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DESTINÉE DE L'HOMME

Tous les êtres, par le seul fait de leur existence dans un système ordonné par un être intelligent et sage, ont une fin à atteindre, une destinée à accomplir. Un être n'est accompli ou arrivé à sa fin, c'est-à-dire à la perfection de sa nature, que par l'exercice et le développement de ses facultés ; or il existe dans l'homme une faculté de connaître et une faculté d'aimer, dont on ne saurait assigner les limites. Aucun bien fini ne peut satisfaire l'immensité de ces facultés : la vérité suprême et le souverain bien, c'est-à-dire Dieu lui-même, peut seul répondre à l'étendue de nos désirs. Notre destinée est donc de posséder Dieu. Or il est de fait que, dans la vie présente, nous ne voyons Dieu qu'en énigme, pour ainsi dire, et comme dans le miroir de créatures, per spéculum in œnigmate, dit l'apôtre saint Paul1, et que jamais notre cœur n'est pleinement satisfait. Ftcisti nos ad te, s'écrie saint Augustin, en faisant à Dieu l'humble

■ IGor., xin, 12.

PREUVES DE L'IMMORTALITÉ DE l'aME. 427

aveu de ses misères, et inquielum est cor nostrum, donec requiescat in te l. Il esl d'expérience, en effet, que rien en ce monde ne peut combler le vide de notre esprit et de notre cœur, et que, par conséquent, au point de vue des besoins de notre âme, tout y est vanité, en ce sens que tout y est insuffisant pour nos facultés.

Nous ne pouvons arriver ici-bas à un état qui nous satisfasse pleinement et qui ne nous laisse plus rien à attendre, en un mot, à notre fin : notre destinée ici-bas ne peut donc être que d'y tendre.

Connaître Dieu, X aimer et le servir, c'est-à-dire diriger vers Dieu notre intelligence, notre sensibilité et notre activité volontaire, telle est notre destinée dans la vie présente ; posséder Dieu ou la vérité et le bien suprême, telle est notre dernière fin, telle est la destinée définitive à laquelle nous sommes appelés dans une autre vie. En d'autres termes, la vraie destinée de l'homme est la pratique de la vertu sur la terre, et sa récompense dans le ciel : la récompense ne lui manque que s'il manque lui-même à la vertu. Puisque la vie présente ne nous offre pas les caractères d'une destinée définitivement accomplie, il faut bien conclure, d'après les attributs essentiels de la sagesse suprême, que nous sommes destinés à un autre état où nous puissions parvenir à notre fin, c'est-à-dire que notre âme est immortelle : vérité dout nous allons d'ailleurs exposer les différentes preuves.

Cette destinée de notre âme s'appuie également sur la nécessité d'une juste sanction de la morale par une répartition des récompenses et des peines proportionnée au mérite et au démérite, ainsi qu'on l'a expliqué plus haut.

Première proposition.

La dissolution du corps n'entraîne pas l'anéantissement de l'âme.

1° Cette proposition se démontre par tous les arguments

1 Confessions, liv. I, ch. l.

qui prouvent que Vâme est une substance distincte du corps (Voyez p. 158 et suiv.); car, si elle est distincte de l'organisation périssable du corps, il n'y a pas de raison pour qu'elle doive périr nécessairement par la dissolution du corps. Aussi, ceux qui prétendent qu'elle s'anéantit à la mort n'en font-ils qu'une modification de l'organisme.

