‹ Cours théorique et pratique d'accouchemens (volume 5)Chapitre 12 sur 35 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De la conduite de V Accoucheur à l'égard de V enfant qui vient de naître.

Telle est la condition de l'homme , qu'il ne peut venir au monde ou commencer de vivre, sans éprouver le besoin , et sans réclamer quelque secours. Il seroit donc très-imprudent de l'abandonner à luimême, dans cet état de foiblesse et de nudité, même après un accouchement naturel. À la vérité, il est pour l'ordinaire exempt de maladie, mais son corps exige les plus grands ménagemens. Le premier soin de l'accoucheur doit être alors de placer le nouveau- né en travers , et sur un de ses côtés , entre les cuisses de la mère : en sorte qu'il ait le dos tourné contre la vulve et le plus près possible de cette ouverture. Cette situation prévient le tiraillement du cordon ombilical, qui ne pourroit avoir lieu sans danger, et empêche que les matières qui sortent de la matrice ne tombent dans la bouche du fœtus , ou ne s'opposent à l'introduction de l'air dans les poumons.

Cependant on se gardera bien de laisser croupir l'enfant dans l'ordure qui s'est épanchée sur le lit de travail , et d'où il ne s'exhale qu'un air humide et malsain. Attendre , suivant le conseil de quelques accoucheurs , qu'il ait été réchauffé par la mère , c'est l'exposer à l'infection et au me£>hitisme le plus dangereux. On le retirera donc promptement de des*

sCo PRINCIPES

sous les couvertures , après avoir coupé le 'cordon' ombilical , et on préparera ensuite tout ce qui sera néce ssaire pour le nettoyer et pour l'emniailiotter»

ARTICLE PREMIER

De la Section et de la ligature du Cordon ombilical.

Que d'opinions et de préceptes sur la section du cordon ombilical ï Attendez , disent quelques physiologistes avec Hippocrate , que la respiration soit Lieu établie, et que l'enfant ait poussé quelques cris, avant de le séparer de sa mère. Mais avec cette expeclation, ne risque-t-on pas de précipiter au tombeauïesenfans pléthoriques ou menacés d'apoplexie, et ceux qui , frappés d'asphyxie , ne peuvent crier ni donner aucun signe de vie en venant au monde ? Gardez-vous , disent d'autres , de pratiquer l'omphalotomie , tant que vous sentirez les pulsations du cordon , et suriout ayez bien soin de graisser l'instrument dont vous vous servez , de crainte que la rouille imperceptible qui le recouvre , ne cause âas convulsions ou le tétanos. Vaines alarmes , ridicules précautions , dont l'inutilité saute aux yeux , et qui ne sauroient mériter d'être sérieusement réfutées. Lorsque le cordon ombilical est entortillé autour du col du fœtus , qu'il est tiraillé , ou qu'il comprime les jugulaires , et détermine la congestion cérébrale, n'est-on pas obligé d'en faire la section , quoiqu'il balte encore, et sans attendre quel'enfant crie, même aussitôt c\\ie sa tète est sortie, et avant qu'il ait ache-» vé de naître?

Mais , dira-l-on , avant de couper Je cordon ombilical , ne seroit-il pas nécessaire d'y faire deux ligatures, l'une pour la portion qui tient à l'enfant , ci l'autre pour l'extrémité qui reste attachée au placenta ? Cette pratique , dont l'origine remonte jusqu'aux temps les plus reculés , est absolument inutile et quelquefois dangereuse. D'abord , pourquoi lier la partie du cordon qui sort de la vulve , puisqu'on n'a point à craindre qu'elle donne passage au sang de la mère , lorsque la matrice est revenue sur elle-même, et qu'elle a décollé le placenta? Supposé même que l'hémorragie eût lieu, que gagneroit-on par cetie ligature ? Ne seroit-il pas beaucoup plus rationnel de solliciter les contractions utérines, et de combattre l'état d'inertie qui est alors la véritable cause du mal ? d'ailleurs , en liant cette partie du cordon , on empêcheroit le placenta de se dégorger, et on en retarderoit l'expulsion.

Quant à la ligature du cordon qui tient au fœtus , la raison physiologique et l'expérience s'accordent à en prouver non-seulement l'inutilité, lorsque la respiration est bien établie , mais encore le danger, lorsque l'enfant est gorgé de sang et menacé d'apoplexie. S'il est donc essentiel alors de couper le cordon ombilical aussitôt que l'enfant est né , rien ne presse d'en faire la ligature. On pourroit même absolument s'en dispenser dans la suite , si l'on n'avoit à craindre qu'un maillot trop serré , ou des cris aigus ne vinssent à suspendre la respiration , et à faire jaillir îe sang par les extrémités des artères ombilicales, Il

est vrai qu'on se trouve alors, pour ainsi dire, entre deux éeueiîs. Car , négliger îa ligature du cordon , c'est exposer l'enfant à périr d'hémorragie, et la pratiquer, c'est l'exposer à l'apoplexie, supposé que la respiration devienne laborieuse. Quel parti faut-il donc prendre alors ? Celui de surveiller l'enfant après îa ligature , et d'écarter tout ce qui pourroit le gêner ou l'incommoder. Le sang se porte~t-il à la tête malgré cette précaution , le visage devient-il livide et gonflé , enfin l'apoplexie est-elle à craindre; on délie le cordon , et on sauve l'enfant , en laissant couler le sang , dont la congestion menaçait déjà le cerveau. Cet accident, quelque redoutable qu'il soit, laisse néanmoins plus de ressources queThémorra- <?ie, qui lue souvent l'enfant; avant qu'on ait seulement pu la soupçonner.

Faut- il , avant de lier le cordon ombilical , en exprimer exactement le reste du sang et des mucosités, où les Arabes, et depuis eux l'abbé de Byzance et Claude Sarton plaçoient le germe de la petite vérole , de l'ictère , de la croûte laiteuse ? des convulsions , et de quelques autres maladies qui attaquent les enfans? Doit-on, au contraire , refouler le sang vers l'ombilic , de crainte d'enlever au fœtus un principe de force et de vigueur, comme Àrislote Fenseignoit aux matrones grecques ? Enfui , le membre viril est-il d'autant plus long chez les garçons , et la matrice d'autant plus profonde chez les filles, que : îa ligature du cordon est plus loin de l'abdomen chez les uns, et plus près chez les autres? Ce sont là des

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questions qu'on ne peut discuter , sans compromettre l'honneur de la physiologie moderne. Elles paraissent si oiseuses et si frivoles au premier coupd'œil , que le vulgaire même le plus ignorant , les rejette avec indignation. Au reste, quel que soit J'empire du préjugé à cet égard , l'usage a prévalu de faire cette ligature à deux pouces ou environ de l'ombilic. On assemble pour cela quelques brins de (il ; on en fait ensuite sur le cordon un , deux ou trois circulaires, dont le premier est assujéli par un nœud simple, et le dernier par un nœud double. On serre assez pour résister à l'impulsion du sang , et jamais trop , de crainte de couper les vaisseaux. Peu à peu le cordon se flétrit , se dessèche, et tombe au bout de quatre ou cinq jours; mais cette chute n'a jamais lieu qu'à l'endroit où la peau du fœtus se termine, n'importe où la ligature a été placée.

Lorsque le cordon est infiltré , le tissu cellulaire dont il est enveloppé venant à s'affaisser , la ligature se relâche , et l'enfant est encore exposé à l'hémorragie. Pour prévenir cet accident , on place une seconde ligature à quelques lignes de ]a première ; on pratique même avant cette opération , quelques légères mouchetures sur le cordon pour le dégorger.

