OBJECTION CONTRE LA PREMIÈRE PROPOSITION
L'âme humaine, dans tout le cours de la vie , subit toutes les vicissitudes du corps ; donc elle périt avec le corps.
Réponse. 1° On nie l'antécédent. L'âme éprouve communément, jusqu'à un certain point, l'effet des vicissitudes du corps ; mais elle n'en garde pas moins l'indépendance de sa volonté et le sentiment invariable de sa valeur intellectuelle, quel que soit l'état du corps. De plus, il y a des moments où l'âme semble, pour ainsi dire, se dégager des liens de la matière ; et l'on a vu aussi, plus d'une fois, des êtres disgraciés de la nature déployer, dans un corps languissant et infirme, les ressources les plus extraordinaires et une admirable énergie. On connaît la sagesse proverbiale des vieillards, c'est-à-dire la supériorité de l'âme dans un corps épuisé par l'âge. On cite encore le remarquable surcroit d'intelligence qu'il n'est pas rare de voir se manifester dans les mourants.
On peut se rappeler ici les développements déjà donnés sur ce même sujet, en réponse aux adversaires de la spiritualité de l'âme, p. 170 et suiv.
2° On nie la conséquence. La correspondance d'état entre deux êtres ne prouve nullement que ce fait soit nécessaire, ni qu'il doive durer perpétuellement, si ces deux êtres, ainsi qu'on l'a prouvé de l'âme et du corps, ont chacun leur nature distincte, et s'ils peuvent, en conséquence, avoir chacun leur mode d'existence propre, conforme aux lois de leur nature : cela suffit pour que l'un ne meure pas nécessairement avec l'autre.
Première objection contre la seconde proposition. — Les hommes ont imaginé une vie future par amour de l'existence et par horreur du néant : donc la croyance à l'immortalité de l'âme peut à bon droit se considérer comme un préjugé
Réponse. On nie l'antécédent. 1° Il est contraire à toute raison de donner pour un produit de l'imagination des
hommes ce qui repose sur les preuves les plus décisives, tirées des attributs de Dieu, etc., comme on vient de le voir. N'est-il point absurde de suspecter une vérité, sur le motif qu'elle nous serait avantageuse, comme s'il n'y avait point de vérités utiles à l'homme ? 2° Si c'était l'amour de l'existence qui eût produit la croyance à l'immortalité, comment expliquer que l'on eût imaginé des supplices dans l'autre vie ?
Deuxième objection". — Si l'âme ne périssait pas avec le corps, elle ne redouterait pas tant la mort : donc, etc.
Réponse. On nie l'antécédent. 1° Cette appréhension naturelle de la mort est un moyen efficace par lequel le Créateur a sagement pourvu à la conservation de l'union de l'âme et du corps. 2° L'homme a toujours à craindre, pour l'autre vie, les jugements redoutables de Dieu.
Troisième objection. — Si la croyance en une vie future pouvait servir de sanction à la morale dans la vie présente, ce serait surtout en ce qu'elle réprimerait lespassions. Or il est de fait qu'elle ne réprime pas les passions. Donc, etc.
Réponse. On distingue la mineure. La croyance en une vie future ne réprime pas toujours les passions, on l'accorde; elle n'en réprime pas, par le fait, un grand nombre, on le nie. De ce que la foi en une vie à venir ne réprime pas toujours les passions, on ne peut nullement inférer qu'elle est inutile pour leur répression. Une telle conclusion serait absurde , comme le remarque Montesquieu ' : « Dire que la religion n'est pas un motif réprimant, parce qu'elle ne réprime pas toujours, c'est dire que les lois civile? ne sont pas un motif réprimant non plus. »
Quatrième objection. — S'il y avait une autre vie, il semble qu'il devrait exister quelque communication entre l'autre monde et notre monde terrestre. Or il n'en est pas ainsi : donc, etc.
Répons0. On distingue la majeure. S'il y avait une autre ne, il semble qu'il devrait exister quelque communication...
1 De l'Esprit des lois, 1. XXIV, ch. n.
compatible avec les conditions de V humanité sur la terre on l'accorde ; autrement, on le nie.
Même distinction pour la mineure.
Il paraît sans doute tout à fait dans l'ordre que les deux mondes ne soient pas privés de toute communication entre eux; mais il ne peut être question que d'un genre de rapports qui ne soit pas incompatible avec les conditions de l'humanité sur la terre.
On a trouvé en vigueur chez tous les peuples la croyance aux apparitions sous forme humaine, aux communications par des voix, ou de quelque autre manière, en un mot aux interventions sensibles d'êtres spirituels. Il y a eu, dans les temps chrétiens surtout, un certain nombre de faits de ce genre entourés des garanties les plus sérieuses. Dans les Acta Sanctorum, l'œuvre célèbre des Bollandistes, si renommés pour la sûreté de leur critique, on trouve toutes les pièces relatives à un nombre considérable de manifestations d'esprits bons ou mauvais et aussi d'âmes humaines, tous faits discutés avec la sévérité et l'exactitude reconnues de cette illustre société.
Cependant, ce qui est en ce point la loi générale, c'est l'absence de rapports sensibles entre les deux mondes, sauf des cas rares et exceptionnels ; et cette loi est motivée sur les raisons les plus fortes.
On en peut juger par les conséquences qu'entraîneraient des rapports plus explicites avec l'autre monde. « Les hommes, avons-nous dit ailleurs, semblables à des voyageurs et à des hôtes sur la terre, n'aperçoivent le but qu'à distance et ils le saluent de loin • ; de cette manière leur existence ici-bas est supportable. Mais si leurs regards pouvaient pénétrer dans l'autre monde, ou s'ils en entendaient distinctement l'écho, ils en seraient comme fascinés et absorbés, ils ne pourraient plus en détourner leur esprit. Après avoir entrevu cet océan sans rives de l'immensité,
* A longe eas aspicientes et salutantes, et consentes quia peregrini et hospites sunt super terram (Hebr., xi, 13).