DEUXIÈME LETTRE
Madame ,
La lettre que je reçois de vous est une nouvelle preuve du bon esprit qui vous distingue de tant de personnes à qui l'esprit ne manque pas. Vous n'aimez rien faire à demi ^ et je vois qu'il suffit de vous indiquer un perfectionnement possible ^ pour que vous vous mettiez avec ardeur à sa recherche. Vous me priez de vous guider dans l'étude de la perspective j votre choix m'honore et l'offre que vous me faites de vous accompagner pendant la belle saison à la campagne^ où vous serez moins distraite de votre travail y m'est une chose trop agréable pour que je n'accepte pas avec empressement.
Vous avez commenté avec beaucoup de grâce le dernier paragraphe de ma lettre. Vous étes^ plus que toute autre , propre à me persuader qu'une femme peut devenir savante sans autre mobile que le désir de s'instruire ; cela n'empéche pas que les préceptes ne se gravent plus facilement dans la mémoire , s'ils sont enseignés par une voix qu'on aime à entendre^ /jue s'ils sont articulés par un préc(^pteur qu'on ne voit pas
avec plus d'intérêt qu'un livre où ils seraient imprimés. Mais laissons ces généralités et faisons y s'il vous plaît , notre plan,
A toute science il y a commencement^ et ce commencement n'est pas très engageant ^ pour l'ordinaire. Avant de vous mettre à l'étude de la perspective, vous serez obligée de voir un peu de géométrie. Que cette nécessité ne vous cause par avance aucun effroi ; comme la géométrie n'est pas votre but^ il serait superflu d'en faire l'objet d'un travail sérieux, et il suffira que vous soyez fixée sur la connaissance des figures et sur les moyens de les construire. S'il vous fallait des connaissances géométriques plus étendues , je croirais faire injure à votre courage en vous proposant seulement de les effleurer 5 mais je suis certain que les plus simples notions vous mettront à même de vous occuper avec succès de la perspective , et vous en serez, bientôt convaincue.
Au surplus j ne trouvez-vous pas que messieurs les géomètres sont de plaisantes gens , de s'imaginer qu'on ne sait rien si l'on ne sait prouver, par les formules qu'il leur a plu d'adopter, que deux moitiés font un entier ^ ou que le tout est plus grand que la partie ? comme si le bon sens le plus ordinaire ne suffisait pas pour en donner la conviction , et que l'on eût besoin
de démontrer ces clioses-là. Croyez-moi , lorsque vous connaîtrez bien les figures et que vous saurez les tracer^ vous serez suffisamment habile.
Je ne vous promets pas de fleurs pour parer la sécheresse de ces premiers élémens ; mais ils seront courts et^ je l'espère, intelligibles.
Vous comptez peut-être sur de jolis petits vers mêlés à de jolie petite prose; vous serez bien heureuse si vous obtenez la moitié de ce que vous attendez^ et^ pour sûr^ cette moitié ne sera pas la première. Je laisse à Demoustier et à ses imitateurs le cadre gracieux dans lequel ils se plaisent à faire briller leur talent poétique^ et quoique j'aie fait aussi quelques vers pour des Emilie et des Sophie^ je vous exempterai de ces rimes ingénieuses au moyen desquelles on rassemble des choses fort étonnées de se trouver côte à côte. Je ne ferai point rimer vos vertus avec angle obtus. Je ne vous comparerai pas^ à tout propos^ avec des choses qui n'ont avec vous aucune analogie. En un mot^ je ne vous ferai point de discours musqués, soit en prose soit en vers^ parce que vous haïssez les fadeurs et que je ne les aime guère plus.
Je m'occupe de résumer nos élémens de géométrie et je vous les enverrai promptement^ en y joignant les explications et les figures nécessaires. Vous aurez le temps de vous en pénétrer^ jusqu'à
ce que vous soyez installe'e à la campagne. Alors^ si vous le trouvez bon ^ nous nous occuperons de la perspective. Chaque jour^ après le déjeûner ^ nous pourrons nous entretenir sur cette matière ; nous traiterons un point ^ puis un autre ^ et nous tracerons ensemble les figures au moyen desquelles les principes recevront leur application. Ainsi ^ sans efforts et sans monotonie^ tantôt retires dans la bibliothèque y tantôt respirant dans le parc Tair du matin y nous parcourrons la chaîne des connaissances indispensables pour un art que vous cultivez déjà avec succès^ et vous recueillerez le fruit de votre goût pour l'étude, sans vous être astreinte à un travail long et pénible.