Quelquefois une anse d'intestin s'échappe à travers l'anneau, et se glisse le long du cordon ombilical, ce qui le rend plus volumineux qu'à l'ordinaire. Ce cas-là mérite toute l'attention de l'accoucheur. On doit prendre garde de donner la mort à l'enfant, eu comprenant soit dans la section ? soit dans la liga-

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ture du cordon , celte espèce de hernie congéniale: méprise qui n'est pas sans exemple.

ARTICLE II

De la manière de nettoyer et de laver l'Enfant.

L'enfant qui vient de naître est ordinairement sale et dégoûtant ; son corps est inondé de sang, et souvent couvert d'un enduit, gras , plus ou mois terne, qui le rend glissant et assez difficile à saisir. Celte substance, légèrement savonneuse et insoluble dans l'eau , que certains physiologistes attribuent à une sécrétion cutanée , et les chimistes modernes à une dégénérescence de l'albumine déposée sur le corps du fœtus , est très-abondante aux aines , entre les cuisses, aux aisselles, au cou, derrière les oreilles, enfin partout où les organes semblent exposés à l'adhérence et à l'agglutination.

Qu'un des premiers soins de l'accoucheur soit donc de faire enlever cette espèce de crasse onctueuse qui bouche les pores de la peau , et s'oppose à la transpiration insensible. En vain quelques auteurs scrupuleux ou peu versés dans la pratique , s'écrieront-ils que cette détersion est contraire au vœu de la nature , et qu'en exposant le nouveau-né à l'impression de l'air , elle donne lieu aux coliques ou aux convulsions ; en vain certaines femmes , toujours esclaves du préjugé , défendront-elles de dégarnir la tète de cette espèce de croûte qu'elles nomment dans la suite casque des enfans , et qu'on croit propre à fortifier la fontanelle. Si ce raisonne-

DE L'ART DES A CCO V Cil £M E TV S. 2^1

ment étoit aussi solide qu'il est mal fonde, que deviendroient ceux dont la nature n'a pas ea soin de garantir ainsi le corps ou le cuir chevelu? car il en est un assez grand nombre qui viennent au monde sans être encroûtés d'albumine , et qui néanmoins jouissent d'une aussi bonne santé que les autres.

Le meilleur moyen de nettoyer l'enfant, est de le plonger dans de l'eau tiède , qu'on rend légèrement savonneuse et détersive, en y ajoutant un peu d huile ou de Leurre. On détrempe ainsi la matière crasse dont son corps est recouvert, et on la fait tomber ensuite avec facilité , en y promenant seulement l'éponge d'une main légère et délicate. En outre, le bain tiède , imitant presque l'eau de l'amnios, entretient quelque temps une douce chaleur autour du corps de l'enfant, et l'habitue, ainsi par degrés, à îa température ordinaire de l'air. L'addition de quelques gouttes de vin, ou même d'eau-de vie, peut aussi faire du bain un tonique excellent, qui fortifie et ranime le nouveau-né, lorsqu'il est foible ou languissant. Qu'on se gardebien néanmoins de lebaigner dans de l'eau-de-vie pure , ou dans un vin trop spiritueux. Ces liquides irritansenflammeroientla peau., qui est encore tendre, et détermineroient peut-être des convulsions , même l'apoplexie et la mort.

Quant à l'usage du bain froid, qu'un très-éloquent philosophe a voulu introduire parmi nous, il est trop dangereux et trop contraire à l'hygiène de l'enfant , pour être adopté comme un moyen de le fortifier.Qui nefrémiroit envoyant plonger desêtres encore frêles

1^1 PRI NC î PE S

et délicats dans de l'eau hérissée de glaçons] Comment leur organisation, à peine ébauchée, pourrôit-* elle supporter un aussi prompt changement de température , sans en être crispée ou engourdie ? On alléguera sans doute l'exemple des Scythes , des Germains, des Bretons, des Russes, et de quelques autres peuples du Nord. Mais , sans examiner ici quelle est l'influence des climats sur la constitution et les mœurs des habitans , ne pourroit-on pas douter, avec plusieurs physiciens, si la coutume de tremper les enfans dans l'eau froide, ne fût pas toujours plus nuisible que favorable à la population des contrées septentrionales? D'ailleurs, qui ne connoît les tristes avantages qu'ont retirés du bain froid plusieurs pères de famille, malheureusement trop crédules et trop aveugles partisans de cette nouvelle et séduisante doctrine ?

ARTICLE III

JJe la manière d'habiller et d'emmaillotter l enfant.

L'homme , dit un ancien naturaliste , est le seul animal que la nature jette nu sur la terre au moment de sa naissance , et le seul qui ait besoin de vêteraens, pour se mettre à l'abri des injures de l'air. Il faut donc nécessairement habiller l'enfant, et couvrir sa nudité dès qu'il est hors du sein de la mère. Mais ici, que de précautions à prendre, que d'écarts à éviter ! queile main sera assez habile , pour tenir un juste milieu entre le vêtement trop lâche et Je maillot trop serré ? Cependant l'un , en laissant re-

DE L'ART DES ACCO U Cil EME NS. 9.JJ

nouvclcr continuellement l'air sur le corps do l'enfant, le refroidirok au lieu do le réchauffer ; et 1 autre , en garottant ses fi ëles organes, cil gêneroit le mouvement et la vie ?

Que l'accoucheur ne dédaigne donc pas de mettre ici la main à l'œuvre, on de présider au moins à L'habillement du nouveau- né* ; il ne sauroit v avoir rien

deminutieux ou d'indifférent à cet égard; qu'il éloigne avec soin tout ce qui pourroit être contraire aux principes de l'hygiène ou à l'éducation physique de l'enfant. Un simple béguin et un bonnet suffisent pour garantir la tête. Si l'on craint que cette coiffure ne se dérange et que l'enfant ne s'enrhume, on peut l'assujétir au moyen d'un petit mouchoir plié en triangle et médiocrement serré. Cette espèce de bandage seroit bien préférable à la bride transversale , qui pourroit écorcher le menton et comprimer les glandes salivaires , à moins qu'elle n'en fut écartée par une bandelette fixée au -devant de la poitrine. La têtière ou bande attachée de chaque côté au maillot vers les épaules est absolument inutile, pour tenir la tête droite pendant les premiers jours. Qu'on bannisse surtout les épingles de la toilette de l'enfant; elles peuvent, en piquant la peau ou en traversant la fontanelle, donner lieu à des cris continuels, aux convulsions et à la mort, comme cela est arriva à des enfans dont parlent de Haën et Undervood.

Le cou ne doit être garni que d'un fichu, La poitrine et les bras seront revêtus d'une petite chemise et d'une camisole ou de brassières qu'on croisera

<j.j!l PRINCIPES

derrière le dos. On appliquera sur le ventre un bandage légèrement compressif, qui contiendra le boni du cordon jusqu'à sa chute , et qui raffermira l'anneau ombilical, encore trop foibîe pour s'opposer k la hernie.

Trois compresses , dont deux larges de deux ou trois pouces en carré, et l'autre assez longue pour faire le tour du corps, rempliront cette double indication. L'une des deux premières , échancrée au milieu et fendue jusqu'à l'un de ses bords, recevra le cordon qu'on renversera sur le bord opposé et vers le côté gauche, pour ne pas comprimer le foie de l'enfant qui est à droite. La seconde s'appliquera par-dessus , et la troisième assujétira le tout par un circulaire, qu'on fixera au moyen de quelques points de couture ou de deux petits rubans. Cela fait, on enveloppera le reste du tronc , depuis les aisselles jusqu'aux pieds d'une couche de toile et d'une pièce de futaine ou de laine, dont on relèvera l'excédent au devant des jambes, et qu'on assujétira avec quelques bandelettes.

