TABLEAUX, PORTRAITS, ETC
Étude ûem Modèle*.
P' MODÈLE
il/"*® de Sévigné à M, de Pompone.
« Il faut que je vous conte une petite historiette, qui est très-vraie et qui vous divertira. Le roi se mêle depuis peu de faire des vers ; il fit l'autre jour un petit madrigal, que lui-même ne trouva pas joli. Un matin il dit au chevalier de Grammont : Monsieur le maréchal, lise25, je vous prie, ce petit madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si impertinent : parce qu'on sait que depuis peu j'aime les vers, on m'en apporte de toutes les façons. Le maréchal,
l'r hodAle. — 1. Quel est le aujet de cette lettre ? — 2. Quel est le bût de M'ne de Sévigné? — 3. Pourquoi M"»* de Sévigné dit-elle : il faut que je vous conte, plutôt que : je vais vous con'er? — 4. Pourquoi ajoute-t-elle que cette histoire est irès-rraie ? — 5. N'est-ce pas un peu présomptueux de sa part de dire à IH. de Pompone que cette historiette le divertira? Peut-on ainsi commander le rire? Trouvei la réponse dans la finale de la lettre. — 6. Se mêle depuis peu» Quelle est la valeur de ce détail? — 7. Le roi ne sepose-t-il pa» en poète? îltait-il nécessaire de nous prévenir du peu d'estime qu'il avait lui-même pour ses vers? — 8. Est-il naturel qu'il s'agisse d'un petit madri|];al plutôt que d'une pièce de longue haleine? — 9.1e piège tendu par le roi au maréchal est* il adroit? De quelle manière réussit-il à ne pas lui laisser soupçonner que ces vers lui appartien-» nent? -r- 10. Quel était le seul moyen d'obtenir du maréchal .une ré^-
après ravoir lu, dit au roi : Sire, votre Majesté juge divinement bien de toutes choses ; il est vrai que voilà le plu^ sot et le plus ridicule madrigal que j'aie jamais lu. Le roi se mit à rire, et lui dit : N'est-il pas vrai que celui qui Ta fait est bien fat? — Sire, il n'y a pas moyen de lui donner un autre nom. — Oh ! dit le roi, je suis ravi que vous ayez parlé si bonnement ; c'est moi qui l'ai fait. — Ah ! Sire, quelle trahison ! que votre Majesté me le rende ; je l'ai lu brusquement. — Non, Monsieur le maréchal; les premiers sentiments sont toujours les plus naturels.
Le roi a beaucoup ri de cette folie et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose qu'on puisse faire à un vieux courtisan. » (1)
poQ«e nette et catégorique? — 11. A prêt V avoir la. Est-ce une lecture consciencieuse? Au lieu de chercher à apprécier la valeur réelle de ces vers, le maréchal ne songe-t-il pas plutôt & tourner adroitement un compliment? — 12. Voyez-vous le courti&an dans sa réponse? Faites-en ressortir l'exaspération. — 13. En renchérissant sur le jugement du roi, ne se prépare-t-il pas une confusion plus grande? — 14. Le roi .te mit à rire. Interprétez le rire du roi. -s» 15. Ce premier piège réussi, le roi ne va-t-il- pas lui en tendre un nouveau? — 16. Faites voir que dans cette petite narration tout concourt au point culminant, c'est-à-dire à rendre plus cruel l'embarras du mari^chal. — - 17. Quel est \ô mot qui doit être comme un coup de foudre pour le courtisan ? — 18. Voyez vous dans la conduite du maréchal la souplesse du courtisan toujours prêt à rétracter son opinion et à la conformer à celle de son maître? — 19. Le roi y consent-il? Ne se sert-il pas d'une sentence pour repousser toute rétractation? — 20. « Un vieux courtisan. » Pourquoi M"»" de Sévîgné rappelle- t-elle l'âge du maréchal?
(l) Voyez l'analyse littéraire de ce petit chef-d'œuvre dans nos Éludes litlérairea. Bruxelles, A. Lacroix, Verboeckhoven etO^ 1861,
IP MODÈLE
iU"* de Sévigné à sa fille.
