DE LA PROVIDENCE DE DIEU
Après avoir démontré l'existence et étudié les principales perfections de Dieu, il nous reste à parler de celte action universelle de Dieu qui le met en rapport avec ses créature- pour leur conservation, leur perfectionnement et leur fin, c'est-à-dire de sa Providence, que l'on peut définir « l'action par laquelle Dieu gouverne le monde, tant dans l'ordre physique que dans l'ordre moral. » Le dogme de la Providence a été méconnu par quelques écoles de l'antiquité, particulièrement par les épicuriens, qui attribuaient tout au hasard, et par un certain nombre de déistes modernes, qui rejettent toute influence de Dieu sur les actions humaines.
Conformément à la définition ci-dessus, la Providence a pour objet toutes les créatures, tant les créatures intelligentes et animées que les créatures privées d'intelligence et de vie. Toutes ont leur fin propre, et sont pourvues des moyens d'arriver à cette fin. Les moyens que la Providence emploie pour gouverner le monde, ce sont les lois de l'ordre physique et celles de l'ordre moral. Les êtres dépourvus de raison sont soumis à des lois physiques et nécessitantes : ainsi les végétaux obéissent nécessairement aux lois de leur nature. Les êtres formés de l'union d'une âme raisonnable et d'un corps organisé, ou les hommes, sont soumis aux lois physiques pour la partie de leur être qui lient à l'ordre purement physique, mais avec des modifications qui dépendent en grande partie du libre usage de leur volonté. Ils sont en outre soumis à des lois morales obligatoires, mais non nécessitantes : telles sont les lois de la justice, de la charité, etc. Enfin, les effets de la Providence sont, pour Tordre physique, que les choses considérées dans l'ensemble parviennent à leur fin totale et complète, exceptant toutefois les cas d'obstacles qui peuvent se rencontrer, principalement de la part de la volonté des créatures libres; et, pour l'ordre moral, que tous les êtres intelligents, créés
pour une fin parfaitement en harmonie avec leur nature et leurs facultés, reçoivent les moyens suffisants pour parvenir à cette fin.
Avant toute autre preuve de la divine Providence, aucun homme raisonnable ne peut refuser d'admettre les propositions suivantes : 1° que la volonté de créer, dans un être intelligent et sage, et l'exécution de cette volonté, supposent nécessairement une raison d'agir et une fin qui soient en rapport avec cette sagesse et cette intelligence ; 2' que l'intention de procurer cette fin est inséparable d'un choix et d'une prédisposition de moyens convenables, et c'est précisément en cela que consiste la Providence. La Providence se prouve encore par les raisonnements suivants :
1° Tous les peuples, en reconnaissant l'existence de la Divinité, ne l'ont jamais regardée comme étrangère aux choses humaines. Toujours et partout, tous les peuples ont invoqué la Divinité pour obtenir ou détourner, soit des événements dépendant des agents physiques, soit des effets provenant de la libre détermination des hommes, c'està-dire que tous les peuples ont toujours cru à la divine Providence. Sin autern dix neque possunt nos juvare^ a dit Cicéron *, neque volunt, nec omnino curant, nec quid aqamus animadvertunt, nec est quod ab his ad hominum vitam permanare possit ; quid est quod ullos diis immortalibus cu.ltus, honores, preces adhibeamus ? Or le consentement des peuples ne prouve pas moins la vérité de la providence de Dieu que celle de son existence, d'abord par le fait même de son universalité, et. puis parce que le dogme de la providence de Dieu ne peut pas plus tirer son origine des causes de préjugés et d'erreurs, que celui de son existence, à peu près pour les mêmes raisons (Voy. p. 331). '.0 L'ordre admirable et constant qui règne dans la nature prouve clairement l'existence d'un plan, d'un dessein arrêté, et de l'emploi des moyens propres à le réaliser.
