CHAPITRE III
Bu fœtus et de ses dépendances.
Le fœtus avec ses dépendances forme une masse dont le volume s'accroît de jour en jour depuis la conception jusqu'à la fin de la grossesse. C'est là ce mobile ou ce corps sur lequel la matrice se contracte durant le travail , et contre lequel elle ne cesse d'agir que lorsqu'elle l'a entièrement expulsé , ou qu'elle l'a forcé de franchir les détroits du bassin et la vulve.
C'est donc une vérité incontestable que le fœtus doit être un objet de méditation
DE L'ART DES ACCOUCHEMENS
pour le médecin-accoucheur ; car , s'il lui est important de connaître le bassin et la matrice , afin de calculer la résistance de l'un et la puissance de l'autre , combien n'est-il pas essentiel d'étudier aussi la forme et les dimensions du mobile , dont l'exclusion estle but que la nature se propose dans l'accouchement ?
Loin de nous la prétention de faire ici des recherches curieuses sur l'origine ou la formation du fœtus ; d'ailleurs , de quelle utilité seraient-elles pour la pratique ? Nous exposerons donc seulement les principales opinions ou plutôt les rêves de quelques physiciens sur le mystère de la conception ou de la génération dont le fœtus est le produit. Mais nous insisterons davantage sur la grossesse pendant laquelle les rudimens d'un nouvel individu se développent dans la matrice , et de laquelle il importe essentiellement au praticien de bien connaître les signes caractéristiques. Enfin, nous considérerons le fœtus parvenu au terme de sa maturité , ainsi que toutes ses dépendances ; nous rechercherons quelle attitude ou forme et quelle situation il prend dans la cavité de la matrice ; nous parlerons de ses moyens de nutrition avant la naissance , et nous examinerons avec le plus de précision qu'il nous sera possible le rapport de ses dimensions avec celles de la filière qu'il doit traverser pour venir au monde.
ARTICLE PREMIER
Des systèmes imaginés pour expliquer la génération ou la formation du fœtus.
Ne serait-ce pas une grande témérité , même une folie, que d'entreprendre de définir la génération , puisque c'est un mystère que les plus grands génies n'ont encore, pu dévoiler , pas même concevoir , depuis plus de quarante siècles ? On répète sans cesse que c'est une fonction naturelle par laquelle un individu reproduit son semblable ; mais explique-t-on par là comment, s'opère cette reproduction , ou quel en est le véritable mécanisme ? Voilà cependant le nœud de la question qu'il s'agirait de ré^ soudre.
Au reste , cette espèce de définition , loin d'être exacte et rigoureuse , ne convient tout au plus qu'à quelques animaux , tels
que les oursins , les étoiles de mer et les polypes , qui se régénèrent seuls et sans accouplement.
Mais il ne s'agit point ici d'étudier les lois que suivent les différentes classes d'êtres pour se reproduire ; il suffit au médecinaccoucheur de s'occuper de l'espèce humaine , la seule dont la régénération ait du rapport avec l'art qu'il exerce. Que lui importe , par exemple , de savoir que chez certains mollusques et chez les reptiles qu'on nomme batraciens , tels que la grenouille et le crapaud , la femelle dépose d'abord ses œufs à la surface de l'eau , et qu'ensuite le mâle vient y répandre la semence qui les féconde ? Quelle utilité peutil retirer des observations de Bonnet et des expériences de Spallanzani , de Rossi et de Buffalini , dont le premier assure que la femelle du puceron , une fois fécondée , peut reproduire plusieurs générations , et les autres sont parvenus à déterminer la conception en injectant la liqueur spermatique dans la matrice d'une chienne en chaleur ? Les travaux de ces savans naturalistes ont-ils répandu quelque jour sur le mystère de la génération ? en est-il moins constant aujourd'hui que cette fonction nar turelle exige l'accouplement dans l'espèce humaine , et n'est-on pas encore réduit à rechercher de quelle manière le mâle et la femelle concourent à la reproduction de l'homme ?
