C. de Litt. — Madame ue Siael
Fesprit et soumis par l'amour, une compagne de la vie... » Voilà les Grecs jugés. M°^e de Staël promet de faire remarquer « les changements qui se sont opérés dans la littérature à l'époque où les femmes ont commencé à faire partie de la vie morale de Thumanité ». Elle tiendra sa promesse, et ce livre de critique acquiert par là une sorte d'unité morale.
Malgré leurs erreurs, les chapitres consacrés à la littérature grecque ne sont pas égalés par les chapitres suivants, consacrés à la littérature latine, dont le caractère général, d'ailleurs, l'utilité opposée à la beaulé, est au moins entrevu. Il n'est pas très sérieux de faire commencer la poésie latine à Lucrèce, en déclarant que les poètes ses devanciers méritent à peine d'être nommés, et, de son temps même, M'^'^ de Staël, sur ce point, trouva des critiques. Ignorant la tragédie latine, elle en affirme à priori la médiocrité. « Le caractère romain avait certainement la grandeur tragique; mais il était trop contenu pour être théâtral. » On lit avec une sorte de stupeur un arrêt tel que celui-ci : (c Virgile, Horace, Ovide, malgré les flatteries qu'ils ont prodiguées à Auguste, se sont montrés beaucoup j^his philosophes, beaucoup plus penseurs dans leurs écrits, qu'aucun des poètes grecs. » Mais aussi Ton aperçoit plus nettement ce que c'est qu'être « philosophe » pour l'auteur de la Littérature. 11 s'agit d'une philosophie, ou plutôt d'une psychologie poétique, plus ou moins profonde ou curieuse, non pas de la psychologie inconsciente d'un Homère, mais de l'art pénétrant d'un Virgile, de l'art délicat d'un Horace, même de l'art raffmé d'un Ovide, d'un art qui se traduit en peintures, en analyses, en réflexions morales. Être philosophe, c'est aussi, pour elle, avoir dégagé de cette connaissance des hommes quelques idées générales sur leur destinée, sur le rôle et l'avenir de la raison humaine. Ce sera quelquefois, enfin, passer de l'idée au sentiment, à un sentiment volontiers mélancolique. Or, cette façon d'être philosophe ira se précisant et se fortifiant à mesure que la perfection de l'art ira s'altérant. De là cette attention particulière qui est donnée ici aux écrivains de la décadence, cette extraordinaire préférence accordée à Quinlilien sur Cicéron, cette estime pour Sénèque, cet enthousiasme pour Tacite, qui, lui-même, laisse beaucoup à faire aux modernes pour la connaissance intime des secrets du cœur ou des causes philosophiques des événements. De là cette apologie des barbares qui ont envahi l'empire romain. Vous êtes tentés de croire qu'ils ont tout détruit? Détrompezvous, ils ont tout transformé et tout préparé. Heureuse barbarie,
qui a servi à la propagation des lumières et au développement des facultés intellectuelles! Les contemporains en ont souffert, il est vrai; mais le Midi avait besoin d'être un peu violenté par le Nord, qui lui apportait, avec le christianisme, la tristesse passionnée propre aux habitants d'un climat nébuleux, et qui proclamait l'égalité morale de la femme et de Thomme. L'occasion est belle pour plaider encore une fois la cause de la femme : « Les femmes n'ont point composé d'ouvrage véritablement supérieur; mais elles n'en ont pas moins éminemment servi les progrés de la littérature par la foule de pensées qu'ont inspirées aux hommes les relations entretenues avec ces êtres mobiles et délicats. »
Qui désormais oserait se plaindre? Si, pour les beaux-arts, les modernes « ne font et ne feront jamais que recommencer les anciens », que de raisons ils ont de s'en consoler! que de conquêtes s'offrent à eux! Les romans, « ces productions variées de l'esprit des modernes », n'étalent-ils pas un genre presque entièrement inconnu des anciens? Et à quiles devonsnous, sinon aux femmes? Elles seules ont la vue assez fine pour saisir dans les caractères une foule de nuances et pour fournir au talent du romancier, de l'auteur dramatique, du poète, de nouveaux secrets pour émouvoir. « En lisant les livres composés depuis la Renaissance des lettres, l'on pourrait marquer à chaque page quelles sont les idées qu'on n'avait pas avant qu'on eût accordé aux femmes une sorte d'égalité civile. » Dans l'éloquence de Bossuet et de Rousseau, dans quelques poésies des Anglais, dans «quelques phrases» des Allemands, ce qui touche, c'est une alliance originale de la philosophie et de l'imagination mélancolique. Des vertus toutes nouvelles aussi ont fleuri : la philanthropie est née, le lien des aifections domestiques s'est resserré, la vie humaine est devenue plus sacrée pour l'homme, en dépit de l'atroce démenti que la Terreur a donné aux espérances philosophiques. Ne nous immobilisons donc pas dans une admiration stérile du passé, mais livrons nos voiles au vent rapide qui nous entraîne vers l'avenir.
