PREMIÈRE LETTRE A MADAME
Madame
Lorsque vous m'avez demandé mon avis sur les agréables paysages que vous avez peints ^ vous n'avez trouvé qu'un médiocre plaisir à m'entendre louer l'élégance de votre dessin et la fraîcheur de votre coloris. Vous êtes habituée aux éloges ; mais une chose à laquelle vous l'êtes beaucoup moins , c'est la critique. Je m'en suis aperçu aux protestations que vous avez faites de la satisfaction que vous aviez à l'écouter , quand je me suis permis de dire que vos tableaux péchaient contre les règles de la perspective. Toutefois, cette observation doit vous être peu sensible^ car elle est loin de vous regarder seule. Les dames qui s'occupent de peindre méritent généralement le même reproche ^ et on a droit de s'étonner qu'elles laissent dans l'oubli cette importante par-
tie de Fart sans laquelle rimitation devient fausse^ et choquante pour tous les yeux qui savent voir.
Souffrez que je de'veloppe davantage ma pensée^ dans la seule vue de vous être agréable.
Tout l'esprit du dessin consiste dans la perspective. Je n'emploie pas ici le mot esprit dans l'acception qu'on lui donne communément en l'appliquant aux objets d'art ^ et ^ quand j'affirme que la perspective est l'esprit du dessin^ c'est comme si je disais qu'elle en est l'ame^ par opposition à la partie mécanique de l'art qui n'en est ^ pour ainsi dire , que le corps.
Cette science^ positive comme toutes les sciences mathématiques ^ est à la portée de tous. Gomme elle ne donne rien au goût ni à l'arbitraire^ et que ses résultats sont dûs à la règle et au compas^ il est difficile de s'égarer en la suivant ^ et vous devez sentir qu'il n'y aurait nul inconvénient à initier dans ses secrets tout élève qui commence à raisonner son art. Cependant les professeurs pensent autrement j cette science est une sorte de feu sacré qu'ils entretiennent pour leur propre usage y et dont ils ne font part qu'à regret à leurs élèves. Aussi y la plupart sont obligés de s'en passer , surtout les dames ^ à qui l'on ne veut laisser que les fleurs , en leur épargnant ce que l'étude peut avoir d'épineux et d'aride. Il s'en suit qu'obligées d'imiter servilement le dessin de
leui maître^ elles ncscntentpasle rapport des lignes cntr'elles. Par cette raison ^ leurs ouvrages manquent ordinairement d'accord^ et nous voyons tous les jours sortir de leurs mains des tableaux d'une exécution très agréable , mais qui sont insupportables par le défaut d'entente. Elles se croient peintres et ne sont réellement que copistes • elles savent imiter un modèle au moyen du mécanisme de Fart, mais ne sont pas en état d'ajuster la moindre composition , ou même de copier exactement la nature y parce qu'elles n'ont aucune règle qui puisse les aider à rectifier les inexactitudes du coup-d'œil. Elles se trouvent à peu près dans le cas d'un maçon ( pardonnez-moi cette comparaison ) qui ^ après avoir construit un édifice sur le plan donné par un architecte se croirait en état de construire sans le secours de personne ^ bien qu'il ne sût pas faire un plan.
Il est à regretter qu'on n'ait pas encore songé à donner aux dames un traité fait pour elles ^ et qui pût les instruire dans la perspective. Ce n'est pas que je prétende leur interdire les livres faits pour les hommes 5 je sais qu'elles ont l'esprit assez délié pour saisir les vérités mathématiques ^ mais je sais aussi qu'elles n'aiment point Taridité de la science et qu'il faut les amuser en les instruisant. Au reste ^ je suis convaincu que, sans les faire pénétrer dans les profondeurs de
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la science, on les mettrait facilement à même (rasseoir leurs idées sur les plus importantes opérations du dessin^ de travailler avec méthode^ enfin ^ de savoir ce qu'elles font ^ avantage qu'elles ne peuvent avoir en suivant la routine ordinaire.
Les idées abstraites peuvent occuper quelque temps une femme d'esprit , mais rien ne peut la captiver entièrement que ce qui parle à son imagination^ ou^ mieux encore^ à son cœur. Ce doit être ^ pour un homme y une triste tâche d'instruire dans une science abstraite une personne belle et spirituelle^ sans avoir trouvé d'abord le secret d'intéresser son écolière. Comment retiendra-t-elle des préceptes peu attrayans par eux mêmes y si le précepteur n'a pas l'heureux talent de les rendre moins arides? Quoiqu'il en soit je me hâte de reconnaître aux femmes^ contre l'opinion de savans peu galans ^ un esprit assez étendu pour embrasser la science dans tous ses délails , sans autre mobile que celui du savoir^ mais il faut convenir que peu d'entr'elles se donnent la peine d'exercer cette faculté. Puisséje vous en avoir donné la noble envie ^ madame! Bientôt vos ouvrages se ressentiraient de l'utile étude à laquelle vous vous seriez livrée ^ et je ne vois plus alors ce qu'on y pourrait trouver à reprendre.
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