2° L'âme ne périt pas nécessairement avec le corps, si on peut la concevoir existant sans le corps. Or on peut concevoir l'âme existant sans le corps ; car il y a dans l'âme un grand nombre de facultés qui n'ont de leur nature aucune connexion nécessaire avec le corps : telles sont la volonté, les facultés de comparer, de raisonner, de réfléchir, la faculté de s'élever à la contemplation des plus sublimes vérités. Au contraire, il est d'expérience qu'une trop grande force de vie plr.-sique dans l'homme est, le plus souvent, un obstacle à l'exercice de ces facultés « Diverses circonstances, dit Dugald Stewart ', concourent à faire penser que l'union de l'âme et du cnrps dans l'état actuel, loin d'être essentielle au développement de nos facultés, a pour but, au contraire, de restreindre la sphère de notre instruction, et d'empêcher que nons n'acquérions, sur ce premier théâtre de notre existence, une vue trop claire de l'organisation et du gouvernement de l'univers. Certes, lorsqu'on se représente la différence qu'il y a entre les opérations de l'esprit et les qualités de la matière, on a bien plus de peine à comprendre que les deux substances soient intimement unies, comme nous le voyons, qu'à supposer qu'il puisse y avoir pour la première séparée de la seconde un état où elle ait la conscience d'elle-même et l'intelligence des choses i. »

1 Esquisses de philos morale, n° 328.

2 On trouve le fond de cette pensée dans les Tusculanes de Cicéron : «... Nunc quidem. qnamquam foramina illa, quae patent ad anirnum a corpore, callidissimo artificio natura fabricata est, tamen tcrrenis eoncretisque corporibus sunt inlersepta quodammodo Quum autem nibil erit praeter anirnum. nulla res objecta impediet, quominus percipiat quale quidque' sit. « (Lib. I, cap. xx.)

Deuxièm e proposition .

L'âme humaine survit au corps.

Première preuve, tirée des attributs de Dieu.

Dieu ne peut se mettre en contradiction avec aucun de ses attributs. Or, cependant, si 1 ame ne survivait pas au corps, Dieu se mettrait en contradiction avec plusieurs de ses attributs ; car il est facile de prouver qu'il ne serait alors ni juste, ni bon, ni sage

1° S il n'y avait point une autre vie, Dieu ne serait pas juste. En effet, la justice consiste à traiter chacun selon son mérite, à rendre à chacun selon ses œuvres. Or cette rétribution selon l'équité n'a pas lieu dans la vie présente : il n'est pas rare sur la terre qu'il y ait des hommes vicieux comblés d'honneurs et de richesses, et vivant dans les délices, tandis que des hommes vertueux mènent une existence pénible dans la pauvreté, dans les mépris et dans les douleurs ; il n'est pas rare que des actions louables, en excitant la haine des méchants, attirent sur les bons les persécutions ou la ruine, et que des actions répréhensibles, déguisées avec art, deviennent une source de prospérité pour les méchants : de sorte que, sous un Dieu juste, s'il n'y avait point d'autre vie, il n'arriverait que trop souvent, en définitive, que la vertu serait punie et le vice récompensé, chose contradictoire et inadmissible. Il faut donc nécessairement qu'il y ait une autre vie où la justice reprenne ses droits.

2" S'il n'y avait pas d'autre vie, Dieu ne serait pas bon. On ne regarderait pas comme un bon maître celui qui laisserait sans récompense et sans dédommagement ses plus fidèles serviteurs, ceux-là mêmes qui, par zèle pour son service, auraient subi les plus dures épreuves. Or tel serait Dieu, s'il n'y avait pas de vie future.

3° S'il n'y avait pas d'autre vie, Dieu ne serait pas un être saye. En effet, la sagesse consiste en ce que tout se fasse selon l'ordre : ainsi il est dans l'ordre qu'il y ait proportion entre les moyens donnés et le but à atteindre. Or cette pro-

MOHALE.

portion entre les moyens et la fin n'existe pas dans Ja vie présente pour les facultés et les dispositions naturelles de l'âme humaine, ainsi que nous le ferons voir plus loin (3e preuve).

Il faut ajouter que, s'il n'y avait point d'autre vie, Dieu manquerait de sagesse comme législateur ; car alors il au rait institué une législation dépourvue de sanction suffisante, ainsi qu'on l'expliquera plus loin (4e preuve).

Deuxième preuve, tirée du consentement unanime des peuples.

C'est un fait attesté par l'histoire de tous les peuples, tant anciens que modernes, que le genre humain tout entier a toujours cru à l'existence d'une vie future.

