RUE SOUFFLOT
La jeunesse de ll"»e de SSaël avant la Révolution. — Les « Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau ». — Rousseau et M'"» de Staël.
C'est à Paris, le 22 avril 176G, que naquit Germaine Necker, fille de parents suisses, et qui devait épouser un ambassadeur suédois. Son père, le banquier genevois Necker, était destiné à être deux fois ministre en France, tour à tour glorifié et honni; sa mère, la belle Vaudoise Suzanne Curchod, qui avait failli épouser l'historien anglais Gibbon, avait réalisé son ambition d'avoir un des salons de Paris les plus fréquentés par les hommes de lettres à la mode. L'abbé Galiani décrit ainsi, ou plutôt revoit, de Naples (4 août 1770), un des « vendredis » de M"i« Necker :
Je m'assieds à vos pieds, Thomas en souffre tout bas; Morellet en enrage tout haut; Grimm, Suard, en rient de bon cœur, et mon cher comte de Creutz ne s'en aperçoit pas. Marmontel trouve l'exemple digne d'être imité, et vous, Madame, vous faites combattre deux de vos plus belles vertus, la pudeur et la politesse, et, dans cette souffrance, vous trouvez que je suis un petit monstre plus embarrassant qu'odieux.
On annonce qu'on a servi. Nous sortons. Les autres font gras, moi je fais maigre; je mange beaucoup de cette morue verte d'Ecosse, que j'aime fort; je me donne une indigestion, tout en admirant l'adresse de l'abbé Morellet à couper un dindonneau. On sort de table, on est au café, tous parlent à la fois. L'abbé Raynal convient avec moi q-ue Boston et l'Amérique anglaise sont à jamais séparés d'avec fAngleterre ; et, dans le même moment, Creutz et Marmontel conviennent que Grétry est le Pergolèse de la France; M. Necker trouve tout cela bon, baisse la tète, et s'en va.
Voici le même salon vu par une Française, U"'^ Rilliet, autrefois M'^'^ Huber, auteur de notes curieuses sur l'Enfance de J\V»' de Staël :
Nous enlrâmes dans le salon. A côté du fauteuil de iV'»e Xecker était un petit tahourcl de bois oii s'asseyait sa plie, obligée de se tenir bien droite. A peine eutelle pris sa place accoutumée, que trois ou quatre vieux personnages s'approchèrent d'elle, lui parlèrent avec le plus tendre intérêt : l'un d'eux, qui avait une petite perruque ronde, prit'ses mains dans les siennes, où il les retint longtemps, et se mit à faire la conversation avec elle, comme si elle avait eu vingt-cinq ans. Cet homme était l'abbé Raynal;le5 autres étaient Thomas, Marmontel, le baron de Grimm, le marquis de Pesay,
On se mit à table. // fallait voir comme 3/'''- Necker écoutait...
Après le dîner, il vint beaucoup de monde. Chacun, en s'approchant de ;^ime Necker, disait un mot à sa fille, lui faisant un compliment ou une plaisanterie... Elle répondait à tout avec aisance et avec grâce; on se plaisait à l'attaquer, à l'embarrasser, à exciter celte petite imagination déjà si brillante. Les hommes les plus marquants par leur esprit étaient ceux qui s'attachaient le plus il la faire parler (Bu/fon était de ceux-là). Ils lui demandaient compte de ses lectures, lui en indiquaient de nouvelles, et lui donnaient le goût de l'étude en l'entretenant de ce qu'elle savait et de ce qu'elle ignorait.
On aura remarqué dans ce tableau deux traits opposés. D'une part, Germaine .Necker ne se contente pas d'écouter avec intelligence, elle se fait écouter, et les plus illustres la provoquent à parler; d'autre part, elle reste sous la tutelle un peu sèche de sa mère, qui, plus volontiers, l'inviterait au silence, et qui semble même avoir été un peu jalouse des premiers succès mondains de sa fille. Xée en 1739, mariée en l'ô4, M°^e >îecker avait vingt-sept ans quand elle eut Germaine. On la jugeait très diversement dans cette brillante société du xvni° siècle où sa gravité passait pour de la raideur, et trahissait une origine étrangère, malgré les efforts qu'elle faisait pour se dérider et s'assouplir. Les mauvais plaisants assuraient que Dieu l'avait frottée d'empois au dehors et au dedans; les plus hardis parmi les philosophes, forcés d'observer chez elle une prudente réserve sur les sujets religieux, aiment peu cette fille de ministre protestant, spiritualiste avec obstination et candeur. M«^^duDetfandnefutpas conquise* ;mais l'amitié passionnée de Buffon resta fidèle à M'^^^ Necker, littéralement, jusqu'à l'heure de ia mort^. Elle fixa la sympathie volage de Galiani et l'affection honnêtement constante de Thomas. C'est le bon Thomas qui, dans son Essai sur le caractère, les mœurs et l'esprit des
1. ((Je suis fort aise du retour des Necker; ils débarqueront à Saint-Ouen ; ils m'ont fait dire que ce serait samedi ou dimanche. Ils ne vous plaisent pas beaucoup, je le vois bien; tous les deux ont de l'esprit, mais surtout l'homme; je conviens qu'il lui manque cependant une des qualités qui rend le plus apréable, une certaine facilité qui donne, pour ainsi dire, de l'esprit à ceux avec qui l'on cause; il n'aide point à développer ce que l'on pense, et Ton est plus bête avec lui que l'on ne l'est tout seul, ou avec d'autres. » (Lettre à Walpole, mai 1776.)
2. Voyez le fascicule XVII du Cours et YEloge de Buffon dans nos Etudes littéraires et morales.
femmes, reprochait presque à l'auteur des Femmes savantes de n'avoir pas prévu l'existence possible d'une IS'ecker. Molière ne connaissait pas de femme « qui n'affectât rien, qui siU penser profondément et qui couvrit d'un voile doux ses lumières; qui pût apprécier et sentir les grandes choses, mais qui ne dédaignât jamais les petites; qui ne fit usage de l'esprit que pour rendre plus touchant le commerce de lamitié; qui enlîn mît les devoirs avant tout, mais les connaissances après les devoirs. » — « Je ne sais pas, ajoutait-il, si Molière eût trouvé un pareii modèle dans le siècle de Louis XIV; mais je sais bien qu'il l'eût trouvé dans le nôtre. »
Avec celte nature, elle était mal faite peut-être pour comprendre la nature expansive de Germaine, cette fougueuse spontanéité d'un caractère qui put être d'abord maîtrisé, mais qui devait prendre bientôt ses libres revanches. Elle s'inquiéta plus de son instruction que de son éducation. M°^« Necker de Saussure nous apprend que son système d'éducation était totalement opposé à celui de Rousseau, et qu'elle voulut agir immédiatement sur l'esprit par l'esprit : « Elle pensait qu'il fallait faire entrer dans une jeune tête une grande quantité d'idées, sans perdre trop de temps à les mettre en ordre, persuadée que l'intelligence devient paresseuse quand on lui épargne un tel travail. » Au contraire, « plus sévère que vigilante », elle ne surveillait pas assez les lectures d'une jeune liUe déjà romanesque, qu'une seule chose amusait, au témoignage d'une amie : ce qui la faisait pleurer. M™" de Staël disait elle-même que l'enlèvement de Clarisse Harlowe fut « un des événements de sa jeunesse ». Elle dira encore de la Nouvelle Héloïse, dans ses Lettres sur les écrits et sur le caractère de J.-J. Rousseau : « Ah ! qu'on voit avec peine la fin d'une lecture qui nous intéressait comme un événement de notre vie! »
Ce premier livre (1788] ne fut pas son début littéraire. Presque enfant, elle écrivait des éloges, comme son vieil ami Thomas, des portraits, des vers; plus tard, des nouvelles. Elle composait, à quinze ans, des Extraits de VEsprit des lois, avec commentaires. Cette influence de Montesquieu était secondée par celle d'un père bien-aimé, dès longtemps adonné aux études politiques et morales. M. Necker fut ministre pour la première fois en 1781, précisément à l'époque où sa fille s'éprenait de Montesquieu. Mais si cette influence doit se retrouver, plus tard, en quelques-uns de ses livres, elle ne domine pas les essais de sa jeunesse. C'est Rousseau qui les inspire, au
moins pour ce qui est du sentiment : la sensible Germaine communia de cœur avec le sensible Jean-Jacques. Ce n'est pas son mariage avec M. de Staël-Holstein, ambassadeur de Suède à Paris (1*85), homme froid et mûr, qui pouvait apaiser cette sensibilité frémissante. Un tel mariage lui donnait une situation dans le monde, mais ne lui apportait pas le bonheur, ce bonheur après lequel elle soupira toute sa vie, sans s'y reposer jamais. Elle accepta la tâche de tenir Gustave III, roi de Suède, au courant des choses de France, et elle s'en acquitta avec infiniment d'esprit; mais, toutes charmantes et souriantes qu'elles sont, ces lettres révèlent une àme passionnée, exaltée, pour lui prendre un de ses mots favoris. Elle admirait fort le comte de Guibert, tacticien, poète, orateur. Quand Guibert remplaça Thomas à l'Académie (13 février 1786), elle écrivit, le 11 mars, <iu roi de Suède :
Le discours a eu le plus grand succès. L'éloquence de yi. de Guibert est plus faite pour être prononcée que pour être lue. Elle a ce caractère énergique et passionné qui entraîne la multitude. On dit qu'il a été reçu assez froidement par le roi, en lui remettant son discours. On y a trouvé du pathos ; c'est assez la critique des gens de cette cour; c'est le ridicule que les âmes froides donnent aux âmes ardentes. Ils appellent exagéré tout ce qu'ils ne, sentent pas, et disent qu'on est monté sur des échasses, alors qu'on est plus grand qu'eux.