Le grand art de vêtir l'enfant qui vient de naître, est de tenir ses langes médiocrement serrés. Ils entretiennent ainsi une douce chaleur autour de son corps, sans en gêner les mouvemens.On peut même en tirer parti pour contenir, appuyer ou redresser les membres, lorsqu'ils sont (bibles ou difformes. Mais, dans aucun cas , ils ne doivent devenir des liens ou des entraves , pour comprimer ou torturer ïe nouveau né.

Dfl l'a ut dks accqvchemens.

Qui ne connoîl aujourd'hui l'abus et l'inconvénient de l'ancien maillot, contre lerjuel les philosophes et les physiciens ont tant déclamé pendant près d'un siècle? Autrefois les nourrices ne se contenioient pas de serrer fortement les enveloppes de l'enfant , et de les assujélir avec des épingles; elles croyoient encore que, pour le soutenir et le fortifier, il falloit le garotter avec une forte et longue bande de toile, depuis les pieds jusqu'aux épaules ; les bras même n'étoient affranchis de cette torture qu'au bout de six semaines, mais pendant le jour seulement. Coutume barbare et meurtrière, que l'ignorance avoit inventée, et que le préjugé accréditoitde jour en jour! Emprisonné dans son maillot, l'enfant étoit roide et immobile pendant plusieurs heures de suite; quoique naturellement vif et ennemi du repos , il étoit condamné à garder constamment la même position , quelque gênante qu'elle fût. Aussi la poitrine et le bas -ventre étoient rétrécis , les viscères comprimés et quelquefois chassés de leur enceinte; la respiration, la circulation, la digestion et les sécrétions n'étoient plus libres, ni régulières; l'ossification étoit dérangée, irréguliére ou incomplète ; les chairs encore molles et pour ainsi dire gélatineuses , étoient aplaties, et comme froissées sous les contours du funeste garrot ; les muscles paralysés ou sans action n'acquéroient ni force, ni vigueur ; les membres et le corps entier étoient contraints de prendre la direc* tion et la tournure qu'on leur imprimoit. En un mot, la nature n'étoit plus comptée pour rien , et Fart le

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plus absurde comme le plus nuisible, avoit prévalu pour dégrader le physique de l'homme.

Qu'arrivoit-il ? l'enfant étoit presqu'étouffé dès sa naissance par ses vêtemens ; joint à cela que le berceau , qui ne devoit être qu'un lieu de repos, devenoit encore pour lui une autre cruelle prison, un affreux tombeau, où il étoit jeté pieds et mains lié9 , et retenu par quelques tours de lisière ou de sangle. Aussi l'infortuné dépérissoit-il au lieu de croître, ou ne traînoit plus qu'une vie douloureuse, triste et languissante. Cet état habituel de gêne et d'angoisse plus ou moins voisin de l'apoplexie, se manifestoit toujours par le gonflement et la couleur violette du visage, par des cris plaintifs, par un sommeil interrompu ou laborieux , souvent par des convulsions , quelquefois par des coups de sang ou par d'autres maladies qui immoïoient l'innocente victime , lorsqu'on la faisoit trop long-temps gémir dans son étroite captivité. Parmi ceux quiavoient le bonheur de survivre à ce genre de supplice, on en voyoit dont les membres étoient difformes ou mal contournés , et dont le tronc étoit mal affermi dans la station. Tantôt c 'étoit la colonne vertébrale qui, trop brusquement redressée, ne pouvoit prendre les courbures ou inflexions nécessaires pour balancer le centre de gravité ; tantôt c'étoient les différentes parties du corps qui, ne conservant plus leur symétrie ou proportion naturelle , lui donnoient un air grotesque et ridicule. Dès-lors il n'y avoit plus d'élégance dans les formes, plus de noblesse ou de majesté dans le port,

plus de grâce clans le maintien, plus de fermeté dans la démarche. Que dcvenoient les enfans disposés à la nouure ou au rachitis, au carreau, aux scroplmles et à d'autres maladies, dont l'abus du maillot dcvoit nécessairement seconder et multiplier les ravages ? Quand on réfléchit sur les effets des langes et des bandes qui entouroient autrefois l'homme naissant, faut-il s'étonner qu'on trouvât dans la société tant d'individus estropiés ou bizarrement contrefaits?

ARTICLE IV

De ï Education physique et morale de î Enfant.

L'enfant qui vient de naître est naturellement si frêle et si délicat, qu'il semble chanceler pendant quelques jours entre la vie et la mort. En butte à tous les dangers , il a continuellement besoin de secours de toute espèce ; et le Pline français n'a pas dit sans raison, que le roi de l'univers , dans cet état de misère et de douleur, éloit plus foible qu'aucun des animaux.

C'est donc au médecin-accoucheur de diriger, pour ainsi dire, les premiers pas de l'homme dans la carrière de la vie , et de surveiller les premiers elé— mens de son éducation physique et morale. Car , sans expérience et sans raison , comment seroit-il capable, à cet âge , de discerner ce qui lui est favorable ou nuisible dans les objets qui l'environnent ou qui le touchent, et dans les substances qui lui servent d'aiimens? comment pourroit-il régler l'usage de ses organes et de ses sens.

Que 1 enfant, aussitôt qu'il est nettoyé et habillé , soit rais dans un appartement spacieux et bien exposé. L'air qu'il respire doit être pur et d'une température modérée. Celui qui croupit dans des alcôves trop enfoncées, ou dans des endroits bas, ne tarderoit pas à l'incommoder. Il en seroit de même de celui qui seroit trop froid ou trop chaud, trop sec ou trop humide ; qu'où le tienne surtout à l'abri des vicissitudes trop brusques de l'atmosphère , ou qu'on l'y habitue par degrés , de crainte qu'il ne s'enrhume. L'air imprégné de miasmes , de contagions ou de vapeurs fétides, ne peut être que malsain et délétère pour des poumons qui commencent de respirer, Voilà, sans doute, pourquoi la mort enlève un si grand nombre d'enfans dans les hôpitaux où la misère les entasse , et pourquoi ceux qu'on couche trop long- temps près de leur mère, ou de vieux parens, deviennent chétifs ou valétudinaires. On ne conçoit guère en effet comment le nouveau-né peut retirer quelqu'avantage de cette espèce de contact ou d'incubation , à moins qu'il ne soit d'une foiblesse extrême; et dans ce cas-là même, l'hygiène ne fourniroit-elle pas des moyens plus sûrs et plus prompts de le réchauffer et de le fortifier ?

La lumière est nécessaire à l'enfant ; il semble même la rechercher comme par instinct. Mais il seroit dangereux de l'exposer trop promplement à l'impression de ce fluide , qui est un des plus grands excitans de l'économie animale. Ses yeux encore tendres et délicats en seraient fatigués, éblouis, peut-être

DE L'ART DES ACC OUCH F. ï\T INS. ZjC)

même blesses pour toujours. Qu'on le fasse passer insensiblement de l'obscurité à une douce clarté, afin de l'accoutumer à supporter tout l'éclat du grand jour. On doit surtout le placer en face de la lumière et des objets qui l'amusent , de crainte qu'il ne loucbe ou qu'il ne regarde de travers. Loin de lui les sons trop bruyans ou trop discordans ; son oreille en seroit eboquée ou dérangée , et son repos troublé ou interrompu.