Interrogeons d'abord les annales de l'antiquité ; nous y verrons, il est vrai, presque partout la superstition altérer la pureté du dogme, presque partout l'imagination des poètes et la curiosité des peuples donner cours aux inventions les plus bizarres ; mais aussi, au fond de toutes ces fables de l'idolâtrie, nous trouverons clairement comprise la vérité de l'immortalité de nos âmes, avec les récompenses et les peines de l'autre vie. C'est ce que supposent évidemment l'Elysée et le Ténare, la croyance à la métempsycose, les apothéoses, la nécromancie, les sacrifices propitiatoires et la crainte des morts. On trouve, dans les auteurs qui ont eu occasion de parler sur cette matière, les témoionages les plus positifs sur la foi des peuples anciens : Égyptiens, Indiens, Perses, Grecs, Romains, Gaulois, Germains, etc. Pour ne citer qu'un seul peuple en particulier, les Gaulois, nous apprenons de Jules César que les druides inspiraient aux guerriers le mépris de la mort par l'attente de l'immortalité ». Cette unanimité de croyance faisait dire â Cicéron - ■. Permanere animos arbitramw consensu nationum omnium. Sénèque reconnaît également l'existence et la force de ce consentement unanime *.

i De Bello Gallico, lib. VI, 14.

1 Tuscul., I, 10.

» Epist. CXVII.

PREUVES DE ï/fM MORTALITÉ DE LAME. 431

Pour ce qui est des nations modernes, qu'il suffise de se rappeler ce qui se lit à ce sujet dans les relations nombreuses des voyageurs qui ont visité les diverses parties du globe, ainsi que dans tous les cours de géographie, à l'article du culte de chaque nation, et l'on demeurera convaincu que la croyance universelle à la Divinité n'existe nulle part sans être accompagnée de la croyance à une autre vie. « Nous trouvons cette croyance établie d'un bout de « l'Amérique à l'autre, en certaines régions, plus vague et « plus obscure ; en d'autres, plus développée et plus par- « faite ; mais nulle part inconnue », a dit le célèbre historien anglais Robertson *. C'est un fait notoire aujourd'hui que l'Océanie, cette nouvelle partie du monde qui se divise en un si grand nombre de peuplades inconnues les unes aux autres, offre cependant aux voyageurs la plus complète unanimité pour ce qui concerne la croyance à une autre vie. L'usage que l'on a trouvé universellement répandu dans l'Amérique et dans l'Océanie, et qui existait également dans plusieurs parties de l'ancien monde, d'enterrer avec les morts divers objets qui avaient été à leur usage sur la terre et quelques provisions pour leur nouvelle vie, l'usage d'immoler ou de brûler sur le même bûcher, à la mort des personnages de distinction, leurs femmes ou leurs serviteurs : tout cela nous donne la preuve la plus forte de la croyance de ces peuples à une vie à venir.

Il est donc certain que le dogme de l'immortalité de l'àme a été universellement admis dans tous les temps et dans toutes les contrées du globe. Or nous avons déjà expliqué, à plusieurs reprises, et spécialement dans les preuves morales de l'existence de Dieu, comment l'adhésion unanime des peuples doit être considérée comme la voix de la nature et comme un signe infaillible de vérité (les mêmes raisonnements sont applicables, pour la plupart, à la question présente) : nous sommes donc autorisés à conclure que notre âme est immortelle.

1 Histoire de V imérique, liv. IV.

Troisième preuve, tirée du défaut de proportion et d'harmonie entre la vie présente et les facultés ainsi que les disposilions naturelles de 1 âme humaine.

L'ordre admirable qui règne dans toutes les parties de la nature nous révèle évidemment l'action d'une cause souverainement intelligente et sage (Voyez p. 342). Cet ordre se manifeste principalement par l'exacte proportion entre les moyens et les lins, entre les facultés et la destinée des êtres : or il est visible que cette proportion, qui caractérise nécessairement toute œuvre d'une cause intelligente et sage, n'existe pas pour l'âme humaine dans la vie présente.

