‹ Cours elementaire de perspective a l'usage des damesChapitre 15 sur 17 · III · texte numérisé non relu

III

ils s'en tiennent là , de sorte que s'ils n'ont point un tableau à copier^ au lieu d'imiter le coloris de la nature^ ils l'inventent. Je dis qu'ils l'inventent^ parce que leur mémoire^ quelque grande qu'elle soit^ ne peut dans ce cas leur suffire^ et qu'il n'y a qu'un peintre consommé qui puisse avoir dans la téte le coloris de tous les corps dans tous les aspects ; encore a-t-il tort de travailler sans modèle.

C'est donc le défaut d'observation qui engendre ce coloris faux ou exagéré qu'on remarque dans la plupart des peintures j c'est là ce qui fait faire aux élèves des ciels d'indigo^ des chemins de safran, des chairs couleur de rose des lointains bleu d'azur. C'est également à cela qu'on doit attribuer le peu de vérité qu'ils mettent dans le clair-obscur.

Je dois d'abord vous dire ce que j'entends par cette dernière dénomination , car en cela je suis encore en opposition avec la multitude. Généralement on appelle science du clair-obscur, celle qui enseigne à distribuer convenablement la lumière et l'ombre sur les corps angulaires, coniques^ sphériques, etc. L'acception des mots a probablement été détournée^ il était bien plus naturel de l'appeler science de la lumière et de l'ombre, et de laisser au clair-obscur la signification que je lui conserve^ savoir : l'art de faire sentir à travers l'ombre la forme et le coloris qu'aurait un corps s'il était

éclairé. Giî n'est pour le dessinateur qu'une difficulté médiocre^ mais pour le peintre c'est la plus grande de toutes. Aussi, la plupart des élèves n'y entendent rien. Dans leurs ouvrages, un même bâtiment semble composé de murs de diverses couleurs , les arbres paraissent avoir plusieurs sores d'écorces, en un mot, les surfaces qui sont exposées au jour et celles qui se trouvent dans l'ombre, n'ont pas entr'elles la moindre analogie.

La faute n'en est pas à eux seuls ^ et j'accuserai encore leurs maîtres de ne savoir pas les mettre dansla bonne route. Pourquoi ne leur apprennentils pas à voir ? je vais répondre pour eux à cette question.

Il existe parmi les artistes une autre vieille erreur qui consiste à croire qu'on apporte en naistant ce qu'ils appellent le sentiment delà couleur. A entendre ces messieurs , il faut être né coloriste comme il faut être népoëte.Gela est commode pour les barbouilleurs^ qui n'ont qu'à s'en prendre au destin ou aux astres ; mais si l'on veut être de bonne foi , on conviendra que le sens de la vue , exercé comme il doit l'être chez un peintre^ peut rendre compte de toutes les teintes de la nature , de même que l'oreille d'un musicien saisit toutes les parties qui concertent dans un orchestre, et toutes les modulations qui se succèdent. Que fautil pour cela? rien qu'une étude à la portée de tout

( ii3 )

le monde et une certaine dose d'application. Il n'est pas là besoin de génie ; il ne s'agit pas de créer.

Le préjugé agit sur nous pour le coloris , comme pour la forme des corps y et l'étude que je vous conseille a pour but de vous en affranchir.

Les couleurs arrivent à nos yeux , modifiées d'une manière plus ou moins considérable y mais nous n'en voyons rien , tant que nous n'avons pas acquis l'habileté nécessaire. Nous savons d'avance quelle est la couleur de chaque objet , et nous ne pouvons croire que l'éloignement y apporte un changement si surprenant. Bien plus, nous ne voyons que les teintes qui dominent sur une surface , et les nuances nous échappent aussi bien que les reflets. Là où des yeux non exercés ne voient que du blanc ou du noir ^ le peintre voit tout autre chose. Ils n^aperçoivent dans la téte d'une jeune fille qu'une carnation blanche et rose y le peintre y découvre des reflets jaunâtres et même verdâ très. Ils ne voient dans un arbre que du vert ^ le peintre y distingue du bleu^ du brun. Ils ne voient dans une vieille tour que du gris, le peintre y aperçoit du jaune, du rouge ^ et, selon que l'aspect change par rapport à l'éloignement ou à la lumière, les corps changent pour lui de teintes , tandis que pour les autres, ils demeurent toujours les mêmes. C'est que ceux-ci, je le répète, se croiraient trom-

pespar leurs yeux^ s'ils voyaient vert ce qu'il savent être jaune. Qu'ils exercent leur vue, et bientôt ils se déferont de ce scrupule.

Observer , c'est là tout le secret pour devenir coloriste. Un professeur devrait donner à ses élèves des leçons d'observation , comme il leur en donne de pratique, et de cette manière, il leur apprendrait plus en un jour qu'en les faisant travailler un an dans son atelier. Afin de vous convaincre de cette vérité, je vous proposerai pour demain une excursion dans les environs. Nous ne sommes qu'à deux ou trois lieues des bois de Meudon, séjour enchanté, ignoré de la foule quoiqu'aux portes de Paris, j'y connais de délicieux paysages, et si cette idée vous sourit , nous pourrons, avec le secours de votre berline, y être transportés de bonne heure et nous livrer à une étude dont, je l'espère, vous retirerez quelqu^utilité.

Page 1