C'est sur ce ton qu'après la mort de Guibert (1789) elle composa son Éloge. Mais, un an auparavant, avaient paru les Lettres sur Rousseau. Dans ce premier ouvrage d'elle qui vaille la peine qu'on s'y arrête, comme dans tous les ouvrages qui suivront, ce qui intéresse le lecteur moderne, c'est moins le fond que l'accent. Non seulement son « moi » s'y révèle à chaque page, mais on peut dire qu'elle n'a écrit ses livres que pour l'y épancher. C'est plus qu'un plaisir pour elle, c'est un besoin. Une jeune femme de vingt-deux ans doit parler ici de IsiNouveUe Héloïse. «Je me transporterai, dit-elle,-à quelque distance des impressions que j'ai reçues, et j'écrirai sur Héloïse comme je ferais, je crois, si le temps avait vieilli mon cœur. » Elle en parle fort sagement, et à des éloges chaleureux mêle des critiques pénétrantes, celle-ci, par exemple, qui va fort loin, malgré ses allures négligentes : u II me semble aussi que l'indulgence est la seule vertu qu'il est dangereux de prêcher, quoiqu'il soit utile de la pratiquer. » Elle loue avec émotion Rousseau d'avoir respecté l'amour conjugal. Mariée depuis trois ans à peine, rêve-t-elle encore de réaliser sa chimère, le
bonheur dans le mariage? Elle ajoute pourtant un mot plus attristé sur la dépendance où les jeunes filles sont toujours des autres, mais en observant aussitôt que le bonheur peut se trouver dans l'accomplissement des devoirs, « lors même que le sentiment ne leur prête point ses charmes ». Et puis, « un père qui parle comme un ami, qui émeut à la fois le coeur et la nature, est souverain de l'àme et peut tout obtenir ». Ce père tant admiré, tant aimé, à qui elle pense bien plus qu au père de Julie, elle l'aura toujours, ici et partout, devant les yeux. Fait-elle honneur à l'auteur du Vicaire savoyard d'avoir, seul parmi les grands écrivains de son temps, respecté les pieuses pensées dont nous avons tous tant de besoin, elle cherche, on le voit, un prétexte pour célébrer le livre de Necker, De l'Importance des opinions religieuses, et le K génie » de celui que son destin, dit-elle, et son amour lui permettent d'appeler son père. C'est encore à l'éloge de Necker qu'aboutit la lettre consacrée aux ouvrages politiques de Rousseau, lettre bien curieuse, d'ailleurs, si l'on songe que M'"^ de Staël écrit six mois avant la réunion des états généraux cette adjuration à la grande nation bientôt rassemblée pour consulter sur ses droits, et peu faite encore peut-être à l'exercice du pouvoir : « Je ne vous demande pas ce sentiment aveugle dont j'ai fait ma lumière; mais ne vous défiez pas de la raison ; et puisque la succession d'événements qui ont agité ce royaume depuis deux années vous a enfin amenée à devoir au progrès seul des lumières les avantages que les nations n'ont jamais acquis que par des flots de sang, n'effacez pas le sceau de raison et de paix que le destin veut apposer sur votre constitution! »
Parler des femmes et de leur rôle, c'est parler encore d'elle. 'Les femmes aiment Rousseau, malgré ses rudesses : « Enfin, il croit à l'amour : sa grâce est obtenue. » Il a eu tort seulement de soutenir u qu'elles ne sont jamais capables de peindre la passion avec chaleur et vérité,... C'est par l'àme, l'àme seule, qu'elles sont distinguées : c'est elle qui donne du mouvement à leur esprit. » Elle assure qu'on serait heureux d'avoir Emile pour fils ; mais Sophie ne lui paraît point le modèle des jeunes femmes : « Je vois la nécessité de leur inspirer des vertus ^que les hommes n'ont pas, bien plus que celle de les encourager dans leur infériorité sous d'autres rapports. » Quelle idée elle se faisait alors de la femme distinguée et sensible, on croit le deviner en lisant la cinquième lettre, sur le goût
de Rousseau pour la musique et la botanique. Elle goûle une musique surtout mélancolique, que la nature semble accompagner. « Aimer la musique, les fleurs, la campagne, c'est mériter qu'on ait confiance en vous. Souvent, à la fin d'un beau jour, dans des retraites champêtres, à l'aspect d'un ciel étoile, il me semblait que le spectacle de la nature parlait à l'àme de vertu, d'espérance et de bonté. » Nous avons ici une M™'' de Staël jeune, heureuse encore, attendrie, accessible même à des sentiments comme le sentiment de la nature, qui lui sembleront étrangers plus tard. On est surpris de l'entendre s'écrier, à propos de la Nouvelle Uélolse : u La nature en Suisse est si bien d'accord avec les grandes passions! » Mais il semble aussi qu'elle pressente le malheur prochain, lorsqu'elle écrit, dans la première lettre : « C'est peut-être aux dépens du bonheur qu'on obtient ces succès extraordinaires, dus à des talents sublimes. » Déjà aussi elle est très nette et très ferme dans l'expression de son culte pour la liberté réglée par la loi : a Les défenseurs de la liberté doivent se préserver de l'exagération. Ses ennemis seraient si heureux de la croire impossible ! » Elle dira plus tard à Chateaubriand : « J'ai toujours été la même, vive et triste ; j'ai aimé Dieu, mon père et la liberté. » Il semble qu'à vingt-deux ans sa vivacité n'ait pas son contrepoids de tristesse. Elle aime Dieu, sans doute, mais sa foi ne dépasse guère le déisme de Rousseau; plus certainement elle a le culte de son père et le culte de la liberté, deux cultes qu'elle ne sépare pas, car l'homme d'État dans un pays libre, comment lui apparaitrait-il sous d'autres traits que ceux de M. Necker?