Les facultés et les dispositions naturelles des êtres différents de l'homme, même de ceux qui offrent le plus d'analogie avec la constitution humaine, ne dépassent pas les proportions de la vie actuelle. Ainsi chez les animaux on ne remarque ni tendance au progrès, ni développement indéfini des facultés, ni idées morales et religieuses, ni aucun indice qu'ils aient la moindre notion d'une destinée supérieure au monde actuel. Pour l'homme, au contraire, la vie présente est en disproportion manifeste avec les conditions de sa nature.

I. Facultés intellectuelles. — L'homme est doué d'une perfectibilité indéfinie : par son intelligence, il entrevoit un idéal sans limites, qu'il poursuit sans relâche, mais qu'il ne lui est pas donné d'atteindre sur la terre. En vain dirait-on que l'espèce humaine progresse constamment el qu'elle parviendra ainsi dans ce monde aux fins de sa nature : car d'abord, lorsqu'il s'agit de la destinée personnelle des individus, qu'importe le progrès de l'être abstrait qu'on appelle respèce? Chaque' homme est un être a part, qui a sa réalité individuelle, in lépeodante de celle des autres, et dont la destinée définitive, dans une œuvre sagement ordonnée comme nous voyons qu'est le monde, ne peut manquer d'être en rapport avec les facultés qui lui sont propres : or il est évident que ce but, personnel à

chacun de ceux qui vivent à un point quelconque du temps, ne saurait être atteint par les progrès que feraient d'autres hommes dans l'avenir.

Mais d'ailleurs, à prendre le genre humain dans son ensemble, que peuvent être ces progrès dans la condition terrestre de l'humanité? Tout ce que peuvent produire les conquêtes, si bornées d'ailleurs, delà science, c'est de diminuer un peu l'épaisseur de nos ténèbres ; et les plus belles découvertes ne nous donnent qu'un peu de lumière, en nous laissant toujours une grande part d'obscurité. En général, nous constatons les faits, mais nous ne les expliquons pas : ce qu'il y a de plus intime et de plus élevé, la raison des choses, nous demeure inconnu. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, nous connaissons les prodigieux effets de l'électricité, mais en quoi consiste cette force qui nous étonne, mais quel est cet agent insaisissable qui échappe à toute analyse : c'est pour nous un mystère. Malgré tous les progrès possibles en cette vie, il reste toujours un champ immense inaccessible à l'esprit humain ; mais en même temps, et c'est là un indice assuré de notre destinée future, il est de fait que nous en avons l'idée, avec le désir d'y pénétrer et l'attente d'un autre mode d'existence où se réalisera ce désir. Ce ne peut être en vain, dans une œuvre d'intelligence comme l'univers, que l'homme aurait reçu des qualités si éminentes, un esprit qui s'élève jusqu'à l'i iée de l'infini et qui se sent à l'étroit dans les limites de ce monde : il faut donc qu'il y en ait un autre où s'établisse l'harmonie entre les moyens et le but, qui fait évidemment défaut dans celui-ci.

IL Facultés morales. — L'homme seul sur la terre est un être moral proprement dit ; seul il a le degré de connaissance et de liberté, sans lequel il ne peut y avoir de responsabilité pour les actions. On châtie l'animal pour le corriger et pour le dresser ; on ne le punit pas comme coupable, et l'on ne saurait faire valoir auprès de lui les motifs du devoir et du bien moral, qui lui sont étrangers. Mais l'homme porte en lui la conscience morale, qui lui dicte ce

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qu'il doit faire ou éviter ; et il possède la liberté morale, qui lui donne le pouvoir d'agir ou de ne pas agir suivant sa conscience. Or, si l'on considère avec attention ce qui se passe en ce monde, on s'aperçoit immédiatement que les conséquences des actions humaines sont loin d être conformes à ce qu'exigerait la stricte justice. Il est d'une évidence frappante que les récompenses et les châtiments que méritent les œuvres ne sont pas répartis d'une manière équitable sur la terre (Voir la première preuve ci-dessus, p. 429). Il doit donc nécessairement y avoir une autre vie, où se réalisera l'ordre qui ne peut manquer de prévaloir dans le plan de l'être parfait que nous révèle l'ensemble du monde.

