‹ Course en voiturin (Italie et Sicile) (volume 2)Chapitre 12 sur 21 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

VICTOR MAGEN, ÉDITEUR, 21 , Quai oes augustuvs.

raient pu tenir deux cents personnes, le tout pour un prix si modique qu’on aurait peine à m’en croire. Le comte de M... partagea mon appartement, qui sans lui m’eût paru d’une grandeur à donner le cauchemar. Nous employâmes notre première soirée à faire des projets de voyage. J’étais pressé de voir Palerme, etM... ne songeait encore qu’à Syracuse. Il me fallut lui donner un congé de deux joufs pour satisfaire son envie. Comme il était bon marcheur, il crut parer à l’inconvénient des mauvais chemins par l’excellence de ses jambes. Il n’écouta mes avertissements que d’une oreille, et aussitôt qu’il eut acheté une paire de gros souliers bien larges, il se mit à tourner rapidement autour de la chambre en s’écriant qu’il voulait partir. Midi venait de sonner quand il sortit de Catane à pied, suivi d’un enfant de douze ans monté sur un mulet. C’était s’embarquer trop tard de six heures pour arriver à Syracuse avant la clôture des portes. Des nuages s’amoncelaient sur les montagnes et promettaient de la pluie. Le

PAI.EHME.

Le lendemain du jour où me fut racontée l’histoire de la belle toppatelle , j’eus le plaisir de voir arriver à Catane mon ami le comte de M... J’avais quitté l’hôtel de la Couronne , malgré le grand cas que la jeune miss dont j’ai parlé faisait du patron de cette auberge et de son fromage blanc. Je me trouvai beaucoup mieux à l’hôtel de Y Etna , où l’on m’avait donné une immense chambre à coucher et un salon orné de fresques, dans lequel ait-

voyant plus où il posait pied , M. . . s’enveloppa de son manteau et monta sur le mulet avec le petit guide en croupe. Bien lui prit de s’être confié à l’instinct de sa monture, car, sur un pont en réparation, le mulet s’arrêta court au moment de tomber dans le torrent. Un pas de plus, et ils disparaissaient tous trois. Le petit guide, qui n’était pas venu depuis longtemps à Syracuse, reconnut, en se traînant sur ses genoux, que le pont était rompu, et il se mit à pleurer en poussant des cris lamentables. M..., percé jusqu’aux os par la pluie et tremblant de froid, ne songea plus qu’à chercher un asile. Vers minuit, ayant perdu son chemin, il voulait sérieusement éventrer son mulet avec un couteau pour se réchauffer dans le sang de ce malheureux serviteur, lorsqu’il aperçut à deux pas de lui quelque chose de semblable à un bâtiment. Le hasard l’avait conduit à une écurie appelée le Fondaco délia Palma, et qui sert de refuge aux muletiers pendant la mauvaise saison. M... frappa contre la porte à coups redoublés. On lui ouvrit

souvenir des gîtes siciliens me revenant à l’esprit, je tremblai pour l’imprudent M..., et je comptai sur ce petit voyage pour calmer son humeur vagabonde, et le remettre à mon niveau.

Si par hasard on ma soupçonné d’exagération dans le récit de mes infortunes, on verra par les aventures du comte de M..., ce que c’est qu’une excursion à Syracuse'. A peine l’intrépide marcheur eut-il passé le village de Lagnone qu il reçut une de ces averses méricJonales où le ciel semble vouloir écraser la terre*. Ce sont des revanches que prennent les nuages après de longs intervalles de chaleur et de sécheresse. M..., résolu à ne s’effrayer de rien, franchit comme un trait buissons , fossés, rochers et bras de mer, toujours infatigable, et de plus en plus enchanté de ses souliers. Cependant la nuit la plus obscure vint se joindre au mauvais temps pour rendre la situation tout a fait périlleuse. De Lagnone a Priolo la distance est de quinze milles , et on ne trouve pas un abri dans ce désert. Ne

