‹ Cours élémentaire de philosophie à l'usage des établissements d'éducationChapitre 80 sur 243 · DE L'OBSERVATION ET DE L EXPÉRIMENTATION · texte numérisé non relu

DE L'OBSERVATION ET DE L EXPÉRIMENTATION

observation, c'est une expérience, c'est V expérimentation, c'est-à-dire Y étude des phénomènes dans des circonstances déterminées par lob serviteur.

Dans le premier cas on se borne, pour ainsi dire, à regarder passer les phénomènes ; dans le second, on les excite, on les fait venir pour les regarder. Ainsi, c'est par Y observation que nous connaissons les phases de la lune; c'est par des expériences que nous apprenons quels sont les effets de la machine pneumatique.

On comprend aisément, par les explications qui précèdent, que Yobservation ne nécessite pas toujours l'expérimentation, et que Y expérimentation est un moyen d'observation.

On assurera l'exactitude de l'observation et de l'expérimentation moyennant les règles suivantes :

1° Se prémunir contre tout préjugé sur l'objet à observer ;

2° Donner la plus grande attention à tout ce qui se présente dans le cours de l'observation et de l'expérience ;

3° Tenir compte des circonstances, telles que celles du temps, du lieu, du milieu dans lequel on opère. On sait, par exemple, combien l'état de l'atmosphère influe sur les résultats dans un grand nombre d'expériences ;

4° Apporter le plus grand soin à procurer l'exactitude et la précision des instruments dont on se sert ;

5° Vérifier et généraliser les résultats obtenus en variant les expériences, c'est a-dire en opérant dans les circonstances les plus diverses et sur des substances de toute nature. C'est ce que pratiquent les physiciens pour connaître à foud, par exemple, les propriétés et les lois de la chaleur, de l'électricité, etc.

6° Contrôler Y analyse par la synthèse, si on le peut. C'est ainsi qu'après avoir constaté la composition de l'eau en séparant l'oxygène et l'hydrogène qui en sont les éléments, on reforme de l'eau par la combinaison d'une partie (en volume) d'oxygène avec deux d'hydrogène.

§ II. De l'analogie et de l'induction.

Les sciences physiques ont pour but principal de déterminer les lois d'après lesquelles se produisent les faits connus par l'observation et l'expérimentation.

On entend par loi, dans la nature physique, quelque cause, souvent inconnue, qui assujettit les êtres, avec régularité et constance, à des états ou à des actes déterminés. Ces actes et ces états ne sont pas autre chose que des mouvements et des formes. On sait, d'ailleurs, que le monde intellectuel et moral a aussi ses lois, mais dans une acception différente, que l'on expliquera dans la morale.

L'usage des procédés convenables d'observation et d'expérimentation ne constitue une science positive que s'il conduit à quelque chose de fixe, qui rattache la multiplicité des phénomènes à des principes communs, c'est-à-dire s'il aboutit à une induction. Or l'induction se fonde ordinairement sur Y analogie. Ce double procédé sera la matière des explications qui vont suivre.

1° De l'analogie.

L'analogie, dans le langage ordinaire, s'entend le plus souvent des rapports et des ressemblances entre les objets : c'est l'analogie dans les choses. Mais en logique, il s'agit principalement de l'analogie considérée dans l'esprit, c'est-à-dire de la disposition naturelle qui nous fait rapporter les choses semblables à des causes ou à des êtres semblables.

L'analogie nous fait juger des choses qui n'ont pas encore été éprouvées ou qui ne peuvent l'être, d'après leur rapport avec d'autres qui sont connues. L'analogie est la source d'un très-grand nombre de nos jugements ; sans elle il serait impossible de faire un pas dans la vie. C'est sur l'analogie que se fondent l'usage des aliments et l'emploi des remèdes de la médecine : nous ne prenons tel aliment, tel remède en particulier, que d'après leur ana-

de l'analogie. 221

logie avec d'autres semblables dont on a éprouvé les propriétés. C'est d'après l'analogie que nous avançons d'un pied ferme sur des surfaces où nous n'avons pas encore marché ; c'est par l'analogie que l'on juge que telle semence, confiée à la terre, germera d'abord et plus tard portera dos fruits.