Le Nord a cause gagnée, puisque c'est du Nord que nous viennent les lumières, le sentiment religieux et chevaleresque, la délicatesse et la mélancolie. Aussi les littératures du Midi seront-elles vite écartées, non sans dédain. Elles tiendront dans un chapitre, alors que la littérature anglaise, à elle seule, en aura cinq. Le jugement sur l'Italie, sur cette Italie qui inspirera bientôt Corinne, est plus qu'injuste : il est cruel. Les Ita-
liens sont gais : cela étonne, cela indigne M™° de Slaël, qui leur voudrait une attitude de tristesse éternelle : « Quand les successeurs des Romains, privés de tout éclat national, de toute liberté politique, sont encore un des peuples les plus gais de la terre, ils ne peuvent avoir aucune élévation naturelle... Us aiment l'exagération de tout et n'éprouvent le sentiment vrai de rien... Si vous ôliez lafTectation de certains ouvrages, il n'y resterait rien ; tandis qu'en corrigeant les défauts du genre espagnol, l'on arriverait à la perfection de la dignité courageuse et de la sensibilité profonde. » A Machiavel pourtant elle témoigne une particulière bienveillance ; mais de Pétrarque elle ne veut guère retenir que les concefti, et l'énergie de Dante la frappe moins encore que ses défauts sans nombre. Cette harmonie musicale de la langue italienne, qui, pour d'autres, est un perpétuel enchantement, est, pour elle, le plus irritant des défauts, car elle berce et endort la pensée.
Le bruit rotontissant de l'italien no dispose ni l'écrivain ni le lecteur à penser ; la sensibilité même est distraite de l'émotion par des consonances trop éclatantes. L'italien n'a pas assez de concision pour les idées; il n'a rien d'assez sombre pour la mélancolie des sentiments. C'est une langue d'une mélodie si extraordinaire, qu'elle peut vous ébranler, comme des accords, sans que vous donniez votre attention au sens même des paroles. Elle agit sur vous comme un instrument musical...
La foule d'improvisateurs assez distingués qui font des vers aussi promptement que l'on parle, est citée comme une preuve des avantages de l'italien pour la poésie. Je crois, au contraire, que cette extrême facilité de la langue est un de ses défauts, et l'un des obstacles qu'elle otïre aux bons poètes pour élever très haut la perfection de leur style. Les gradations de la pensée, les nuances du sentiment, ont besoin d'être approfondies par la méditation ; et ces paroles agréables, qui s'offrent en foule aux poètes italiens pour faire des vers, sont comme une cour de flatteurs qui dispensent de chercher et souvent empêchent de découvrir un véritable ami.
Quand on passe, dans ce livre, de cette littérature du Midi aux littératures du Nord, on dirait qu'on passe de la critique, presque de la satire, à l'ode. Enfm Ossian vint! M»^» de Staël va jusqu'à le comparer à Homère, en laissant entendre que c'est vers Ossian qu'elle incline. Avec le point de vue, le ton change ; ce n'est plus l'esprit qui parle, c'est l'àme : « La poésie mélancolique est la poésie la plus d'accord avec la philosophie. La tristesse fait pénétrer bien plus avant dans le caractère et la destinée de l'homme que toute autre disposition... Ce que l'homme a fait de plus grand, il le doit au sentiment douloureux de l'incomplet de sa destinée. » Ici, elle se sent, pour ainsi
dire, chez elle. Ces peuples septentrionaux — elle y revient — ont pour les femmes un respect inconnu aux peuples du Midi; presque tous, d'ailleurs, ont adopté la religion protestante, qui, d'accord avec le climat de leurs pays, leur inspire des pensées graves et des sentiments profonds. Nous aurons, dans ce livre déjà, un chapitre sur l'Allemagne, mais nous y avons un vrai livre De l'Angleterre.