Est-elle, en ce livre, et demeurera-t-elle le disciple de Rousseau ? M. Sorel affirme qu'elle ne l'a pas été au degré où l'ont été M'""' Roland, celte Héloise incarnée, et George Sand, cette Héloïse exaltée jusqu'au génie. Elle ne fut, elle, qu'une lectrice enthousiaste et une imitatrice indisciplinée; elle tâcha de s'inspirer de Rousseau beaucoup plus qu'elle ne procède de lui. Si ce premier ouvrage, dit-on, a son importance comme aveu, prèsque comme programme de vie, si elle s'approprie la rhétorique de l'auteur d^Émile, elle ne s'appropriera guère que cela : son bon sens, son bon esprit politique et historique, la conduiront vite très loin des utopies de Rousseau. « Elle adore l'homme de sentiment, dit M. Faguet, et, si l'on n'y prend garde, c'est tout le théoricien qu'elle repousse. » Ici, du moins, le charme opère au point de ne laisser guère voir les dissi-
dences. Voici la Lettre à d'Alembert : « La cause qu'il soutient, surtout nppliquée à Genève, est parfaitement juste. » Voici Êjnile : « Sa folie, si l'on doit employer ce mot, est l'exaltation de tout ce qui est bien; ce sont des idées qui n'ont pas été, pour ainsi dire, raccordées avec les hommes, mais qui seraient vraies abstraitement. » Le Contrat social est fort vanté; Rousseau y va seulement trop loin en ne regardant pas comme libre la nation qui a ses représentants pour législateurs, et en exigeant l'assemblée générale de tous les individus. Non moins vive est l'admiration de M™<2 de Staël pour les Lettres de la montagne. Elle regrette qu'un tel logicien, un tel orateur, manque à la Révolution commencée. Que n'esl-il là pour la guider? <( Renais donc, Rousseau, renais de ta cendre!... » Enfin, dans la péroraison attendrie qui termine la sixième et dernière lettre, elle peint Rousseau sincère et malheureux, elle déplore que personne n'ait su le consoler : « Ah! Rousseau, qu'il eût été doux de te rattacher à la vie! » Cette préoccupation avait pénétré si avant dans son esprit, que, dans une de ses grandes œuvres de sa maturité ^ elle chercha et trouva peut-être, tant elle y mit son cœur, les consolations sereines qui eussent donné à Rousseau la force de vivre. Que ferait de plus un disciple pour un maître?
En 1788, ne l'oublions pas, il y avait dix ans seulement que Voltaire et Rousseau étaient morts. Ils vivaient encore dans le souvenir des contemporains qui avaient pris parti dans leurs querelles. Dans l'intervalle, d'Alembert et Diderot, Condillac et Mably, M'^^^'^ du Deffand et d'Épinay, avaient disparu. Mais d'Hoibach, Condorcet, Chamfort, l'abbé Raynal, Marmontel, l'abbé Morellet, Grimm, Rernardin, étaient là. Les Confessions n'avaient été publiées qu'en 1782. La gloire de Rousseau, et même, on le voit parles Lettres, sa loyauté étaient encore fort discutées. Écrire un tel livre, c'était soulever contre soi tous les voltairiens et les encyclopédistes, que Galiani nous a montrés assez nombreux dans le salon des Necker. Les Necker, il est vrai, Genevois d'origine, ne blâmaient pas précisément en Rousseau ce que blâmaient tels de leurs habitués ; ils n'en pouvaient vouloir à Rousseau d'avoir restauré le sentiment religieux et relevé la dignité morale de l'homme. Le solitaire de Montmorency ou du Val-Travers n'était pas pour leur dé-
l. L'AUemf/one, IV, 6. — Voir au fascicule de Rousseau, Jufjements, un fragment des Lettres que nous analysons.
plaire; M"^'^ Xecker se souvenait même peut-être que, pendant son séjour en Suisse, Rousseau n'avait pas caché son estime et son admiration pour elle^ Mais quand l'amour de la solitude, chez lui, se transformait en haine de la société, ils ne pouvaient le suivre. De là cette très curieuse et, au fond, très juste distinction que leur fille établit entre Rousseau en face de la nature et Rousseau dans la société. Les Lettres, malgré toutes les réserves de sentiment et de doctrine, n'en sont pas moins un plaidoyer ému, presque un commencement d'apothéose, cela justement à la veille de la Révolution.
Plus tard, la vie mettra en relief les différences de nature entre M"^^ de Staël et son premier inspirateur. Son « moi » expansif, fait pour la vie de société et pour l'action, l'éloignera du misanthrope qui glorifie l'état de nature et se réfugi e, s'ensevelit dans le rêve. Elle aime la théorie, mais plus encore l'occasion de l'appliquer. Si, parle sentiment, elle se rattache à l'école de Rousseau, elle appartient à celle des encyclopédistes par son culte de la raison humaine et sa foi dans le progrès iriHéfini. Enfin, les excès d'une révolution où la démocratie chère à Rousseau ne lui apparaîtra que brutale et sanglante, l'inclineront de plus en plus vers des opinions politiques modérées, légèrement aristocratiques. En littérature, elle attachera aux œuvres d'art, au plaisir de la lecture et surtout de la critique, à l'accroissement des richesses intellectuelles, une importance qui eût fort surpris Rousseau, grand contempteur -des livres.
Elle a écrit des romans, à son exemple, et l'on ne peut nier que, par là, elle ne soit restée jusqu'au bout son tributaire. Le roman, tel qu'elle l'a conçu après Rousseau, et surtout Delphine, ce roman par lettres, directement issu de la Nouvelle Hélolse, ce n'est ni le roman d'aventures ni le pur roman d'amour, c'est le roman à thèse, cadre plus ou moins ingénieux de réflexions auto-psychologiques et de dissertations morales. Delphine et Corinne, comme il sied à des héroïnes de Rousseau, sont victimes des préjugés de la société, dont ceux qu'elles aiment sont les esclaves. M. Sorel observe, il est vrai, que les héros des romans de M'^^'^ de Staël ne sont plus des Saint-Preux, mais des hommes du monde, élégants, instruits, parlant bien. €es hommes du monde raisonnent et parfois déraisonnent
i. A propos (le la rupture entre Suzanne Curchod et Gibbon, il écrivait à Moul- ■tou (4 juin 1703) : « Qui ne sent pas son prix n'est pas digne d'elle; mais qui l'a f)u sentir et s'en détacher est un homme à mépriser. »
encore à la manière de Saint-Preux. Dans la nouvelle intitulée Adélaiile et Théodore, Théodore de Rostain, « l'àme la plus sensible et le caractère le plus fier », sensible, mélancolique et rêveur, furieusement jaloux, parle « avec une sorte de sensibilité solennelle » dont Adélaïde est émue, et qui nous fait sourire. Quand il se croit trompé par Adélaïde, jeune veuve autrefois mariée contre son gré (ce sera la situation de Bdphine), il écrit à une vieille amie : « Je vais seul sur le sommet des montagnes, en présence du ciel et de la terre, réfléchir sur ma destinée, sur le droit qu'ont les hommes de terminer leur existence. » Le résultat de ses réflexions, c'est qu'il s'empoisonne. Adélaïde s'empoisonne de même, non sans avoir composé de longues instructions morales, destinées à l'enfant dont elle attend la naissance pour mourir. Adélaïde et Théodore, e'est un mauvais pastiche, presque une parodie d'un roman de Rousseau.
Parmi ces nouvelles dont la date est incertaine, mais qui, toutes, remontent à la jeunesse de M'^^ de Staël, on n'en voit qu'une, VHistoire de Pauline, que l'influence de Rousseau ne domine peut-être pas. Là paraît le héros préféré de M'"^ de Staël, un homme très sensible et très distingué, le comte Edouard de Cerney, colonel d'un régiment de dragons, intéressant par sa « douce pâleur », et qui fait manœuvrer ses dragons « avec une grâce inexprimable ». Blessé en se dévouant pour un de ses soldats, il crache le sang, s'évanouit quand il convient et en devient plus intéressant encore. Pauline, une autre jeune veuve mal mariée (M™^ de Staël, mal mariée aussi, n'eut pas de sitôt le bonheur d'être veuve), n'ose avouer ses fautes anciennes à un amant, à un époux de cette distinction physique, sociale et morale. Elle réunit en elle « tout ce que l'amour peut inspirer de plus élevé, de plus romanesque... Quelque chose de rêveur et de sauvage donne à sa figure un caractère romanesque. » Rousseau est-il donc si loin? Pauline meurt, pour ainsi dire, de son silence délicat, et le beau colonel de dragons, remis de sa blessure, s'enferme dans une solitude absolue pour y élever l'enfant que lui a laissé Pauline.