Cependant , que de systèmes n'a-t-on pas inventés et que de conjectures n'a-t-on pas hasardées pour arriver à la solution de ce problème ? Hippocrate parmi les anciens , et après lui Démocrite , Empédocle, Galien et Lucrèce ne voyaient dans les ovaires de la femme que des organes qui fournissaient une liqueur prolifique analogue à celle de l'homme ; et , suivant la doctrine de ces philosophes , la formation du fœtus résultait du mélange des deux semences qui avait lieu pendant la copur lation.
Aristote, le plus grand génie de son siècle, considérait l.a semence de la femelle comme une matière qui , modifiée ou vivifiée par celle du mâle , prenait la figure du fœtus ; telle qu'un bloc de marbre à qui le ciseau du sculpteur imprime la forme qu'il juge à propos.
Maupertuis , parmi les modernes , en admettant le mélange des deux semences ,
supposait de l'attraction entre leurs molécules similaires ou destinées à former des parties semblables ; opinion extravagante , si jamais il en fut , qui , en assimilant la génération de l'homme à la formation des sels, la réduisaità une simple cristallisation ,.
C'était là néanmoins la chimère que Buffon avait adoptée et embellie des charmes de son éloqueuce ordinaire. Ce célèbre naturaliste regardait la semence du mâle et de la femelle comme un assemblage de molécules organiques vivantes, qui , par leur mouvement continuel et par une sorte d'affinité respective , tendaient toujours à reproduire les parties du corps d'où elles provenaient- en sorte que celles qui étaient fournies par la tête , le tronc , ou les extrémités du père , ne pouvaient s'unir qu'à celles qui venaient des mêmes parties de la mère ; conception brillante, si l'on veut, spécieuse et capable de séduire , mais dont l'insuffisance saute aux yeux. Il resterait encore à expliquer la formation des parties sexuelles , si différentes dans les garçons et dans les filles. En vain l'auteur , pour suppléer à ce défaut, imagina-t-il que les molécules émanées d'un sexe fournissaient la base ou le croquis de tout l'édifice , et que celles de l'autre en formaient le complément. Cette hypothèse, au premier coup d'œil, ne parait ni moins défectueuse , ni moins dénuée de fondement que la première. Comment , en effet , les parties génitales du mâle pourraient-elles compléter celles de la femelle , qui sont entièrement dissemblables ? Il arriverait donc alors qu'il n'y aurait point de sexes , ou qu'ils seraient incomplets , si l'on n'aimait mieux les réunir daus le même individu et faire des hommes une classe d'hermaphrodites.
Quelle absurdité !
Le système des séministes en général reposait donc sur une trop frêle base pour être admis par les physiologistes. A la vérité , il semblait mieux cadrer qu'aucun autre avec les faits , puisqu'il expliquait la génération des mulets , et cette espèce de nuance ou de ressemblance mitoyenne que les enfans ont avec le père et la mère. Mais il aurait fallu d'autres motifs pour croire au mélange ou à la combinaison des deux semences. Après tout, quelle preuve avaiton de la sécrétion du sperme dans les ovaires ? Etait ce le sentiment de volupté que la femme éprouve du côté des trompes ,
quand elle selivre aux plaisirs de l'amour r mais ce n'est là qu'un effet de la sensibilité , qui est indépendant de toute sécrétion. Aurait-on allégué l'écoulement du fluide qui se répand hors des parties génitales pendant racle de la génération? Mais il -est des femmes qui ne rendent absolument rien , quoiqu'elles soient excessivement amoureuses.
D'ailleurs , cette liqueur n'est que la mucosité filtrée par les glandes du vagin , et destinée à lubrifier ce conduit : vérité qui avait déjà été pressentie dans la plus haute antiquité, et dont le développement était réservé à la physiologie moderne.
