POLITIQUE
En politique, il mettait une grande différence entre la royauté, pv.Tihi<x, et la tyrannie, zvpmnîç' la première est selon les lois, l'autre, suivant le caprice de celui qui gouverne. Il distinguait Yaristocralie, c'est-à-dire une république gouvernée par les amis des lois; la plou'ocralie, celle où dominent les riches ; et la démocratie, celle où tout le. peuple partage la puissance =. Il blâmait l'élection des magistrats par la voie du sort, disant que c'était une absurdité qu'une lève décidât du choix des chefs de la république, tandis que l'on ne voudrait pas tirer au sort un pilote, un architecte, un joueur de flûte, ou d'autres semblables artistes dont les fautes seraient bien moins préjudiciables que celles des magistrats s.
Conclusion. — D'après l'exposition qui précède, les caractères de la révolution philosophique qui a Socrate pour auteur peuvent se résumer ainsi : 1° la ruine de la sophistique, en ridiculisant les sophistes, et en leur arrachant à eux-mêmes l'aveu de leurs erreurs; 2° la substitution d'une direction toute morale et psychologique aux études purement spéculatives sur des matières obscures. Pour obtenir ce résultat, les moyens mis en œuvre par Socrate sont : 1- une rare habileté pour se plier à tous les caractères et pour se prêter à tous les tons ; 2° sa méthode.
II. Écoles de la philosophie grecque, depuis Socrate jusqu'à la fin de l'école d'Alexandrie.
Socrate eut un grand nombre de disciples, dont les uns conservèrent sa doctrine sans altération, tandis que les autres furent les fondateurs de diverses écoles qui, tout en
1 Xénoph., Mémoires, III, vin.
' lbid., IV. vi.
3 lbid., I, ii.
gardant plus ou moins de la philosophie socratique, revêtirent chacune un caractère propre et original. On compte parmi les premiers : Xé.nophon d'Athènes, né vers 450 ; c'est lui qui a le mieux fait connaître à la postérité la vie et les doctrines de Socrate, principalement dans les ouvrages suivants: les Mémoires sur Socrate, ou Entretiens mémorables de Socrate, 'AîropïjpoveôpaTa, X Apologie, le Banquet v\. Y Économique : on peut juger par les paroles que Xénophon met dans la houche de Cyrus mourant, quels étaient ses propres sentiments sur la nature de l'âme et sur sa destinée après cette vie1 ; Simon, corroyeur chez lequel Socrate allait philosopher ; Eschine, qui lutta toute sa vie contre la misère : ces deux philosophes avaient composé des dialogues dont Diogène Laèrce nous a conservé les titres ; le Thébain Cébès, dont il nous reste un dialogue intitulé : Tableau de la vie humaine ; Phédon, qui alla fonder en Péloponèse, à Élis sa patrie, l'école dite Éliaque, école nommée aussi Érélriaque, parce que plus tard elle fut transférée à Erétrie, en Eubée, par MÉNÉDÈME, qui étaitde cette ville. Cette école conserva la doctrine de Socrate sans aucune altération notable que nous sachions. Elle nous est, du reste, fort peu connue. — Après la mort de Socrate, et par suite de la dispersion de ses disciples, on vit bientôt se former plusieurs écoles en divers lieux: l'école Êliaque dont on vient de parler, l'école Cynique, l'école Cyrénaïque, l'école Mégarique et YAcadêmie. Le chef de l'Académie fut le maître d'Aristote, fondateur de l'école Péripatéticienne. Un peu plus tard, on vit naître, sous diverses influences, l'école (YÉpicure et celle de Zenon. En même temps se développèrent plusieurs mouvements .sceptiques, et finalement la philosophie grecque, se combinant avec le génie oriental, produisit Y éclectisme alexandrin, qui aboutit au mysticisme.