Mais voici un héros et une héroïne plus « sauvages » encore. Le héros de Mirza est un nègre sénégalais, Ximéo, époux d'Ourika, mais dévoré par le regret de la tendre et orageuse Mirza, qui s'est sacrifiée pour lui. « Les âmes passionnées, dit Mirza, ne connaissent que les extrêmes. » Cette Mirza est une sorte d'esquisse indécise de Corinne, et peut-être un portrait
ébauché de M'i^^ de Staël elle-même : « Elle n'était pas bellemais sa taille noble et régulière, ses yeux enchanteurs, sa physionomie animée, ne laissaient à l'amour même rien à désirer pour sa figure. » Elle compose des vers, elle les chante : « Ce n'était plus une femme, c'était un poète que je croyais entendre. » Quand il l'a perdue, Ximéo, dont le regard mélancolique conquiert les âmes, daigne à peine supporter l'amour résigné d'Ourika. L'intluence de Bernardin s'unjt ici à celle de Rousseau. Au moment où toutes deux, fécondées par la découverte du nouveau monde, forment le génie, encore inconnu, de Chateaubriand, il est digne de remarque qu'elle aussi, Germaine Necker, baronne de Staël, tourne les yeux vers les terres mystérieuses où vont bientôt éclore la fleur éclatante dWtala et la triste tleur de René. L'héroïne de Zulma, dont on dira plus loin quelques mots, est une Indienne des bords de l'Orénoque, une fille de la nature ; naturel et sentiment, c'est là tout Rousseau.
5|nie de Staël pendant la Révolntion, jnsqn'an Directoire. — Sou rôle; ses écrits politiques. — DIoutesquien après Rousseau.
A la date de 1789, M™^ de Slaël a vingt-trois ans. Elle mûrit vile dans les quelques années qui suivirent. Son père a repris possession du pouvoir en août 1788; il en a été écarté de nouveau le 11 juillet 1789 et forcé de partir pour la Suisse, mais le 14 juillet éclate aussitôt, et le retour de Necker, en août 1789, a été triomphal. Puis, en septembre 1790, découragé, il doit se retirer une troisième fois : cette fois, pour toujours. Sa fille, quoique baronne et fille d'un ambassadeur étranger, a pris parti pour les idées nouvelles : en 1790, Rivarol el Champcenetz dédient ironiquement leur Petit Dictionnaire des grands hommes de la Révolution h la baronne de Staël, ambassadrice de Suède auprès de la Nation. Les événements se précipitent : elle ne s'efTraye pas d'abord, donne même, le 10 août, asile à des proscrits, et ne se relire à son château de Coppel, sur les bords du lac de Genève, qu'après le premier jour des massacres de septembre. A son départ même, elle est arrêtée, conduite devant la Commune de Paris, sauvée juste à temps par l'intervention de Manuel, procureur de la Commune
A Coppet, près de ses parents, elle passa les trois années qui suivirent, de 1792 à 179o. Sa tranquillité relative ne la rendait pas indiilerente à la tragédie française qui se déroulait avec une inexorable logique. C'est de là qu'en août 1793 elle lança ses Réflexioïis sur le procès de la reine, protestation inutile, parfois maladroite, mais généreuse. Ces Réflexions étaient anonymes; mais tout le monde sut d'où elles venaient. Dans son Avertissement elle déclare qu'elle est une des personnes qui ont eu le moins de relations personnelles avec la princesse qu'elle défend. Femme, elle fait appel aux femmes; libérale, elle rappelle que Turgot et Necker ont été estimés et publiquement regrettés par celle dont on voudrait faire l'inspiratrice delà tyrannie. Dans son zèle, elle va jusqu'à nier tout rapport entre la reine et l'étranger, jusqu'à exalter sans mesure les vertus privées qui font admirer Marie-Antoinette de l'Europe entière, jusqu'à s'écrier, en répondant au reproche d'orgueil que « l'Autrichienne » avait semblé mériter : « Cette âme qui ne sait point se courber, celte âme aurait aimé la liberté romaine! » Pour désarmer les rancunes populaires, il ne suffisait peut-être pas de plaindre les infortunes, noblement supportées, de Louis XVI, et d'assurer que sa femme avait reçu cette leçon du malheur « comme un ange et comme un philosophe ». Une seule considération politique est invoquée, et abandonnée bientôt : il faut craindre de créer parmi les Allemands un mouvement national en sacrifiant la fille de Marie- Thérèse. Un éloquent appel est fait, dans la péroraison, à la générosité du peuple français vainqueur des armées étrangères : il ne voudra pas souiller ses lauriers d'un sang innocent, ni se rendre incligne du libre avenir qu'il rêve : « Malheur au peuple qui ne serait ni juste ni généreux! Ce n'est pas à lui que la liberté serait réservée. »
Ce fut une bonne action plus qu'un bon plaidoyer. Très supérieures déjà sont les deux œuvres qui suivirent, les Réflexions sur la paix, qui sont de 1794, année où mourut M"^<^ Psecker, et les Réflexions sur la paix intérieure, qui sont de 179o. Elles attestent la maturité relative de pensée d'une bonne élève de Montesquieu et de M. Necker.
Les Réflexions sur la paix sont adressées « à M. Pitt et aux Français ». En réalité, elles s'adressent surtout aux coalisés, et en particulier à l'Angleterre. C'est cette première partie qui est la plus considérable et la plus intéressante. Examinant d'abord quelle est la situation de la France au moment où elle écrit,
M™° de Staël sent avec beaucoup de pénétration et montre avec beaucoup de netteté la nature de cette force morale qui soulève et soutient les Français d'alors, u Les Français, réunis contre les étrangers, sont à eux seuls plus forts que toute TEurope, et les Français sont ralliés par la force de l'opinion publique... Quelle force un tel accord ne doit-il pas donner à la nation! » Cette «vraie religion politique », le temps seul pourra en affaiblir le redoutable fanatisme : il y entre peut-être, il est vrai, avec un enthousiasme exalté, une passion de raisonner et un besoin « de faire effet » dont on peut sourire; mais continuer à la combattre de front, ce serait vouloir la rendre invincible : « Tant qu'on voudra leur opposer des étrangers, ils se battront, ils triompheront, leur gouvernement marchera par l'impulsion même des obstacles extérieurs qu'on leur opposera, et personne ne peut répondre du terme de leurs succès. >•> C'est folie de s'épuiser dans une lutte rétrograde contre l'irrésistible progrès de la raison. C'est folie de prendre pour conseillers les émigrés de Coblentz. Sans doute, la Révolution va trop loin; mais les émigrés, eux, reculent jusqu'aux préjugés du xiv^ siècle : ils ne voient qu'une émeute dans une ère de l'esprit humain. Égarés par eux, les coalisés s'indignent à la seule pensée que la République française puisse jamais être reconnue; mais il s'agit de reconnaître ce que sont les Français et ce qu'ils resteront, non de savoir ce qu'on aurait désiré qu'ils fussent.
C'est avec plus de vigueur encore que M»»'^ de Staël répond à ceux qui craignent la contagion des idées françaises pour les peuples encore soumis : a Si la paix n'est pas conclue cet hiver, il est impossible de prévoir au centre de quel empire les Français la refuseront l'année prochaine. Il y a trop d'opinion mêlée à cette guerre pour que ses succès ou ses rever's ne soient pas contagieux. » C'est la guerre qui propage les idées révolutionnaires; c'est la paix qui les empêcliera de fermenter. Que Pilt y songe bien; qu'il ne se donne pas les apparences d'un ministre qui a besoin de la guerre pour se maintenir au pouvoir. « Il y va de l'existence même de l'Angleterre, la gloire du monde et de la liberté. » On a le droit de ne pas partager les illusions de M^^e de Staël sur le rôle de l'Angleterre dans le monde; mais il est difficile de ne pas admirer la pressante énergie d'une telle argumentation.
11 semble que la seconde partie ajoute peu de chose à la première. M"'e de Staël s'y tourne vers les Français, vers ceux qui ont soutiert de la Révolution et vers ceux qui triomphent avec
MADAME DE STAËL n
elle. Aux uns elle expose, en y mêlant ses consolations attendries et ses regrets, les raisons qu'ils ont de se rattacher à leur malheureuse patrie : ]a Révolution n'est pas entièrement destructrice; elle contient aussi des principes de vie et de réjjénération; elle ne se résume pas toute dans la tyrannie de Robespierre, « ce colosse de l'enfer » ; même sous la forme républicaine, la France et la raison valent qu'on les aime. Aux autres, elle s'etîorce de persuader que l'instant est propice pour fonder un gouvernement régulier. Mais ce dernier sujet, à peine effleuré ici, avait trop d'importance à ses yeux pour qu'elle n'y revint pas, et c'est, en effet, l'objet des Réflexions sur la pair: intérieure. Pitt est ici bien loin; c'est aux Français seuls qu'il convient de prouver la nécessité d'une réconciliation dans la paix rétablie et dans la liberté sauvegardée.