Que la nourrice ait soin de tenir l'enfant dans la plus grande propreté , et pour cela qu'elle le change de vêtemens lorsqu'il en aura besoin; qu'elle lui nettoyé même chaque fois les fesses et les environs avec de l'eau tiède, pour en prévenir l'excoriation, Les langes seront toujours proportionnés à la saison ; et dans aucun cas, ils ne pourront être assez serrés pour gêner le mouvement du tronc ou des membres. Que la couche de toile , appliquée immédiatement sur la peau , ne soit jamais trop froide , trop humide, ni trop rude. Le berceau où l'enfant repose doit être garni d'un petit matelas de crin , de paille d'avoine ou de fougère. On en bannira la plume , le duvet ou la laine , dont la chaleur seroit incommode , et dont la mollesse pourroit favoriser la mauvaise attitude du corps. On y placera d'abord l'enfant sur l'un ou l'autre côté, la tête et les épaules un peu élevées,, pour l'aider à rejeter la salive ou les glaires dont sa poitrine est plus ou moins embarrassée , et on l'y assu j étira au moyen de quelques croisés de bandes ou de rubans. On peut recouvrir ce petit lit, pour mo-

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dorer l'impression de la lumière ou du froid, mais le rideau en sera toujours un peu entr'ouvert , et assez élevé, pour permettre le renouvellement de l'air.

Il ne suffit pas à l'enfant de respirer après sa naissance y il faut encore , pour continuer de vivre , qu'il prenne de la nourriture. L'exemple des animaux qui tètent leur mère en venant de naître indique assez clairement le vœu de la nature à cet égard. Quelle erreur ou quel préjugé de condamner le nouveau-ne à un jeûne plus ou moins sévère, lorsque tout annonce qu'il se porte bien , ou de ne lui accorder qu'un peu d'eau sucrée , lorsqu'à force de cris il réclame quelque chose de plus nourrissant ! Que la mère lui offre donc promplement le sein dont il paroît avide, et qu'elle continue encore de le nourrir de son propre lait, jusqu'à ce qu'il puisse digérer des aîimens plus forts. C'est là un devoir naturel et sacré , sans lequel la femme ne peut être complètement mère, et dont rien ne peut îa dispenser qu'une maladie grave, certaines bienséances, ou quelque vice moral. Le lait maternel estlaliment qui convientà l'enfant sous tous les rapports. Naturellement séreuses, les premières gouttes de celte liqueur , auxquelles on donne le nom de colostrum, titillent son intestin , détrempent ou délayent le méconium , et en favorisent l'excrétion. Elle devient ensuite plus abondante et plus Substantielle de jour en jour, à mesure que le nourrisson grandit et se fortifie ; elle pourroit même suffire pendant long-temps à ses besoins.

Cependant il y auroit des inconvéniens à ne don-i

DE L'ART DES ACCOUCH EME N S. D.Sl

ner à l'enfant que le sein de la mère. 11 pourroit bien en imposer alors par la fraîcheur et l'éclat de sa peau ; mais il auroit plus de bouffissure que de graisse , et quelque beau qu'il fut, son corps ne préscnteroit point cette fermeté , ni cette consistance , qui caractérisent l'embonpoint et le coloris de la saule ; ce ne seroit, comme on le dit vulgairement, qu'une cbair de lait. Outre cela , l'enfant , ne suçant que le mamelon , risqueroit de dépérir, si l'on étoit obligé de le sevrer sur-le-champ , à cause de quelque maladie de la mère. C'est donc une très-bonne précaution de l'accoutumer de bonne heure à quelque nourriture un peu plus solide que le lait. Passé les cinq ou six premiers mois , pourquoi ne lui donneroit-on pus quelques cuillerées d'une panade , d'une bouillie ou d'une crème de pain bien faites. Il est vrai qu'on a beaucoup déclamé dans les derniers temps contre ces sortes d'alimens ; mais l'expérience a démontré que ces reproches étoient mal fondés ou exagérés. Le premier se prépare en faisant bouillir de la croûte de pain, et en y ajoutant, à mesure qu'elle se gonfle, du bouillon fait avec quelques onces de veau et de bœuf; on l'aromatise ensuite avec un peu d'eau de fleurs d'oranger, et on l'édulcore avec du sucre. Pour corriger ou diminuer la viscosité de la bouillie , on a soin de faire sécher au four la farine de froment ou la fécule de pomme de terre, avant de les détremper dans le lait. On a vu élever encore de très-beaux enfans , quoiqu'ils n'eussent pris que de la semoule avec cette liqueur. Enfla on prépare la crème de

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pain, en faisant d'abord tremper dans l'eau du pain séché au four; puis on le fait bouillir , en le remuant ' de temps en temps , et en y versant de l'eau chaude , à mesure qu'il s'épaissit sur le feu ; on y ajoute une pincée d'anis avec un peu de sucre, et on passe le tout à travers un tamis de crin.

Lorsque de puissans motifs empêchent la mère de nourrir le fruit qu'elle vient de mettre au jour , ii faut nécessairement qu'elle le confie à une nourrice étrangère. Mais comment trouvera-t-elle une autre soi-même, c'est-à-dire, une femme qui ait le même âge , le même tempéramment , la même santé , et dont le lait soit parfaitement analogue au sien et aux besoins de l'enfant? Comment trouvera-t-elle dans une mercenaire la probité , la douceur , la complaisance, la sensibilité, l'attachement, l'affection, la tendresse ; en un mot , toutes les qualités d'une véritable mère ? Ces réflexions seroient vraiment affligeantes , et bien capables de porter la désolation dans lame des parens , si l'expérience n'avoit démontré que toutes les nourrices ne sont pas des marâtres. Heureusement le plus grand nombre , moyennant un prix modique , se dévouent avec une générosité qui étonne pour le salut de leurs nourrissons ; la plupart même , il faut le dire à leur louange, sont préférables aux mères qu'elles remplacent. La saine et robuste villageoise , qui est uniquement occupée de son ménage, ne vaut-elle pas beaucoup mieux, par exemple , sous le rapport de l'allaitement , que l'opulente citadine , dont la plus grande occupation

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est souvent de Satisfaire ses goûts et ses caprices ? Convenons que la fureur du jeu , des bals et des spectacles 7 ainsi que mille autres vices ou passions, qui tourmentent la femme au sein des grandes villes, sont peu propres à former une bonne nourrice , et peu compatibles avec les soins et la vigilance qu'exige le premier âge. Aussi n'est-ce guère plus que dans les campagnes qu'on trouve encore cette salubrité de l'air, et cette douce tranquillité de l'âme, qui contribuent si bien à la bonté du lait ; et sans cette ressource, que deviendroient les villes elles-mêmes? Comment viendroit-on à bout de repeupler ces grandes familles , que tant de genres de destruction et de mort viennent assaillir ? C'est donc dans la paisible chaumière du laboureur , dans cet asile où l'innocence s'est reléguée , et où les bonnes mœurs régnent encore , qu'il faut transplanter quelque temps l'enfant après sa naissance , lorsque la mère veut se dispenser de le nourrir, ou qu'elle est forcée de renoncer à cette noble fonction à cause de quelque maladie , telle que la stérilité du sein , la phthisie , le rachitis , les dartres , le scorbut , les écrouelles , la pierre , la gravelle , la goutte et autres affections dont le germe peut se transmettre avec le lait.

Mais dans le choix d'une nourrice , que d'écueils à éviter ! Il faut avoir égard à son âge , à sa constitution ou à son tempérament , à sa santé , à son caractère et à ses mœurs , à son habitation , à sa manière de vivre , à la quantité et à la qualité de son lait. On la prendra depuis vingt jusqu'à trente-cinq ans ,

d'une bonne constitution et d'un médiocre embonpoint; qu'elle soit habituellement saine et exempte' de toute maladie , sans difformité apparente , plutôt brune que blonde , jamais rousse. Qu'elle ait la bouche garnie de belles dents , les gencives fermes et en bon état , l'haleine douce , les mamelles d'un volume ordinaire , parsemées de veines bleuâtres , l'aréole un peu monticuleuse , le mamelon bien percé et d'une longueur convenable. On doit rejeter celle dont la peau est couverte d'éruptions, dont la transpiration a une odeur forte, celle qui a des fleurs blanches, des glandes engorgées, etc.