1 C>/ropédie, VIII, 47.
FHILOSOPHIE ANCIENNE. 537
2 I. Ecole cynique.
Antisthène, Athénien, fut le fondateur de l'école cynique. Fidèle à la direction morale de la philosophie socratique il prit pour principe que le souverain hien de l'homme consiste dans la verlu. Il faisait consister la vertu dans une orgueilleuse indépendance de toutes les choses extérieures: de là son mépris, non-seulement pour les richesses, la volupté et les honneurs, mais encore pour les convenances sociales et les usages les plus respectables. De ces principes résultait un système de vie extrêmement simple, qu' Antisthène appelait vivre selon la nature. Les théories scientifiques n'étaient à ses yeux que de vaines subtilités, par la raison que les essences des choses ne peuvent point se définir. Il composa cependant un grand nombre d'écrits : il ne nous en reste que deux discours. Renonçant à tout ce qui n'était pas absolument indispensable, il n'avait pour vêtement qu'un pauvre manteau, et toute sa richesse consistait en un bâton, une besace contenant des aliments grossiers, et un vase pour puiser de l'eau. Socrate n'approuvait pas cet excès de rigorisme : « Antisthène, lui dit-il un jour, j'aperçois ta vanité à travers les trous de ton manteau l. » Les philosophes de l'école d'Antisthène furent appelés cyniques, et leur philosophie cynisme, soit à cause de leur critique mordante et de leur mépris des bienséances qui les firent comparer au chien, soit du gymnase appelé Cynosarge, que leur maître, après la mort de Socrate, avait choisi pour y donner des leçons. Ou peut remarquer sur Antisthène ce témoignage de Cicéron * : « Antisthène, dans son traité de Physique, dit qu'il y a plusieurs dieux populaires, mais qu'il n'y a qu'un Dieu naturel ; » ce que Lactance 3 interprète dans un sens orthodoxe.
1 Diog. Laërt., VI, 8.
2 De nat. deor., I, xm.
3 Inst. div., I, 5.
Diogène le Cynique était Dé a Sinope, ville de Paphlagonie, vers l'an 'il 'i. Il fut banni de sa patrie avec son père pour crime d'altération de la monnaie, et se retira à Athènes, où il parvint à force de persévérance à se faire accepter d'Antisthène pour disciple. Il exagéra encore les maximes et surpassa les singularités de son maître. Il enseigna h ?on tour dans Athènes s'occupanl exclusivement de morole, et méprisant toute science spéculative, a l'exemple d'Antisthène. L'auteurdes Vies des /lus illustres philosophes ' nous a conservé un grand nombre d'anecdotes, de saillies originale?, et aussi de maximes d'une véritable philosophie, qui prouvent jusqu'à quel point Diogène méprisait ce que les hommes ont coutume de rechercher avec le plus d ardeur. Cependant si l'on examine de près ses actions, on s'aperçoit bientôt que son austérité était bien plutôt l'effet de l'orgueil que d'une véritable sagesse. Admis un jour chez Platon, il salissait de ses pieds un tapis précieux, en disant : « Je foule aux pieds le faste de Platon. — Oui, reprit celui-ci, mais par une autre espèce de faste. » Platon disait de lui: « C'est Socrate en délire. » Il s'appelait lui même xûmv, chien.
On cite encore parmi les cyniques Cratès de Thèbes, disciple de Diogène ; Ménippe de Phénicie, et quelques autres moins connus. On rapporte que Cratès, pour montrer son mépris des richesses, vendit ses biens et en distribua le prix a ses compatriotes-; Ménippe avait composé des satires mêlées de prose et de vers, d'où est venu plus tard le nom de satire Ménippée.
§ II. Ecole cyrcnaïrjue.
