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RÈGLES SPECIALES POUR LA TRADITION

Règle I. Il faut qu'une tradition orale soit exprimée dans toute sa durée par des organes assez nombreux pour que toute illusion et toute complicité d'imposture aient été impossibles.

IL II faut qu'on puisse s'assurer que la tradition a été constante et uniforme, c'est-à-dire qu'elle n'a pas souffert d'interruption et qu'elle n'a pas varié dans sa substance ni dans ses circonstances caractéristiques.

III. Il faut qu'on puisse être assuré que la tradition date de l'époque des faits : sans cette condition radicale et essentielle, une tradition n'est d'aucune valeur positive.

Or on ne peut être assuré par le seul fait de l'existence d'une tradition, que cette tradition remonte à l'époque où les événements ont eu lieu, qu'autant qu'il s'agit de faits publics et d'une grande importance, tels que des révolutions d'empire ou quelque grande catastrophe dans la nature, etc., parce qu'en ce cas il est impossible d'assigner, même dans une longue suite d'âges, aucun temps où des

faits de ce caractère eurent pu être supposés ■ ; mais pour les faits de médiocre importance, et pour les circonstances accessoires, môme des faits graves, une tradition n'est sûre que si elle s'appuie sur des documents ou des monuments signiticalifs, clairs et authentiques ; et alors c'est moins la tradition que ces monuments qui font autorité.

HEGLFS SPÉCIALES POUK L'HISTOIRE.

Une histoire, avons-nous dit, doit être auhentique, intacte, viridique : il y a des règles pour constater cette triple qualité.

1° Pour l'authenticité.

Règle I. Pour reconnaître l'authenticité d'une histoire et, en général, d'un ouvrage quelconque, il faut consulter les témoignages et les monuments, tant contemporains que postérieurs, alinde s'assurer que l'ouvrage a été constamment et uniformément regardé comme étant de tel auteur et de telle époque, qu'il a été cité au même titre par différents auteurs d'époques ou de contrées différentes. Ainsi, nous croyons authentiques les écrits de Cicéron, les Commentaires de César, les poésies de Virgile et d'Horace, parce que nous les trouvons toujours tenus pour tels dans les siècles qui nous ont précédés.

II. Il faut comparer le style et les caractères distinctifs de l'ouvrage avec le style et le caractère de l'écrivain connus d'ailleurs. Vairon distinguait les véritables comédies de Plaute par la connaissance qu'il avait du style et du génie propres de ce poète. Si le style d'un livre attribué à un auteur diffère totalement de sa manière d'écrire connue par d'autres ouvrages qui sont certainement de lui, il faut tenir ce livre pour suspect. Cependant cette considération seule n'est pas toujours décisive pour le déclarer positivement apocryphe, c'est-à-dire dépourvu d'authenticité ; car, soit à

i Voir pour le développement de cette proposition la réponse à la deuxième objection, p. 295.

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raison de la diversité des matières ou des personnes, soit pour quelque autre cause, il n'est pas sans exemple que le même écrivain se montre très-différent de lui-même dans plusieurs de ses écrits. Ainsi saint Augustin a écrit plusieurs de ses sermons au peuple, dans un style très-différent de celui de ses écrits contre les païens ou les hérétiques.

Si on ne connaît d'un auteur qu'un seul ouvrage, celui dont on discute l'authenticité, il faut comparer cet écrit avec ce qu'on connaît de la même époque, conformément à la règle ci-après.

III. Un ouvrage porte des marques de supposition, quand on n'y voit pas empreint le caractère du siècle où il passe pour avoir été écrit ; quand il fait allusion à des usages, à des mœurs, à des institutions, à des systèmes postérieurs ; quand il est écrit d'un style qui n'appartient pas à l'époque qu'on lui assigne.

Au contraire, il peut arriver qu'un ouvrage que l'on ne trouve cité ni par les contemporains ni par les écrivains postérieurs, soit reconnu authentique par les seuls caractères de son style, comme cela eut lieu pour les fables de Phèdre, ouvrage dont on découvrit pour la première fois, au seizième siècle, quelques exemplaires manuscrits.

2° Pour l'intégrité.

Règle I. Pour se convaincre de l'intégrité d'un ouvrage, on examinera si toutes les parties en sont bien liées entre elles, on comparera les uns avec les autres les exemplaires, soit manuscrits, soit imprimés, et, s'ils ne présentent que des différences légères, et sur des points qui ne sont pas essentiels, on jugera que l'ouvrage n'a pas été altéré dans sa substance. Au reste, il est tellement diflicile de faire subir aux ouvrages connus des altérations essentielles, que l'on ne saurait citer aucun livre de quelque célébrité, qui ait été altéré de façon que les différentes copies se contredisent en des points importants.

II. Un ouvrage dans lequel il est fait mention de choses ou de personnes certainement postérieures à l'époque de

cet ouvrage doit être jupe falsifié ou interpolé. Il en est de même si on y trouve des termes et des expressions qui ne commencèrent à être en usage que longtemps après cette époque.

3° Pour la vérité.

Règle I. Pour s'assurer de la vérité d'une histoire, il faut examiner si l'historien a écrit, non d'après des bruits incertains et sans fondement, mais comme ayant été témoin lui-même, ou ne parlant que d'après des relations dignes de foi ; et, dans le cas où il ne serait pas contemporain, s'il a écrit d'après une tradition constante ou d'après des monuments certains, s'il a puisé aux sources, c'est-à-dire s'il a consulté les pièces originales cl authentiques.

II. Il faut examiner si, dans la manière d'écrire de l'historien, on ne découvre ni crédulité, ni préjugés, ni passion, autrement, il faudrait se tenir dans une juste défiance, surtout en ce qui louche à ses préjugés connus.

III. Le silence universel des auteurs contemporains et de ceux des siècles suivants, sur un fait qui a dû avoir la plus grande notoriété et produire une vive sensation, peut suffire pour infirmer un récit postérieur. Par exemple, on a répété presque universellement, depuis le douzième siècle jusqu'au dix-huitième, que, Bélisaire ayant encouru la disgrâce de l'empereur Justinien, cet empereur lui fit crever les yeux, et que Bélisaire, dépouillé de ses biens, fut réduit à mendier son pain dans les rues de Gonstantinople. Il est évident qu'un tel fait, s'il eût été réel, n'aurait pas pu être condamné à l'oubli depuis le sixiè'me siècle, où on le suppose arrivé, jusqu'au douzième. Cependant ce n'est qu'au douzième siècle qu'on le trouve rapporté pour la première fois par Jean Tzetzes, « auteur sans jugement, qui a confondu la disgrâce de Jean de Cappadoce avec celle de Bélisaire ... Depuis que la critique a épuré l'histoire, tous les écrivains judicieux se sont accordés à réfuter cette tradition fabuleuse '. »

1 Lebeac, Histoire du Bas Empire, liv. XLIX.

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