Quoi qu'il en soit , l'opinion des anciens, se soutint jusqu'au milieu du seizième siè-' cle ; époque où Sténon refusa la vertu prolifique aux ovaires , et ne les considéra plus que comme des organes qui renfermaient de véritables œufs. Cet auatomiste , pour expliquer la génération , supposait qu'un ou plusieurs de ces œufs se gonflaient, après avoir été fécondés par la semence du mâle; qu'ils déchiraient leurs enveloppes , et se rendaient le long des trompes dans la matrice , pour s'y développer jusqu'à la fin de la grossesse.
Il résultait de là que la femme devait fournir le fœtus tout entier, et que la semence du mâle ne faisait qu'en vivifier le germe, Enfin, l'homme ne donnant à l'œuf qu'une sorte d'impulsion vitale , il fallait nécessairement que tous les enfans ressemblassent à leur mère , et jamais à leur père. Dès-lors plus de mulets , ou d'animaux mipartis ; plus de maux héréditaires à redouter de la part du père : conséquences entièrement opposées à l'observation, et bien capables de prouver la futilité d'un tel système.
D'ailleurs , ces prétendus œufs de la femme , qui les a vus ? qui les a surpris dans leur passage à travers les trompes ? Malpighi , l'un des plus grands fauteurs de cette opinion , croyait les avoir vus une ou deux fois seulement ; encore n'était-ce pas dans les vésicules de l'ovaire , comme Sténon l'avait avancé , mais dans la cavité du corps jaune qui se formait sur leurs débris. Vallisniéri , son disciple et son émule , n'avait rien vu de semblable. Haller luimême , qui a fait tant d'expériences pour tâcher de surprendre la nature sur le fait, n'a rencontré ni œuf ni germe, soit
DE L'ART DES A C COUCHEMENS
dans l'ovaire , soit dans les trompes , avant le dix-septième jour qui suit l'accouplement.
Mais peut-on croire à l'existence des oeufs, quand les défenseurs de cette hypothèse ne sont point d'accord entre eux ? Quelques-uns croyaient que tous ces oeufs étaient emboîtés les uns dans les autres , et qu'ils allaient toujours en diminuant depuis la première femme dont l'ovaire contenait tous les germes , jusqu'à celle dont l'ovaire ne contiendra plus que le dernier rejeton de l'espèce humaine; en sorte que les œufs de femme, dans le siècle où nous sommes , devraient être imperceptibles par rapport à ceux de la première mère ,et cependant énormes par rapport à celui de la dernière. Or, qui pourrait concevoir toutes ces divisions , et calculer les pertes innombrables de tous ces infiniment petits ?
D'autres ont soutenu qu'à une certaine époque les œufs se formaient dans l'ovaire, et y demeuraient plus ou moins de temps , en attendant que la semence du mâle vint les vivifier; semblables aux œufs de la poule, qui ne sauraient éclore sans avoir été fécondés par l'approche du coq.
Malgré cette diversité d'opinions le système des œufs régna pendant près d'un siècle dans les écoles , et il aurait peut-être encore delà célébrité et de la vogue si Leuwenhoek n'en avait ébranlé les fondemens. Armé de sa lunette ; ce physicien crut apercevoir des milliers d'animalcules dans la semence du mâle. A l'en croire , il avait fait le recensement de ce peuple microscopique, puisqu'il en portait le nombre jusqu'à dix ou douze millions. Il assurait aussi qu'ils étaient oisifs , sans énergie et sans mouvement hors le temps des amours , mais qu'ils frétillaient avec une vivacité incroyable pendant l'orgasme vénérien. Enfin , quelle subtilité dans la vue ! il assurait avoir été lui-même témoin de leur accouplement. Cette préteudue découverte n'eut pas été plus tôt publiée , que la femme perdit la prérogative de fournir le germe de l'espèce humaine, et l'on ne regarda plus les vésicules des ovaires comme des œufs , mais seulement comme de petits nids destinés à recevoir les animalcules qui fourmillaient dans la semence du mâle. Suivant Leuwenhoek , une légion innombrable de ces petits hommes s'élançait pendant le coït dans les parties génitales de la femme; et
c'était à qui arriverait le plus vite à la vésicule de l'ovaire qui devait lui transmettre des droits à la vie. Mais, peut-on y penser sans horreur ? il n'y en avait qu'un , c'était le plus expéditif et le plus vigoureux, qui parvînt au but, après avoir écarté ou fait périr tous ses compétiteurs; tel qu'un sultan superbe et cruel , qui fait égorger impitoyablement tous ses frères pour monter sur le trône. Ce système est trop absurde, disons mieux , il sent trop la barbarie pour mériter une sérieuse réfutation ; l'arme seule du ridicule suffit pour le combattre et le renverser'.
