‹ Cours pratique de l'art épistolaireChapitre 79 sur 86 · LETTRES DE FAMILLE, D'AHITIÉ · texte numérisé non relu

LETTRES DE FAMILLE, D'AHITIÉ

I<ettrefl badines.

MODÈLES

I*' MODÈLE

3f"* de La Fayette à i/"« de Sévigné,

•Voici ce que j'ai fait depuis que je vous ai écrit : j'ai eu deux accès de fièvre ; il y a six mois que je n'ai été purgée ; on me purge une fois ; on me purge deux..., le lendemain de la secofiide, je me mets à la table : ah ! ah ! j'ai mal au cœur, je ne veux point de potage. — Mangez donc un peu de viande. — Non, je n'en veux point. — Mais vous mangerez du fruit? -^ Je crois qu'oui. — Hé bien ! mangez-en donc. — Je ne saurai, je mangerai tantôt ; que l'on m'ait ce soir un potage et un poulet. Je n'en veux point, je suis dégoûtée. Je m'en vais me coucher; j'aime mieux dormir que de manger. Je me couche, je me tourne, je me retourne, je n'ai point de mal, mais je n'ai point de sommeil aussi; j'appelle, je prends un livre, je le referme; le jour vient, je me lève, je vais à la fenêtre ; quatre heures sonnent, cinq heures, six heures, je me recouche, je m'endors jusqu'à sept ; je me lève à huit, je me mets à table à douze, inutilement comme la veille, je me remets dans mon lit le soir, inutilement, comme l'autre nuit. — Étes-vous malade? — Nenni. — Êtes-vous plus faible? — Nenni. Je suis dans cet état trois jours et trois nuits. Je redors présentement, mais je ne mange encore que par machiiïe, comme les chevaux, en me frottant la bouche de vinaigre. Du reste je me porte bien, et je n'ai pas même si mal à la tête. »

U* MODÈLE

Vabhé de Choisy au comte de Btissi. (1)

« Qui vous aurait dit. Monsieur, il y a quinze ans, que cet abbé de Choisy, votre voisin, serait un jour votre confrère ? Vous ne Feussiez jamais cru en lisant ses lettres ; et même en lisant celle-ci pourrez-vous croire que MM. de TAcadémie, tous gens de bon sens et de bon esprit, aient voulu mettre son nom dans la même liste que le vôtre? Consolez- vous. Monsieur ; il faut bien qu'il y ait des ombres dans les tableaux. Les uns parlent, les autres écoutent ; et je saurai fort bien me taire, surtout quand ce sera à vous à parler. Venez donc quand il vous plaira ; vous ne me trouverez point dans votre chemin. Quoique ma nouvelle dignité me fasse votre égal (en Apollon, s^l vousplait), je me rangerai toujours pour vous laisser passer. »

FRAGMENTS

« A force de me parler d'un torticolis, vous me Tavez donné. Je ne puis remuer le côté droit; ce sont de ces petits maux que personne ne plaint, quoiqu'on ne fasse que criailler. Mon fils s'est pâmé de rire ; je lui donnerai sur le nez tout aussitôt que je le pourrai. En attendant, ma chère enfant, je vous embrasse de tout mon cœur avec le bras gauche. Le frater va vous conter des lanternes, t

(Jlf"* de Sévigné,)

€ Ce petit fripon (son petit-fils), après nous avoir mandé qu'il n'arriverait qu'hier mardi, arriva comme un petit étourdi avant-hier, à sept heures du soir, que je n'étais pas revenue de la ville. Son oncle le reçut, et fut ravi de le voir; et moi, quand je revins, je le trouvai tout gai, tout joli, qui m'embrassa cinq ou six fois de très-bonne grâce ;

