettre de la différence entre l'objet et son image.
Plus loin, les villages vus aune grande distance se dessinent d'une manière vague , mais ils sont
très appareils par l'éclat que le soleil leur donne. La partie éclairée des bâtiments est d'un blanc tirant sur le jaune ^ et celle qui est dans l'ombre est d'une teinte très indécise tirant sur le bleuâtre. Ces diverses couleurs sont d'accord avec le ton qui domine dans le paysage , et l'examen détaillé que nous venons d'achever nous a fait sentir bien plus fortement l'harmonie qui y règne.
C'est ainsi qu'il faut étudier la nature pour ne pas tomber dans un coloris factice. Chaque heure de la journée , chaque variation dans l'atmosphère, amène des changements qu'on ne devine pas , qu'on ne peut inventer. On ne saurait parvenir à les apprendre par cœur , et ce qu'on peut faire de mieux, c'est de les observer sans cesse.
Je n'ai plus rien à vous apprendre, Madame, et j'en suis fâché pour moi. Nous avons parcouru la chaîne des connaissances qui vous étaient indispensables pour vous perfectionner dans l'art du dessin ^ et j'ai la certitude que ce n'a pas été sans fruit. Il ne me reste qu'à vous engager à profiter de cette agréable journée , au milieu d'une belle nature , pour fortifier en vous le goût de cet art enchanteur qui sert à la reproduire. Peuton être peintre si l'on n'aime pas la campagne , si l'on n'est pas ravi â l'aspect des beautés qu'elle offre de toutes parts, si l'on ne se sent pas ému à
la vue des bois ou des montagnes? Je me souviens, à ce sujet, d'un très honnête homme, qui m'accompagnait un jour dans une promenade au lieu même où nous sommes • et , comme je m^efForçais de lui faire partager l'enthousiasme que j'éprouvais, en lui parlant avec chaleur de la beauté de ces bois , et du prix qu'ils avaient à mes yeux : « Oui, me dit-il, c'est de bon bois, çà brûle bien. » Ce qui est non moins curieux , c'est qu'il prétendait aimer les arts ; je lui en fais mon compliment, mais j'aime à penser. Madame, que nous les aimons autrement que lui.