1 De Naturâ deorum, I, cap. n.
lour résoudre ce qui concerne la question du plan de ïuiivers, il faut prendre la preuve de l'existence de Dieu, tirée de l'ordre du monde (p. 342), et de plus les réfutatiots qui vont -être données ci-après, à l'article du Mal.
luS'il y avait une Providence, il n'y aurait rien de fortuit dans le monde ; or il y a dans le monde beaucoup d'événements qui arrivent par hasard : donc, il n'y a pas de Providence.
Réponse. On distingue la mineure. Il y a dans le monde beaucoup d'événements qui arrivent par hasard, par rapport à nous, on l'accorde ; en eux-mêmes et par rapport à Dieu, on le nie. Ce que l'on appelle fortuit n'est ainsi nommé que parce qu'on en ignore la cause ; mais rien ne se fait sans cause, et toute cause est connue de Dieu : donc en soi-même et par rapporta Dieu, il n'y a point de hasard.
2o Supposé l'exislence de la Providence, on pourrait négliger les affaires de la vie et s'en reposer entièrement sur elle ; or cependant personne ne mettra jamais un tel principe en pratique : donc, il n'y a point de Providence.
Réponse. On nie la majeure. En effet, la divine Providence gouverne toutes les créatures d'une manière appropriée à leur nature •• ainsi elle dirige le genre humain selon les lois des natures libres, de telle sorte que s'écarter des règles ordinaires de la prudence, ce serait acrir contre l'ordre de la divine Providence.
3° Le gouvernement de l'univers obligerait Dieu d'entrer dans une infinité de petits détails indignes de la majesté suprême : donc, le dogme de la Providence est inadmissible.
Réponse. On nie l'antécédent, d'abord parce que Dieu, étant infini, veille sur toutes choses par un acte unique et simple de sa volonté ; en second lieu, parce qu'il n'est pas plus indigne de la majesté divine de gouverner l'univers que de le créer, et qu'il serait absurde qu'un être intelligent et sage abandonnât son œuvre au hasard.
THEODIf.ÉL
Concouis de Dieu aux actions des hommes.
C'est un dogme de la foi chrétienne que la grâce, qui est une action immédiate de Dieu lui-même, nous est nécessaire pour toute action surnaturelle et utile au silut. Ce dogme a donné l'idée aux philosophes de rechercher quel genre de concours Dieu exerce à l'égard des actions naturelles. Les créatures ont besoin de l'assistance de Dieu, non-seulement pour exister et pour persévérer dans l'existence, mais encore pour agir. Il est incontestable que la Providence intervient dans les actions des hommes ; c'est la croyance du genre humain, croyance fondée d'ailleurs sur les attributs de Dieu. Mais il s'offre de grandes difficultés concernant la manière dont a lieu cette intervention : car elle doit avoir lieu de telle sorte qu'elle ne blesse point la liberté de l'homme, et que Dieu conserve le souverain domaine qu'exigent ses attributs divins. Or Dieu conserve son empire, s'il dirige les volontés de ses créatures. Mais alors que devient la liberté ? Les créatures conservent leur liberté, si elles peuvent résister à l'intervention divine. Mais alors que devient le souverain domaine de Dieu ? C'est un problème dont la solution claire n'est pas donnée à l'esprit humain ; cependant diverses explications ont été tentées.
Les systèmes imaginés à ce sujet se réduisent principalement à deux : le système des molinisîes, ainsi nommé de Moiina, jésuite espagnol, et le système des thomistes ou île l'école de saint Thomas. Le molinisme admet un concours général et vague, et, de plus, moral, lorsqu'il est modifié dans le sens qui lui a fait donner le nom de congruisme. Le système des thomistes, connu sous le nom de prémotion physique, admet un concours physique et spécial. Le premier de ces systèmes fait mieux ressortir la liberté humaine ; tandis que le second rend plus manifeste l'action divine. Il n'entre pas dans notre plan, et il serait d'ailleurs peu utile d'expliquer chacune de ces opinions, vu qu'il n'en est aucune qui satisfasse pleinement la raison. Voici