On sent que, dans l'intervalle, sa conviction s'est affermie, et qu'elle est de cœur avec ces Français qui, la tempête dissipée, revivent avec la France qui revit, et «rapprennent toutes les pensées ». Ils ont la volonté d'être libres, et c'est seulement au nom de cette liberté que l'union des Français peut se faire. Quant aux émigrés de l'extérieur et de l'intérieur, M™« de Staël les traite avec une singulière àpreté de mépris. « La faction qui soutient le pouvoir absolu est totalement en dehors de la nation française... Ce sont des étrangers que ces Vendéens qui se séparent de toutes les opinions, de tous les intérêts de la France; ils sont étrangers : qu'ils soient combattus et traités comme tels. » Ce n'est pas sur ces royalistes irréconciliables qu'elle fonde son espoir, c'est sur les royalistes qui ne haïssent pas la liberté. Ils souhaitent un roi? Mais, depuis la mort de Louis XVI, <( vers quel roi, dans l'ordre légal, peut-on tourner les yeux, qui ne se soit montré l'ennemi de la liberté »? Les princes écartés, où voit-on un candidat possible à la monarchie? Dans ce siècle déshérité, aucun homme n'est appelé au trône par l'admiration publique. Quelques années après, elle s'apercevait, à ses dépens, que le siècle était moins « déshérité » qu'elle ne l'avait cru. Mais elle ne manque pas de clairvoyance, celle qui, un peu plus loin, signalant pour la monarchie restaurée le double danger de l'opposition républicaine et surtout de la réaction ultra-royaliste, écrivait ces lignes prophétiques : « La France peut s'arrêter dans la République; mais , pour arriver à la monarchie mixte, il faut passer pur le gouvernement militaire. »
Pourquoi donc refuserait-on son estime aux républicains
li COURS DE LITTERATURE
également ennemis des jacobins et des contre-révolutionnaires? Pourquoi jugerait-on impossible une République fondée sur les principes du gouvernement américain? On ne déracinera pas des intelligences ni des âmes françaises l'idée ni la passion de l'égalité ; or « l'égalité surmontée de la royauté est un système chimérique » ; la restauration de la royauté n'est possible que par la restauration de la noblesse, qui est impossible. Un seul parti raisonnable s'offre aux hommes d'ordre : c'est de se rallier de bonne foi au gouvernement qui existe. c( Quand un roi serait nécessaire (ce qui est loin d'être prouvé), qui pourrait le vouloir dans cet instant? » Dans des circonstances si peu favorables, toute entreprise royaliste n'aurait qu'un résultat : c'est de ramener la Terreur. Au fond, les principes des républicains amis de l'ordre sont les mêmes que ceux des royalistes amis de la liberté, l'hérédité monarchique mise à part. Qu'on écarte l'unique obstacle qui les sépare, ils n'auront pas de peine à diriger en commun la république devenue gouvernement constitutionnel. Et M™« de Staël voit déjà, gouvernant la République française, ces hommes « distingués par leurs talents et leur vertus », au premier rang desquels, sans doute, elle marque, en imagination, sa place à M. Necker.
Le père et la lille se laissent entrevoir en plus d'une page de ces deux discours. S'il ne les a pas inspirés, le père les a certainement approuvés. Ils ont une gravité de pensées, une fermeté de ton et de trame que les essais antérieurs ne laissaient pas prévoir. Et pourtant, leur sérénité relativement impersonnelle est traversée encore çà et là par quelques mouvements et frémissements plus passionnés. Dans le premier discours, où Necker est nommé et loué, on est surpris de rencontrer certains mots qui détonnent avec le reste de l'argumentation : <( L'homme est si malheureux sur cette terre qu'il ne peut s'attacher qu'à ce qu'il ne comprend pas... Le sentiment n'est qu'un instinct plus rapide de la vertu. » Dans le second, quand, rappelant les belles espérances, bientôt trompées, qu'avait fait naître la Révolution à son aurore, elle adjure les Français de faire au moins l'économie d'une révolution nouvelle, elle laisse parler « un cœur qui depuis longtemps n'a pas cessé de souffrir ». C'est ce cœur encore qui parle dans la péroraison émue où elle revendique pour les survivants de la Révolution le droit d'admirer, d'espérer, d'aimer encore. Mais ces élans sont rares, et l'on devine, sans presque le sentir, l'etfort heureux de l'auteur pour s'élever aux idées générales et désintéressées, d'où
les préjugés haineux des partis sont mesurés à leur véritable mesure. Certes, M"^^ de Staël n'a pas eu beaucoup à se louer de la Révolution; elle la juge pourtant en politique équitable, en historien, sine ira et studio. Cette fille d'un banquier genevois, cette femme d'un diplomate suédois, exilée de France, est plus vraiment Française que beaucoup des Français qu'elle a pris à tâche de convaincre. Élevée dans le culte des institutions anglaises, mais aussi de la liberté romaine, admiratrice des Co7isid érat ions aussi hien que de VEsprit des lois, elle va jusqu'à admettre la liberté comme en Amérique; mais, avant tout, elle reste fidèle à la liberté purement et simplement, à la liberté sous la loi. Et telle elle apparaît dans ses premiers discours, telle elle apparaîtra dans le livre qui couronnera son œuvre, dans ses Considérations à elle, dont ces discours ne sont qu'une ébauche déjà puissante.
Au reste, son appel resta vain. L'année des Héflexions sur la paix intérieure est aussi la première année du Directoire, et, l'année suivante, le général Bonaparte allait s'illustrer en Italie. Découragée, elle se rejeta vers les études morales et littéraires. Sa pensée inquiète y cherchait un amusement sérieux; mais le roman rajeuni et la critique presque créée y gagnèrent encore plus qu'elle.
]Hine j|e Staël sous le Directoire. — La préparation an roman : r ce Essai sur les fictions » et 1' « Influence des passions sur le bonheur ».
On pourrait négliger sans inconvénient le court et assez vague Essai sur les fictions (1795), s'il n'était comme une préface de Delphine et de Corinne, mais une préface qui n'est pas écrite en vue d'œuvres conçues longtemps après, une préface involontaire. Considéré proprement en tant que préface, l'Essat paraîtrait fort incomplet; on n'en dégagerait aucune doctrine nettement définie, mais seulement des préférences, des tendances de nature et de sentiment. Ce qu'on distingue vile, c'est quelles fictions elle n'aime pas et quelles fictions elle aime : elle n'aime pas les fictions merveilleuses ou invraisemblables; elle aime, si l'on peut unir ces deux mots, les fictions vraies. Mentor lui
gâte le poème du Téléniaquc^; les romans d'aventures, qui entraînaient Mm*^ de Sévigné comme une petite fille, elle les écarte avec dédain. Elle admire la Fontaine, et même la Henriade, le Tancrède de Voltaire; mais si ces hommes ont été grands, ce n'est pas pour avoir inventé des fictions ingénieuses, c'est pour avoir peint avec vérité Thomme, son àme, sa vie : « J'ai voulu prouver que les romans qui peindraient la vie telle qu'elle est avec finesse, éloquence, profondeur et moralité, seraient les plus utiles de tous les genres de fictions... J'aime qu'en s'adressant à l'homme on tire tous les grands eiïets du caractère de l'homme... L'imitation du vrai produit toujours de plus grands effets que les moyens surnaturels. » Mais de quelle vérité s'agit-il? La Princesse de Clèves, qu'elle loue, la Nouvelle Héloïse, qu'elle exalte, sont des romans vrais, mais ne le sont pas de même façon. Après Rousseau et Diderot, elle goûte fort les romans anglais, particulièrement ceux de Riohardson et de Fielding, dont le grand mérite est de « côtoyer la vie ». Mais elle n'admire guère moins déjà, quinze ans avant VAllemagne, quelques morceaux tirés de cette littérature allemande « dont la supériorité s'accroît chaque jour )>. Il y a quelque différence, pourtant, entre Werther et Tom Jones.