Le peuple de la Sicile a d’excellentes raisons de ne pas nous connaître. Les traités de poste nous interdisent toute communication directe avec cette île. Nos bcfteaux à vapeur qui sillonnent la Méditerranée passent en vue des côtes sans y aborder. Un privilège accorde aux seuls bateaux napolitains le droit d’entrée dans les ports, ce qui constitue un blocus permanent dont on comprend aisément les conséquences. Les idées de l’Occident peuvent aller où il leur plaira, jamais elles ne mettront le pied en Sicile sans permission. Il ne serait pas vrai de dire que ce pays soit arriéré d’un siècle; il a marché de son côté sans le secours des autres, aidé faiblement par les reflets que Naples lui envoie. A force d’intelligence, la Sicile supplée à ce qui lui manque, et son originalité se soutient tandis que tout se façonne sur le même modèle dans le reste de l’Europe. En allant de Saint-Jean-d’Acre à Moscou, l’aigle de Napoléon a volé par-dessus la Sicile, et le regard du conquérant ne s’est point arrêté sur cette île magnifique en exa-

mmsmm

après un long pourpaler dans lequel il tâcha de prouver qu il était bien un homme de chair et d’os. Les bons muletiers s’empressèrent alors d’allumepdu feu, firent sécher les habits du signor français, lui donnèrent pour lit une auge garnie de filasse , lui souhaitèrent une bonne nuit, et se rendormirent. A peine l’écurie fut-elle retombée dans l’obscurité, que les insectes acc- mrurent par escadrons. Des rats se joignirent à eux. Un coq, grimpé sur le pied de l’auge, célébrait par ses chants la marche des heures. Deux pourceaux et une chienne suivie de ses petits voulaient absolument dévorer la provision de bouche enfermée dans le sac de nuit dont M... s’était fait un oreiller. La nuit entière se passa en combats contre toutes sortes d’ennemis. Le soleil parut enfin. M... dit adieu aux muletiers, et, comme il ne croyait pas les revoir sur cette terre , il leur promit de les remercier encore de leur hospitalité dans le paradis , ce qui étonna beaucoup ces braves gens à qui on avait assuré que les français suivaient la religion musulmane.

.Sans être à la hauteur des quatre Vénus les plus célèbres, cette statue porte encore le cachet de l’art grec. Les bras manquent, mais un petit morceau de marbre placé sur le sein gauche, et destiné à servir d’appui à la main droite , montre que la pose était celle des deux Vénus de Médiciset Capitoline. Le dos et les épaules sont d’une beauté parfaite; les jambes seules, qui pèchent par trop de force et de roideur, gâtent l’ensemble du morceau et le rejettent parmi les ouvrages de second ordre.

Le soir du troisième jour, M... rentra dans Catane exténué de fatigue. Une fois qu’il se fut donné la satisfaction de me raconter ses vicissitudes en face d’un poulet rôti, sa bonne humeur lui revint, et nous entrâmes en grande conférence au sujet du voyage à Palerme. Il s’agissait de traverser la Sicile entière. Les deux seuls points intéressants qui se trouvassent sur notre chemin étaient Girgenti et les ruines de Sélinunte. Un guide fameux nous proposait de faire cette tournée en onze jours,

minant la carte d’Europe. Il y eût songé plus tard, s’il ne se fût égaré dans les neiges de la Russie. Le bruit de nos guerres n’a porté à Païenne que des échos ; on s’y souvient mieux de Charles d’Anjou, et on juge notre caractère par l’éternelle histoire des vêpres siciliennes, dont on est très-fier, quoique je n’aie jamais bien compris ce qu’il y avait de si glorieux à égorger des gens sans défense après leur avoir fait prononcer en italien Je mot pois-chiche. Sur ces renseignements qui datent de 1282, il n’est pas étonnant que le vulgaire ne connaisse pas parfaitement les Français , et si, en enseignant le catéchisme, on dît aux enfants et aux bonnes gens que nous sommes des Turcs, il n’y a là personne pour prouver le contraire.

Le comte de M... eut soin cependant d’apprendre aux muletiers que nous sommes chrétiens et les quitta fort touché de leurs bons procédés. En arrivant à Syracuse, il oublia comme moi ses infortunes devant les tombeaux antiques et devant la statue de Vénus.

— Puisque vos seigneuries, disait Luigi, ont déjà vu Syracuse, nous ne ferons que la traverser, et nous irons coucher le second jour à Noto, où l’auberge est bonne.

— Et pourquoi ne parlez-vous pas de la première nuit ? demandai-je au guide.

— Si je n’en dis rien à vos exellences, c’est qu’elle sera parfaite. Nous la passerons dans la jolie petite locanda de Priolo.

— Priolo! m’écriai-je; vous appelez cela une jolie petite locanda? Revenez demain, Luigi, je veux réfléchir encore.

— Et pendant l’heure de la chaleur, demanda M..., où nous reposerons-nous?

— Dans un endroit délicieux fait exprès pour le rinfresco , et qu’on nomme le Fondaco délia P aima.

— Revenez demain, Luigi, revenez demain.

