‹ Cours élémentaire de philosophie à l'usage des établissements d'éducationChapitre 190 sur 243 · PSYCHOLOGIE ET MORALE · texte numérisé non relu

PSYCHOLOGIE ET MORALE

L'âme est un nombre qui se meut lui-même ; par un nombre, dansée cas, Pythagore entend une intelligence ». Lorsque le corps se dissout, l'âme retourne à Dieu, si elle est pure ; autrement elle va de nouveau animer un corps humain ou un corps de bête, suivant ce qu'elle a mérité. Cette doctrine de la transmigration des âmes est connue sous le nom de métempsycose. Pythagore chercha à appuyer ces idées sur l'imposture. Après quelque temps d'absence, il se présenta pâle et défiguré, comme revenant des enfers, il raconta à la multitude crédule ce qu'il prétendait y avoir vu; il lui dit même les différents corps qu'avait habités son âme. — La sobriété, la fidélité à sa parole, la justice, le désintéressement, sont les principales vertus que recommande Pythagore. Le bien est l'unité, le mal est la diversité ; le retour au bien, c'est le retour à l'unité; par conséquent, la règle de toute morale, c'est la ressemblance de l'homme à Dieu, o^olo^la. npos tô Qeîov, c'est-à-dire le retour du nombre à sa racine. La vertu est une harmonie, la justice est un nombre carré, àoiOfxi; lai/.i; hoç. Le droit, c'est la rétribution égale et réciproque, ou le talion, àwrureTTovflôs 2.

Philosophes pythagoriciens. — Les opinions particulières des philosophes pythagoriciens sont peu connues : on ignore ce qui appartient à chacun d'eux dans l'ensemble de la théorie. Les principaux noms de cette école sont àlcméon de Crotone, célèbre surtout comme physicien et comme médecin : de ce que l'âme se meut continuellement comme les corps célestes, il conclut qu'elle est immortelle, tâi-jx-o-j 3 ; Ocellus de Lucanie, qui florissait vers 500,

1 Plutarq., de Placitis philosoph., IV, ir.

2 Arist., Grande Ethiq., 1, i, xxxiv ; — Ethiq. Nicom., V, VIII.

3 ld., de l'Ame, I, u.

auteur présumé d'un petit traité sur In Nature de l'univers, où l'on s'efforce de prouver l'éternité du monde, c'est-àdire que le monde n'a pas eu de commencement et qu'il ne doit pas avoir de fin ; Timée de Locres, sous le nom duquel nous avons un petit traité sur l'Ame du monde, qui n'est probablement qu'un résumé du Timée de Platon ; Archytas de Tarente, contemporain de Platon : habile dans la mécanique et dans la géométrie, il appliqua les mathématiques aux choses usuelles, et on le cite comme l'auteur de plusieurs inventions utiles ; Philolaus, de Crotone, disciple d'Archytas: c'est lui qui, suivant Diogène Laérce*. enseigna le premier que la terre se meut circulairement,

Y.iJîÏ7<Jzi xctrà y.'jyjo-j.

La doctrine pythagoricienm , malgré les erreurs qui s'y mêlent, particulièrement sur la nature de Dieu, peut se considérer comme un progrès réel dans la philosophie. Elle complète et corrige l'école d'Ionie ; celle-ci L'avait guère fondé qu'une philosophie physique ; mais la philosophie de l'école italique embrasse aussi l'ordre moral. C'est elle qui commence à bien distinguer les sensations qui corres pondent à l'ordre variable, et les idées qui ont l'immuable pour objet. Le caractère dominant de l'école italique, c'est d'être mathématique et en même temps idéaliste; car les mathématiques sont fondées sur l'abstraction, d'où il suit qu'il y a une connexion intime entre cette science et l'idéalisme, qui porte l'esprit au-dessus de la sphère des objets sensibles.

