JUGEMENTS
C'était une personne animée jusqu'à l'agitation, parfaitement vraie et naturelle, qui sentait avec force et exprimait avec feu. Tourmentée par une imagination qui la consumait, trop ardente à l'éclat et au succès, gênée par les lois de la société qui contiennent les femmes dans un cercle borné, elle brava tout, surmonta tout, et souffrit beaucoup de cette lutte orageuse entre le démon qui la poussait et les convenances qui ne purent la retenir... On voyait chez elle des gens de lettres, des publicistes, des hommes de la Révolution, des grands seigneurs. «Cette femme, disait le premier consul, apprend à penser à ceux qui ne s'en aviseraient point, ou qui l'avaient oublié. » Il y a dans ses ouvrages des aperças élevés, forts et utiles, une chaleur qui vient de l'âme, une vivacité dïmagination quelquefois excessive; elle manque de clarté et de goût. En lisant ses écrits, on voit qu'ils sont les résultats d'une nature agitée que l'ordre €t la régularité fatiguaient un peu. Sa vie ne fut point précisément celle d'une femme, et ne pouvait pas être celle d'un honame; le repos lui a manqué; c'est une privation sans remède pour le bonheur, et même pour le talent.
Mme DE RÉMUSAT, Mémoires: Calmann-Lévy.
L'auteur de Corinne et de V Allemagne, je l'ai connue : je l'ai vue tout animée de cette vie puissante et de ce feu de génie qui brillait dans ses moindres entretiens, et qui lui donnait une nature de supériorité que l'on ne peut oublier ni retrouver. Cette personne vraiment admirable, dont les écrits, quelque talent qu'on y reconnaisse, ne sont qu'une épreuve affaiblie d'elle-même, réunissait plusieurs formes d'esprit et d'originalité. Elle appartenait à deux époques; et, avant tout, elle était €lle-même.
ViLLEMAiN, Tableau de la littérature au dix-huitième siècle, 60« leçon; Perrin.
Malgré tant d'éclal d'esprit, de mouvement dans le s(jle, et j'ajoute, tant de naturel, ce n'est pas comme écrivain que M™^ de Staël occupe dans la littérature une place siéminente;ce n'est pas non plus comme poète, malgré tout ce qu'exhalent de parfum poétique certaines pages de ses derniers écrits; ce n'est pas même comme philosophe, malgré la justesse profonde et la grande portée d'un grand nombre de ses pensées; c'est plutôt, c'est surtout comme éloquent moraliste, et aussi comme peintre touchant du cœur humain. Il n'est, sous ce rapport, que peu d'écrivains qu'on puisse mettre à côté d'elle; et quoiqu'elle ait dit d'elle-même que jamais femme n'écrivit ni n'écrira un ouvrage \Taiment supérieur, nous osons lui répondre : «Il est vrai, ce n'est pas une femme qui a composé Ylliade; ce n'est pas une femme qui a écrit le Discours sur les révolutions du globe; mais c'est une femme qui a écrit Corinne et V Allemagne... »
... >'on, jamais, tant que notre langue subsistera, les ouvrages de M°^= de Staël ne seront réduits à cette valeur en quelque sorte historique où les écrits ne domptent presque plus que comme des jalons ou des colonnes milliaires dans la route de l'esprit humain et dans les annales de la littérature. Ils vivront d'une vie puissante et communicative, comme tout ce qui est vrai, profond et lumineux.
ViNET, Études sur la littérature du dix-neuvième .siècle.
M™" de Slaël, génie mâle dans un corps de femme; esprit tourmenté par la surabondance de sa force, remuant, passionné, audacieux, capable de généreuses et soudaines résolutions, ne pouvant respirer dans cette atmosphère de lâcheté el de servitude, demand-ant de l'espace et de l'air autour d'elle, attirant, comme par un instinct magnétique, tout ce qui sentait fermenter en soi un sentiment de résistance ou d'indignation concentrée; à elle seule, conspiration vivante, aussi capable d'ameuter les hautes intelligences contre cette tyrannie de la médiocrité régnante, que de mettre le poignard dans la main des conjurés, ou de se frapper elle-même pour rendre
à son àme la liberté qu'elle aurait voulu rendre au monde! Ne pouvant susciter un généreux élan dans sa patrie, dont on la repoussait comme on éloigne Félincelle d'un édifice de chaume, elle se réfugiait dans la pensée de l'Angleterre et de l'Allemagne, qui seules vivaient alors de vie morale, de poésie et de philosophie, et lançait de là dans le monde ces pages sublimes et palpitantes que le pilon de la police écrasait, que la douane de la pensée déchirait à la frontière, que la tyrannie faisait bafouer par ses grands hommes jurés, mais dont les lambeaux échappés à leurs mains flétrissantes venaient nous consoler de notre avilissement intellectuel, et nous apporter à l'oreille et au cœur ce souffle lointain de morale, de poésie, de liberté, que nous ne pouvions respirer sous la coupe pneumatique de l'esclavage et de la médiocrité.
Lamartine, Des Destinées de la poésie.
En la lisant, le siècle finissant doit se dire à lui-même le mot du marquis de Posa dans Schiller : « Rappelez-lui qu'il doit porter respect aux rêves de sa jeunesse. » Elle a eu elle-même un mot bien profond : « Désormais il faut avoir lesprit euro- v péen. » C'était donner au siècle qui naissait sa devise. Elle aurait pu la prendre pour elle. Personne, tout en gardant l'amour de ce que sa patrie avait pensé et avait fait de grand, n'a eu plus qu'elle l'intelligence ouverte à tout le travail de la pensée européenne. Elle élargissait la patrie bien plutôt qu'elle ne l'oubliait. C'était un esprit européen dans une àme française. // ^fù^tiii-i
Faguet, Politiques et Moralistes du dix-neuvième siècle; Lecène.
YI
M'"^ de Staël a laissé des avis qui sont encore salutaires et de grandes leçons qui sont toujours profitables. La pitié pour les misères humaines est l'exhortation perpétuelle de son œuvre; le sentiment de la dignité de l'homme, de son droit à l'indépendance, de sa véritable grandeur fondée sur son élévation morale, en est l'inspiration ; le culte de la justice et l'amour de la liberté en sont le cowseil constant et la conclusion. C'est le pain quotidien des âmes; il ne suffit point qu'elles s'en croient
rassasiées; il faut qu'elles en ressentent l'appétit. M™^ de Staël a été, en son temps, pitoyable aux victimes et réconfortante aux découragés; son œuvre, virile, est saine à nos conleniporains. Il y reste un souffle, venu des hautes cimes, qui balaye les pensées rampantes et les ferments subtils qui décomposent la vie. Placée entre deux grands siècles, elle paraît comme la dernière fleur de celui qui finit et comme la première semence de celui qui s'élève. Beau génie plutôt qu'artiste en littérature et en histoire, grand témoin plutôt qu'acteur des choses de son temps, elle mérite de vivre, parce qu'elle personnifie une des plus nobles époques de Fàme française.
A. SoREL, M"'' de Staël; Hachette.