C'est une vérité frappante qui a été reconnue par les esprits les plus éminents. * Quand môme je n'aurais, a dit Rousseau, d'autre preuve de l'immatérialité de l'âme que le triomphe du méchant et l'oppression du juste en ce monde, cela seul m'empêcherait d'en douter. Une si choquante dissonance dans l'harmonie universelle me ferait chercher à la résoudre. Je me dirais : Tout ne finit pas pour nous avec la vie, tout rentre dans l'ordre à la mort l. » Un des plus profonds observateurs de la nature, G. Guvier, a tenu le même langage. « Quand, dit-il, on voit le malheur de la vertu et la prospérité du crime, c'est un besoin profondément senti que celui d'un ordre de choses à venir ; car on ne voit pas que l'Auteur de la nature ait soumis à un semblable désordre aucune autre partie de cet univers2. »

III. Dispositions naturelles de l'âme humaine. — Un sentiment naturel, universel et invincible, doit avoir sa satisfaction dans un système ordonné par un être sage: autrement, il y aurait manque d harmonie, contradiction même dans son œuvre, puisque des dispositions qui, à raison de ce caractère universel et invincible, ne peuvent venir que

1 Emile, 1. IV.

* Uisloire des mammifères

de l'auteur de la nature, seraient frustrées de leur objet par le fait même de son plan. Or il y a dans l'homme plusieurs sentiments qui accuseraient ainsi l'auteur de notre être, s'il n'y avait point d'autre vie.

1° L'attachement naturel à l'existence et V horreur invincible de l anéantissement. Ce qu'on entend ici par l'attachement à l'existence, ce n'est pas précisément l'attachement à tel mode d'existence en particulier, comme, par exemple, à la vie actuelle, puisqu'on sait qu'elle doit finir, mais c'est l'attachement à l'existence dans un sens absolu et sans restriction, c'est-à-dire à l'existence sans terme ; et à ce sentiment, par une corrélation naturelle, il s'en joint un autre, c'est l'horreur à la fois instinctive et réfléchie que tout homme éprouve de l'anéantissement. Or ce double sentiment, universel et ineffaçable, fait partie de notre nature, et il entre dans le plan de l'être parfait dont nous tenons l'existence ; il ne peut donc nous tromper.

2° Le désir du bonheur naturel à tous les hommes. Il est certain que l'homme a reçu de la nature, c'est-à-dire de Dieu, auteur de la nature, une disposition telle qu'il désire sans cesse un bonheur parfait et inaltérable ; il est certain aussi que ce désir n'a pu être mis vainement dans l'homme, car il serait indigne de l'être dont l'infinie perfection éclate dans toutes ses œuvres, de se jouer ainsi de ses créatures, en mettant dans toutes les âmes un désir qui n'aurait jamais de réalisation, lors' même que rien n'y ferait obstacle de notre part. Or, s'il n'y avait point d'autre vie, Dieu aurait mis en vain dans nos âmes ce désir toujours subsistant de bonheur, puisque dans la vie présente il n'y a rien qui satisfasse pleinement les puissances de notre âme, rien, en un mot, qui nous procure un bonheur parfait.

Ce ne sont pas les biens extérieurs, savoir, les honneurs et les richesses. 1° Les richesses : elles s'acquièrent avec peine, on en jouit avec inquiétude, on les perd avec regret ; elles ne font, d'ailleurs, qu'irriter les désirs, et les méchants les possèdent aussi bien que les bons. 2° Les honneurs : la fortune a tant de retours, qu'ils ne nous offrent aucune sta-