Le lendemain, une affiche étalée sur les murs de notre hôtel annonçait que le bateau à vapeur le Duc de Calabre ferait, dans la nuit du 3 au k mai, le trajet de Messine à Palerme. Notre parti fut pris aussitôt. Nous renonçâmes

à dos de mulet. Le célèbre Luigi était porteur des certificats les plus honorables, attestant ses connaissances archéologiques et culinaires. Notre patron d’auberge assurait que nous ne trouverions jamais une aussi belle occasion de voyager agréablement. Nous hésitions : une mauvaise nuit est bientôt passée; mais onze nuits mauvaises et consécutives méritent bien qu’on délibère. Nous allions entrer dans le mois de mai, le soleil prenait tous les jours une force effrayante. Les symptômes de la grande chaleur commençaient à paraître. Des millepieds longs de deux pouces couraient sur les murs avec une agilité merveilleuse ; les scarafones sortaient de leurs trous par bataillons, et il n’y avait qu’à soulever des pots de fleurs pour y trouver des couples de scorpions entourés de leurs nombreuses familles. Le vent maintenait bien un peu de fraîcheur dans l’air; mais, depuis le matin, il tournait au sirocco, et, pour peu qu’il se fixât au sud, la Sicile pouvait devenir tout à coup une vaste fournaise.

ville , qu’on embrasse d’un seul coup d’œil. Palerme a sur Naples l’avantage d’être de trois degrés plus au sud , ce qui fait une différence notable dans l’éclat de la lumière et la précision des contours. La teinte bleue qui colore l’île de Capri serait faible à côté du bleu foncé de Palerme, et c’est une •jouissance que de se sentir plus voisin du soleil.

La Sicile est constituée pour former un pays peuplé, heureux et recherché. C’est comme une terre promise. Celui qui vient du Nord , en pensant à son pays natal , ne le retrouve plus dans sa mémoire qu’enveloppé de frimas et de brouillards. L’Italie elle -même a les pâles couleurs, et la France paraît cristallisée au fond d’une glacière. Assurément nos campagnes sont florissantes, elles produisent tout ce que le sol peut donner ; il y a même tel département, dépouillé de ses arbres par la spéculation , que la charrue, la bande noire et les usines convertissent en mine d’or, et qui nourrit et enrichit les êtres inquiets et ambitieux qui le pressurent; mais on n’y verra

aux ruines de Sélinunte et aux temples de Girgenti. Le courrier nous mena lestement à Messine, et, le 3 mai au soir, nous étions à bord du Duc de Calabre , fort enchantés de convertir un voyage de onze jours en une promenade agréable dé dix heures. On sortit du détroit avant Y Angélus, et nous vîmes bientôt les Iles Lipari. La nuit était belle. Un passager napolitain, excellent musicien, prit un guitare et nous chanta des romances populaires et d^s fragments d’opéra. Le temps s’écoula ainsi trop vite à notre gré. Les phares du cap Roland et du port de Cefalù brillèrent comme des étoiles filantes, et les premières lueurs du matin vinrent nous montrer au loin Païenne entourée par le collier de montagnes qui lui a fait donner le surnom poétique de Coquille d’or.

Le cap Zaferano et le mont Pellegrino, placés en sentinelles avancées, forment les deux extrémités du collier qui encadre la baie, et le fond des montagnes sert de repoussoir aux tours blanches et aux dômes de la

deux peuples pourraient se convenir et s’aimer, ils se détestent de tout leur cœur ; et comme ils ne tiennent compte tous deux que des sympathies et antipathies , il n’y a pas de raisonnement à leur faire. On ne voit guère un Sicilien et un Napolitain se donner la main. En allant à Messine , nous étions avec quatre habitants de Catane qui n’ouvrirent pas la bouche, parce que le courrier était napolitain; ils se bornèrent à causer par les regards, les signes et les jeux de, physionomie ; c’est un mode de converser qu’ils poussent à un degré de perfection qu’on ne peut bien apprécier si on ne les prie de traduire avec la parole 'tout ce qu’ils ont échangé ainsi. Jamais il n’y eut de gens mieux organisés pour la conspiration. L’œil le plus sagace ne saurait pénétrer jusqu’à la pensée qu’ils veulent tenir secrète. Malgré cette dissimulation profonde, ils sont ouverts, francs et gracieux pour les personnes qu’ils aiment, et surtout pour les étrangers , dont ils n’ont aucune raison de se défier. Ils disent leurs espérances, leurs projets, leurs