Qu'une nourrice, dit le philosophe de Genève, soit aussi saine de cœur que de corps , c'est-à-dire , qu'elle n'ait ni maladie ni vice moral ; qu'elle soit d'une humeur douce et enjouée. Celle qui seroit naturellement emportée ou sujette à se mettre en colère , qui auroit du penchant à la haine, à l'envie ou à la jalousie, qui fréquenteroit les cabarets ou les lieux de débauche, seroit un véritable fléau pour le nourrisson.

Le séjour qu'elle habite doit être propre, commode et bien aéré. On doit préférer les lieux un peu élevés à ceux qui sont naturellement bas, humides et marécageux. L'exposition de l'est ou du nord est plus saine que celle de l'ouest ou du midi.

Que la nourrice s'observe sur la quantité et la qualité des alimens. Celle qui , naturellement gloutonne , croit avoir plus de lait en surchargeant son estomac , est dans l'erreur ; elle digère mal , et compromet ainsi la vie de l'enfant. Une nourriture douce

et proportionnée à ses besoins doit suffire. Le règne végétal ou le règne animal , ou plutôt l'un et l'autre en même temps fourniront à sa subsistance. On prétend néanmoins que les végétaux rendent le lait plus sucré; mais là-dessus il faut moins consulter la théorie et la pratique , que le goût et l'habitude de l'individu. Les assaisonnemens trop relevés, les épiceries , les salaisons , les viandes fumées , le lard rance et le vieux fromage doivent être proscrits. Le vin pur et les liqueurs spiritueuses sont dangereux; point de café ni de chocolat, si l'on n'y esi déjà accoutumé.

La nourrice doit fuir l'oisiveté et la vie trop sédentaire; un exercice modéré dans l'intérieur de sa maison , et souvent en plein air, lui est utile ; c'est un excellent moyen de favoriser la nutrition et d'améliorer le lait. Qu'elle règle le repos de la nuit entre la veille excessive qui ruine le corps, et le sommeil trop prolongé qui l'engourdit. Les lits trop durs ou trop mous nuiroient également à sa santé ; il n'y a qu'un juste milieu qui convienne à cet égard.

La quantité et la qualité du lait varient suivant une foule de circonstances. Il est d'autant plus séreux qu'il est moins ancien ; peu coloré dans le premier mois; tirant sur le bleu , à six semaines ou un peu plus tard ; d'un blanc mat , doux et sucré à cinq ou six mois. En général , l'accoucheur ou le médecin exercé présument, avec raison, qu'il est bon et doué de toutes les qualités requises , lorsque le nourrisson qui le suce s'en trouve bien. C'est peut-être là un moyen beaucoup plus sûr de constater la bonté

du lait , que d'eu faire couler un goutte sur l'ongle ou sur une glace , pour en examiner la consistance; ou de le soumettre à l'ébullition , pour Savoir s'il tourne à l'aigre , ou enfin de le recevoir dans la bouche , même après l'avoir bien rincée , pour en connoître le goût et l'odeur. Toutefois ce n'est ici qu'une analogie, qui n'est pas toujours infaillible; car, de ce que le lait d'une femme est salutaire à son propre enfant, on en concluroit mal à-propos qu'il doit avoir la même propriété pour celui d'une étrangère. On est donc toujours forcé de donner quelque chose auhasarddansle choix d'une nourrice, sauf à la changer ensuite , si elle ne convient pas , et si l'enfant qu'on lui confie vient à dépérir au lieu de profiter.

Il est toujours très-important , quoi qu'en disent certains auteurs , de proportionner l'âge du lait à celui de l'enfant ; et lorsqu'on ne rencontre qu'une nourrice déjà mère depuis long-temps , il ne faut au moins jamais manquer de lui faire prendre quelques délayans , pour rendre son lait plus séreux et plus analogue à la foiblesse de l'estomac qui doit le digérer. Malgré cette précaution , le sein n'étant plus épuisé chaque jour comme à l'ordinaire, il en résulte une sorte de superfluité ou de redondance , que le vulgaire attribue au renouvellement du lait par le nourrisson : préjugé grossier, dont la fausseté saute aux yeux du physiologiste le moins éclairé.

Qu'on se garde bien aussi de suivre les rigoureux préceptes des anciens , qui interdisoient le plaisir de J'amour à la femme qui nourrit. Cette privation, trop

t)E L'A UT DliS ACC0UCiIl:3iiw\S. 'iS^

long-temps prolongée finira par exciter le besoin do îa nature, que la l'einmc ne pourroit réprimer sans se faire violence , et dont le cri ser oit peut-être plus puissant que celui de la raison. De là pourroient résulter des accès de tristesse et de mélancolie , qui produiroient l'altération ou la suppression du lait : inconvénient d'autant plus à craindre, que la femme seroit plus jeune , plus lascive et plus habituée aux jouissances vénériennes. 11 suffit donc de lui recommander la modération à cet égard ; qu'elle sache aussi mettre un intervalle raisonnable entre le devoir conjugal et l'allaitement.

Mais la nourrice , dira-t-on , en cohabitant avec son mari, peut devenir enceinte. Qu'importe? pourvu que son lait ne perde ni de sa quantité ni de sa consistance , et que le nourrisson continue de profiter. L'exemple des animaux qui portent et nourrissent en même temps , et celui de plusieurs femmes qui ont continué de donner le sein jusqu'au terme de l'enfantement , prouvent d'une manière incontestable , que fétat de grossesse n'est pas aussi incompatible avec l'allaitement qu'on pourroit l'imaginer. Il en est de même de l'écoulement des règles ; ou l'a vu rarement nuire à la santé de la nourrice , et altérer la qualité de son lait, lorsqu'elle étoit robuste. Ce n'est que lorsqu'elle est naturellement foible et délicate , que celte évacuation périodique , jointe à celle du lait ., pourroit l'épuiser plus vite , et tourner au préjudice de l'enfant *, mais dans ce cas, il est prudent qu'elle s'abstienne de

nourrir. Si l'enfant ne refuse le sein de la nourrice que pendant la période menstruelle , et qu'il, profite d'ailleurs daus l'intervalle, on suspend alors F allai-', tement, et on y supplée par quelque aliment artificiel. On le suspend aussi durant la plupart des maladies aiguës , à moins qu'elles ne soient très-légères et incapables d'altérer le lait , comme la fièvre éphémère des ïiouvelles accouchées , la petite-vérole bénigne , ou l'intermission d'une fièvre tierce.

D'après les règles que nous venons de tracer sur le choix d'une nourrice , on sentira facilement l'erreur que commettent la plupart des personnes riches et opulentes qui, sous prétexte de mieux élever leurs enfans , font venir les nourrices de la campagne à la ville', où elles leur procurent toutes les commodités de la vie. Parens aveugles ! à qui une tendresse mal entendue fait méconnoître leurs véritables intérêts! Séquestrée de son ménage, et arrachée pour ainsi dire à ses habitudes , comment la femme des champs s'accoutumera-t-eîle dans son nouveau domicile? Elle s'y trouve déplacée ; l'ennui vient l'y surprendre , elle y languit; tant il est vrai que l'abondance , sans le contentement de l'âme , ne procure jamais de santé ni de bonheur parfaits. Bientôt son lait se détériore , et l'enfant qui le suce dépérit ou ne profite point. En vain, invoqueroit-on alors le secours de la médecine; en vain , changeroit-on de nourrice, l'état de l'enfant ne deviendrait pas meilleur. Il n'y a qu'un remède , c'est de les renvoyer l'un et l'autre à la campagne ; ils y seront à peine ,

qu'ils se ressentiront de la douce influence de l'air qu'on y respire.