(l) Uabbé de Choisy venait d'être reçu à rAcadémie française. *

il voulait me baiser les mains, je voulais baiser ses joues, cela faisait une contestation : je pris enfin possession de la tète : je le baisai à ma fantaisie, je voulus voir sa contusion; mais comme elle est, ne vous déplaise, à la cuisse gauche, je ne trouvai pas à propos de lui faire mettre chausses bas. » (JU"* de Sévigné,)

f 11 ne sera pas dit que Ton cacheté une lettre à mon nez, sans que je vous donne une légère signifiance. Bonjour ou bonsoir, ma petite sœur, selou l'heure que vous recevrez cette lettre. » (J/"* de Sévigné,)

« Je ne puis vous dire combien je vous plains, ma fille, combien je vous loue, combien je vous admire. Voilà mon discours divisé en trois points : je vous plains d'être sujette à dés humeurs noires qui vous font sûrement beaucoup de mal : je vous loue d'en être la maîtresse quand il le faut, et je vous admire de vous contraindre pour paraître ce que vous n'êtes pas, etc. » (j/"" de Sévigné.)

« Vous auriez grand tort, mon aimable duchesse, de n'être pas bonne française, car on vous aime fort en France, et en vérité aucune des femmes que je vois ne me fait oublier que je ne vous vois pas. Point de plaisir où je ne vous aie regrettée. Il y manquait quelque chose et ce quelque chose c'était vous. » (i/""" de Maintenon.)

« M. de Bailli vient de sortir : il vous fait cent mille bredouillements, mais de si bon cœur, que vous devez lui en être obligée. » (ii°*' de Sévigné.)

Préceptes.

La correspondance intime ne peut pas être soumise à des règles fixes et sévères. Les modèles qui précèdent nous prouvent que c'est dans ces lettres surtout que l'on peut

« laisser trotter la plume bride sur le cou » , suivant Texpression de M""* de Se vigne.

L'amitié, la confidence ont le droit de tout dire, (l)

C'est ici que Voltaire permet de semer l'esprit à pleines mains, pourvu toutefois que le bon goût et l'à-propos y président. (2)

Mais, s'il est permis de donner libre cours à l'esprit, la correspondance familière doit surtout être le langage du cœur et du sentiment : « Sentez vivement, et dites ce que vous voudrez. » Ce beau mot de d'Alembert sur Téloquence s'applique parfaitement aux lettres dictées par les sentiments de famille ou d'amitié. (3)

Or, le langage du cœur est avant tout simple et naturel.

Le trait suivant nous en donne la preuve ; il est rapporté par deux pensionnaires de Saint-Cyr.

« M™" de Maintenon nous montra particulièrement comment le style simple, naturel et sans fard, est le meilleur, et celui dont toutes les personnes d'esprit se servent... Elle nous donna pour exemple M. le duc du Maine, qu'elle faisait écrire, alors qu'il n'avait encore que cinq ans ; elle nous raconta que, lui ayant dit un jour d'écrire au roi, il lui avait répondu, fort embarrassé, qu il ne savait point faire de lettres. M"** de Maintenon lui demanda : Mais n'avezvous rien dans le. cœur pour lui dire? — Je suis bien fâché, répondit -il, qu'il soit parti, — Eh bien, écrivez-le^ cela est fort bon. — Puis elle ajouta : Est-ce là tout ce que vous pensez ? n'avez- vous rien de plus à lui dire? — Je serais bien aise qu'il revînt, répondit le duc du Maine.

pBicRPTES. — 1. La correspondance intime est-elle soumise h des règles fixe« et sévères ? — 2. Les^aits d'esprit sont-ils admis dans ce genre? — 3. Le cœur ne doit-il pas aussi y avoir »a part? Appliquez

-^ Voilà votre lettre faite, lui dît M"* de Maintenon, il n'y a qu'à le mettre simplement comme vous le pensez, et si vous pensiez mal, on vous redresserait. C'est de cette manière, ajouta-t-elle, que je lui ai montré, et vous avez vu les jolies lettres qu'il a faites, i *