bientôt plus une branche d’arbre où reposer ses yeux, nj une toise carrée de mousse pour s’asseoir. Tandis que la France devient nue â force de travail, la Sicile reste un désert par inertie; elle en souffre, elle en gémit, et elle a raison ; cependant , si jamais le vent de l’exploitation sèche ses marais, abat ses bois et ses châteaux, divise ses grands domaines en petites propriétés, aussitôt, avec le triomphe des intérêts matériels, entreront par la même porte, comme chez nous , la figure blême de l’ennui et le suicide silencieux, son pistolet à la main ; car la triste condition de l’homme est de n’atteindre jamais un bien sans faire sortir de terre un mal auquel il n’a pas songé. En attendant la Sicile a fort à faire avant de souffrir les mêmes maux que nous. Elle fermente sans pousser .les clameurs légales de l’Irlande, et le caractère de ses habitants est très-porté au changement. Le Sicilien est intelligent, fier et passionné. Il méprise injustement le Napolitain , qui lui serait au moins égal s’il avait plus de dignité naturelle. Les,

le cercle qui les renÜrme et rappeler sur leur pays oublié l’attention dont il est digne, s’isolent et se nuisent réciproquement. Notre pre-

miersoin,en arrivant à Païenne, fut déporter

à son adresse une lettre d’introduction auprès

d’un jeune écrivain de mérite, M. Linarès, qui a pubilé en 1842 un petit recueil de légendes siciliennes. La première édition de ces nouvelles avait été épuisée en peu de jours; elles sont écrites avec grâce, et n’ont d’autre défaut que le manque de sobriété, qui est un travers inhérent à la nature italienne, et dont l’organisation plus forte du Sicilien aurait dû préserver l’auteur. Un jour que M. Linarès avait laissé sa carte de visite à notre hôtel, le patron d’auberge , don Fernando, espèce de cyclope, nous dit en apportant cette carte:

— En voici un qui a été bien persécuté depuis un an qu’il a écrit son ouvrage. Tout le monde lui a fait la guerre, et je ne m’étonnerais pas qu’il fût obligé de quitter le paya.

— Comment! demandai-je à don Fernando, il a donc attaqué les gens dans son ouvrage?

désirs, à un inconnu, qM les croirait volontiers imprudents ou légers, parce qu’il ne sait pas avec quel admirable coup d’œil un Sicilien devine les sentiments de celui à qui il parle.

Lorsqu’un préjugés’est établi dans unetête sicilienne, il n’en veut plus sortir. En 1837, le choléra fit d’horribles ravages à Païenne. Toute la population fut atteinte, et le tiers en mourut. On s’imagina que l’eau et les aliments étaient empoisonnés. D’où pouvait

venir le poison, si ce n’est de Naples? J’ai vu des hommes éclairés qui croient encore à cette fable.

Toute le monde a des défauts ; celui du Sicilien est la jalousie. Cette sombre passion plane sur l’île entière comme un oiseau sinistre. Les villes se portent envie entre elles; Messine est jalouse de Païenne, Catane est jalouse de Messine , Syracuse est jalouse de Noto. Palerme, plus belle, plus riche et plus lumineuse que toutes les autres, s’abaisse encore à la jalousie. Les hommes de talent, qui auraient tant besoin de s’unir pour briser

peu jalouse, pour qui toute partie de plaisir est insipide quand les femmes n’en sont pas.

Après avoir parcouru un pays éteint, nous eûmes un grand plaisir à nous retrouver dans une capitale riche et animée. Palerme est la tête de la Sicile. C’est là que se retirent l’âme et la force de l’île entière. La ville est une des plus séduisantes du monde. Deux grandes rues qui se croisent à angle droit la partagent en quatre triangles égaux, ce qui permet à l’étranger d’y reconnaître aisément son chemin, sans causer pourtant une régularité fastidieuse. L’une de ces rues porte le nom de Tolède , et il faut que Tolède soit une ville bien splendide pour que les Espagnols aient donné partout son nom aux belles rues. Le Tolède de Palerme n’est pas aussi bruyant que celui de Naples, qui est le lieu le plus tumultueux de la terre ; mais il n’en est que plus agréable. On y circule à l’abri sous de larges auvents garnis de festons que l’air agite gaiement. On s’y croirait dans l’ancienne Bagdad du calife Haaroun, avec cette différence que

— Attaqué les gens ! il n’aurait plus manqué que cela! On s en serait bien réjoui, car c’eût été une excellente raison de se défaire de lui. Non vraiment; il n’a parlé que des choses du temps passé ; mais il a eu du succès, et c’est assez pour qu’on le déteste . Celui qui a plus d esprit que les autres est leur ennemi.