En pleine Terreur, elle avait passé quatre mois en Angleterre, et y avait vu jouer Shakespeare. Elle l'admira phis que ne l'avait admiré Voltaire; mais, d'autre part, elle admirait les tragédies de Voltaire, en particulier Tancrède, et elle avait un fonds d'esprit classique qui l'empêchait d'admettre le mélange du tragique et du comique, des personnages héroïques et des « tableaux ignobles ». Que les défauts de Shakespeare « diminuent beaucoup de sa gloire parmi les autres nations », elle le sait. Mais Shakespeare n'a point imité les anciens : « ce génie qui peint d'après nature, ce génie immédiat », commence une littérature nouvelle. Le premier, il a su peindre la douleur morale au plus haut degré ; la terreur de la mort, sentiment dont les anciens ont rarement développé les effets ; la pitié, (c sans aucun mélange d'admiration pour celui qui souffre, la pitié pour un être insignifiant et quelquefois même méprisable »; l'eifroi sortant du crime; l'isolement dans l'extrême malheur. C'est là qu'est la vraie gloire des Anglais, 'car ils n'ont point de Molière, el, u s'ils le possédaient, ils ne sentiraient pas toutes ses finesses », tant leur gaieté même est morose. «Ils manquent essentiellement de grâce dans tout ce qui exige de la légèreté d'esprit; » ils n'ont eu ni un Voltaire, ni un Arioste, ni un la Fontaine. « Mais n'est-ce point assez de savoir parler la langue des affections profondes? faut-il attacher beaucoup de prix à tout le reste? » Leur Milton est « l'un des premiers poètes du monde ». Toute leur littérature a un caractère d'élévalion et de mélancolie que l'esprit français ne connaît pas. « C'est que la liberté et la vertu, ces deux grands résultats de la raison humaine, exigent de la méditation, et la méditation conduit nécessairement à des objets sérieux... On juge leurs défauts comme ceux de la nature, et non comme ceux de l'art. » Tous les vrais romans de ce siècle, c'est à l'imitation des Anglais qu'on les doit : ils ont cru que, pour intéresser l'esprit et le cœur de l'homme, l'invention des caractères et la peinture des événements de la vie privée suffiraient. Ils ont porté dans ce genre, comme ailleurs, une délicatesse et une
sensibililé donl le commerce des femmes anglaises multipliait à rinfîni les nuances. D'une manière irénérale, cependant, leurs prosateurs ne valent point leurs poètes ; on dirait qu'ils n'osent se livrer entièrement que dans l'inspiration poétique. Ce qu'ils ont de solide et de pratique dans l'esprit, leur prose le révèle ; mais c'est dans leurs poésies qu'il faut chercher leur àme.
Ceci est le centre du livre De la Littérature, ceci en est la vraie nouveauté. Avant 1800, la littérature anglaise, sans doute, n'était pas entièrement ignorée en France. On y avait imité, traduit Shakespeare. Diderot, qui fait entrer dans les éléments du « grand goût », avec un sens droit et un esprit élevé, une âme sensible, » un tempérament un peu mélancolique ^ », avait écrit l'éloge de Richardson. Rousseau avait fait mieux : il avait donné son Richardson à la France, sa patrie d'adoption, et Mi"e de Staël, quand elle caractérise les romans anglais, ne leur compare que la iÇouvelle Héloïse. Mais, ce que Rousseau lui-même, peut-être, n'eût pas osé faire, la littérature anglaise, prise dans son ensemble, est posée en rivale, en égale de la littérature française. Et voici déjà qu'une autre rivale lui est signalée : la littérature allemande. Mais, soit que M™^ de Staël soit moins instruite de celle-ci, soit qu'elle en réserve l'étude plus ample jusqu'au temps d'un voyage prochain, elle se borne à louer Werther, \e livre par excellence, et Gœthe, ce Rousseau de l'Allemagne, Ivlopstock, avec des réserves, Schiller, Gessner. Ce qu'elle dit, par ailleurs, du système fédératif allemand, du manque d'esprit de société qui en résulte, du caractère contemplatif qu'y prennent dès lors les études des hommes de lettres, de l'intensité de leur activité intérieure, de leur culte pour les idées, est assez général pour n'être qu'un souvenir des conversations de ceux de ses amis qui connaissaient l'Allemagne mieux qu'elle. Il est curieux seulement, quand on songe au grand ouvrage qui suivra, de noter quelles limites elle assigne au génie allemand, après lui avoir reproché quelques fautes de goût et un penchant trop marqué vers la métaphysique des sentiments : « Le sérieux de la raison, l'éloquence de la sensibilité, voilà ce qui doit être le partage de la littérature allemande ; ses essais dans les autres genres ont toujours été moins heureux. » Plus philosophes que les Français, les Allemands s'entendent mieux à l'amélioration du sort des hommes. Nous n'avons fondé que des haines; ils seront les