CHAPITRE II
DE LA MÉTHODE E1V GÉNÉRilL
Toute intelligence éprouve un besoin irrésistible de vérité ; mais souvent la vérité se dérobe à nos regards et il est nécessaire de la découvrir ; il est naturel aussi de cherchera s'en rendre compte, et l'on a souvent besoin de la démontrer aux autres. Pour atteindre ce double but, il y a des procédés à employer, il y a une marche à suivre, c'est ce qu on appelle la Méthode.
On entend par méthode un système de procédés dont on /ait usage pour découvrir ou pour démontrer la vérité. Les procédés varient dans le détail, suivant la nature des objets, suivant les habitudes de l'esprit et les moyens dont il dispose ; mais un ordre, une méthode quelconque es!
nécessaire à notre intelligence. C'est une suite de la faiblesse de l'esprit humain, qui ne peut saisir à la fois d'un seul coup d'oeil l'ensemble et le détail des choses. L'ordre qui s'établit par la méthode entre les objets de nos connaissances favorise et soutient l'attention, aide la mémoire, donne la netteté aux notions acquises, et prépare la raison à découvrir de nouveaux rapports ; il rend en même temps l'exposé de ces connaissances plus facile et plus clair.
Quelles que soient les différences qui puissent se produire dans l'exercice de la méthode on conçoit qu'il doit y avoir une marche commune à tous les bons esprits, marche indiquée par la nature même de l'esprit humain, et qui se retrouvedans ce qu'offrent de bon les méthodes particulières; en d'autres termes, on conçoit qu'il existe une méthode naturelle et commune, type constant que doivent reproduire les méthodes particulières avec les modificationsqui tiennent à la différence des objets et au caractère de chaque esprit. L'orateur, le poëte, le philosophe, etc., font également des analyses et des synthèses ; mais ils ne les font pas de la même manière, ils ne les enchaînent pas avec une égale rigueur.
Les divers objets de nos perceptions se présentent à nous sous un aspect complexe ; la nalure externe et la nature interne ne nous offrent que des faits composés, que nous percevons d'abord superficiellement dans leur complexité, sans rien distinguer à fond d'une manière précise. Pour obtenir la connaissance exacte des parties et des propriétés d'un objet, l'esprit examine successivement et par abstraction ces parties et ces propriétés, c'est-à-dire qu'il décompose l'objet. Si l'esprit se bornait à décomposer sans recomposer, il ne posséderait que des notions fragmentaires, que des éléments isolés du tout ; mais il ne connaîtrait pas ces éléments dans leur liaison et leurs rapports : il ne connaîtrait donc pas le fout, car il est clair que les éléments d'un objet
ne constituent cet objet qu'autant qu'ils sont réunis. Il faut donc qu'après avoir divisé le tout, pour en bien saisir les éléments, l'esprit réunisse ces éléments pour reconstituer le tout dans son état naturel. Le premier de ces deux procédés s'appelle analyse, ou méthode de décomposition, et le second synthèse, ou méthode de composition. L'analyse et la synthèse sont inséparables ; ce ne sont pas précisément deux méthodes, mais ce sont les deux moyens de la méthode. Pour prendre un exemple dans les choses matérielles les plus faciles à saisir, si l'on veut acquérir la connaissance exacte d'une montre, il faut d'abord que l'on observe successivement le cadran, les rouages, les ressorts, en un mot toutes les pièces de l'appareil avec leurs mouvements divers. Cependant cette observation, tout en produisant une suite de connaissances partielles, ne donne pas l'idée totale de l'instrument, tel qu'il existe dans la réalité, avec les rapports de ses parties et les fonctions qui en résultent. Il est donc nécessaire que l'on rétablisse, dans leurs rapports réciproques les éléments séparés par l'analyse ; il faut. donc recomposer l'instrument, c'est-à-dire employer la synthèse.
Il importe de remarquer que, lors même que l'on procède par voie d'analyse, pour terminer par la synthèse, le point de départ a été une sorte de synthèse, synthèse instinctive et confuse qui ne diffère pas de l'objet même, en tant que conçu comme une chose complexe. A la première vue. dans la première perception , notre esprit saisit instinctivement son objet comme un ensemble de parties, de modes et de rapports, vaguement perçus sans doute, mais perçus comme ne formant qu*un même tout: ce n'est que parce qu'un objet se conçoit comme un composé, qu'il peut être question de le décomposer. Il est bien entendu que cette synthèse doit être accompagnée de la distinction de tel objet en particulier, sans quoi cet objet demeurerait confondu dans la masse des êtres. Par exemple, à la vue d'un paysage, nous en saisissons d'abord l'ensemble par une synthèse instinctive ; puis, au moyen de l'analyse, nous en examinons successivement toutes les parties : les arbres, les vallons, les
coteaux, etc. ; et enfin, par la synthèse méthodique, conséquence de l'analyse, nous réunissons et nous considérons dans leurs rapports les parties qui constituent le paysage entier. La science a donc pour point de départ et pour terme une synthèse : la première très -imparfaite, la seconde plus ou moins parfaite, en raison du plus ou moins de valeur de l'analyse.