« Écoutez, je vous prie, une chose qui est à mon sens fort belle; il me semble que je lis Thistoire romaine. Saint- Hilaire, lieutenant-général de Tartillerie, fit prier M. de Turenne, qui allait d'un autre côté, de se détourner un instant pour venir voir une batterie ; c'était comme s'il eût dit : Monsieur, arrêtez- vous un peu, car c'est ici que vous devez être tué. Un coup de canon vient donc et emporte le bras de Saint-Hilaire qui montrait cette batterie, et tue M. de Turenne ; le fils de Saint-Hilaire se jette à son père, et se met à crier et à pleurer. Taisez-vous, mon enfant, lui dit-il; voyez, en lui montrant M. de Turenne raide mort, voilà ce qu'il faut pleurer éternellement, voilà ce qui est irréparable l et sans faire nulle attention sur lui, se met à crier et à pleurer cette grande perte. M. de la Rochiefou • cault pleure lui-même en admirant la noblesse de ce sentiment. » •
IIP MODÈLE.'
Racine à Boileau.
« Un soldat du régiment des fusiliers, qui travaillait à la tranchée, y avait porté un gabion : un coup de canon vient qui emporte son gabion. Aussitôt il en alla poser à la même place un autre , qui fut sur le champ emporté par un autre coup de canon. Le. soldat, sans rien dire, en prit un autre et alla le poser : un troisième coup de canon emporta le troisième gabion. Alors le soldat rebuté se tint en repos. Mais son officier lui commanda de ne pas laisser cet endroit sans gabion. Le soldat dit : J'irai, mais f y serai tué. Il y alla, et, en posant son quatrième gabion, il eut le bras fracassé d'un quatrième coup de canon. Il revint sou-
tenant son bras et se contenta de dire à son omcier : Je vous l'avais bien dit. Il fallut lui couper le bras, qui ne tenait presque à rien. Il souffrit cela sans desserrer les dents, et après Topération, dit froidement : Je suis donc hors d'état de travailler; c'est maintenant au roi à me nourrir. Je crois que vous me pardonnerez le peu d'ordre de cette narration: mais assurez- vous qu'elle est vraie, i
IV* MODÈLE
M"^* de Sévigné.
8 II monta à cheval le samedi à deux heures, après avoir mangé ; et comme il avait bien des gens avec lui, il les laissa tous à trente pas de la hauteur où il voulait aller, et dit au petit d'Elbeuf ; t Mon neveu, demenrez-là, vous ne faites que tourner autour de moi, vous me feriez reconnaître. » M. d*Hamilton, qui se trouva près de l'endroit où il allait, lui dit : « Monsieur, venez par ici, on tire du côté où vous allez. — Monsieur, lui dit-il, vous avez raison, je ne veux point du tout être tué aujourd'hui, cela sera le mieux du monde. > Il eut à peine tourné son cheval, qu'il aperçut Saint-Hilaire, le chapeau à la main, qui lui dit : • Monsieur, jetez les yeux sur cette batterie que je viens de faire placer là. » M. de Turenne revint, et dans l'instant, sans être arrêté, il eut le bras et le corps fracassés du même coup qui emporta le bras et la main qui tenait le chapeau de Saint-Hilaire. Ce gentilhomme, qui le regardait toujours, ne le voit point tomber ; le cheval l'emporte où il avait laissé le petit d'Elbeuf ; il était penché le nez sur l'arçon : dans ce moment le cheval s'arrête, le héros tombe entre les bras de ses gens ; il ouvre deux fois de grands yeux et la bouche, et demeure tranquille pour jamais : songez qu'il était mort., et qu'il avait une partie du
cœur emportée. On crie, on pleure ; M. d'Hamilton fait cesser ce bruit, et ôte le petit d'Elbeuf, qui s'était jeté sur ce corps, qui ne voulait pas le quitter, et qui se pâmait de crier. On couvre le corps d'un manteau, on le porte dans une haie ; on le garde à petit bruit ; un caresse vient, on l'emporte dans sa tente : ce fut là où M. de Lorges, M. de Roye et beaucoup d'autres pensèrent mourir de douleur ; mais il fallut se faire violence, et songer aux grandes affaires qu'on avait sur les bras. On lui a fait un service militaire dans le camp, où les larmes et les cris faisaient le véritable deuil : tous les officiers avaient pourtant des écharpes de crêpe ; tous les tambours en étaient couverts ; ils ne battaient qu'un coup ; les piques traînantes et les mousquets renversés ; mais ces cris de toute une armée ne peuvent pas se représenter sans que l'on en soit ému. •
V* MODÈLE
P.-X. Courier à i/"' Pigalle, à Lille.
