‹ Cours élémentaire de philosophie à l'usage des établissements d'éducationChapitre 194 sur 243 · MÉTHODE DE SOCRATE · texte numérisé non relu

MÉTHODE DE SOCRATE

L'exemple suivant, emprunté aux Mémoires sur Socrate, par Xénopbon -, est très-propre à donner une idée de la méthode de Socrate, et en même temps de ses croi/ances sur la Divinité, la Providence et quelques autres points fondamentaux. « Je vais raconter, dit Xénophon, l'entretien que Socrate eut un jour, en ma présence, avec Aristodème, surnommé le Petit. Il savait qu'Aristodème ne sacrifiait pas, qu'il ne recourait pas à la divination, et qu'il raillait ceux qui observaient ces pratiques religieuses. .Répondez, Aristodème, lui dit-il, y a-t-il quelques personnes dont vous admiriez les talents? — Sans doute, répondit Aristodème, j'admire surtout Homère dans la poésie épique, Sophocle dans la tragédie, Polyciète dans la statuaire, Zeuxis dans la peinture. — Mais quels artistes trouvez-vous les plus admirables, de ceux qui font des ligures dénuées de mouvement et de raison, ou de ceux qui produisent des êtres animés, et qui leur donnent la faculté de penser et d'agir? — Ceux qui créent des êtres animés, si cependant ces êtres sont l'ouvrage d'une intelligence et non du hasard. — Mais sup-

1 Apolog., 26 3 Liv. I, ch. iv.

posons des ouvrages dont on ne puisse reconnaître la destination, et d'autres dont on aperçoive manifestement l'utilité, lesquels regarderez-vous comme la création d'une intelligence ou comme le produit du hasard? — Il faudra bien attribuera l'intelligence les ouvrages dont on sentira l'utilité. - - Ne vous semble-t-il pas que celui qui a fait les hommes dès le commencement, leur a donné les organes des sens pour qu'ils leur soient utile-, la vue, l'ouïe, le goût, etc .. Eh quoi! lorsque ces ouvrages sont faits avec tant d'intelligence, vous doutez qu'ils soient le fruit d'une intelligence? — Je sens bien qu'en les considérant sous ce poiut de vue, il faut reconnaître l'œuvre d'un sage ouvrier, animé d'un tendre amour pour ses ouvrages. — Vous-même ne croyez-vous pas avoir une intelligence ? Et vous ne croiriez pas qu'il existe de l'intelligence hors de vous! Et tant d'oeuvres magnifiques, innombrables, cet ordre si sublime, tout cela vous semblerait l'ouvrage d'un aveugle hasard! — Il le faut bien, car enfin je ne vois pas les ouvriers qui ont produit ces chefs-d'œuvre, et je connais les artisans qui ont fait les ouvrages que je vois sur la terre. — Vous ne voyez pas non plus votre esprit qui gouverne votre corps : dites aussi que vous faites tout par hasard et rien avec intelligence. — Au reste, Socrate, je ne méprise pas la Divinité, je lui crois seulement trop de grandeur pour qu'elle ait besoin de mon culte. — Cependant plus elle met de grandeur dans les bienfaits qu'elle vous accorde, plus il vous convient de la révérer. — Soyez persuadé que je ne négligerais pas les dieux, si je croyais qu'ils prissent quelque intérêt à ce qui regarde les hommes. — Quoi ! vous jugez les dieux indifférents à l'égard des hommes... fSuit une énumération sommaire des bienfaiLs de la divinité dans toute la nature.) Révérez donc les dieux, c'est à ce prix qu'ils daigneront vous éclairer sur ce qu'ils n'ont pas soumis à notre raison. Vous connaîtrez alors que la Divinité voit tout d'un seul regard, qu'elle entend tout, qu'elle est partout, et qu'elle prend soin de tout ce qui existe. »