Concluons donc que nous ignorons encore comment s'opère la génération , et que les physiciens avec leurs conjectures et leurs systèmes , loin d'expliquer ce mystère n'ont pas même soulevé le coin du voile qui le cache à nos yeux.
Cependant il s'est trouvé quelques génies qui , dans leurs rêves physiologiques , ont cru avoir dérobé en quelque sorte ce 'secret à la nature. Pleins de cette illusion, ils se sont vantés de posséder l'art de modifier à leur gré l'acte de la génération , de procréer les sexes à volonté, et même de leur départir les qualités du corps et de l'esprit.
Hippocrate , parmi les anciens , croyant que les mâlesprovenaient du testicule droit, et les femelles du testicule gauche , avait recommandé de lier l'un de ces organes , lorsqu'on avait intention d'engendrer le sexe contenu dans l'autre ; opération inutile et impraticable, parce qu'elle était fondée sur une hypothèse chimérique et extravagante. En effet, combien n'a-t-on pas vu d'individus qui étaient pères de garçons, quoiqu'ils fussent privés du testicule droit ? On doit porter le même jugement sur l'opinion d'Aristote, qui attribuait au yent du midi la propriété de favoriser la génération des filles , et au vent du nord celle des garçons.
De nos jours, Millot, pour se conformer au système adopté par les modernes, a imaginé que les œufs mâles étaient contenus dans l'ovaire droit, et les œufs femelles dans l'ovaire gauche; d'où il a conclu que, pour engendrer un garçon ou une fille , il suffisait de faire coucher la femme, pendant le coït, sur le côté correspondant au sexe qu'on désirait. Mais l'expérience et l'observation n'ont-elles pas fait justice de
PRINCIPES
celte futile rêverie et de la conséquence pratique que l'auteur en a déduite ? Le docteur Jadelot a ouvert le cadavre d'une femme qui avait mis au monde des enfans de l'un et de l'autre sexe , quoiqu'elle n'eût naturellement qu'un ovaire 5 on a aussi communiqué à la Société de Médecine un exemple de grossesse extra-utérine, dans laquelle le fœtus ne correspondait point à l'ovaire que son sexe aurait dû occuper , suivant l'opinion de Millot. Enfin, Legallois , après avoir privé des lapines de l'un des ovaii'es, les a envoyées au mâle, et s'est assuré ensuite qu'elles mettaient bas, des petits mâles et femelles.
Claude Quilïet est connu par son poème de la Callipédie , où il enseigne l'art de faire de beaux enfans ; et tout récemment encore Robert a renchéri sur ceux qui l'avaient précédé, en donnant des préceptes sur la manière d'avoir des enfans d'esprit . On ne peut disconvenir que ces auteurs n'aient donné des preuves de talent et d'érudition; mais leurs ouvrages ne cesseront d'être marqués au coin des romans, tant qu'on verra les enfans dégénérer de la beauté et de l'esprit de leurs ancêtres , ou les surpasser sous ce double rapport.
ARTICLE II
De l'époque , du lieu et des phénomènes de la conception.
Ce qu'on sait de plus positif relativement à la conception , c'est qu'elle est enveloppée des plus épaisses ténèbres. Les uns la confondent avec la génération , les autres, au contraire, distinguent l'instant où le germe est fécondé d'avec celui où il est conçu , et prolongent même l'intervalle qui sépare ces deux opérations depuis sept heures jusqu'à sept jours. Mais n'est-ce pas là une vaine subtilité , que la pensée peut à peine saisir , et qui n'est d'aucune importance pour la pratique ?