Lorsque la mère ne peut plus allaiter son enfant ou que la nourrice à qui elle l'a confie tombe malade , et qu'on ne peut la remplacer sur-le-champ , il faut recourir à l'allaitement artificiel ou au lait des animaux. A ne consulter que l'analyse chimique, celui d'anesse ou de jument est préférable à tout autre, parce qu'il a le plus d'analogie avec celui de femme ; mais l'usage a prévalu , et on n'emploie guère que le lait de vache ou de chèvre. Quel que soit celui des deux derniers auquel on donne la préférence, il seroit à désirer que l'enfant pût le prendre lui-même au trayon, conformément au vœu de la nature ; mais cela n'est guère praticable qu'avec la chèvre, qu'on dresse assez facilement, et qu'on accoutume à reconnoître le nourrisson qui la tète. Le lait de cet animal seroit donc généralement adopté, s'il n'avoit l'inconvénient de donner trop de vivacité, et de causer de l'insomnie à l'enfant. Il ne convient qu'à celui qui naît de parens scrophuleux , ou dont la lymphe est dans une sorte de stagnation et manque d'activité. Le lait de vache , quoique soupçonné de rendre le nourrisson plus apathique et plus lent , est le plus généralement substitué à celui de la mère ou de la nourrice. On le prend pour cela environ trois semaines après le part, et pour le rendre meilleur, on soigne la nourriture de l'animal , qu'on envoie paître en plein air , et dans de grasses prairies 3 ov£ il ne croît que des herbages salutaires,

Naturellement plus caséeux et plus butyreux que le lait de femme 7 celui de vache ne peut être donné pur à l'enfant qui vient de naître. On doit donc le couper avec un autre liquide, tel qu'une légère décoction d'orge ou de chiendent, l'eau de guimauve ou de capillaire , l'émulsion d'amandes douces , ou mieux encore le petit-lait préparé sans acides. Pour imiter la nature, on diminue chaque jour la proportion de ce délayant , et on augmente la consistance du lait , à mesure que l'enfant grandit, jusqu'à six mois, époque où il peut le prendre sans aucun mélange. C'est vraiment alors que cette liqueur possède toutes ses qualités naturelles, et qu'elle est riche de tous ses principes. En sortant du pis de la vache , elle porte , avec son arôme , une douce chaleur qui dispense de la faire chauffer, et Fenfant peut la boire à longs traits , avant que le repos ou le contact de l'air aient encore pu la décomposer, ou la disposer à l'acescence.

La cuiller ou le biberon ? tels sont les instrumens les plus propres à l'allaitement artificiel. Le premier cause moins de flatuosités , moins de tranchées et de dévoiemens séreux; le second est plus commode et plus expéditif, quand il s'agit de nourrir beaucoup d'enfans, comme dans les hôpitaux. Une éponge fine? allongée en forme de mamelon et recouverte d'une légère gaze, remplit le goulot de la petite bouteille, et y est assujétie au moyen d'un fil , de crainte que Fenfant ne l'attire et ne l'avale en suçant. Ce petit

DE L'ART DES ACCO UClI EMENS. 2C)L

appareil est lavé chaque fois, pour en ôter le reste du lait qui ponrroit s'y aigrît**

C'est une chose très-difficile que de régler l'enfant dans les premiers jours de l'allaitement, soit naturel, soit artificiel ; comme il prend peu de nourriture à la fois, le besoin se renouvelle presque aussitôt, ou très-fréquemment. Qu'on se garde néanmoins de le faire téter à toute heure ; car, outre que celte méthode épuiserait la mère ou la nourrice , elle ne feroit que gorger le nouveau-né sans lui être utile. Le grand point est de lui donner ce qu'il faut, ou ce qu'il peut digérer ; et là-dessus , l'intelligente sollicitude d'une mère vaut mieux que tous les préceptes de l'art ; avec un peu de patience et d'adresse, elle l'habituera à ne prendre le mamelon que lorsqu'il sent de l'appétit. Que l'enfant tète quatre ou cinq fois le jour , et une ou deux fois la nuit, c'est assez. Avec cette économie , la nourrice trouve le temps de prendre le repos nécessaire ; son lait est mieux élaboré , et l'enfant en tire plus de profit. Qu'elle attende toujours plusieurs heures après le repas, avant de donner le sein, à moins qu'elle n'ait pris quelque substance médicamenteuse, dont l'effet doit se transmettre au nourrisson. Si elle a longtemps supporté la faim ou la fatigue , elle prendra quelque liquide, avant de donner à téter; mais elle refusera toujours le mamelon à l'enfant , après une vive émotion de l'âme , telle que la colère , ou la peur, etc. de crainte de lui causer des convulsions.

L'allaitement doit durer plus ou moins de temps,

selon que l'enfant est plus foible ou plus robuste. En général, la mère ou la nourrice ne doit cesser de lui donner le sein que lorsqu'il peut se passer de lait, et digérer des alimens plus solides : c'est ordinairement après l'éruption de ses vingt premières dents. L'époque du sevrage est donc indéterminée, puisqu'elle ne peut être la même pour tous les individus. Le terme de huit mois qu'on assigne pour les enfans les plus robustes, ou celui d'un an pour les plus foibles , ne sont rien moins qu'indiqués par la nature. On en a vu jouir de la meilleure santé, quoiqu'ils n'eussent tété que six mois ; d'autres , au contraire , ont été allaités jusqu'à vingt et même trente mois, sans en éprouver la moindre incommodité. Quelques praticiens prétendent que la lactation prolongée au-delà d'un an produit une gourme plus forte chez les enfans, et les dispose au rachitis ou aux scrophules; mais, combien de faits ne pourroit-on pas alléguer en faveur de l'opinion contraire? Le parti le plus sûr est de toujours sevrer le plus tard possible.

Le sevrage trop brusque seroit également nuisible à la nourrice et à l'enfant ; on doit donc y procéder par degrés et d'une manière insensible. On diminue progressivement la lactation , jusqu'à ce que l'enfant ne tète plus qu'une fois par jour. Ensuite, on ne lui donne le sein que tous les deux, ou tous les trois jours, jusqu'à ce qu'on le lui ait fait oublier entièrement. Mais on a soin d'augmenter en même temps et dans la même proportion, les alimens qui doivent

DE L'ART DES ACCOUCHEMF.NS. 3g5

suppléer au défaut de lait, en sorte que le nouveauné prenne toujours la même quantité de nourriture.

Tout ce que l'enfant consomme durant l'allaitement ne tourne point à son profit ; il n'y a que la partie envieuse qui soit absorbée et destinée à réparer ses pertes, ou à favoriser son accroissement. Le reste, devenu inutile, est rejeté sous le nom d'ex* crémens ou de résidu de la digestion. Il faut donc que les différentes voies de l'excrétion en général soient libres chez le nouveau-né , sans quoi tout ce qu'il y a d'impur ou d'impropre à la nutrition dans son corps, ne pourroit en être éliminé , et la santé ne tarderoit pas d'en éprouver quelque dérangement. Qu'on entretienne donc la liberté des selles et des urines chez l'enfant qui est encore à la mamelle. C'est une précaution indispensable, surtout pendant la crise de la dentition, qui est très-orageuse. Il conviendroit même de l'acccoutumer de bonne heure à une certaine règle, pour remplir cette fonction ; c'est pour cela que Locke conseille de le présenter au bassin plusieurs jours de suite à l'heure du lever, qui est la plus commode, parce qu'on est alors plus libre dans la société.

Si le méconium coule difficilement chez le nouveau-né, on en favorise l'issue, en lui donnant quelques cuillerées d'eau sucrée ou miellée, ou bien un peu d'huile d'amandes douces avec le sirop de chicorée. Ces légers évacuans conviennent encore , lorsque les enfans éprouvent des coliques , à la suite d'une constipation plus ou moins opiniâtre ; mais

lig4 V KiNCIPES

l'abus des médicamens est un ecueil fort dangereux pour ces êtres encore foibîes et chancelans.