On conçoit sans peine qu'il doive y avoir un ordre à tenir dans l'observation méthodique, dans l'analyse des phénomènes, puisque, évidemment, une méthode sans ordre serait un mot dépourvu de sens. Condillac, dans sa Logique*. après avoir fait la supposition que plusieurs personnes se sont trouvées réunies dans un château d'où elles ont longtemps considéré une vaste campagne où la nature s'est plu à répandre la variété, et où l'art a su perfectionner encore la nature, remarque que ceux qui ont considéré cette campagne ne la connaissent pas tous également bien, et qu'ils en feraient des tableaux fort différents. Chacun néanmoins a vu les mêmes objets ; mais les regards des uns étaient conduits comme au hasard, et ceux des autres se dirigeaient. avec un certain ordre. La nature l'indique elle-même : c'est celui dans lequel elle offre les objets. Il y en a qui appellent plus particulièrement les regards : ils sont plus frappants, ils dominent, et les autres semblent s'arranger autour d'eux pour eux. Voilà ceux que l'on observe d'abord: et, quand on a remarqué leur situation respective, les autres se mettent dans les intervalles, chacun à sa place. » Alors on peut embrasser d'une seule vue de l'esprit, et dans un ordre simultané, les objets et les rapports que l'on n'avait d'abord aperçus que successivement et sans liaison entre eux. C'est de cette manière que s'effectuent naturellement et avec régularité les opérations de la méthode.
Rien de plus aisé a comprendre que la notion générale de la méthode, avec son double procédé de décomposition et de recomposition, tant qu'elles ne s'appliquent qu'à des êtres et
1 Première partie, ch. 11.
à des faits individuels, matériels surtout, c'est-à-dire visibles et tangibles, comme une montre, un paysage, ainsi que dans les exemples précédents. Ces exemples servent à bien faire saisir d'abord l'idée fondamentale de la métbode dans sa plus grande simplicité, mais là n'est pas le but principal de la méthode. Peu importe le simple fait de décomposer et de recomposer méthodiquement tel ou tel objet individuel, si l'on ne généralise pas, si des phénomènes on n'induit pas des lois, si on ne tire pas les conséquences des principes, en un mot si on ne constitue pas la science. Mais alors la méthode, comme moyen de formation et de progrès des sciences, devient plus compliquée et d'une application plus difficile. Il est donc nécessaire d'en donner de nouvelles explications.
Toute étude, toute recherche de la vérité comprend sans doute l'application des deux parties de la méthode naturelle, savoir, Y analyse et la synthèse, mais toutefois dans des proportions différentes , suivant la nature des objets. Celle des deux qui domine forme le caractère distinctif qui donne son nom à toute la série des opérations.
Méthode analytique. — Si la méthode s'exerce sur les objets complexes, tels que les phénomènes qui tombent sous la perception extérieure ou ceux qui sont connus par la conscience , elle devra avant tout démêler les éléments qui les constituent, et, pour atteindre ce but, il faudra nécessairement décomposer les objets, c'est-à-dire analyser. Mais, en même temps que l'on pénètre par l'analyse jusqu'aux éléments des choses, il faut à chaque instant classer, généraliser les notions que l'on acquiert , c'est-à-dire joindre la synthèse à l'analyse ; néanmoins ce qui domine dans tout, ce travail, ce qui en est le moyen principal, c'est la décomposition des objets, c'est l'analyse, et c'est pour cette raison que la marche suivie dans l'ensemble se nomme méthode analytique. Ainsi, par exemple, c'est sur Yanatomie végétale, c'est sur Yobservation analytique des plantes qu'est fondée la science des végétaux. Il est vrai, sans doute, qu'a mesure qu'on analysait et qu'on observait en détail les
différentes parties des plantes avec leurs fonctions et leurs propriétés, en même temps, suivant la nature de l'esprit humain, on généralisait, on classait les produits de l'observation, et il en est résulté une synthèse régulière qui se nomme la botanique; mais le procédé qui avait donné à cette science ses éléments, c'est Y analyse. Par la méthode analytique, on passe des notions complexes que donnent les perceptions, à des propriétés, à des principes, à des éléments simples ; on y décompose les notions individuelles, on y remonte des effets aux causes, on y procède du particulier au général. Cette méthode, ainsi nommée parce que l'analyse y domine, est appelée aussi méthode empirique ou expérimentale, parce quelle s'appuie sur l'expérience ; méthode à posteriori, parce qu'elle part des effets et des conséquences pour remonter aux principes et aux causes ; méthode d'induction, parce que, sans rejeter la déduction, elle fait cependant un plus grand usage de l'induction. C'est cette méthode qui a produit, par exemple, les sciences physiques et la psychologie expérimentale.