Que d'incertitudes encore sur les conditions qui rendent la femme féconde , ou habile à concevoir ? On regarde ordinairement comme le présage d'une conception assurée l'ardeur avec laquelle le sexe se livre aux jouissances amoureuses, tandis que l'expérience prouve tous les jours le contraire. Personne n'ignore que des femmes , naturellement froides et apathiques ,
reçoivent sans plaisir les caresses de leurs époux , et font néanmoins plus d'enfans que les autres.
Mais où s'opère la conception? Si l'on considère que le fœtus se développe le plus souvent dans la matrice , on est naturellement porté à croire que ce viscère est aussi le lieu où il a été conçu. Cependant rlaller pense , avec la plupart des physiologistes , que cette opération a lieu dans l'ovaire, d'où l'œuf fécondé n'arrive dans la matrice que vers le troisième jour; et il faut convenir cpie cette opinion , si elle n'est pas absolument vraie, est au moins trèsvraisemblable ; car les débris de fœtus qu'on a trouvés dans l'ovaire prouvent incontestablement qu'ils y avaient été conçus ; et les nombreux exemples de grossesses abdominales ou de fœtus tombés dans l'abdomen sans aucune lésion des trompes, sont encore des faits qu'il serait impossible d'expliquer , si la conception s'opérait toujours dans la matrice. Enfin, l'expérience de^ Nuck , qui , trois: jours après l'accouplement, lia une des cornes de l'utérus sur une chienne , et qui, vingt-un jours après, trouva deux fœtus entre la ligature et l'ovaire , est une preuve sans réplique de la conception extra-utérine.
Quoi qu'il en soit, un des plus grands avantages en pratique serait de distinguer la conception et de la reconnaître d'une manière positive , afin d'éviter les nombreuses et funestes méprises que son incertitude a causées. Mais on n'a encore aucun signe qui la cai-actérise , et le plus souvent on est réduit à des doutes , quand il s'agit de décider si la copulation a été féconde ou stérile. Les auteurs même les plus recommandables ont laissé cette importante question dans une obscurité qu'il est impossible d'éclaircir.
Si l'on en croit Hippocrate, la femme qui conçoit éprouve un frémissement involontaire qui la fait tressaillir , et un sentiment de volupté excessive, auquel succède un état de langueur générale ; ses yeux devenus plus caves et moins brillans, s'entourent d'un cercle bleuâtre , et son visage se couvre d'un masque plus ou moins étendu qui en- ternit l'éclat.
Selon Galien , le moment de la conception est marqué par une espèce de spasme ou de resserrement intérieur. On rapporte aussi que certaines femmes éprouvent une
DE L'ART DES ACC0UCHEME1N S.
chaleur ardente quand elles conçoivent, tandis que d'autres ressentent , dans les premiers jours qui suivent la copulation . une espèce de mouvement le long des trompes utérines avec de petites coliques dans l'hypogastre.
Mais on ne peut rien conclure de tons ces signes, puisque l'observation atteste qu'ils n'existent pas chez toutes les femmes , et que la plupart sont communs à la conception et à l'écoulement des règles. D'ailleurs, cette sensation intérieure de frémissement , de chaleur et de volupté , le médecin-accoucheur ne peut la connaître que par l'aveu de la femme qui l'éprouve ; or où est souvent la certitude qu'elle n'a aucun intérêt de le tromper?
Il faudrait donc pouvoir s'en rapporter à des phénomènes extérieurs et sensibles , tels que les changemens dans la forme , le volume , la température ou la couleur de certaines parties du corps 5 mais ce «ont là des signes tout aussi incertains que les autres. Pour un seul cas où ils ont fait connaître la conception , on en citerait une infinité d'autres où ils ont induit en erreur. A la vérité , le cynique Démocrite d'Abdère reconnut , dit-on ; par la seule inspection du cou, qu'une jeune fille , compagne d'Hippocrate , venait de perdre sa virginité. On rapporte aussi qu'un moine de Prague reconnaissait les personnes à l'odorat comme on les connaît à la vue , et qu'il distinguait la vierge d'avec celle qui avait été déflorée. Enfin , dans les Essais su?* Paris , il est question d'un aveugle qui connut qu'une de ses filles s'était livrée à son amant. Mais quels sont les accoucheurs ouïes gens de l'art dont les organes des sens sont assez déliés ou assez subtils pour faire de pareils tours de force ?
