PRÉFACE
Des ouvrages conçus et exécutés sur un pareil plan devaient nécessairement fatiguer l'esprit des lecteurs et les rebuter d'une étude qui ne s'offrait à eux qu'à travers un épais nuage d'abstractions : aussi une sorte d'ennui anticipé, de dégoût préventif s'emparait - il dès le début, et sans exception, de tous ceux qui abordaient l'étude des langues.
Un tel résultat , conséquence forcée d'un système vicieux , eût dû éclairer les grammairiens et les engager à s'ouvrir une voie nouvelle , à suivre une marche plus philosophique ; mais comme ils s'étaient tout d'abord posés en arbitres du langage, ils ne voulurent point descendre du rang de législateurs aux humbles fonctions d'annotateurs et de critiques.
Cependant , comme il arrive presque toujours , la raison finit par triompher de l'erreur et de la routine, et notre siècle eut la gloire de frayer enfin à l'enseignement grammatical sa véritable route : Domergue , Laveaux, Lemare , Boniface , Bescher, et plusieurs autres philologues distingués, secouant enfin le joug des vieilles théories, proclamèrent hautement la puissance des faits, et au lieu d'établir, à l'exemple de leurs devanciers, un ensemble de principes fixes et absolus , et de prononcer comme eux ex cathedra , ils firent de la grammaire une sorte de chronique pittoresque dans laquelle ils exposèrent fidèlement les divers accidents de construction et les formes variées que la langue a subies sous la plume de nos grands écrivains.
Grâce à eux, on cessa peu à peu de procéder par exclusion et de tout ramener à un principe commun ; on restitua à la langue une partie de ses richesses , et ce qu'on avait jusqu'alors rejeté dans les exceptions et
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frappé d'interdit, fut rattaché à la règle et remis en crédit au moyen d'une intelligente analyse. La grammaire se trouva élevée ainsi à la hauteur d'une science ; elle ne consista plus dans la connaissance stérile de quelques formules abstraites, mais dans l'étude approfondie du génie de la langue, dans la recherche de ses tours savants ou naïfs et de toutes les ressource^, qu'on avait dédaigné de signaler comme des incorrections ou des licences que s'étaient permises nos écrivains les plus originaux.
Dès lors, au lieu d'être un code de lois vagues et indécises auxquelles chacun apportait des changements et des modifications, la grammaire devint le tableau exact et fidèle , le véritable compendium de la langue. La théorie n'occupa plus qu'un rang secondaire, et les principes ne furent présentés que comme la déduction forcée des faits qu'ils accompagnaient, sans les dominer jamais.
Cette marche , la seule logique , est celle que nous avons suivie. Nous n'avons pas cependant perdu de vue un seul instant que nous faisions un livre classique, dans lequel nous devions nous garder avant tout d'ouvrir le champ à l'arbitraire. Aussi nous sommes-nous toujours appuyé sur les écrivains les plus purs ,et n'avons-nous , en aucune circonstance, poussé le fanatisme de l'admiration jusqu'à voir, comme l'ont fait quelques grammairiens modernes, des hardiesses et des beautés neuves dans telles et telles fautes échappées ou à l'inadvertance d'un auteur ou à la négligence d'un typographe.
Gomme il entrait dans notre plan de faire une grammaire essentiellement pratique , nous avons voulu que ceux qui étudient pussent arriver , au moyen d'une ap-
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plication raisonnée , à se rendre compte de toutes les difficultés et à se convaincre par eux-mêmes de la raison des principes : pour cela, nous avons établi une série d'exercices en parfaite correspondance avec les règles et en continuel rapport d'analogie avec les divers modèles que nous ont fournis les auteurs. Cette seconde partie , qui forme toute une grammaire en exemples, est placée en regard de la première, qu'elle suit pas à pas, et sur laquelle elle répand la lumière la plus vive.
Exciter constamment l'attention de ceux qui étudient; les obliger à examiner sans cesse et à comparer toujours; les prémunir enfin contre la funeste habitude de travailler sans réflexion, et par conséquent sans fruit, tel est le but que nous nous sommes proposé. Nous n'avons pas voulu grossir le nombre de ces cacologies informes dont les fautes grossières choquent les élèves, qui les corrigent sans rien apprendre. Nous avons senti la nécessité de faire autrement que la plupart de nos devanciers ; avonsnous mieux fait? voilà toute la question, et ce n'est pas à nous qu'il appartient de la résoudre.