En faisant abstraction de la forme de dialogue pour ne

considérer que la suite des idées, on s'aperçoit sans peine dans cet exemple que Socrate procède par analyse et par induction. Il commence par une simple question de fait qui ne laisse pas soupçonner encore où il veut en venir. Puis, il décompose l'idée de Yordre du monde en plusieurs points de vue particuliers, qui sont compris dans l'idée totale de l'univers. Ainsi il montre successivement que c'est à une cause intelligente, et non au hasard, qu'il faut attribuer la formation des êtres doués demouvrment, dévie, de raison, et dont la destination et l'utilité sont manifestes: et comme ces caractères se rencontrent dans l'homme et dans le monde à un très-haut degré de perfection, il en tire Y induction que cet ensemble de choses a été produit par une cause souverainement intelligente, et que cette cause est digne de tous nos hommages.

dogmes.

Ce qu'il v a de remarquable dan- la philosophie de Socrate, sous le rapport dogmatique, c'est que, renonçant aux vaines recherches d'une métaphysique subtile, il s'attache à développer un enseignement philosophique fondé sur les traditions des anciens âges. Socrate croit en un Dieu, auteur et conservateur de l'univers, et à des dieux subalternes. ministres du Dieu suprême, invisibles comme lui en euxmêmes, visibles seulement par leurs œuvres. Il révère expressément celui qui règle et qui conserve le monde entier : ô tov ô^ov xôffftov cuvrârrcov rt xaè ixvvî^wv, à part des

autres dieux, oî a)/ot, comme il les appelle dans le même passage >. Il croit à une Providence divine s'étendant à tout, et se manifestant souvent par des oracles, par des prodiges ou par une révélation immédiate 2.

Suivant Socrate, la nature de notre âme participe à celle de la Divinité, roû Beïov ptziyzi 3 ; et elle est immortelle. Sa

1 Xénophon, Mémoires, liv. IV, ch. m.

2 Ibid., liv. I, ch. i et iv.

; Ibid., liv. IV, chap. m.

croyance sur ce dernier point est assez connue par ce seul t'ait, que les preuves de 1* immortalité de Came qui se trouvent dans les Dialogues de Platon ' sont presque toujours mises dans la bouche de Socrale. particulièrement dans le Phédon, qui renferme le récit détaillé du dernier entretien qu'il eut avec ses amis le jour môme de sa mort.

MOilALE ET ESTHÉTIQUE.

1° En ce qui concerne nos devoirs envers nous-mêmes, Socrate insiste principalement sur la tempérance et la modération en toutes choses. Contrairement à l'usage des sophistes, il donnait gratuitement ses leçons: c'était sur son désintéressement qu'il fondait Fon indépendance 2. 2° Nos devoirs envers nos semblables se rapportent à la justice, qu'il définit l'observation de la loi, rb wSpupov. Outre les lois civiles, il reconnaissait des lois non écrites. Ce sont celles qui régnent en tout pays: ces lois sont divines, et ceux qui les transgressent ne peuvent éviter la punition de leur crime 3. En général, il recommande, pour arriver à la vertu, et, par suite, au bonheur, la connaissance de soimême et le courage de maîtriser ses passions *. 4° A ses yeux le fondement de toute vertu est la piété, sws'Seta. Un homme pieux, c'est celui qui sait le culte légitime que l'on doit rendre aux dieux : mais, suivant Socrate. la meilleure manière de les honorer dignement, c'est de se conformer à cette réponse de l'oracle de Delphes, consulté sur ce sujet : Suivez les lois de votre pays 5 — En esthétique, il ne séparait pas le bon du beau : « Tout ce qui est bon, dit il, est beau par la môme raison. La vertu n'est pas bonne dans une occasion et belle dans une autre. Les pro-

1 Phédon, Gorgias. république, liv. X.

2 Xonoph , Mémoires, liv. I, ch. n el v ; — IV, ch. v.

3 Ibid , liv. IV, ch. iv.

1 Xénoph., Mémoires, liv. IV, n ; — II, i. s Ibid,, liv. IV m el vi.

portions qui constituent la beauté du corps humain en font aussi la bonté <• »

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