ARTICLE III
De la grossesse et de ses signes.
On donne le nom de grossesse à l'état de la femme depuis qu'elle a conçu jusqu'à ce qu'elle accouche.
Considérée par rapport au produit de la conception , elle se divise en vraie et en fausse ou apparente. Dans la grossesse vraie, la matrice renferme un ou plusieurs fœtus , et dans la fausse grossesse ce viscère ne contient que de l'eau , de l'air , du sang , des glaires , des concrétions polypeuses , une
mole, des hydatides, des calculs, etc- Si l'on a égard au lieu que la grossesse occupe , on la distingue eu utérine et en extra-utérine , selon que le foetus se développe dans la matrice ou hors de ce viscère ; dans le dernier cas , elle peut encore se subdiviser en grossesse de la trompe , de l'ovaire ou de l'abdomen. La grossesse utérine porte aussi le nom d'cXtra-pelvienne ou extra-abdominale , quand la matrice , chargée du produit de la conception , est hors du bassinet de la vulve. C'est ce qu'on observe dans les cas de procidence ou chute complète de la matrice. Le docteur Breschet a aussi rapporté un cas de grossesse où le fœtus , sans être dans la cavité de la matrice , n'était pas cependant tout-à-fait hors de ce viscère; car, après être parvenu à l'extrémité interne de la trompe , il s'était développé dans l'épaisseur des parois utérines.
Enfin , la grossesse est simple quand il n'y a qu'un fœtus , double quand il y en a deux, triple quand il y en a trois , etc. On dit aussi qu'elle est compliquée , quand la matrice, outre le fœtus, contient une grande quantité d'eau , des hydatides , un polype , une mole.
Un des points les plus essentiels , et peutêtre les plus difficiles en pratique, est de bien connaître la grossesse quand elle existe, pour la distinguer d'avec toutes les affections pathologiques qui peuvent la simuler. Mais quelle habitude , quelle prudence et souvent quelle adresse l'homme de l'art ne doit-il pas avoir alors pour éviter la méprise ou l'erreur , et peut-être aussi les pièges qu'on lui tend ! Ici , c'est une femme qui ne consulte que pour dissiper quelques doutes ou quelques craintes , ou simplement pour satisfaire une vaine curiosité ; là , c'est une nourrice qu'on soupçonne d'être enceinte, parce que l'enfant qu'elle allaite , loin de croître , vient à dépérir ; ailleurs , une fille débauchée et pleine de mauvaise foi , cherchant à se débarrasser d'un fardeau qui l'incommode, et qu'elle ne peut attribuer qu'à un amour illicite et clandestin , va furtivement solliciter des remèdes pour une fausse hydropisie ou pour quelques prétendus dérangemens de la menstruation.
Une femme , naturellement vindicative , vient-elle à être maltraitée , se déclare enceinte , pour se faire accorder une plus grosse indemnité; une autre, plus astu-
PRINCIPES
cieuse ou plus jalouse encore , prétexte une grossesse pour hâter son mariage avec un amant dont elle craint Piuconstance ou l'infidélité. Tantôt la justice invoque les lumières de la médecine , avant de prononcer sur la réclamation d'une jeune veuve sans enfans , qui ne feint d'être grosse que pour retenir ou usurper les biens de son époux , et pour en priver d'avides collatéraux ; tantôt c'est une femme scélérate et chargée de crimes, qui, afin de suspendre le glaive de la loi prêt à la frapper, s'intéresse et demande grâce pour le fruit qu'elle prétend porter dans son sein, espérant par là de se soustraire au supplice qu'elle a mérité. Dans toutes ces occasions l'accoucheur ou le médecin doit nécessairement se tenir en garde contre l'erreur , et prendre les plus grandes précautions pour ne compromettre ni sa réputation, ni l'intérêt de la société , ni le salut de la femme qui le consulte , ou celui de l'enfant qui a déjà reçu l'existence , sans avoir encore vu le jour.