Quel roman rêve-t-elle donc d'écrire à son tour? Ce ne sera pas, à coup sûr, un roman historique : elle condamne, en des pages sensées et piquantes, ces compositions équivoques où le roman est gêné par l'histoire, et l'histoire gâtée par le roman. Ce ne sera pas davantage un roman « réaliste » : on sent bien que, si elle aime chez les Anglais et les Allemands ces peintures de la vie réelle et bourgeoise où s'encadre l'action romanesque, elle place fort au-dessus de la réalité la vérité morale, l'analyse pénétrante « des mouvements intérieurs de l'àme ». Ces mouvements seront surtout, mais non pas uniquement, pour elle, les mouvements de l'amour, mais ils peuvent être aussi ceux de l'ambition, de l'orgueil, de l'avarice, et elle souhaite qu'aussi bien que famour, ces passions soient approfondies par le romancier. C'est donc le roman psychologique qu'elle conçoit, le roman de sentiment, mais aussi le roman à idées. Fille de Necker, elle a le culte de l'idée, au point de dédaigner un peu trop l'image.
c'est une faiblesse d'esprit dans le lecteur, que le besoin des images pour
1. Voyez, dans les fascicules de Fénelon et de la Fontainp, deux jugements tirés ils l'Essai sur les fictions.
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comprendre leskléos; la pensée qui pourrait être rendue parfaitement sensible de cette manière manquerait toujours, à un certain degré, d'aljstraclion ou de tinesse. L'abstraction est par delà toutes les images; elle a une sorte fie précision géométrique qui ne permet pas de l'exprimer autrement que dans ses termes positifs. La parfaite finesse de l'esprit échappe à toutes les allégories ; les nuances des tableaux ne sont jamais aussi délicates que les aperçus métaphysiques; et ce qu'on peut mettre en relief ne sera jamais ce qu'il y a de plus ingénieusement subtil dans la pensée.
L'union intime du sentiment et de l'idée rendra ses propres « fictions » plus sentimentales que les romans pratiques des Anglais, et plus u métaphysiques » que leurs romans sentimentaux. Et la conciliation, chez elle, s'opérera le plus simplement du monde, parce qu'elle n'analysera et ne peindra guère qu'elle-même, qu'elle est à la lois femme de sentiment et femme de pensée, et qu'en racontant ce qu'elle a souffert, elle exposera ce qu'elle a rêvé, ce qu'est le mariage, ce qu'est la société, mais aussi ce qu'ils devraient être. En cela, elle a Rousseau pour devancier, mais elle le dépasse. Rousseau a senti et raisonné; mais il n'a pas vécu au même degré son roman. Il y faut faire trop large la part de l'imagination, de la thèse et de la phrase. Son parti pris contre la société est trop visible pour qu'on le suive jusqu'au bout de ses rancunes. Personne ii'est moins misanthrope que M°i° de Staël : la vie en société est pour elle plus qu'un plaisir, un besoin. Mais cette société qu'elle aime ne fait pas aux femmes, surtout à une femme supérieure, espèce rare et non prévue, leur part légitime de liberté, •d'influence et de bonheur, et, chaque fois qu'elle y songera, on la sentira frémir d'une émotion tout individuelle. Ici même ce n'est pas le critique, c'est la femme qui écrit : « Il n'y a sur cette terre que des commencements. » C'est elle qui plaide la cause des romans, bienfaisants à ceux qui les admirent : « Laissez-en jouir les âmes ardentes et sensibles. » Ces âmes ont besoin de chercher, en des ouvrages passionnés et mélancoliques, quelques rayons du bonheur qui leur échappe au milieu du monde. Dans cette vie « qu'il faut passer plutôt que sentir », celui qui distrait l'homme de lui-même et des autres lui dispense le seul véritable bonheur dont la nature humaine soit susceptible. Le bonheur, toujours le bonheur! On ne parle jamais plus ni mieux des choses que lorsqu'on en sent la privation.
C'est la même préoccupation encore qui domine et anime le livre publié l'année suivante (1796) et intitulé : De l'Influence des passions sur le bonheur des individus et des nations. Mais ce
titre singulier indique qu'à la préocciipalion du bonheur individuel s'en mêle une nouvelle el plus désintéressée. Otez de ce livre ce qui a rapport, d'une part aux sentiments passionnés dont l'auteur, à ce moment, était agitée et dévorée, d'autre part à la Révolution française, il ne restera rien. Considéré comme livre de morale générale, il semblerait faible. La conception d'ensemble et les divisions y manquent de netteté, rs'ous sommes prévenus, il est vrai, que, les passions étant le véritable obstacle au bonheur, on ne considérera la morale que sous le point de vue des difficultés que les passions lui présentent, et que l'on étudiera les moyens les plus sûrs pour éviter les grandes peines. Celte étude, si elle pouvait se faire, serait bien curieuse, et bien précieuse si elle pouvait produire un résultat. Mais, si les passions seules rendent l'homme malheureux, et si le seul moyen d'être heureux est de se débarrasser d'elles, il ne suffit peut-être pas de concevoir que cette délivrance est souhaitable, ni même de la vouloir, pour la réaliser : il faut qu'elles aussi nous quittent quand nous les quittons, et par tant de racines elles plongent jusqu'au fond le plus mystérieux de notre être, qu'on les sent renaître plus fortes quelquefois après le grand effort qui devait les extirper. Et puis, il est des passions nobles qu'il faut craindre d'anéantir, d'affaiblir même; si M™° de Staël ne l'avait pas su, Vauvenargues le lui aurait appris : elle est trop lille du xviii* siècle, trop convaincue que le propre de l'homme est d'agir, pour songer à briser en lui tous les ressorts d'action. Il est déjà délicat de distinguer les mauvaises passions des bonnes; mais si la même passion est à la fois ressort de vertu et instrument de vice, qui pourra se llatter d'y démêler avec sûreté les principes de corruption qu'il faut éliminer et les principes de vie qu'il faut respecter? Les trois u sections » qu'établit M^^^ ^e Staël sont bien factices. Elle étudie d'abord les passions proprement dites : l'amour de la gloire et l'ambition, dentelle s'efforce de faire deux passions contraires; la vanité, qu'elle ne se contente pas de définir, mais qu'elle peint dans les portraits agréables de Damon et Lycidas ; l'amour, le jeu, l'avarice, l'ivresse (chapitre court et faible, parce qu'il n'a été ni observé ni senti), l'envie et la vengeance, l'esprit do parti et c le crime »; mais elle ne réussit pas à faire de l'amour du crime une passion distincte. Toutes ces passions sont de nature et de valeur bien peu comparables; quelques-unes doivent être combattues de front et domptées; quelques
autres veulent être seulement réglées. Mais que penser des deux autres sections, des sentiments qui sont l'intermédiaire entre les passions et les ressources qu'on troui:e en soi (amitié, tendresse paternelle, filiale, conjugale, religion), et des ressources qu'on trouve en soi (philosophie, amour de l'étude, bienfaisance)? L'une est si peu nette que M'»« de Staël commence par en expliquer longuement le titre ; l'autre ne dit rien qui n'ait été cent fois dit par les moralistes. Comprendre la vie, aimer le travail, pratiquer la bienfaisance, il n'y arien de bien nouveau dans ces conseils. Et la conclusion elle-même reste flottante. L'auteur a-t-il atteint son but, qui est de « donner quelque espoir de repos à l'àme agitée »? A-t-il fait connaître les moyens d'apaisement qu'il promettait? Il a poursuivi les passions « comme destructives du bonheur » ; mais si ces passions « font éprouver l'inquiétude ^des facultés, le vide de la vie », elles ne sont guère séparables de la nature humaine; elles sont même « l'élan de l'homme vers une autre destinée », et, quand on est M°^^ de Staël, on les admire, ou on les plaint en les condamnant.
Nous ne sommes pas convaincus ; elle ne l'est pas elle-même, car, elle l'avoue, quand elle écrit passionnément contre les passions, c'est elle aussi — elle surtout peut-être — qu'elle a voulu persuader, et elle n'ose affirmer qu'elle y ait réussi. Que reste-t-il donc de ce livre? L'accent profond d'une âme qui souffre et qui voudrait épargner aux autres sa propre souffrance. « Hélas! s'écrie-t-elle, j'ai tant éprouvé ce que c'était que souffrir, qu'un attendrissement inexprimable, une inquiétude douloureuse, s'emparent de moi à la pensée des malheurs de tous et de chacun. » A cette noble sympathie pour la souffrance humaine se mêle une arrière-pensée moins désintéressée, et elle ne s'en cache pas davantage : « Calomniée sans cesse et me trouvant trop peu d'importance pour me résoudre à parler de moi, j'ai dû céder à l'espoir qu'en publiant les fruits de mes méditations je donnerais quelque idée vraie des habitudes de ma vie et de la nature de mon caractère. » Replaçons-la donc au centre de cette œuvre un peu vide sans elle, tout s'éclairera, tout vivra. En vain nous prévient-elle qu'elle s'efforcera d'agrandir ses réflexions en les séparant des circonstances personnelles, car « le vrai moraliste est celui qui, ne parlant ni par invention ni par réminiscence, peint toujours l'homme, et jamais lui ». Elle est justement le contraire de ce moraliste, et elle le sent si bien qu'il lui arrive,
au milieu de tel chapitre {De V Amitié) de s'arrêter pour procéder à une sorte d'examen de conscience.