Il y a une autre jalousie plus noble, que le Sicilien pousse à un degré qui s’appellerait de la folie en France : c’est celle causée par l’amour. Dans l’intérieur des terres, il n’est pas i are de voir le mari j aloux tuer sa femme, et cela ne fait aucun bruit. Les jeunes gens se défient si bien d’eux-mêmes sur ce point, que, pour se divertir en bonne intelligence, ils vont de leur côté, et laissent les femmes ensemble. Il suffirait de deux beaux yeux pour changer la partie de plaisir en querelle, et brouiller mortellement les amis. Aussi voit-on dans les fêtes des bandes de garçons qui jouent dans un coin ou boivent sous une treille , tandis que les jeunes filles dansent entre elles, ce qui paraîtrait fort étrange à notre jeunesse galante et

En Sicile, la légèreté de tête et la coquetterie ne sont pas un badinage comme dans le Nord, à cause de la sensualité antique qui les soutient et derrière laquelle arrivent la chaleur du sang et les passions africaines ; ce qui constitue un ensemble intéressant sorti du mélange des races grecque et sarrasine. La Palermitaine s’attache vite et fortement. C’est toujours une chose grave qu’une affaire de cœur avec elle. Des étrangers s’y sont trouvés pris comme Renaud dans les filets d’Armide, et n’en seraient jamais sortis si l’infidélité de l’enchanteresse ne les eût délivrés. D’autres ont fini moins heureusement et portent sur la figure ou entre les côtes des traces de la jalousie sicilienne. Pour être juste, il faut considérer comme circonstance atténuante de la jalousie des hommes le penchant des femmes pour une galanterie suivie de passion. Ce sont, de part et d’autre, des naturels énergiques, qui ne sentent rien à demi.

On ne trouve à la rigueur dans Païenne que deux édifices vraiment sarrasins ; mais il

les femmes n’y sont pas voilées. Les Palermitaines vont partout la tête découverte, parées seulement de leurs magnifiques cheveux.

Lorsqu’elles passent au soleil, elles se couvrent avec leur châle jaune, qu’elles rabaissent sur les épaules aussitôt qu’elles arrivent à 1 ombre, et dans ce mouvement, qui se répète souvent, elles ont beaucoup de grâce. Je ne parle point ici des belles dames, qui suivent de loin les modes de Paris, et qui se coiffent de l’ustensile informe appelé chapeau.

La véritable Palermitaine est svelte comme la Vénus de Syracuse; mais elle a comme elle les jambes et les pieds un peu forts. Il est superflu de la citer pour la grandeur extraordinaire des yeux, car il n’y a pas dans toute la Sicile une paire d’yeux petits. Ceux de Païenne ont une douceur particulière et un air de bienveillance qui, m’a-t-on dit, trompe rarement. Les traits sont en général réguliers, la démarché est nonchalante, et, dans la physionomie, on distingue au plus haut degré tous les instincts de la femme par excellence.

d’un mouton. Un jour que le soleil était resplendissant, don Fernando entra de bon matin dans notre appartement et réveilla tout doucement le comte de M... pour lui conseiller d’aller voir la fête de la Bagheria, qui est la plus belle des environs de Païenne. Nous envoyâmes aussitôt un exprès à M. Linarès, afin de changer le programme de la journée, et il vint au bout d’une heure nous chercher avec un carrosse de louage. Tout Païenne était déjà sur la route. La Bagheria est un joli village situé près du cap Zaferanô, d’où on aperçoit la mer de deux côtés a la fois. Les plus ridhes maisons de campagne entourent ce Saint-Cloud de la Sicile; quoiqu’elles fussent habitées dans ce moment, les portes étaient ouvertes aux curieux, et la foule entrait partout. On voyait sur les balcons des groupes de femmes coiffées en cheveux et d’une beauté redoutable pour les yeux des gens du Nord. Nous visitâmes la célèbre villa Palagonia , qui paraît consacrée au culte de la laideur. Une centaine de sculptures grima-

est à remarquer que les artistes normands ou espagnols, en apportant un goût nouveau, ont cependant adopté aussi celui de leurs prédécesseurs. La cathédrale ressemble aux monuments les plus élégants et les plus gracieux que le main des Maures ait jamais produits ; la porte de Charle-Quint, élevée en mémoire de la défaite des Arabes, se prendrait pour l’ouvrage des Arabes eux-mêmes. Beaucoup de maisons, construites dans le xvie siècle, ont des fenêtres ornées du trèfle et du fer de lance. Les visages bruns qui paraissent à ces fenêtres ne sont pas moins sarrasins que le cadre qui les entoure. •