Méthode synthétique. — On peut observer dans la pensée humaine un ordre d'idées qui ne sont proprement ni des phénomènes de conscience, ni des phénomènes de perception extérieure, mais bien des conceptions de notre raison, et qui se présentent à notre esprit comme des vérités absolues, indépendantes de l'ordre variable et successif des phénomènes. Tel est le principe de la substance, celui de la cause, etc. ; telles sont les notions de -force, de quantité, d'espace, de durée, d'ordre, de juste, de bon , de vrai, de beau, et autres du même genre. Notre esprit, commençant un essai d'analyse suivant sa marche naturelle, porte son attention sur ces idées conçues d'abord d'une manière vague et bientôt il les distingue nettement des autres notions. Puis chacune de ces notions, distinguée ainsi des autres, nous donne immédiatement l'idée d'un principe, d'une loi universelle qui se montre à nous comme une vaste synthèse, plus étendue même que celles auxquelles on arrive par les procédés ordinaires d'une analyse complète. Ces notions qui
se manifestent tout d'abord avec leur caractère rationnel, universel, absolu, reçoivent leur application dans une infinité de cas particuliers, tels que les divers effets des lois de la nature, les rhénomènes de notre âme, les événements de la vie, où la raison nous montre des causes, des forces, de Tordre, du vrai, du bien, elc. Ces notions sont des principes qui se corçoivent cemme renfermant dans leur universalité un grand nombre de vérités de divers degrés que l'on peut en déduire successivement. De cette manière, on fait par la déduction une espèce d'analyse de la synthèse, en parcourant dans le détail les vérités d'un ordre secondaire et les phénomènes particuliers, dont les principes universels forment le lien commun. Cepeûdant la synthèse, à raison du caractère absolu des principes qui la constituent, garde toujours son unité ; elle demeure intacte et entière, et domine constamment toute la suite des opérations. C'est ainsi, par exemple, que Vidée d'ordre, appliquée au monde, reste toujours identique à elle-même, malgré la variété infinie des combinaisons des corps, et imprime un caractère d'unité à toutes les parties d'une description raisonnèe de la nature. Cette marche de l'esprit humain se nomme méthode synthétique. On y procède du général au particulier, de vérités d'une grande extension, mais simples de compréhension, à des notions de plus en plus composées, des principes aux conséquences, des causes aux effets. Cette méthode se nomme encore méthode rationnelle ou à priori, parce qu'elle se fonde sur des conceptions de la raison, qui ne nous sont pas données par l'expérience, et méthode de déduction, parce que la déduction en est l'instrument principal. C'est en général la méthode des mathématiques et des scvnces métaphysiques, spécialement de l'ontologie.
Usage de la méthode. — Lorsqu'il s'agit d'arriver, au moyen de recherches et d'observations, à la découverte d'une loi, d'une vérité d'induction, la méthode dominante est l'analyse, ainsi qu'on l'a fait remarquer ci-dessus. C'est pour cela que V ordre analytique se considère comme une
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méthode d'invention, d'investigation, de découverte. Mais si l'on ne se propose que d'exposer une science déjà faite, la marche que l'on suivra le plus souvent sera V ordre synthétique. C'est ce qui a l'ait donner à cette méthode le nom de méthode d'exposition, d enseignement, de tradition. C'est ainsi qu'un auteur compose, pour ainsi dire, pièce à pièce, un cours d études, d'un nombre déterminé de divisions et subdivisions fixé à l'avance : ce qu'il n'eût pu faire, en suivant strictement la marche analytique, qu'au fur et à mesure des recherches et des découvertes. Ce qui fait préférer l'ordre synthétique pour l'enseignement, même des sciences d'observation, telles que la physique et ia chimie, au moins quand cet enseignement s'adresse à des intelligences encore peu exercées aux travaux scientifiques, c'est la clarté qui en résulte pour l'exposition, et la facilité avec laquelle, en suivant cette méthode, l'esprit saisit et se grave dans la mémoire l'enchaînement naturel des principes et des conséquences, avantages qui mettent la science à la portée des intelligences ordinaires. En suivant l'ordre analytique, au contraire, on courrait risque, jusqu'à ce que l'on fût remonté aux principes, de rester dans le vague et d'éprouver une sorte d'embarras qui serait de nature à fatiguer et à rebuter l'esprit. Dans les cas cependant où il s'agirait de donner une instruction forte et approfondie, l'ordre analytique serait préférable à la méthode synthétique pour l'enseignement des sciences qui se sont formées par les procédés de l'analyse, parce qu'en faisant ainsi parcourir au disciple de la science le chemin que la science a suivi elle-même pour se former, on lui apprendrait par là comment il devra diriger un jour luimême ses recherches pour découvrir la vérité. Au reste, il peut toujours être utile de faire servir concurremment Vanalyse et la synthèse à l'exposition d'une science : même après être remonté analytiquement aux vérités fondamentales de la science, il importe encore d'en donner la démonstration selonl'ordre synthétique, afin que l'on voie clairement les conséquences découler de leurs principes.