Je ne puis m'empécher de m'arrèter au milieu de cet ouvrage, m'étonnant moi-même de la constance avec laquelle j'analyse les aflfeclions du cœur, et repousse loin d'elles toute espérance de bonheur durable. Est-ce ma vie que je démens? Père, enfants, amis, amies', est-ce ma tendresse pour vous que je vais désavouer"? Ah! non; depuis que j'existe, je n'ai cherché, je n'ai voulu le bonheur que dans le sentiment, et c'est par mes blessures que j'ai trop apprisà compter ses douleurs.
Ces blessures saignent encore; ce calme, qu'elle invile les autres à chercher « après les orages des grandes passions », on sent qu'elle en a soif. On ne parle pas sur ce ton de la « souffrance éternelle » quand on n'en est pas la proie. C'est uneexpérience amère qui peut seule inspirer des réflexions, des plaintes telles que celles-ci: « Si vous voulez aimer les hommes, jugez-les pendant qu'ils ont besoin de vous... En concentrant sa vie, on concentre aussi sa douleur... L'amour, quand il est passion, porte toujours à la mélancolie... Sans cesse la main de fer de la destinée a repoussé l'homme dans l'incomplet. » Cet <c incomplet » de la destinée humaine est pour M'"° de Staël un perpétuel sujet de méditation, de tristesse résignée ou révoltée.
Mais si, à ses yeux, dans l'espèce humaine, l'homme est incomplètement heureux, la femme est complètement malheureuse, u La nature, et la société ont déshérité la moitié de l'espèce humaine. » Toute ambition est interdite aux>femmes, et M^^e (Je Staël les approuve de ne pas chercher à se distinguer des autres même par leur esprit, car, alors même que la gloire s'offrirait à elles, elles n'échapperaient pas <f à l'inévitable malheur qui s'attachera toujours à leur destinée ». Elles ont l'amour sans doute, et M°^® de Staël ne peut se résoudre à condamner l'amour, même exalté, car une passion toute faite de dévouement et de sacrifice ne saurait éloigner de la vertu véritable. Mais le bonheur de l'amour est trop compensé par la douleur de l'oubli. Au moins le bonheur dans le mariage conciliera-t-il ce qu'il y a de délicieux et ce qu'il y a de solide dans l'affection désormais fixée et sans cesse plus intime? Mais où trouve-t-on ce bonheur unique? Ceux qui le possèdent doivent s'effrayer d'un bonheur peu fait pour cette terre : u Peut-être
1. On remarquera que M. de Staël ne figure pas dans cette énumération. Il s'était séparé de sa femme, mais il ne devait mourir qu'en 1802.
que pour eux il n'est pas d'immortalité. » Mariée à vingl ans, malheureuse dès vingt-cinq (ce chiffre précis revient deux fois dans ce livre, et il semble bien que l'auteur se l'applique), M"^" de Staël sait trop combien nombreuses s'offrent aux époux les occasions de se blesser mutuellement, combien longuement tranient certaines journées, quelles difficultés de chaque instant « peuvent délruire potu' jamais ce qu'il y avait d'exalté dans le sentiment ». De tous les liens, le mariage est « celui où il est le moins probable d'obtBnirle bonheur romanesque du cœur )). Elle assimile les vraies joies de cette existence aux plaisirs austères de la vertu plutôt qu'aux jouissances de la passion.
Au fond, le livre devrait s'intituler : De V Influence des joassions sur le bonheur de Germaine Necker, baronne de Stacl. Elle a besoin d'être consolée ; mais de quel côté cherchera-t-elle des consolations? Parfois elle se tourne vers Dieu avec angoisse et lui crie : « Lorsque le hasard a pu combiner ensemble la réunion la plus fatale au bonheur, l'esprit et la sensibilité, n'abandonnez pas ces malheureux êtres destinés à tout apercevoir pour souffrir de tout. » Mais le sentiment religieux chez elle est encore froid. Elle reconnaît que la religion est utile pour le bonheur. Si elle désapprouve la vie, contraire à la raison, que mènent les chartreux ou les trappistes, elle demande si l'on pourra jamais remplacer pour le peuple de France les jouissances religieuses dont on Ta imprudemment sevré. Pour elle, elle n'est point peuple, et ne sent pas son âme vide. Énergiquement rationaliste, elle oppose et préfère les qualités naturelles aux vertus de la religion. L'homme vraiment vertueux, c'est pour elle celui qui « n'a jamais besoin de consulter ses devoirs, parce qu'il peut se fier à tous ses mouvements ». Le sentiment, la nature, voilà ses règles et ses maîtres; à défaut du sentiment religieux, le stoïcisme philosophique la soutiendra, l'amour de l'étude la consolera, et aussi — faute de mieux peut-être — le sentiment de la nature, dont les tableaux variés font naître dans l'âme « cette douce mélancolie, vrai sentiment de l'homme, résultat de sa destinée, seule situation du cœur qui laisse à la méditation toute son action et toute sa force ». L'étude occupera l'esprit, mais la bienfaisance remplira le cœur. Elle est particulièrement chère à M™e de Staël, cette vertu spontanée et primitive, la bonté, dont la forme la plus active, la plus humaine, est la pitié. Parla s'attendrit cette àme qu'on serait tenté quelquefois de juger trop virile. Son désintéressement, son dévouement,
éclatent dans ce mot sincère : » C'est hors de soi que sont les seules jouissances indéfinies. » Mais ces rares jouissances se payent souvent cher, et déjà elle avait le droit d'assurer qu'au lecteur habitué à soutfrir son accent ne paraîtrait pas étranger.
Cette histoire d'une àme a pour cadre l'histoire d'un pays, et ceci en élargit singulièrement l'horizon. Tranquille au bord du lac de Genève, M™'^ de Staël ne peut pas ne pas songer à ceux qui s'agitent soit à Paris, soit aux frontières. Elle a besoin qu'eux aussi, que tous les hommes soient heureux; volontiers elle leur imposerait le bonheur tel qu'elle le rêve, tel qu'elle le veut, le bonheur impératif. Dans son Introduction, elle ne sépare pas le bonheur politique du bonheur individuel. Elle annonce une seconde partie, à peine commencée, mais dont elle indique le plan. Quelques-unes des idées exposées déjà dans les Réflexions sur ht paix sont ici reprises et confirmées : « Tout invite la France à rester république, tout commande à l'Europe de ne pas suivre son exemple... La France doit persister dans cette grande expérience dont le désastre est passé, dont l'espoir est à venir. » Eut-elle jamais réellement l'intention d'écrire le second livre? On en doute quand on voit quels développements elle donne à ce plan qui en déflore d'avance l'intérêt, et aussi (elle-même en fait la remarque) à quel point la partie achevée empiète sur la partie projetée, semée qu'elle est d'allusions à la Révolution. « Nos souvenirs, dit-elle, sont tous empreints de ce terrible événement. » Cette raison suffit et devrait la dispenser d'en chercher d'autres; elle n'a pu se soustraire à cette hantise. Dès le premier chapitre, elle saisit le premier prétexte pour glorifier M. Necker, « l'homme de ce temps qui a recueilli le plus de gloire et qui en retrouvera le plus dans la justice impartiale des siècles ». Ailleurs, elle rend hommage à Louis XVf, qui a su mourir, ou caractérise par des traits saisissants la bestiale soif de haine et de crime qui enfiévrait certains terroristes. Elle a noté même les aptitudes physiques, les mouvements, les tressaillements convulsifs de la tête et des mains chez Robespierre. Mais, surtout, elle a pénétré les âmes. Elle sait quel irrésistible courant a emporté ceux qui croyaient pouvoir s'arrêter dans leur. élan.