Une des excrétions les plus nécessaires pour la santé de l'enfant , est la transpiration insensible , dôntl'émonctoire existe à îa surface de tout le corps. Comme elle suppose toujours la propreté et la perméabilité de Ja peau , on n'aura pas de peine à concevoir l'utilité des lotions, des bains et des frictions, pour en ouvrir les pores.

Qu'on lave de temps en temps l'enfant, de la tête aux pieds, avec une éponge trempée dans l'eau tiède, à laquelle on ajoutera un peu de vin ou d'infusion aromatique. Ce procédé, outre qu'il décrasse et fortifie l'organe cutané, prévient la vermine , dont la plupart des enfans sont rongés, ainsi que les différentes espèces de tumeurs au cou, de croûtes à la tète, et d'éruptions au visage, qu'on connoît sous le nom de gourme. Le cuir chevelu, délergé par le lavage, se couvre aussi peu à peu de son enveloppe naturelle, et les ciseaux ou le rasoir ne sont presque jamais nécessaires pour la dépouiller de ce bel ornement.

Locke et Floyer , en Angleterre , et après eux , Rousseau, en France, ont conseillé l'usage des bains froids , pour fortifier les enfans. Mais plus philo.* sophes que médecins, et plus philanthropes qu'observateurs, faut-il s'étonner qu'ils aient tant exagéré un moyen, dont il n'appartient qu'à l'expérience de constater la propriété, ou les avantages et les inconvéniens ? Le froid , en général, est l'ennemi de

DE L'ART T3FS A CCO U Cil E ÎVTE N S. 3Q$

Fcafant qui vient de naître ; il nuiroit surtout à celui qui seroit naturellement foible, à moins qu'il ne conservât assez de ton ou de force réactive , pour en supporter l'impression. Dans le cas contraire, on auroit à redouter l'engourdissement et la contraction des membres, même l'apoplexie et la mort. Ce n'est donc que le bain tiède qu'il faut employer , mais avec discrétion, comme un moyen d'entretenir la propreté des enfans. D'ailleurs, l'instinct de l'individu doit servir de règle là-dessus ; et , si quelque circonstance exigcoit l'usage du bain froid, il ne faudroit jamais y plonger l'enfant brusquement , mais après lui en avoir fait contracter l'habitude par degrés. On nous citera peut-être les anciens Gaulois, nos ancêtres , dont les femmes , dit-on , aussitôt qu'elles étoient accouchées, aîloient elles-mêmes baigner leurs enfans dans les rivières ou les fleuves qui étoient à leur portée ; mais de tels exemples ne sont point imitables de nos jours. Le temps des Ségovèze et des Bellovèze n'est plus, et très-certaine* ment ce seroit un mauvais moyen de favoriser la propagation d'un peuple civilisé , que de vouloir le rappeler aux mœurs grossières, dures et même barbares de quelques hordes de sauvages qui ne vivoient que dans les bois.

Voulez-vous apprécier l'effet des frictions sur l'enfant; promenez légèrement votre main sur son dos, quand on le déshabille; vous le vovez alors s'étendre, s'allonger, même sourire , comme pour vous témoigner le bien-aise qu'il éprouve; et pour vous engager

2g6 principes

à continuer. Ce genre de mouvement communiqué est capable de suppléer à l'exercice , et en a tous les avantages ; il réveille la sensibilité de la peau , favorise la transpiration insensible , et rétablit l'équilibre dans toute l'économie animale. La main seule, le linge, la flanelle froide ou chaude, ou imprégnée de vapeurs aromatiques, la brosse et le peigne; tels sont les instrumens propres à appliquer les frictions. Elles doivent être partielles ou générales , plus ou moins fréquentes , et plus ou moins prolongées, suivant la force et la constitution de l'individu. On doit les administrer le matin , dans un appartement où règne une douce température ; elles sont les plus avantageuses dans les saisons pluvieuses et dans les climats naturellement humides.

On auroit tort d'exiger beaucoup d'exercice de l'enfant qui vient de naître. A peine a-t-il quitté le mamelon 7 qu'il s'endort et se repose; le sommeil lui est d'autant plus salutaire , qu'il est plus prolonge, et rien ne contribue autant à l'assimilation des sucs qu'il digère ? Qu'on se garde donc de le réveiller , lorsqu'il goûte ce bienfait de la nature , et qu'on le couche peu de temps après qu'il a tété. L'enfant qui se porte bien , et que rien ne gène ou n'incommode, a bientôt fermé la paupière; il suffit pour cela de le placer dans un lieu un peu obscur et éloigné du bruit; quelquefois même le sommeil le prend entre les bras de la nourrice, ou lorsqu'il a encore ses lèvres collées à la mamelle. On n'a donc besoin pour l'endormir, ni de lui chanter des airs monotones^

DE L'ART DES A CCOD CIIE1YIE N S. 397

ni d'agiter son berceau. Cette dernière pratique est néanmoins d'un usage presque universel , et des médecins la croient même très - propre à développer l'enfant , parce qu'elle l'expose à la percussion de l'air; mais dans le fait, elle a trop d'inconvénient pour être approuvée. D'abord , l'enfant contracte tellement, l'habitude d'être bercé , qu'il ne peut plus s'endormir autrement. Bientôt même on est obligé de lui imprimer des secoussessi violentes, qu'il peut en résulter des vomissemens ou des convulsions. Enfin, le sommeil qu'on lui procure alors n'est qu'un état de stupeur , voisin de l'apoplexie.

À mesure que l'enfant croît et se développe , ses rapports avec les objets extérieurs se multiplient, et il a moins besoin de sommeil. Que la nourrice le tienne donc plus long-temps levé qu'à l'ordinaire ; qu'elle l'accoutume même par degrés à ce qui peut troubler son repos , sans néanmoins le réveiller trop brusquement ou en sursaut, de crainte de l'effrayer et de lui causer des convulsions. Un exercice modéré et proportionné à ses forces, contribue aussi à le rendre plus vigoureux. Qu'on lui communique d'abord du mouvement en le tenant sur les bras, ou en faisant rouler son berceau ; qu'on le laisse ensuite, de temps en temps, s'agiter tout nu, sur son petit lit ou sur une espèce de natte, principalement dans les saisons chaudes; les petits efforts qu'il fait alors pour se soulever ou se redresser, ne contribueront pas peu à le fortifier. D'abord , il rampe , il se traîne, il culbute; puis il recommence et retombe encorec

Cependant ses reins deviennent pins forts, ses pieds et ses jambes se raffermissent; enfm , il se îève et chancelle ; mais bientôt il s'accroche au premier objet qui se présente , et s'aventure à faire quelque pas. Le voilà lancé ; il ne demande plus qu'à courir et à folâtrer.

Mais que cet apprentissage est long! que d'essais, que de faux pas, que de chutes, que de contusions, que de larmes ! Pour éviter tous ces accidens , on a soin d'entourer la tête d'un bourrelet plus saillant que le nez. Quelquefois la nourrice dirige elle-même les premiers pas de l'enfant, en le tenant à la lisière , ou en le mettant dans une espèce de chariot. Mais ces instrumens sont en général beaucoup plus nuisibles qu'utiles , et ne valent jamais la main de la nature. La lisière gène l'estomac , comprime la poitrine qu'elle jette en arrière , soulève les épaules et fait pencher la tête en devant. Le chariot, à cause de sa dureté, confond les parties qu'il touche, ne soutient l'enfant que par les bras , et abandonne le corps entier à son propre poids. De là, des conformations plus ou moins vicieuses, telles que la tête enfoncée, le cou raccourci, les épaules élevées, etc.