Résina, près Porticî, le !««• novembre 1807.
c Le souper fini , on nous laisse ; nos hôtes
couchaient en bas, nous dans la chambre haute où nous avions mangé. Une soupente élevée de sept à huit pieds, où l'on montait par une échelle, c'était là le coucher qui nous attendait : espèce de nid dans lequel on s'introduisait en rampant sous des solives chargées de provisions pour toute l'année. Mon camarade y grimpa seul, et se coucha tout endormi, la tête sur la précieuse valise ; moi, déterminé à veiller, je fis bon feu et m'assis auprès, La nuit s'était déjà passée presque entière assez tranquillement, et je commençais à me rassurer, quand, sur l'heure où il me semblait que le jour ne pouvait être loin, j'entendis au-
dessous de moi notre hôie et sa femme parler et se disputer; et prêtant Toreille parla cheminée qui communiquait avec celle d'en bas, je distinguai parfaitement ces propres mots du mari : Ek bien enfin, voyons, faut-il les tner tous deux? A quoi la femme répondit : Oui; et je n'entendis plus rien.
Que vous dirai-je? je restai respirant à peine, tout mon corps froid comme un marbre ; à me voir, vous n'eussiez su si i'étais mort ou vivant.
Dieu! ^uand j'y pense encore!... Nous deux, presque sans armes, contre eux douze ou quinze qui en avaient tant! Et mon camarade mort de sommeil et de fatigue ! L'appeler, faire du bruit, je n'osais ; m'échapper tout seul, je ne pouvais ; la fenêtre n'était guère haute, mais en bas deux gros dogues hurlaient comme des loups... En quelle peine je me trouvais, imaginez-le, si vous pouvez. Au bout d'un quart d'heure, qui fut long, j'entendis sur l'escalier quelqu'un, et par les fentes de la porte, je vis le père, sa lampe dans une main, dans l'autre un de ses grands couteaux. Il montait, sa femme après lui ; moi derrière la porte ; il ouvrit ; mais avant d'entrer, il posa la lampe que sa femme vint prendre; puis il entre pieds nus, et elle de dehors lui disait à voix basse, masquant avec ses doigts le trop de lumière de sa lampe, doucement, va doucement. Quand il fut à l'échelle, il monte, son couteau dans les dents, et venu à la hauteur du lit, ce pauvre jeune homme étendu, offrant sa gorge découverte, d'une main il prend son couteau, et de l'autre... ah I cousine... il saisit un jambon qui pendait au plancher, en coupe une tranche et se retire comme il était venu. La porte se referme, la lampe s'en va, et je' reste seul à mes réflexions.
Dès que le jour parut, toute la famille, à grand bruit,
vint nous éveiller, comme nous Tavions recommandé. On apporte à manger, on sert un déjeûner fort propre, fort bon, je vous assure. Deux chapons en faisaient partie, dont il fallait, dit notre hôtesse, emporter Tun et manger l'autre. En les voyant, je compris enfin le sens de ces terribles paroles : faut-il les tuef tçus deux? »
VP MODÈLE.
jfme d'Épinay à l'abbé Galliani. ^
5 novembre 1764. « Comment ! je n'aurais pas un moment à moi ! toujours des affaires, des inquiétudes, des ..., etc.! la sotte vie que la mienne! Mon gendre est là qui a mal aux dents. Oh! comme il souffre! Il fait une grimace de possédé. Sa femme a la colique; Ragot a des convulsions; Rosette ^aboie à me fendre la tête. Je veux écrire, point, c'est une visite; une femme que je n'ai jamais vue; elle vient voir la maison. Elle est à louer, ma maison, il faut bien qu'on la vienne voir. Cette femme est une tatillonne, une bavarde. Madame, votre servante. — Votre très -humble servante. Madame.. — Madame, cette maison parait charmante ; ah ! mon Dieu! comment pouvez-vous la quitter? est-elle à vous? Mais vous n'aimez peut-être pas la campagne? — Pardonnez-moi, Madame. Je regrette... — Elle est peutêtre malsaine? Il y a beaucoup d'eau; vous avez l'air d'être délicate. — Madame, cette habitation n'est pas malsaine, mais je... — Ah! Madame, voilà, je crois, la rivière? — Non, Madame, c'est un canal. — Et les meubles? resterat-elle meublée? — Madame, il faut acheter le canal, et l'ou pêche les meubles tous les trois ans. — En vérité, j'ai dit comme cela, tant j'étais ahurie de ses questions et de ses étourderies. — Au reste, ce détail de maison, d'inventaire, tout cela a quelque chose dft si frîcfn ^i de si affligeant,
que je me tiens à quatre pour ne pas pleurer. Chaque chose que j'ai faite ici, que j'ai arrangée, que j'ai plantée, me parait mieux faite, plus intéressante que jamais; mais je ne suis pas payée, on ignore quand on le sera. J'ai des enfants , des dettes, d'anciens domestiques qu'il faut pouvoir récompenser. L'équité veut que je me réduise au nécessaire ; mais je ne vous cache pas que cette réforme me coûte infiniment »
^ VII* MODÈLE
{Description .)