Il y a deux écueils à éviter dans l'usage de l'analyse : le premier, de laisser la décomposition incomplète ou de ne point diviser assez la matière de l'analyse ; le second, de diviser trop et de se perdre en quelque sorte dans les infiniment petits. Dans le premier cas, l'analyse n'éclaire pas assez l'esprit. Dans le second cas, elle engendre la confusion: Simile est confuso, quiquid in pulverem sectum est. C'est une poussière impalpable, insaisissable. Il faut donc que l'analyse se tienne dans une juste limite, où elle satisfasse aux besoins de l'intelligence, sans aller au delà de ce que les forces de l'esprit humain lui permettent d'atteindre. L'écueil de la synthèse, c'est la précipitation : l'esprit naturellement impatient et présomptueux est toujours tenté de soumettre prématurément les faits qu'il observe aux lois sous lesquelles il a rangé les faits déjà connus.
Lorsque la synthèse n'est que la simple recomposition d'un objet par la réunion des éléments que l'analyse a séparés, on conçoit que sa valeur dépende de celle de l'analyse, et qu'elle doive être défectueuse en raison des défauts de celle-ci. Si l'analyse suppose des faits et des circonstances, il est bien clair qu'au lieu d'une synthèse exacte on ne pourra former qu'une synthèse hypothétique, qu'une hypothèse.
C'est par l'usage de la méthode que l'on constitue la science, que l'on forme un corps de doctrine, que l'on foide un système. Un système peut être faux, principalement pour deux causes : ou parce que l'analyse, qui sert de base à la synthèse, a omis quelque élément réel du tout, ou parce qu'elle a introduit quelque élément qui n'existe pas réellement dans le tout , c'est-à-dire qu'un système peut être rendu faux par soustraction ou par addition.
Afin d'obvier aux inconvénients qui viennent d'être signalés, il faut •. 1° prendre pour règle que la décomposition d'un objet en ses parties soit toujours accompagnée de l'observation la plus scrupuleuse et la plus sévère ; il faut que l'on considère ces parties dans tous leurs rapports
et dans leurs circonstances les plus variées, qu'on les tourne, pour ainsi dire, sous toutes les faces ; et, avec toutes ces précautions, il faut savoir hésiter encore et suspendre son jugement, jusqu'à ce que l'on obtienne l'évidence, et que l'on soit assuré de n'avoir rien omis ni ajouté d'essentiel ; 2° il faut se maintenir exempt de passion, et chercher simplement la vérité sans arrière-pensée et sans vues systématiques arrêtées à l'avance.
Il faut du reste se hien persuader que le bon emploi de la méthode dépend beaucoup plus du jugement et de la sagacité de chacun, que des règles particulières que l'on pourrait prescrire. On trouve néanmoins dans Bacon, Descartes et autres philosophes, des règles et des principes très-propres à guider utilement dans la rechercbe de la vérité.
Voici les règles tracées par Descartes :
1° Ne recevoir aucune chose pour vraie qu'on ne la connaisse évidemment être telle ;
2° Diviser chacune des difficultés qu'on examine en autant de parcelles qu'il se peut, et qu'il est requis pour les mieux résoudre ;
3° Conduire par ordre ses pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusqu'à la connaissance desplus composés;
4° Faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, qu'on soit assuré de ne rien omettre '.
Ces règles peuvent se résumer dans les quatre termes suivants : évidence, analyse, ordre naturel, dénombrement complet.
1 Discours de la méthode, deuxième partie.