Ce simple récit contient la meilleure leçon pratique que Ton puisse donner sur le style épistolaire et en particulier sur le genre qui nous occupe. En effet, dans les lettres de famille ou d'amitié, il n'y a qu'un seul principe à suivre : c'est d'être naturel et d'employer le langage du cœur. (4)

Les lettres intimes demandent du laisser-aller, des épanchements affectueux et pleins d'abandon ; mais cet abandon ne doit jamais aller jusqu'à l'imprudence. M"' de Maintenon observe judicieusement qu'on est souvent trompé à des liaisons de trente ans. Cette expérience décevante, sans nous faire embrasser la maxime de Cicéron : < Aimez, comme si vous deviez haïr un jour p , nous apprend toutefois à ne jamais nous livrer à des épanchements indiscrets, qui, un jour, pourraient nous compromettre et nous nuire. (5)

Ces lettres demandent un style simple, facile, gai, mais jamais trivial ; la liberté ne doit pas dégénérer en licence, ni faire oublier ce que Ton doit à la langue, aux convenances et à soi-même. (6)

Le ton badin domine souvent dans la correspondance familière ; remarquons cependant qu'un ton uniforme ne

ici le mot de d'Alembert sur l'éloquence, -r- 4. Rapportez on récit fait par deux pensionnaires de Saint-Cyr qui nou» prouve combien Hme de Maintenon était convaincue de cette vérité, que le «impie langage du cœur convient le mieux au style épistolaire, surtout dans une lettre familière. — 5. Fautil mettre des bornes aux épanchements et à l'abandon de ces lettres? Citeï à ce sujet une observation de l!In»c de Maintenon et une maxime de Cicéron. — 6. Quelles

Digitizçd by VjOOQlC

convient pas toujours pour toute retendue d'une lettre intime, qui bien souvent présente une réunion de plusieurs genres. 11 n'est pas rare de voir dans ces lettres autant de sujets et de tons différents que d'alinéas. (7)

SUJETS DE COMPOSITION

I. Léon à ses sœurs Céline et Zoé, à l'occasion de la fête de leur maman, (Même sujet pour demoiselles, en modifiant légèrement le plan.)

CONSEILS

Vous voulez entretenir vos sœurs de la fête de votre bonne mère... Où en est la bourse que Céline brode? Serat-elle achevée? Quel est le cadeau que Zoé se propose d'offrir?...

Quant à vous, vous n'avez plus que quelques coups de crayon à donner au paysage que vous dessinez.

Mais vous avez encore une autre proposition à faire à vos sœurs. La vieille Marguerite, votre ancienne bonne, est devenue infirme. Votre mère, qui l'estime beaucoup, parce qu'elle a toujours été laborieuse et probe, lui envoie souvent des secours. Vous répondrez donc aux vœux de votre mère en faisant un cadeau à Marguerite à l'occasion de la fête de son ancienne maîtresse. Vous réunirez vos épargnes pour lui acheter des objets utiles, des vêtements pour l'hiver, etc.

Vous demandez que Céline et Zoé vous répondent bien vite.

qualités doit présenter le style de ces lettres? — 7. Quel est le lofi qui doit y régner? Est-il toujours uniforme pour toute retendue de la lettre ?

IL Le comte de Maistre à sa fille Constance.

CONSEILS

Il est triste de ne pas encore la connaître, et il lui recommande d'aimer son père comm^ s'il était près d'elle.

Il pense à elle continuellement ; il s'est forgé dans son esprit une petite figure espiègle, qui lui semble être sa Constance. Elle a bien parfois certains petits caprices, mais cela ne dure pas. Il lui recommande d'être sage, et surtout de se montrer soumise à sa bonne mère et à sa tante.

Il a ouï dire qu'une certaine demoiselle la gâtait un peu ; mais il n'y croit pas.