Don Fernando, notre patron d’auberge, nous avait pris en amitié. C’était un géant borgne , dont la figure était capable de faire mourir une femme en couches. En le voyant horrible la serviette à la main , je le devinais sublime le mousquet sur l’épaule, défendant le passage d’une montagne, et je l’aimais d’autant plus sous cette perspective, que dans son corps de mastodonte habitait l’âme

se mariait avec les parfums plus robustes de la cuisine. Le comte de M. et moi, nous fîmes une pauvre figure vis-à-vis du macaroni, que M. Linarès engloutissait en véritable indigène ; mais nous prîmes notre revanche au dessert, avec deux saladiers de fraises qui eussent bien coûté quarante francs selon la carte de Véry ou du Rocher de Cancale. A côté de nous, une douzaine d’hommes, qui avaient un peu abusé de la bouteille, chantaient des popolane , accompagnés par un violon et une flûte. Ils s’amusaient de tout leur cœur, sans faire aucune attention à leur entourage, ce qui nous mit à notre aise pour nous approcher d’eux et les écouter. Par leur caractère sérieux et mélancolique, ces chansons paraissaient d’origine espagnole, et différaient du genre de morceau appelé spécialement Sicilienne. Quelques-unes commençaient dans un ton et finissaient dans un autre; il y en avait une d’une rhythme bizarre, où la mesure à quatre temps alternait avec celle à trois. Le mode était toujours mineur. Le violon accompagnait en syncope.

çantes et monstrueuses gardent la cour et toutes les issues du palais, qui est lui-même une construction bizarre, où les règles de l’architecture sont bravées hardiment. Malgré le luxe prodigieux de ses marbres, les dorures de ses décors, et ses plafonds en glaces, la villa P alagonia prouverait, si on en pouvait douter, que la recherche du beau est la seule recette pour composer un ouvrage aimable. La villa Valguarnera , beaucoup moins riche que l’autre, nous plut davantage, surtout à cause des jardins et des points de vue, qui égalent les sites les plus vantés de Sorrente et de Capri.

Lorsque nous eûmes employé la moitié de la journée à parcourir les maisons de campagne, nous entrâmes dans une locanda. Tout le monde voulait dînera la fois. Le cuisinier, au milieu de ses aides, se multipliait comme le prince de Condé au combat de la porte Saint-Antoine. En un clin d’œil, toutes les tables furent dressées et couvertes de plats fumants. On nous servit en plein air, sur une terrasse où l’odeur des citronniers en fleurs

— Elle est à la danse, répondit le seigneur Magone; mais je vais l’appeler.

Le Carthaginois se mit à une fenêtre qui donnait sur la rue, et cria de toutes ses forces :

— Barbara! viens ici chanter l’Abeille de Meli.

Au bout de cinq minutes arriva sur la terrasse une grande brunette essoufflée par la danse, avec des cheveux d’ébène et des yeux pleins de phosphore. Le violon et la flûte jouèrent aussitôt la ritournelle, et Barbara se mit à chanter d’une voix forte et argentine. La jeune fille promenait sur l’auditoire des regards doux et assurés, tandis que les hommes, au contraire, tenaient leurs yeux baissés. Cependant, lorsque la romance fut achevée, ils applaudirent avec frénésie. Nous admirions l’instinct musical decesgens sans éducation, et nous étions stupéfaits de voir combien le peuple du Midi est plus civilisé que nous, malgré ce qu’en disent les commis-voyageurs, qui mesurent le degré de civilisation par le poli industriel d’une lame de rasoir.

c’est-à-dire en marquant les temps faibles et non le temps fort, ce qui donnait au morceau un accent a/jitato fort agréable. La flûte jouait habilement les ritournelles à l’octave au-dessus du ténor, car cette voix, si rare dans notre pays, est commune en Sicile ; une bassetaille ne se hasarderait pas à faire la première partie, et on ne chanterait pas s’il n’y avait point de ténor dans la bande. Parmi nos voisins étaient deux personnages d’une majesté imposante, qui représentaient la Grèce et Carthage, puisque l’un s’appelait Agatocle et l’autre Magone.

— À présent, disait don Agatocle, cordonnier de son état, il nous faudrait la sœur de don Magone pour chanter de sa voix de clochette l'Abeille du divin Meli.