Empédocle. — A l'école pythagoricienne se rattacle Empédocle. dont la philosophie dérive de celle de l'Italie, bien qu'elle présente de nombreux caractères qui lui sont propres. Empédocle, natif d'Agrigente, en Sicile, célèbre par ses connaissances en histoire naturelle et en méderine, florissait vers 444. On croit qu'il trouva la mort dans le cratère du mont Etna. 11 avait composé un poëme didactique sur la Nature, dont il ne nous reste que des frag-

1 Liv. VIII, 85.

ments. Empédocle a emprunté aux doctrines des différentes écoles ; mais c'est surtout avec la doctrine d'Heraclite que la sienne a le plus de rapports, Avant lui, un seul élément avait paru suffire pour expliquer l'univers. Pour les uns, c'était l'eau ; pour les autres, l'air ou le feu ; mais pour Empédocle, ce sont qualre éléments : la terre, Veau, Yair, le feu ; et le feu y joue le principal rôle, comme agent de la production. Les éléments sont régis, sous l'influence de la nécessité, par deux principes contraires, la concorde et la discorde [y ài« et vsîxoç) , ce qui pourrait signifier, en langage moderne, l'attraction et la répulsion J. Empédocle distingue un monde sensible et un monde intelligible. Il croit à un être divin qui pénétre l'univers ; de cet être proviennent les démons qui habitent successivement les corps, et l'homme est un démon déchu ; il distingue de bons et de mauvais démons ».

§ II. École oVÉLée.

La ville d'Élée, située dans la Grande-Grèce, donua son nom à une école philosophique qui y fut fondée par Xénophane, contemporain de Pythagore. On désigne quelquefois cette école sous le nom d'École métaphysicienne d'Élée. pour la distinguer de l'école atomistique, que l'on appelle aussi VÉcole physicienne d'Élée. Nous appellerons simplement la première École d'Élée ou Ecole èfëatique, et la seconde, Ecole atomist'que: celle-ci se rattache aux Ioniens, et celle-là à Pythagore.

Xénophane, né à Colophon, dans l'Asie Mineure, vers l'an 600 avant Jésus-Christ, quitta sa patrie on ne sait pour quelle raison, et alia se fixer à Élée, vers l'an 536 II mourut âgé de près de cent ans. Ayant étudié la philosophie de Thaïes et celle de Pythagore, il se fit un système à part, prenant de l'une et de l'autre, de manière toutefois que celle de Pythagore y domine. Il développe et exagère les

1 Arist., Métaph., I, ni, îv.

» Plutarq., Is. et Osir., XXVI.

conséquences de la philosophie pythagoricienne : cette philosophie avait admis que tout est renfermé dans l'unité absolue, et que tout a été produit par elle ; Xénophane nie la possibilité de cette production, se fondant sur ce que. dans le système de l'émanation, ce qui paraît commencer existant déjà antérieurement, il s'ensuit que la production n'est qu'apparente, La doctrine de Xénophane offre tous les caractères du panthéisme. Nous lisons dans Aristote », qu'en contemplant l'univers, ii dit que l'unité est Dieu, to h ehut fvri rôv Otô-j : selon lui, tout ce qui est éternel et immuable, tout est de la même nature, tout est un, Dieu est le tout infini, avec l'intelligence, mente adjuncta *. Les choses qui existent ne peuvent changer, elles ne peuvent même être dissemblables, l'être étant unique: d'après cela, les modifications de toute espèce, multiplicité, variation et mouvement, que nous voyons dans la nature, ne sont que des apparences qui n'ont point de réalité. Cependant, lorsqu'il se plaçait au point de vue de l'expérience, il paraissait peu d'accord avec lui-même, parlant des lois et des changements de la matière comme si toutes ces choses eussent été bien réelles. Ce philosophe avait les plus étranges idées sur le moude physique : tout est formé de la terre; le soleil et les autres astres doivent leur origine aux nuages; le soleil est composé d'une multitude de petits feux :\ etc.

Xous savons, par Diogène Laërce, que Xénophane composa des poésies satiriques, où il se moque des théogonies d'Hésiode et d"Homère.

Pap.ménide, né à Élée, fut disciple de Xénophane dont il développa considérablement le système, mais en y mettant plus de précision et en le modifiant. Appelé à gouverner sa patrie, il lui donna de sages lois. Il fit un voyagea Athènes, avec Zenon, vers 460. Les opinions de Parménide nous sont connues par les fragments qui nous restent de son poëme

1 Métaph., I, v.

* Arist., de Xénophane, Zenone et Gorgiâ; — Cic, de Nat. deor., I, XI.