Constance ne doit pas répondre à son papa ; elle lui écrira quand elle sera plus grande, En attendant, il est bien aise d'apprendre qu'elle sait son Télémaque. Quel plaisir il aurait à s'entretenir avec elle de la grotte de Ca- Ijpso, de Mentor qui jette Télémaque dans la mer, etc.

Constance recevra dans peu un joli livre tout plein de belles images, qui a déjà fuit l'amusement de ses ^îpés, Adèle et Rodolphe.

m. Nathalie, pensionnaire à , rend compte à une

amie de ses occicpàtions, de ses plaisirs.

Elle compte la lecture au nombre de ses .plus chères distractions, et en particulier la lecture des poésies de Lpuisa Stappaerts. Elle cite quelques pièces qui lui semblent surtout pleines de charme.

IV. Denise à Claire. — Elle lui dit le plaisir qu'elle éprouve quand elle, se rappelle les souvenirs d'enfance : le beau jardin, où elles couraient ensemble, la chasse aux papillons, les parties de corde, de ballon, de volant ; le bassin aux petits poissons rouges, la prairie, les couronnes

de fleurs ; les lectures pendant les longues soirées d'hiver; réglise du village ; les émotions de la première communion, etc., etc. (Même sujet pour jeunes gens.)

V. Edmond à son condisciple Gustave, la veille de la rentrée au collège. *

Voici le mois d'octobre : il s'agit de rentrer au collège ; Edmond a eu beau s'ingénier à trouver des prétextes pour prolonger ses vacances, ses parents ont découvert la ruse, et, en ce moment, on s'occupe activement des préparatifs du départ. Plus d'espoir possible ! ces livres qu'on dresse en monceaux, ces vêtements qu'on met en ordre, sont bien le signal du départ. Enfin, il en prend son parti. L'étude est nécessaire, et puis, de bons amis l'attendent : demain il reverra son cher Gustave.

VI. Daniel raille Valentin sur un tour bien mérité que lui ont joué ses camarades.

CONSEILS

Valentin aimé passionnément les fruits, et depuis longtemps les belles pommes du grenier de la pension font l'objet de sa convoitise. Il a formé le projet de s'esquiver la nuit du dortoir pour tenter une visite au grenier des provisions. Il confie son projet à trois de ses camarades qui doivent l'aider à dresser une lourde échelle contre le mur.

Il est dix heures du soir. Tous les élèves, ainsi que le surveillant, dorment d'un profond sommeil. Valentin et ses trois affidés se trouvent au rendez- vous. L'échelle est dressée. Notre jeune héros y monte le premier ; mais ses amis ont résolu de le corriger de sa gourmandise, et quand Valentin est monté ils retirent l'échelle.

Plaisantez votre homme sur la mine piteuse mm "1 a dû

faire, seul dans un grenier obscur, n'osant crier au secours de peur d'être reconnu par ses maîtres, ne pouvant sauter sans danger de se casser la jambe, etc., etc. Il fut condamné à y rester jusqu'à (^e qu'il plût à ses camarades de venir le délivrer, c'est-à-dire une heure avant le lever des pensionnaires,

Notre Valentin jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

VIL Denise raconte à Jeanne une petite farce de pension.

Dans le jardin du pensionnat est un petit lac, sur lequel il est permis aux pensionnaires, accompagnées d'une maitresse, de se promener en barquette les jours de congé.

Anna, un jour, a voulu se donner ce plaisir, seule et sans y être autorisée. Elle est parvenue à détacher la barquette, et la voilà au milieu de l'eau, ne sachant pas ramer et faisant des efforts inutiles pour regagner le bord. La peur l'a saisie, elle s'est mise à crier et toutes les pensionnaires d'accourir.

Elle a fait pendant plusieurs jours la risée de toutes ses compagnes.

VIII. Robert a voulu faire une farce à Philippe, et c'est lui-même qui a été pris au piège.

TREIlllME SÉRIE.

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