Meli , le Théocrite moderne de la Sicile, écrivait dans le siècle dernier. Il n’y a pas un homme du peuple à Palerme qui ne sache par cœur quelques-unes de ses poésies.

— Don Magone, dit un des convives, où est donc ta sœur?

les lucarnes et les corniches des maisons étaient garnis de curieux. Les femmes dansaient entre elles, devant l’église, sous les tonnelles et jusque sur les toits. La circulation étant difficile, nous nous étions arrêtés pour fumer un cigare: Le brancard d’une charrette nous servait de siège. Le comte de M... engagea la conversation avec une charmante personne assise près de nous. C’était une jeune fille de Messine qui venait à Païenne pour se divertir. Sa tante, vieille dame d’une figure fort honnête , écouta d’abord ce que nous disions à la nièce , nous regarda fixement, et se retira ensuite à l’écart ; d’autres femmes de la même compagnie s’éloignèrent aussi pour nous laisser causer en liberté avec celle que nous avions distinguée et choisie :

— D’où vient cela? demandai-je à notre guide.

—Rien de plus simple, me répondit-il : ces bonnes gens voient que vous êtes des étrangers ; ils comprennent que vous n’avez pas de mauvaise intention , et trouvent naturel

La jeune chanteuse restait debout, attendant les ordres de son frère.

Voila qui est fini, lui dit don Magone. Va-t’en à la danse et laisse-nous boire paisiblement.

Dona Barbara sortit, non sans décocher quelques œillades infructueuses à un beau garçon qui ne voulut pas y prendre garde.

L’hôtelier, nous reconnaissant pour des Anglais, avait doublé à notre intention les prix de la carte à payer. M. Linarès exigea un rabais considérable et lui reprocha sa mauvaise foi. Le patron nous fit de grandes excuses et nous baisa la main en signe de réconciliation ; puis il appela sa femme, qui arriva, toujours courant, nous baiser aussi la main , ce dont nous nous gardâmes bien de rire.

La rue du village était encombrée. Des chevaux libres, lancés au galop, excités par les cris et les pétards, traversaient une foule compacte qui s’écartait devant eux et se refermait après leur passage; ils atteignirent ainsi le but sans accident. Les balcons.

ce rapport, Palerme est une capitale des plus civilisées. Je ne conseillerai jamais à une belle dame d’y envoyer ses amoureux : ce serait infailliblement autant de perdu.

Le lendemain de la fête, nous étions invités à dîner chez le prince P..., et, en sortant de table , nous nous promenions dans son beau jardin dont il nous fit P historique tout en cueillant des nèfles du Japon. Il y a trois ans, on y voyait à peine une douzaine d’arbres. Les plantations n’étaient pas encore commencées lorsqu’une procession, sortie delà petite église voisine de Saint-François de Paule, fit demander la permission d’entrer dans le jardin. Le prince , n ayant rien à craindre pour ses plates-bandes , ouvrit ses portes. La procession entra, musique en tête , accompagnant la statue en argent du saint, et suivie d’une grande foule de'peuple. Avant qu’on eût achevé le tour du jardin, les assistants virent clairement la statue lever son bras et donner sa bénédiction a la maison , au terrain, et sans doute aussi au complaisant propriétaire. On

que vous parliez à une jolie fille. C’est un honneur que vous leur faites, et ils en sont flattés. Il serait mal d’en abuser.

— Que Dieu m’en garde ! cette bienveillance est d’un grand prix pour moi. Il n’y a rien qui mette plus à l’aise que de se sentir à l’abri sous le proverbe : Honni soit qui mal y pense !

Cependant quelqu’un y pensait mal à deux pas de nous. A peine avions-nous quitté la réunion de la charrette qu’un Mercure mystérieux vint nous offrir ses services auprès de la belle Messinienne, qui, disait-il, ne serait peut-être pas fâchée de recevoir de notre part un piccolo complimento. Le Mercure , honni pour avoir mis en doute la pureté de nos intentions, ne se déconcerta pas , et nous pria de lui donner un autre fois la préférence sur ses confrères. Les messagers de cette espèce sont d une audace et d’une habileté remarquables à Palerme. L’étranger, déjà ébloui par les beaux yeux qui brillent du haut des balcons et dans les rues, tombe dans les embûches des Circé du trente-huitieme degré. Sous

cile à croire. Paschino faisait une tournée dans la province.