Nous prenons ordinairement l'analogie extérieure pour indice de ressemblance intérieure. Par exemple, en cueillant un fruit, nous y avons reconnu une certaine forme, une certaine couleur ; en le divisant, nous en avons remarqué la disposition intérieure; en le goûtant, nous en avons distingué la saveur. Lorsqu'un fruit semblable pour la forme et pour la couleur se présentera à nous, nous jugerons par analogie qu'il ressemble au premier par la saveur et la disposition intérieure, comme il lui ressemble par les propriétés extérieures.

L'analogie nous conduit souvent à établir des rapports entre des choses très-différentes d'ailleurs, mais qui nous affectent à certains égards de la même manière. La voix humaine est un instrument qui se modifie avec la plus étonnante flexibilité pour exprimer les dispositions et les sentiments les plus divers, comme la joie ou la tristesse, le calme ou la colère, la timidité ou l'énergie. Les modifications de la physionomie, les mouvements et les attitudes du corps, se diversifient également, de manière à correspondre aux affections et aux sentiments de notre âme. Peu à peu, presque sans y penser, nous attachons l'idée de joie, de tristesse, de faiblesse, de force, etc., à ces signes extérieurs. Nous distinguons des sons, un aspect, tristes ou gais, etc. ; puis nous transportons les mêmes idées à des objets inanimés : le murmure d'un ruisseau, le bruit du tonnerre, les arbres des foré! s, la physionomie des animaux, leurs cris si divers, certaines formes, certaines couleurs, le blanc, le noir, sont appelés pour nous gais ou tristes, sombres ou riants, doux ou rudes, forts ou faibles, en vertu de leur analogie plus ou moins grande avec ce qui tient à l'homme.

C'est l'analogie qui donne naissance au symbolisme. En général, plus les figures se rapprochent de l'homme et de tout ce qui se rapporte à l'homme , plus les symboles sont clairs et intelligibles : c'est ainsi qu'on devine sans peine l'analogie qui a fait personnifier la justice sous les traits d'une femme tenant une balance et un glaive.

Il est indubitable que, daas un grand nombre de cas, l'analogie est un motif de certitude; car tous les hommes, naturellement, et par une propension invincible, regardent comme certains, dans un grand nombre de cas, les jugements fondés sur l'analogie. Or une telle persuasion ne peut être que la voix de la nature, et les jugements qui reposent sur celte persuasion ne peuvent être que la vérité ; ou bien il faudrait dire que notre nature n'est pas faite pour la vérité, et que l'auteur de notre nature est lui-même l'auteur de notre erreur . conséquences que repoussera toujours la raison. La certitude de l'analogie se fonde sur la régularité et la constance des œuvres de la nature; elle .-uppose les principes suivants : Les choses semblables dus les mêmes circonstances ont les mêmes propriétés; les causes semblables dans les mêmes circonstances pro luisent les mêmes eff-ts.

Souvent l'analogie ne produit que divers degrés de probabilité, et quelquefois d'une probabilité tellement faible, qu'on n'en peut rien induire prudemment. L'abus de l'analogie donne même quelquefois lieu aux conjectures les plus étranges. Quand Fontenelle, dans ses Entretiens sur la pluralité des mondes, exprime l'opinion que toutes les planètes sont habitées, se fondant, pour l'établir, sur leur grande ressemblance avec la terre, il peut bien atteindre un degré plus ou moins grand de probabilité ; mais l'analogie devient tout à fait chimérique , lorsque Wolf prétend que les habitants des planètes sont des hommes semblables à nous, et qu'il en vient jusqu'à déterminer par le calcul la grandeur de leur stature, d'après la distance de la planète au soleil.