Pour être ambitieux dans une révolution, il faut marcher toujours en avant de l'impulsion donnée; c'est une descente rapide où l'on ne peut s'arrêter. Vainement, on voit l'abîme : si l'on se jette à bas du char, on est brisé par cette chute; éviter le péril est plus dangereux que l'affronter.
Elle sait que cette grande tragédie a eu ses côtés comiques, et que « le besoin de faire etfet, passion native de 'France », explique bien des actes autrement inexplicables. Elle a vu à l'œuvre l'esprit de parti, l'athéisme prêché avec l'intolérance de la superstition, la liberté commandée avec la fureur du despotisme; elle a entendu les dévots de la démocratie parler d'elle comme d'autres dévots parlent du paradis. La Révolution, « ce concours fortuit de toutes les monstruosités morales », lui en a beaucoup appris sur l'homme et sur sa parenté, plus rapprochée qu'elle n'eût cru, avec l'animal. Mais elle ne sourit guère. L'avenir ressemblera-t-il au passé? Elle se le demande avec angoisse, et, malgré elle, tout en appelant cet avenir rêvé de paix et de bonheur, c'est vers le triste passé qu elle se retourne.
Le Consulat. — « De la Littérature coii-^itlérce dans ses rapports avec les institutions sociales » (1800).
Le premier grand ouvrage de M™« de Staël qui se présente à nous sous une forme achevée et qui soit, sinon impersonnel (elle n'en écrira jamais de tel), du moins relativement désintéressé, c'est le livre De la Littérature corisldérée cla7is ses rapports avec les institutions sociales {iSOO). Le litre est, à lui seul, l'indication d'une méthode nouvelle de critique, qui est précisée dans le Discours préliminaire.
Je me suis proposé d'examiner quelle est l'influence de la religion, des mœurs et des lois sur la littérature, et quelle est l'influence de la littérature sur la religion, les mœurs et les lois. Il existe dans la langue française, sur l'art d'écrire et sur les principes du goût, des traités qui ne laissent rien à désirer. Mais il me semble que l'on n'a pas suffisamment analysé les causes morales et politiques qui modifient l'esprit de la littérature. 11 me semble que l'on n'a pas encore considéré comme les facultés humaines se sont graduellement développées par les ouvrages illustres en tout genre qui ont été composés depuis Homère jusqu'à nos jours.
Toutefois, parce que le point de vue, à certains égards, est nouveau, il ne faut pas se hâter de croire inventée la critique historique moderne. M°^^ de Staël, dans la critique, est surtout moraliste. « La critique littéraire, dit-elle, est bien souvent un traité de morale... Il existe une telle corniexion entre toutes les facuUés de l'homme, qu'en perfectionnant même son goût
en litLérature, on agit sur Télévation de son caractère. ■» Elle aime d"uri amour presque exclusif les livres « conservateurs des idées, des affections vertueuses », ceux qui peuvent relever l'âme flétrie par les événement contemporains et rafraîchir sa tristesse aride. Elle souhaite que, dans ce siècle où tant de malheurs ont pesé sur Tespèce humaine, un écrivain paraisse « qui recueille avec talent toutes lesrétlexions mélancoliques, tous les efforts raisonnes qui ont été de quelque secours aux infortunés dans leur carrière ». Cet écrivain ne peut être Chateaubriand, qui rentra en France cette même année 1800, et qui, précisément, se fit connaître de M"^*^ de Staël en attaquant son livre. Mais c'est en leur rendant le sentiment religieux que Chateaubriand consolera les âmes. Héritière des philosophes du xvni^ siècle, son rôle, à elle, sera de restaurer les hautes idées. 11 en était une que les excès de la Révolution avaient singulièrement compromise : c'est celle de la perfectibilité de la raison humaine. Entrevue dès le xvi*^ siècle par Bodin et Bacon, reprise avec plus d'assurance et de clarté logique par Bayle, par les partisans des modernes, par l'abbé de Saint-Pierre, par ïurgot (dans le discours qu'il prononça comme prieur de la Sorbonne, en 1750), fortifiée par d'Alembert et par ButTon, ennoblie par le stoique testament de Gondorcet, qui attendait la mort en proclamant sa foi dans le progrès, cette doctrine était devenue « odieuse », à cause des conséquences qu'on en avait tirées. En était-elle moins noble et moins vraie? Il ne semble pas que, même au plus fort de la tourmente révolutionnaire, M'"^" de Staël ait été jamais ébranlée dans sa certitude, exprimée ici avec une sorte de piété sereine. « Dans les périodes lumineuses comme dans les siècles de ténèbres, la marche graduelle de l'esprit humain n'a point été interrompue. » Ce n'est point une « idée de livre » qui a traversé son esprit et qu'elle met en œuvre : c'est la religion de son intelligence qu'elle défend contre les incrédules, comme si, lui ayant dû de ne jamais désespérer, elle lui payait une dette de reconnaissance en s'efforçant de propager autour d'elle son invincible optimisme.
Mais si peu antique et classique que soit son esprit, elle ne rééditera pas, sous leur forme quelquefois enfantine, les vérités paradoxales énoncées par les Perrault elles Lamotte. On a dit que, comme le xvin« siècle, elle a l'intelligence et l'amour des idées plutôt que de l'art pur, et que, pour cette raison, la beauté de l'art grec lui a échappé. Mais, d'abord, il ne faut pas exagérer son ignorance en cette matière. Aidée peut-être de quel-
ques amis, mais certainement cligne de les comprendre, elle a écrit sur les poèmes homériques certaines pages que personne en France, à ce moment-là, n'eût pu écrire. D'autre part, elle ne nie pas la supériorité artistique et poétique des anciens, et par là elle échappe au danger, au ridicule du système. Elle a soin de commencer par cette distinction, et elle y reviendra : le principe de la perfectibilité indéfinie ne s'applique pas aux arts d'imagination; il n'est vrai que du progrès des idées. Même ainsi atténué, il faut bien le dire, ce prnicipe, par cela seul qu'elle l'aura présent à l'esprit, gâtera des études où il n'a que faire. « Aucun peuple, dira-t-elle par exemple, n'a réuni pour la poésie autant d'avantages que les Grecs; mais il leur manquait ce qu'une philosophie plus morale, une sensibilité plus profonde, peuvent ajouter à la poésie même en y mêlant des idées et des impressions nouvelles... L'esprit de rétlexion se montre rarement dans la poésie des Grecs; on y trouve encore moins de véritable sensibilité. » On ne s'étonne plus, dès lors, qu'elle comprenne mal Pindare, que la tragédie grecque (dont elle parle avec justesse, par intervalles) lui paraisse très inférieure à la tragédie moderne pour la connaissance des passions, et qu'elle ne voie dans Aristophane qu'un bouffon, indigne d'être applaudi par les contemporains de Périclès.
On s'étonne davantage qu'elle rende si peu justice aux historiens S et surtout aux philosophes grecs, mis fort au-dessous de leurs imitateurs romains. Mais quoi! Hume et Machiavel sont plus (( philosophes » que Thucydide, et quant à la philosophie grecque proprement dite, elle manque de mélancolie et de sensibilité. Au reste, il ne s'agit plus ici des beaux-arts, et tout le système s'écroule si, pour la philosophie, qui doit suivre les progrès de la raison, les Romains ne sont pas supérieurs aux Grecs, et les modernes aux Romains. Cela est nécessaire, puisque, des premiers philosophes aux nôtres, tant de siècles de pensée se sont succédé. Au reste, M™"^ de Staël dispose d'un critérium qui lui permet de mesurer exactement le degré de civilisation d'un peuple, et c'est la considération plus ou moins grande dont la femme y jouit. Or, chez les Romains, la femme était plus considérée que chez les Grecs. Les Grecs ne savaient pas (( qu'on peut rencontrer dans les femmes un être égal par
1. « Us n'approfondissent point les caractères ; ils ne jugent point les institutions... Us vous peignent, pour ainsi dire, la conduite d'^s hommes comme la végétation des plantes, sans porter sur elle un jugement de réflexion. » Dans une note ajoutée, Thucydide, u le plus distingué » d'entre eux, est nommé et froidement loué.