3 Plut., Stromat:, cité par Eusébe, Prépar.évang., [, vin.

sur la Nature et par les témoignages des anciens. On sait qu'un des plus subtils dialogues de Platon, celui sur les Idées, est intitulé Parménide. Parménide admettait deux ordres de connaissances : celui de la connaissance véritable ou de l'unité, en vertu de la raiwn. et celui de la connaissance apparente ou de la pluralité, en vertu des sens. Comme Xénophane, il prétendait que tout ce qui existe est un. identique, invariable, indivisible ; que par conséquent tout changement, tout mouvement est une pure apparence l. Toutefois, comme l'apparence répond à une manière constante de se représenter les eboses, savoir, l'opinion, 3o:a, pour rendre raison de cette apparence, il suppose deux principes, le chaud et le froid, ou le feu et la terre : le premier actif, positif, réel, l'être, rô Sv ; le second passif, négatif, pure limitation du premier, le non-être,

rô p.vj ov

Mélissds de Samos, le même qui commandait l'armée navale de sa patrie contre Périclès, en 441, donna les derniers développements au système de Xénophane et de Parménide, sans y changer rien au fond. Pour Mélissus comme pour ses prédécesseurs, l'unité seule est la réalité ; la pluralité, c'est-à-dire les phénomènes variés dont nous avons la perception, ne sont qu'une apparence relative à nos sens,

TÔ £V Vj'J.ÏJ.

ZENON d'Elée, né vers l'an 500 avant Jésus-Christ, se rendit à Athènes, âgé d'environ quarante ans, avec Parménide son maître; il y donna des leçons à la jeuuesse, et entre autres à Périclès. Il faisait profession de contredire toutes les opinions, et amenait, à force de subtilités, ses adversaires à n^ savoir que répondre ni à quoi se résoudre 3. Zenon n'ajouta rien de nouveau au système éléatique, mais il s'efforça d'opposer des arguments insolubles aux défenseurs de la réalité empirique. Par exemple, la divisibilité

1 Arist., ilétaph., I,v, et III, iv ; Physique, I, n. s Arist , Métaph , I, v.

* Plut , Vie de Périclès

.V22 HISTOILi: DE LA PHILOSOPHIE.

d un corps ne peut se concevoir sans contradiction ; car si les parties constituantes de ce corps sont simples, le corps n'a pas d'étendue, et par conséquent n'existe pas ; si les parties sont composées, il n'y a pas d'unité, et le corps manque d'éléments. Il esta remarquer que les difficultés de ce genre prouvent seulement les bornes de notre intelligence, et qu'elles n'empêcheront jamais un seul homme de croire fermement à l'existence réelle des corps1. En général, Zenon présente les doctrines de l'école éléatique sous une forme critique et polémique, et on le regarde comme l'auteur de cette dialectique captieuse qui soutient le pour et le contre par des sophismes. Par là il ouvrit la voie au scepticisme, et il semble y être tombé lui-même, puisqu'il en vint, au rapport deSénèque 2. jusqu'à nier même l'unité, qui est la base du système éléatique: Si Parmenidi [credo), nihil est prxter unum; si Zenoni, ne unum quidem.

§ IV. Ecole atomistique.

Les doctrines philosophique- des Éléates, aboutissant à la négation de l'existence réelle et distincte des êtres finis. heurtaient trop violemment les croyances inhérentes à la

1 Ce qui a le plus contribué à la réputation de Zenon d'Élée, ce sont ses quatre arguments contre la réalité du mouvement, qu' Aristote nous a conservés dans sa Physique (VI, 14). Nous ne citerons que le plus connu, celui qui est nommé l'Achille. Une tonne est à vingt pas d'Achille, et l'on suppose que la vitesse de la tortue et celle d'Achille sont dans la proportion d'un à vingt. Pendant qu'Achille fera vingt pas. la tortue en fera un; elle sera donc d'un pas en avant d'Achille Ce pas peut se diviser en vingt parties: pendant qu'Achille parcourt successivement des vingt parties, la tortue parcourt un vingtième de pas. et se trouve par conséquent de ce vingtième de pas en avant sur Achille. Ce vinglième de pas est aussi divisible en vingt parties: pendant qu'Achille les traverse , la tortue parcourt un vinglième en avant, et ain si de suite à lin tî ni : de sorte que, dans 1 hypothèse donnée. Achille, qui va vingt fois plus vite que la tortue, ne l'atteindra jamais, ce qui est absurde. Donc le mouvement implique contradiction.

5 Epist. lïxxviii.

nature humaine, pour ne pas provoquer une réaction en sens contraire. Cette réaction eut lieu dans l'école dite Atomistique, école qui est connue aussi sous le nom d'École physicienne d'Étèe. Les deux principaux représentants de la philosophie corpusculaire, à cette époque, sont Leucippe et Démocrite.