Pour éviter les écarts où conduisent les fausses analo-

DE l'induction. 223

gies, il faut multiplier les observations et les expériences, et savoir suspendre ses décisions jusqu'à ce qu'un examen approfondi ait écarté toutes le* chances d'erreur.

L'analogie entre un certain nombre d'objets nous mène souvent à une induction, ainsi qu'on va l'expliquer.

2° De l'induction.

L'induction a, sans doute, une liaison très-intime avec l'analogie; mais voici en quoi elles diffèrent. En nous fondant sur certaines ressemblances remarquées entre plusieurs objets, nous conjecturons qu'une propriété que nous observons directement et dont nous éprouvons la présence dans 1 un de ces objets se trouve aussi dans un autre. Cette conjecture est fondée sur l'analogie. Cependant cette ressemblance actuelle entre quelques objets n'emporte pas rigoureusement le caractère d'une loi générale et permanente; et rien ne nous garantit que ce rapport soit essentiel. Mais lorsque, guidés par l'analogie, nous avons multiplié les observations et les expériences, autant qu'il est nécessaire, nous généralisons les résultats de nos observations, et nous les lions les uns aux autres par des lois qui régissent toute une classe de phénomènes Alors les propriétés générales et les lois sont induites comme vraies, non-seulement quant au présent, mais encore pour le passé et pour l'avenir. C'est alors que les jugements par analogie sont devenus une induelion.

Par V analogie, nous établissons des rapports; mais Yinduction est un procédé de votre esprit par lequel nous déterminons entre un certain nombre d'objets dis rapports essentiels et permanents, et novs en reconnaissons les lois.

Voici quelques exemples d'induction : Newton, guidé par les observations de Galilée sur l'acrion de la pesanteur dans le voisinage de la terre, conjectura que cette force, dont l'intensité n'était pas sensiblement moindre au sommet des plus hautes montagnes, s'étendait jusqu'à la lune, et qu'à cette distance elle devait se trouver diminuée d'une ma-

nière appréciable. Newton vérifia cette conjecture par le calcul ; puis il généralisa ce résultat en l'étendant à tous les corps planétaires, soit entre eux, soit par rapport au soleil, enfin à tous les différents corps de la nature. C'est la loi de l'attraction universelle qui se formule ainsi : Tous les corps s'attirent mutuellement en raison directe des masses et en raison inverse du carré des distances. — Franklin, conduit par l'analogie, conjectura d'abord que l'éclair qui jaillit entre les nuages, ainsi que les divers effets de la foudre, pouvaient bien n'être que des phénomènes électriques dans une grande proportion ; puis il pratiqua des expériences et fit des observations qui confirmèrent ï identité du principe des phénomènes de la foudre et de ceux de l'électricité. Alors de l'analogie jointe à l'expérimentation résulta V induction positive des lois qui régissent les phénomènes de l'électricité, tant naturelle qu'artificielle.

L'induction excède les limites de l'observation et de l'expérience, elle en généralise les conclusions en les étendant à une classe tout entière de phénomènes, bien qu'il n'ait été possible de faire des observations et des expériences que sur un certain nombre de faits du même genre : c'est ainsi que, parce que tous les corps qu'on a observés sont doués de pesanteur, on étend, par l'induction, cette propriété à toute la matière. L'induction suppose donc la croyance à la régularité et à la stabilité du plan de l'univers.

Dans certaines branches de nos connaissances, les résultats de l'expérience, c'est-à-dire les faits, abondent, mais les conclusions manquent : les lois, les solutions générales, claires et décisives, sont encore à trouver, soit à cause de l'obscurité naturelle de ces sciences elles-mêmes, comme, par exemple, dans la géologie, science qui a fait éclore tant de systèmes ; c'est ce défaut qui constitue l'état d'imperfection et d'infériorité de ces sc!ences.

Quelquefois, une théorie étant faite, il se rencontre, dans le cours des expériences, des phénomènes qui donnent lieu à des observations contradictoires; et, comme on ne peut admettre de contradiction dans la réalité des choses, il est

Page 1