Aristippe de Cyrène, colonie grecque en Afrique, florissait vers 3h0. Tout en faisant, ainsi que Scerute, consister la philosophie presque exclusivement dans la morale, il s'écarta de son mai Ire en proposant pour but à
1 Diog. Laërt., VI
1 Diog. La^rt.. VI. 87.
l'homme le plaisir, el en ne mettant la vertu qu'en seconde ligne. Il enseignait que si l'homme pratique la vertu, ce u'est que par int rit. Son principe moral le conduisit à n'admettre d'autre source de la connaissance que la sensation. On croit qu'ARÉTÉ, sa Mlle, lui succéda dans renseignement. Aristippe - Métrodidacte, ainsi nommé parce qu'il fut instruit dans la philosophie par sa mère Arété, ne lit que développer les idées de son aïeul. — Théodore de Cyrèoe, surnommé Y Athée, disciple du second Aristippe, composa un s\slème complet d'indifférencc morale ; puis, déduisant les conséquences sceptiques de la psychologie de ses prédécesseurs, il refusa toute objectivité à nos perceptions. Sefon lui, l'homme n'est sûr que de ses sensations,, et les objets extérieurs ne sont peut-être que des apparences. Les Athéniens le bannirent de leur ville. Hégésias, qui enseignait à Alexandrie, admettait aussi l'indifférence morale, et, de plus, il pensait que le bonheur ne peut être atteint par notre nature et que par conséquent la mort est préférable à la vie, d'où lui est venu le surnom de mi<rt9âvaToç. Il arriva même que, par suite de ses leçons, plusieurs de ses auditeurs se donnèrent la mort *. Annicéris de Cyrène chercha à l'aire prévaloir, sur les plaisirs des sens, les jouissances de l'esprit. Par là, le système cyrénaïque se rapproche davantage de l'enseignement d'Épicure.
Les Cyn gués embrassèrent un rigorisme bizarre, mais supposant de la force d'âme; les Cyrénaïques, au contraire, se dégradèrent par la mollesse de leurs mœurs. Cette secte se fondit bientôt dans celle d'Épicure, tandis que l'école cynique fut, à certains égards, une préparation du stoïcisme.
g 111. Ecole mégarique.
Euclide de Mégare, qui florissait vers 400 avant J.-C, avait étudié la philosophie de l'école d'Élée, avant de
1 Cic, Tuscul., I, xxxiv.
s'attacher à Socrate. Après la mort de Socrate, il fonda a Mégare une école qui devait être, du moins dans la pensée de son fondateur, une continuation partielle des doctrines d'Élée modifiées par l'influence socratique. Euclide admit avec les Éléates l'unité absolue comme unique réalité, mais il la considéra surtout sous le point de vue moral: pour lui, l'être absolu fut le bien absolu. Le bien est un, h tô àyuQôv, quoiqu'on lui donne des noms divers *. Le souverain bien, c'est ce qui est un, toujours semblable a lui-même, toujours le même 2. Un des principaux caractères de cette école, c'est sa dialectique subtile, qui lui fit donner le surnom A'Éristique, du grec epiç, dispute. Ces subtilités paraissent avoir eu pour but d'embarrasser les pbilosophes empiriques, et particulièrement Aristote. Eubulide de Milet, et son disciple Alexinus d'Élis, ne sont connus que par leurs arguments captieux : le menteur, le las ou sorile, le cornu, le chauvi- 3, etc. Voici à peu près de quelle manière était conçu le chauve : Un cheveu de moins ne fait pas une tête chauve, ôtons donc ce cheveu ; un cheveu de moins ne fait pas une tête chauve, ôtons cet autre, et ainsi de suite, de telle sorte que l'on ôtait un à un tous les cheveux de la tête, sans pouvoir la rendre chauve. Voici le mcnteui tel qu'on le lit dans Cicéron * : « Si vous dites que vous mentez et que vous disiez la vérité, vous mentez ; or vous dites que vous mentez et vous dites la vérité : donc vous mentez. » Ce qui fait le captieux de cet argument, c'est qu'il semble que l'on mente et que l'on dise la vérité en même temps. Il faut compter encore dans cette école Diodore, surnommé Cronos, dont on cite quelques objections contre la réalité du mouvement, et Stilpon de Mégare, philosophe austère qui faisait consister
1 Diog. Laërt., II, 106.
2 Gic, Acad., II, xlii.
'' Diog Laërt., II, 108, Euclide.