' • Je quitte ce lieu à regret : la campagne est encore belle : cette avenue et tout ce qui était désolé des chenilles, et qui a pris la liberté de repousser avec votre permission, est plus vert qu'au printemps dans les plus belles années. Les petites et les grandes palissades sont parées de ces belles nuances de Tautomne dont les peintres font si bien tout leur profit. Les grands arbres sont un peu dépouillés, et l'on n'a point de regret à ces feuilles picotées : la campagne en gros est encore toute riante ; j'y passais mes jours seule avec des livres, je ne m'ennuyais que comme je m'ennuierai partout, ne vous ayant plus. »
(^"'« de Sévigné,}
VIIP MODÈLE.
{Portrait.)
• . . . Vous ne pouvez pas reconnaître notre ami ; sachez. Monsieur, qu'il a pris une perruque comme un autre homme. Ce n'est plus cette petite tête frisottée, seule semblable à elle; jamais vous n'avez vu un tel changement; j'en ai tremblé pour notre amitié : ce n'étaient plus ces che- » veux auxquels je suis attachée depuis plus de trente ans ;
mes secrets, mes confiances , mes anciennes habitudes, tout était chancelant. 11 était plus jeune de vmgt ans; je ne savais plus où retrouver mon ancien ami; enfin, je me suis un peu apprivoisée avec cette tête à la mode, et je retrouve dessous celle de notre bon Corbinelli. •
(i/"»« de Sévigné.)
IX* MODÈLE
(Tableau.) M. de Chateaubriand à M. de Fontanes.
f . . . . Dans une belle soirée du mois de juillet dernier, j'étais allé m'asseoir au Colysée, sur la marche d'un des autels consacrés aux douleurs de la Passion. Le soleil, qui se couchait, versait des fleuves d'or par toutes ces galeries où roulait jadis le torrent des peuples ; de fortes ombres sortaient en même temps de l'enfoncement des loges et des corridors, ou tombaient sur la terre en larges bandes noires. Du haut des massifs de l'architecture j'apercevais, entre les ruines du côté droit de l'édifice, le jardin du palais des Césars, avec un palmier qui semble être placé tout exprès sur ces débris pour les peintres et les poètes. Au lieu des cris de joie que des spectateurs féroces poussaient jadis dans cet amphithéâtre, en voyant déchirer des chrétiens par des lions et des panthères, on n'entendait que les aboiements des chiens de l'ermite qui garde ces ruines. Mais au moment où le soleil descendit sous l'horizon, la cloche du dôme de Saint-Pierre retentit sous les portiques du Colysée. Cette correspondance, établie par des sons religieux entre les deux plus grands monuments de Rome païenne et de Rome chrétienne, me causa une vive émotion... Je me rappelai que ces mêmes Juifs qui, dans leurs premières captivités, travaillèrent aux
édifices de TÉgypte et de Babylone, avaient aussi dans leur dernière dispersion, bâti cette énorme enceinte; que le monument sous les voûtes duquel résonnait cette cloche chrétienne était Touvrage d*un empereur païen marqué dans les prophéties pour la destruction finale de Jérusalem. Sont-ce là, mon cher ami, d'assez hauts sujets de méditation fournis par une seule ruine, et croyez-vous qu'une ville où de pareils effets se reproduisent à chaque pas, soit digne d'être vue ?