Leucippe, dont la patrie est incertaine, llorissait vers l'an 500 avant Jésus-Christ. Ce philosophe et les autres de celte école, rejetant l'unité absolue de l'école métaphysicienne d'Élée, admirent la pluralité indéfinie de? éléments matériels, en supposant toutefois que, dans la division de la matière, on arrive à quelque chose d'indivisible, aTopn». De là l'hypothèse des atomes considérés comme principes constitutifs de l'univers. Les atomes étaient supposés éternels, indivisibles, innombrables, avec unî variété infinie de formes, se mouvant au hasard dans le vide immense, et s'unissant ainsi les uns aux autres, de manière à formelles différends corps de la nature1. En deux mots, les atomes, Vespace vide et le mouvement, tels sont dans ce système les principes de toutes choses. Quant à la cause du mouvement et à sa nature, ces philosophes, suivant la remarque d'Aristote -', ont négligé de nous en instruire. On verra plus tard comment l'hypothèse atomistique a été reproduite par Épicure.

Démocrite naquit à Abdère, d'une famille illustre, environ cinq cents ans avant notre ère. Son père, qui possédait une immense fortune, ayant reçu chez lui Xerxès, lorsque ce prince traversa la Tlirace pour aller en Grèce, Xerxès lui laissa quelques mages qui commencèrent l'éducation de Démocrite. Après avoir étudié ainsi dans sa patrie les éléments des sciences, Démocrite entreprit de longs voyages, et s'arrêta particulièrement dans la Grande-Grèce, où Leucippe enseignait ; puis il revint se fixer à Abdère. Démocrite ajouta de nouveaux développements au système des

1 Arist., du Ciel, III, iv: — Cic, de Nat deor., I, xxiv.

2 Métaph., I, îv.

atomes. Il distingua le mouvement primitif, le mouvement dérivé dans la réaction, et V impulsion y d'où résulte un mouvement en tourbillon ; ce qui donne lieu, selon lui, à la formation de tous les corps, sous la loi de la nécessité, btâfai '. Démocrite conçut une psychologie en harmonie avec le système atomistique. L'âme est un composé d'atomes ronds et ignés 2. Les corps sont en émission perpétuelle de quelques-uns de leurs atomes; or ces émanations de l'extérieur des corps en sont des images, ei5w).a. Ces images, se mettant en contact avec les organes, produisent la sensation : et la sensation, la pensée3. De cette psychologie résulte une morale dont la règle est la prudence, et le but, le bien-être par l'égalité d'humeur sùOvpîa \ Dans ce système, il n'est nullement question de la Divinité ; seulement Démocrite explique la croyance universelle à l'existence des dieux, soit par les impressions que produisent en nous certains fantômes d'une grandeur énorme, soit par l'impuissance où nous sommes d'expliquer autrement les phénomènes de la nature. On reviendra sur ces théories h l'article d'Épicure. Démocrite est connu pour son humeur gaie et railleuse, que l'on a constamment mise en opposition avec l'humeur mélancolique d'Heraclite. La philosophie de Démocrite touche de prés au scepticisme: car on sait qu'il disait que la vérité est inaccessible aux hommes, qu'elle est, pour ainsi dire, cachée au fond d'un puits5.

On remarque encore parmi les partisans de la philosophie atomistique, dans cette première période, Métrodore de Cliio , grand admirateur de Démocrite ; et, plus tard, ANAXA.RQUK d Abdère , contemporain et ami d'Alexandre; et Xausiphane de Téos, qui fut le maître d'Épicure.

1 Diog. Laërt., IX, 45.

2 Arist., de l'Ame, I, il.

3 Plutarq., de Placitis philosoph., IV, vin, xiu, xix-, — Arist.. de Divin, per somnum, cap. n.

v Cic, de Finib., V, vin, xxix.

s Cic, Acad.. I, xn.

Les travaux de V École atomistique ou éléatique physicienne firent voir qu'en se renfermant dans l'ordre matériel et en te bornant à l'induction, on ne saurait arriver à la notion de l'unité et de l'infini ; ce qui rendit plus manifestes les caractères propres et les conséquences de la philosophie sevsualiste. Cette philosophie néanmoins servit de contrepoids à la philosophie idéaliste des éléates métaphysiciens. Il faut remarquer encore que l'école de Leucippe et de Démocrite n'est, à bien des égards, que le développement, et, en quelque sorte, l'appendice nécessaire de l'école ionienne.

Page 1