* Acad., II, xxx.
le souverain bien dans l'impassibilité de l'âme, animus impatiens l.
On a vu, par ce qui précède, que si les Cyniques et les Gyrénaïques portaient surtout leur attention sur la morale, les Mégariques, auxquels on peut joindre, à certains égards, les Érétriaques, s'occupaient davantage de la partie métaphysique.
*i IV. École platonicienne ou Académie.
Platon, que le caractère de grandeur qui dislingue sa philosophie a fait surnommer le Divin, naquit à Athènes ou dans l'île d'Égine, l'an 430 ou 42'J avant Jésus-Christ. Il était lils d'Ariston et se nommait Aristoclès ; mais, à ce que l'on croit communément, son maître de palestre lui donna le nom de Platon à cause de la largeur de ses épaules, et ce nom lui est resté. Son génie philosophique se développa principalement par ses rapports intimes avec Socrate, dont il suivit les entreliens pendant huit années. Après la mort de Socrate, il se retira à Mégare chez Euclide. Ce fut vers ce temps-là qu'il entreprit de longs voyages, à l'imitation des anciens philosophes. Il visita la Grande-Grèce, et y fréquenta quelques pythagoriciens célèbres, Archytas et PhiloIaus;en Egypte, il se fit initier aux doctrines secrètes des prêtres de Sais ; à Cyrène, il se perfectionna dans les mathématiques sous Théodore le Géomètre. De retour à Athènes, il ouvrit une école de philosophie dans un gymnase situé près de la ville et nommé Académie, du nom d'un de ses anciens possesseurs : c'est de là qu'est venu à l'école de Platon le nom d'École académicienne ou Académie. On connaît ses relations avec les deux Denys, tyrans de Syracuse, auxquels il ne put inspirer l'amour de la sagesse. Il avait ordinairement de nombreux auditeurs : la beauté de son génie et la douceur de son caractère attiraient en foule à ses leçons.
• Senec, Ep. ix.
II nous reste de Platon trente-cinq traités, sous la forme de dialogues, y compris l'Apologie de Socrale, treize lettres et quelques pages sous le titre de Définitions. L'authenticité de quelques-uns de ces écrits a été contestée. DaDs les dialogues, les principaux interlocuteurs sont ordinairement Socrate et le philosophe qui donne son nom au dialogue. Parmi ces dialogues, on distingue particulièrement le Phêdon, ou de l'âme : Platon y raconte la mort de Socrate, et y disserte sur la nature de l'âme et sur son immortalité ; la République, qui est, dans la pensée de l'auteur, l'exposition d'un Etat parfait, où régnerait la justice avec l'unité et l'égalité ; les Lois, où il trace le plan d'un État qui s'éloigne le moins possible de l'idéal de la République ; le Timée, qui est comme un traité de cosmogonie ; le Gorgias, ou de la rhétorique ; le Thêétète, ou de la science, et plusieurs autres. Les leçons de Platon oilraient un mélange des opinions de Pythagore, d'Heraclite et de Socrale, et aussi de ce qu'il avait appris chez les Égyptiens. Il doit beaucoup à l'école de Pythagore pour les idées, et à Socrate pour la morale et la politique; il tient, pour ainsi dire, le milieu entre ces deux philosophes, quasi Pytkagoram inler Socratemque médius '. Mais son génie a su marquer d'un caractère d'originalité ce qu'il a emprunté aux autres, et combiner en un harmonieux système les éléments les plus divers. Le style de Platon, suivant la remarque d'Aristote, tient de la poésie et de la prose, ce qui, joint à l'ahsence de forme systématique, rend assez difficile l'intelligence exacte de sa philosophie. Le système de Platon embrasse toutes les branches de la philosophie : la psychologie, la théodicée, la morale, la dialectique.