Je suis retourné hier, 9 janvier, au Colysée, pour le voir dans une autre saison et sous un autre aspect : j'ai été étonné, en arrivant, de ne point entendre l'aboiement des chiens qui se montraient ordinairement dans les corridors supérieurs de l'amphithéâtre, entre des ruines et des herbes séchées. J'ai frappé à la porte de l'ermitage pratiqué dans le cintre d'une loge ; on ne m'a point répondu ; l'ermite est mort.
L'inclémence de la saison, l'absence du bon solitaire, des souvenirs récents et douloureux, ont redoublé pour moi la tristesse de cette enceinte, au point que j'ai cru voir les ruines d'un édifice que j'avais admiré quelques jours auparavant dans toute son intégrité et toute sa fraîcheur. C'est ainsi, mon très-cher ami, que nous soQimes avertis à chaque pas de notre néant. L'homme cherche au-dehors des raisons .pour s'en convaincre : il va méditer sur les restes des monuments des empires, et il ne songe pas qu'il est lui-même une raine encore plus chancelante, et qu*il sera tombé avant ces débris! Ce qui achève de rendre notre vie le songe d'une ombre, c'est que nous né pouvons pas même espérer de vivre longtemps dans le souvenir de nos amis, puisque leur cœur, où s'est gravée notre image» est, comme l'objet dont il retient les traits, une argile sujette à se dissoudre. »
t Jç descendis delsL villa d'Est, vers les trois heures après midi, je passai le Teverone sur le pont de Lupus, pour rentrer à Tivoli par la porte Sabine. En traversant le bois des vieux oliviers dont je viens de vous parler, j'aperçus une petite chapelle blanche appelée Qîdntilanea, dédiée à la Sainte Vierge, et bâtie sur les ruines de la villa de Varus. C'était un dimanche, la porte de cette chapelle était ouverte, j'y entrai ; je vis trois petits autels disposés en forme de croix ; sur celui du milieu s'élevait un grand crucifix d'argent, devant lequel brillait une lampe suspendue à la voûte.. Un seul homme, qui avait l'air très-malheureux, était prosterné auprès d'un banc ; il priait aveo tant de ferveur, qu'il ne leva pas même les yeux sur mol au bruit de mes pas. Je sentis ce que j'ai mille fois éprouvé en entrant dans une église, c'est-à-dire un certain apaisement des troubles du cœur (pour parler comme nos vieilles Bibles), et je ne sais quel dégoût de la terre. Je me mis à genoux à quelque distance de cet homme, et inspiré par le lieu, je ne pus m'empêcher de prononcer cette prière : f Dieu du voyageur, qui avez voulu que le pèlerin vous adorât dans cet humble asile, bâti sur les ruines du palais d'un grand de la terre ; mère de douleur, qui avez établi votre culte de miséricorde dans l'héritage de ce romain malheureux, mort loin de son pays, dans les forêts de la Germanie ; nous ne sommes ici que deux fidèles prosternés au pied de votre autel solitaire. Accordez à cet inconnu, qui semble si profondément humilié devant vos grandeurs, tout ce qu'il vous demande, faites que les prières de cet homme servent à leur tour à guérir mes infirmités, afin que ces deux chrétiens, qui sont inconnus l'un à Vautre, qui ne se sont rencontrés qu'un instant dans la vie, et qui Tont se quitter pour ne plus se voir ici-bas, soient tout
étonnés, en se retrouvant au pied de votre trône, de se devoir mutuellement une partie de leur bonheur, par les miracles de la Charité 1 •
Préceptes.