bilité ; ils dous exposent à l 'envie de nos égaux, à la haine de nos inférieurs, aux imporlunités de lous; enfin, aussi Lien que les richesses, ils irritent les désirs et ne sont pas le partage des bous seulement. — Ce ne sont pas les biens du corps, savoir, la santé et le plaisir. 1° La santé est fragile et inconstante : d'ailleurs elle ne suffit pas toute seule aux besoins de notre âme, et elle ne nous exempte pas des assauts des passions, ni d'une infinité de peines qui assiègent l'humanité. 2° Les plaisirs des sens sont suivis de dégoût, d'anxiété, de tristesse, de douleurs, de remords ; ils énervent l'homme et sont une source d'infirmités et de maladies. — Ce ne sont pas les biens de Vâme, savoir, la science et la vertu. 1° La science humaine ne s'obtient que par un travail opiniâtre; elle est d'ailleurs si bornée et mêlée de tant d'obscurités et d'erreurs, qu'elle est loin de satisfaire le désir de connaitre qui est dans notre nature. 2° La vertu est bien le chemin qui conduit au bonheur, mais elle n'est pas elle-même le bonheur pur et sans mélange, puisqu'elle ne se forme et ne se soutient que par une lutte plus ou moins pénible contre les mauvais instincts de notre nature; seulement elle nous procure la plus grande somme de bien que puis se comporter notre condition sur la terre. — Ajoutons que les avantages qu'on vient d'énumérer ne nous empêchent pas d'être sujets à une infinité de misères physiques et morales, et qu'ils ne nous garantissent pas de la mort : ainsi, en aucun cas, ils ne sauraient suffire pour constituer une existence véritablement heureuse.

Il y aurait donc lieu, s'il n'y avait point d'autre vie, d'accuser l'auteur de notre être de tromper les désirs qu'il a luimême attachés à notre nature.

3° Quelques sentiments particuliers. — Les souvenirs et l'espèce de culte qui s'attachent aux tombeaux. Si la croyance à l'immortalité n'avait pas été gravée en nous par l'auteur de notre être, toute pensée des morts devrait nous être insupportable ; et l'aspect des tombeaux n'exciterait en nous que le sentiment irrésistible de la plus vive horreur. — Le dévouement à la patrie, l'hè-

roïsme militaire. Dans l'hypothèse que notre âme ne survivrait pas à la dissolution du corps, que signifieraient de tels sentiments? Que serait-ce autre chose qu'une inconcevable folie ? — Le respect de toutes les nations pour la mémoire des hommes qui ont honoré Ihumanité. Tout le monde sent une invincible répugnance à croire que de tels hommes surtout soient anéantis à jamais, et que les hommages qu'on leur rend ne s'adressent qu'à une vile poussière.

Il est visible par les considérations exposées dans cette preuve, qu'il n'y a point de proportion ni d'harmonie entre la vie présente et les facultés, ainsi que les dispositions naturelles de l'âme humaine. Il faudrait donc dire, s'il n'y avait point d'autre vie, que l'auteur de toutes choses aurait manqué de sagesse, précisément en ce qui regarde l'être de ce monde qui est incomparablement supérieur à tous les autres, et qui est le centre et le but auquel tout le reste se rapporte : hypothèse manifestement absurde et qui révolte le bon sens.

Un philosophe célèbre du dernier siècle, Emmanuel Kant, résume ainsi cette preuve : « Suivant l'analogie avec la nature des êtres vivants pour lesquels la raison doit nécessairement admettre en principe qu'il n'y a pas un organe, pas une faculté, pas un penchant, rien, enfin, qui ne soit disposé pour un certain usage, ou qui soit sans but, mais que tout, au contraire, est exactement proportionné à un but déterminé ; suivant cette analogie, l'homme, qui peut contenir en lui le dernier but final de toutes ces choses, ne pourrait être la seule créature qui fît exception au principe. Les dons de sa nature, je ne parle pas seulement des qualités et des penchants qu'il a reçus pour en faire usage, mais surtout de la loi morale qu'il porte en lui ; ces dons sont tellement au-dessus de l'utilité et des avantages qu'il peut en retirer dans cette vie, qu'il apprend de la loi morale même à estimer par-dessus tout la simple conscience de l'honnêteté des sentiments au préjudice de tous les biens, et même de cette ombre qu'on appelle la gloire, et qu'il se sent intérieurement appelé à se rendre cligne, par sa con-

duite et en foulant aux pieds tous les autres avantages, de devenir le citoyen d'un monde meilleur, dont il a l'idée1. » Kant qualifie cette preuve de puissante et d'irrésistible, si on y joint la connaissance du but final de toutes choses.