Mais il s'en faut bien que les phénomènes qui se manifestent pendant la grossesse donnent tous la même certitude, pour en confirmer l'existence. Il eu est qui la font seulement présumer ; d'autres qui la rendent vraisemblable , et quelques-uns qui la mettent hors de doute ou d'équivoque. Les premiers , dont le nombre est presque incalculable, s'observent immédiatement après la conception ou dans les premiers mois de la grossesse , et se déduisent de certaines légères incommodités que la femme éprouve; les seconds, beaucoup moins nombreux, sont relatifs aux divers changemens qui surviennent, soit dans la matrice, soit dans le bas-ventre, et deviennent de plus en plus sensibles, à mesure que la grossesse avance ; enfinles derniers, qui sontles seuls caractéristiques , ne s'acquièrent que par le toucher , et tiennent aux mouvemens du fcetus .
SECTION PREMIÈRE
Des signes qui font seulement présumer la grossesse.
Il suffit de connaître les lois qui régissent l'économie animale , et surtout l'influence que la matrice exerce sur tout l'organisme en général, pour se former une idée des changemens que la grossesse doit apporter dans les propriétés vitales et dans les fonc-
tions soit intérieures ou nutritives , soit extérieures ou de relation.
Que dedérangemens, que d'irrégularités dans la digestion! le plus souvent ce sont des nausées plus ou moins incommodes , accompagnées de mal d'estomac, de chaleur ardente dans le gosier et l'oesophage, de soif, de borborygmes , de flatuosités , de diarrhée ou de constipation. Quelquefois des vomissemens convulsifs permettent à peine de garder quelques alimens solides ou liquides ; d'autres fois , l'appétit devieni insatiable ou se déprave à un tel point , qu'il ne recherche que les substances les plus bizarres et les moins propres à servir de nourriture telles que la craie, la pierre broyée , le charbon , le plâtre , la terre , les araignées, le vieux linge , le sel , le poivre, le poisson pourri , les liqueurs fermentées et alcooliques. On cite deux femmes, dont l'une voulait absolument qu'on lui servît à manger l'épaule d'unboulanger qu'elle avait vu en passant ; et l'autre ne trouvait pas de plus grand délice que d'introduire le canon d'un soufflet dans sa bouche, et d'avaler à longs traits le vent qui en sortait. On rapporte qu'une femme mangea quatorze ou quinze cents harengs salés, pendant le terme de sa grossesse. Nous avons connu deux dames, dont l'une ne s'abreuvait que d'eaude-vie et de liqueurs spiritueuses , et l'autre ne vivait que de poivre long qu'elle avalait à poignées , de café pur , et de salade qu'elle assaisonnait avec du vinaigre seul.
La respiration participe aussi à cette espèce de bouleversement général. Des quintes de toux plus ou moins sèches et presque toujours convulsives , des hoquets, des bâillemens , des soupirs ; le resserrement de la poitrine , l'oppression , l'haleine courte , chaude, sifflante, plus ou moins sonore; la voix aiguë, perçante, grave, rauque, plaintive , tremblante; le besoin imaginaire ou réel de changer d'air à tout instant, crainte de suffocation; voilà encore des incommodités qui tourmentent certaines femmes durant les premiers mois et quelquefois tout le temps de la grossesse.
Point d'uniformité ou de régularité dans la circulation. Le pouls est tantôt plein . fort, dur, accéléré; tantôt, au contraire, lent, mou, faible, petit, imperceptible, inégal , intermittent. Les veines se gonflent, ou disparaissent , et s'enfonceut dans le tissu cellulaire ; celles des extrémités in-