n ne s'agit ici ni de la narration historique, qui veut être écrite sous Todil sévère et perçant de la vérité, ni de la narration oratoire qui doit mener à la persuasion, mais bien de ces narrations simples et faciles que comporte le style familier de la lettre. Tels sont surtout le conte, la fable, Tanecdote de société. (1)
« Une lettre, qui conte encore plus qu'elle ne raconte, dit Philippon de la Madelaine, doit principalement tendre à piquer la curiosité, à soutenir l'attention, à faire sourire son lecteur, à^lui peindre ce qu'il lit, surtout à ne pas trop tarder la fin du récit, qui en est communément la partie la plus intéressante. Des expressions heureuses plutôt qu'ingénieuses, de l'esprit sous le voile de la simplicité, des tours fins mais naturels. » (2)
La lettre narrative peut aussi rouler sur un événement malheureux : les désastres d'un orage, d'une inondation, d'un incendie, les ravages de la guerre, d'une épidémie, ou le récit des derniers moments d'une personne aimée; alors elle emprunte au sujet des couleurs sombres ou mélancoliques en rapport avec les impressions d^celui qui raconte. (3)
Les observations qui précèdent s'appliquent également à la lettre descriptive. Mais, ici comme là, les préceptes
Préceptes. — 1. Qu'entendez-Tous par narration épistolaire ? — 2. Quelles sont les qualités particulières de ce genre de narrations? — 3. La lettre narrative ne peut-elle rouler que sur de» sujets
sont stériles. Les seuls éléments de succès sont la lecture des bons écrivains et surtout la nature, le sentiment : f II faut sentir pour savoir Fart de peindre. »
{Bernis.) (4)
SUJETS DE COMPOSITION
I. Célestine raconte à Lattre un incident de son voyage à Ostende.
CONSEILS
Arrivés à Ostende le soir, vos parents, votre sœur Virginie, et vous, vous êtes descendus à Thôtel des Bains, en face de la mer. Pendant que vos parents prenaient les dispositions nécessaires pour vous installer à Thôtel, vous vous êtes mise au balcon avec Virginie, pour y jouir du spectacle de la mer, tout nouveau pour vous. Vous découvrez de loin des barques de pêcheurs rentrant au port. Calme de la mer ; silence parfois interrompu par le bruit des rames ou par la voix des pêcheurs.
Ce silence vous porte à la rêverie ; vous songez à la distance que vous avez franchie, à la beauté du spectacle qui se déroule à vos yeux, etc.
Pendant que ces réflexions vous absorbent, une autre scène occupe l'attention de Virginie. Une femme, qui tenait par la main deux petits enfants à peine vêtus, demande à Tun des pêcheurs &'il a fait bonne pêche. (Racontez ceci sous la forme d'un dialogue.) — Il n'a rien pris. — Que feront-ils demain? — Paroles de désespoir du mari ; la femme pleure et invoque le ciel. — Virginie émue fait tomber une pièce d'argent aux pieds de la pauvre mère, et toutes deux
lén^ers et badins? — 4. Quels sont les moyens de réussir dans la narration et les descriptions épistolaires ?
vous vous cachez pour échapper à Teffusion de sa reconnaissance.
Joie qu'on éprouve à faire du bien aux malheureux.
Terminez par Texpression de vos sentiments affectueux.
II. Berthe raconte à son amie Octavie la visite que lui a faite une ancienne compagne de pension^ fille d'un armateur ruiné.
CONSEILS
On vous annonce la visite d'une jeune femme qui se refuse à 4ire son nom. Vous la faites introduire. Ses traitssont altérés par la souffrance...; il y a quelque chose dans sa voix qui vous frappe...; son air de distinction contraste avec sa mise, simple à Texcès. Rapportez ses paroles, (discours direct) : après s'être excusée du mystère dont elle avait entouré sa visite, elle se fait connaître ; elle vous rappelle des souvenirs de pension. Elle déplore la coupable présomption que lui inspirait la fortune de ses parents ; elle vous raconte les malheurs de sa famille, la tempête qui engloutit tous leurs biens, etc. Tous les faux amis ont fui. Elle s'est souvenue de vous, et elle vous conjure de la secourir dans sa détresse.
Vous demandez le concours d'Octavie, dont vous connaissez le cœur généreux.
III. Ernest rend compte à son ami Isidore d'une séance de prestidigitation donnée au collège, ( Même sujet pour demoiselles.) '
CONSEILS
On avait fait trêve aux travaux sérieux. Livres et cahiers avaient disparu ; la salle d'étude était métamorphosée en un véritable lieu de réjouissance ; tout avait pris un air de fête ; les visages étaient riants.
Rendez votre ami présent à la séance par la vivacité de votre récit. — Jeux de cartes, où l'adresse du prestidigitateur faisait croire qu'il devintiit jusqu'à la pensée; jeux de gobelets, où sa* parole semblait commander aux objets de passer d'un lieu à un autre ; plaisanteries vulgaires assaisonnées de quelques bonnes^ fautes de langue dans le but de tromper l'attention, etc., etc.
Ton de cette lettre : facile et léger. Beaucoup d'abandon et de liberté, mais sans négligence.