Quatrième preuve, tirée de la nécessité d'une sanction de la

Un pouvoir supérieur qui institue des lois, à moins qu'il ne soit dépourvu de toute sagesse et de toute équité, ne manque jamais de prendre les mesures les plus convenables pour que les observateurs et les contempteurs de ses lois soient définitivement traités en raison de leurs œuvres: c'est ce qu'on appelle la sanction de la loi. S'il enétaitautrement, le législateur aurait commandé en vain ; et la société qu'il gouverne serait livrée à l'anarchie. Or, s'il n'y avait pas une autre vie, heureuse ou malheureuse, selon les œuvres de chacun, il est manifeste que Dieu aurait institué une législation dépourvue de sanction suffisante : car il prescrit à l'homme, par la conscience et par la raison, de faire le bien et d'éviter le mal ; et, sans une autre vie, qui répare le désordre de celle-ci, il est de fait qu'il n'y a point de récompenses ni de châtiments proportionnés aux vertus et aux vices. Voir pour les développements de cette preuve, les explications données précédemment sous ce titre : Insuffisance DE SANCTION DE LA MORALE EN CETTE VIE, p. 423.

On trouve dans divers cours de philosophie une preuve de l'immortalité de l'âme, tirée uniquement de Y indissolubilité de la substance immatérielle. C'est la preuve que l'on appelle ab intrinscro ; ce qui s'entend dans ce sens qu'une substance spirituelle est immortelle de sa nature, parce qu'elle ne contient aucun principe de corruption ou de dissolution. Cet argument est peu concluant de lui-même; car on conçoit comme possible qu'un être soit anéanti par la volonté de Dieu, sans qu'il soit nécessaire qu'il subisse une dissolution de parties. En outre, pour démontrer

1 V. Cousin. Leçons sur la philosophie de Kant, VI% p. 195.

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l'existence d'une autre vie, telle que l'a toujours comprise le genre humain, il ne suffit pas de prouver que l'âme ne subit point de dissolution de parties, ni d'anéantissement proprement dit, mais il faut encore que les preuves impliquent que la substance de l'âme continue d'exister avec permanence de la conscience et de la mémoire de sa vie passée ; autrement il n'y aurait point de récompenses ni de peines, point de sanction, par conséquent. Cependant V immatérialité de l'âme concourt à fournir une preuve de son immortalité, si l'être immatériel se considère non plus uniquement sous le rapport de l'indissolubilité de la substance, mais au point de vue des facultés qui appartiennent exclusivement à cette nature d'être. Ces caractères, se combinant avec l'argument des causes finales appliqué au moi, donnent lieu, en partie, à l'argument ci-dessus (3e preuve). — Dans toute hypothèse, d'ailleurs, l'indissolubilité de l'âme suffirait toujours pour prouver au moins qu'elle ne meurt pas de la mort du corps.

Observation. — Quelques philosophes ont avancé que l'immortalité de l'âme n'est pas nécessairement subordonnée à sa spiritualité. Supposé, par impossible, que l'âme fût matérielle, il ne s'ensuivrait pas rigoureusement qu'elle fût mortelle : car « il faudrait encore, au jugement de Feller, prouver qu'une matière capable d'intelligence n'est pas capable de l'immorlalité, et qu'il est plus impossible de concevoir une matière immortelle 'qu'une matière pensante (1). »

Mais nous devons faire remarquer que ce ne serait là qu'une immortalité illusoire pour l'être pensant. La substance matérielle, il est vrai, ne serait pas anéantie par le fait de la mort, et ses éléments continueraient de subsister ; mais que serait devenu le prétendu sujet pensant des matérialistes, attendu que pour eux la pensée n'est pas autre chose qu'un produit de notre organisation ?

1 Catéchisme philosophique, liv II, ch n, ? [

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