L'enfant qui vient de naître ne paroît sensible qu'à la douleur ; il pleure , il crie , parce qu'il souffre ou qu'il sent le besoin; mais il n'a encore aucune idée des objets extérieurs ; il est sans désirs et sans passions; en un mot , sa vie intellectuelle ou morale est entièrement nulle. Ce n'est que le quarantième ou le cinquantième jour qu'il commence de s'établir

T)T L'A UT DES ACCO VCH EMT.NS. 2QCf

une espèce de correspondance ou de réciprocité entre lui et ce qui l'environne. Jusque-là , ses sens, pour ainsi dire muets et assoupis, n'ont pu exercer aucune action; mais alors ils s'éveillent , et deviennent autant d'instrumens propres à la sensation et à la génération des idées. Bientôt le sens intime s'établit , l'entendement s'organise , et la volonté se prononce; la raison seule paroît un peu plus tard.

Qu'on commence donc l'éducation morale de l'homme , lorsqu'il est encore au berceau , et qu'on profile de sa flexibilité naturelle , pour lui former l'esprit et le coeur. La premières-enfance est l'âge de l'imitation ; on suce , pour ainsi dire avec le lait , les bonnes comme les mauvaises impressions ; et les habitudes qu'on contracte alors , sont d'autant plus difficiles à détruire dans la suite , qu'elles ont poussé de plus profondes racines. Ce qui est naturel ne se réforme guère, et on a raison de dire que si l'homme fait a des qualités ou des vices , c'est sa nourrice qui doit en être louée ou blâmée la première , parce qu'elle fut son premier instituteur.

L'éducation des sens est le premier objet dont on doit s'occuper ; car sans eux point d'idées , point de jugement , point d'intellect, point d'homme , en un mot. Comme la vue , l'ouïe et le tact sont ceux qui transmettent le plus d'impressions à l'âme , et que d'ailleurs ils se développent plus vite que les autres, il est de la dernière importance d'en bien diriger ou perfectionner l'usage. Que l'impression reçue soit toujours conforme à l'objet qui l'a produite ; voilà

5oO PRINCIPES

le point essentiel , pour acquérir des connoissances exactes. Mais l'enfant , en venant au monde , ne peut jouir encore de ce privilège , qui est le fruit de l'exercice et de l'habitude. Que d'erreurs ne commet-il pas avant de distinguer l'apparence d'avec la réalité ï Tout ce qu'il voit 7 tout ce qu'il entend lui semble appliqué contre sa pupille ou contre son tympan. Dans cette illusion , il tend naturellement la main pour saisir tout ce qu'il aperçoit , et la longueur de son bras est la première mesure qu'il emploie pour juger de l'éloignement des corps. Cependant, le tact se développe peu à peu, et vient au secours de la vue et de l'ouïe , qu'il rectifie. L'enfant marche , et commence à se transporter vers les objets qu'il n'avoit pu que contempler jusqu'alors ; il les touche , et apprend à connoître ainsi leur distance , leur forme ? leur température , leur dimension et leur solidité.

Que la nourrice s'applique donc de bonne heure à prémunir l'enfant contre l'erreur ou l'illusion des sens externes. Qu'elle lui apprenne surtout à se méfier d'une première impresssion , et à ne juger des objets qu'après les avoir bien considérés ; c'est le moyen de le rendre moins présomptueux à l'avenir et moins sujet a préjugé. L'enfant qui , naturellement trop mobile ou trop nerveux, prend facilement l'alarme et s'épouvante pour la moindre chose , exige encore de plus grandes précautions. On doit l'habituer insensiblement à supporter la présence de tous les objets qui pourraient le frapper trop vivement. Que la nourrice s'en approche d'abord seule.

DE L'ART DES ACCOUCIIEMENS. Soi

et qu'elle les touche pour lui inspirer de la confiance. L'enfant demandera bientôt à les voir de près ; il les touchera , et finira par ne plus rien craindre. C'est ainsi qu'on l'empêche d'être ombrageux ou accessible à la peur. Qu'on évite de le laisser seul dans une trop profonde obscurité , de crainte qu'il n'y soit saisi d'effroi ; il faut aussi lui inspirer une juste méfiance pour tout ce qui pourroit lui être nuisible ; tel que le feu , l'eau , les précipices , certains animaux , etc.

Le raisonnement ne peut avoir de prise sur l'esprit de Fenfant à la mamelle ; il n'y a que l'exemple qui l'entraîne. Aussi , dès qu'il commence à balbutier, répète-t-il comme un perroquet tout ce qu'il entend; il imite et contrefait tout ce qu'il voit. Qu'on se garde donc bien alors de tenir des discours peu honnêtes en présence de cet être innocent; il en coûteroit peut-être à l'avenir pour les lui faire oublier. Les parens qui , pour se divertir , apprennent des traits de malice à leurs enfans , ceux qui font semblant de dire des injures , de maltraiter d\is animaux ou de gourmander des domestiques devant eux , leur donnent le plus mauvais exemple. A coup sûr ils en feront des lutins et des espiègles , dont ils auront plus d'une fois à souffrir. Heureux encore , s'ils n'en font pas de petits tyrans ou des despotes dont ils seront les premiers esclaves !

Tout ce que l'enfant voit lui fait plaisir ; mais ce seroit le gâter , que de lui accorder tout ce qu'il demande. On doit lui refuser tout ce qui peut lui être

5o2 Principes

nuisible. S'il insiste , on sera sourd à ses impor tenues; on ne cherchera pas même à le dédommager , en lui accordant quelque autre chose. Manquer de fermeté dans ces occasions , c'est rendre un mauvais service à l'enfant. S'il obtient tout ce qu'il demande, bientôt il voudra ce qu'on ne pourra lui accorder. Il commence par être fantasque ou capricieux , et finit par être opiniâtre et altier.

Les sensations sont l'origine des affections de l'âme. L'enfant qui sent distingue bientôt ce qui le flatte et le satisfait , d'avec ce qui le choque ou le blesse. Voyez comme il s'attache à la nourrice dont il sent chaque jour les bienfaits ï comme il sourit en la voyant ! comme il la caresse de sa main encore délicate ! Son nom est la première parole qu'il essaye d'articuler. Il fuit, au contraire , tout ce qui lui déplaît , et marque de l'éloignement pour tout ce qui lui paroît incommode. C'est ainsi que commencent l'amour et l'aversion , le plaisir et la peine , la joie et la tristesse, et tous ces mouvemens plus ou moins tuniukuenXj quiofct tant d'influence sur le physique et le moral de l'homme.

Les passions en général ne sont que des affections de l'âme dépravées ou portées à l'excès; d'où il suit que la retenue et la modération sont les seuls moyens d'en étouffer le germe. L'enfant au berceau n'est qu'une cire molle qu'on façonne comme on veut. C'est alors qu'une mère attentive et adroite peut prévenir la colère à la mine rude et à l'œil hagard , l'orgueil au sourcil relevé ? la vengeance au teint blême,

UE L'ART DES ACCOÛCHEMt WS.

ta haine au regard farouche , la jalousie à l'ail soi bre, oblique et clignotant. Avec de la vigilance, et

sans recourir à la sévérité, les parcns peuvent fixer le caractère et les inclinations de leurs en fans , pendant qu'ils sont encore souples et faciles à manier; l'arbre plie , dit le proverbe , quand il est jeune , et résiste quand destvieux. Qu'on profile donc de l'âge tendre , pour donner à l'enfant une physionomie agréable et un noble maintien , pour lui inspirer âes manières douces et prévenantes; enfin, pour le rendre gai sans étourderie, vif sans pétulance, ennemi du mensonge et ami de la vérité. Encore quelques années, ou quelques mois, et Ton n'y sera peut-être plus à temps; ou bien il faudra recourir à la violence et à la rigueur , pour corriger des travers que le bon exemple eût prévenus.

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