Étant obligés de renoncer à voir ces acteurs spirituels qui reproduisent les mœurs du peuple , nous prîmes le parti de rendre une visite au peuple lui-même. Un matin après déjeuner, nous sortîmes par la porte Maqueda, en passant devant le consulat de France, et nous nous enfonçâmes dans un quartier peu connu qu’on appelle le Borgo, où demeurent les mariniers et les pêcheUrs. On y rencontre à chaque pas des figures un peu farouches, mais belles et de nature à frapper vivement l’imagination d’un peintre comme Léopold Robert. Les habitants du Borgo portent une veste ronde en velours vert appelée bonacca, et à laquelle ils doivent leur nom de bonacchini , qui répond à peu près à celui de lazzaroni. Le bonacchino est moins aimable, moins insouciant et moins gai que le lazzarone ; mais il a plus de noblesse d’âme , autant d’intelligence et autant de goût pour la musique, la poésie et les récits merveilleux. Son délassement pré-

parla beaucoup de ce miracle, et on pensa que l’hôtel du prince P... s’en trouverait bien. En effet, en moins de trois ans, la place fut remplie de plantes rares et précieuses, d’arbres de tous le pays , de fruits succulents et de fleurs délicieuses. Tout cela sortit de la terre bénite en profusion pour en faire le plus riche parterre de Palerme. Personne n’a de doutes à ce sujet , excepté le prince , qui m’a paru soupçonner son jardinier et les sommes énormes qu il a dépensées d’avoir aidé puissamment saint François de Paule dans ses bonnes intentions.

Le soir, nous allâmes au théâtre Ferdinando, où une troupe fort mauvaise jouait une comédie nouvelle si médiocre que ce n’est pas la peine d’en parler. L’Opéra, dont notre ancienne connaissance IvanofT avait fait les beaux jours pendant la saison d’hiver , était fermé depuis les fêtes de Pâques. J’ai regretté plus encore le Paschino de Palerme , qu’on dit aussi comique et aussi amusant que les polichinelles napolitains, ce qui me semble diffi-

niers élisent un chef qui exerce une autorité contre laquelle on ne se révolte jamais. Ce chef juge les différends. Il impose des amendes et accorde des dommages-intérêts. Une querelle apaisée par sa médiation ne doit plus i avoir de suites; mais la vengeance a tant d’empire dans l’âmè d’un Sicilien, que le pouvoir du chef échoue quelquefois sur ce point. Comme il faut que l’arbitre des mariniers

jouisse de la considération publique, il pré- , • , lève un tribut sur la pêche, qui lui assure un

revenu. La répugnance du peuple pour la justice ordinaire date de la domination espagnole; il lui fut particulièrement sensible alors de voir le bonnet espagnol remplacer sur la tête des juges celui auquel ses yeux étaient accoutumés. Ce fut une grande imprudence que commit un vice-roi, car il eût mieux valu mettre des juges étrangers sous

le bonnet du pays, que de mettre un bonnet

venu d’Espagne sur la tête des juges siciliens.

La violence, la jalousie et la supërstition, régnent dans le Borgo plus qu’en aucun autre

léré quand il a fini sa journée est d’écouter les contastorie raconter des histoires de naufrages , des voyages fabuleux , des légendes diaboliques , ou des amours traversées, toujours terminées par un mariage, il entend même avec plaisir des sonetti d'amore de Meli ou de Tempio. On se groupe autour de l’orateur avec une attention pleine d’avidité. Le théâtre est précisément comme à Naples, le bord de la mer et les environs du môle, et on y sent combien il y a de points de ressemblance entre l’auditoire de Païenne et celui de Naples. Les passions du bonacehino sont plus dangereuses que celle du lazzarone ; les -contastorie siciliens exercent une certaine influence sur leur public, et pour cette raison il leur faut la patente en vertu de laquelle ils racontent con privilegio.

Depuis le règne de Murat, les lazzaroni, qui avaient autrefois une législation particulière, sont retombés sous les lois et la surveillance générales. Les bonacchiui ont gardé quelquesunes de leurs anciennes coutumes. Les mari-

pouvait faire tailler un homme. Ce n’est vraiment pas la peine de s’en passer. Ils ne m’ont point dit ce que coûtait le meurtre, et je ne voudrais pas risquer d’en indiquer un faux prix, de peur que ceux qui se trouveraient induits en erreur ne vinssent à me reprocher une inexactitude.

Iln’y a pas long-temps qu’un Français voyageant en Sicile devint amoureux d’une belle dame de Palerme. L’histoire ne dit pas s’il parvint à plaire. Soit que la dame eût cédé à ses vœux, comme on dit, soit que le mari , aveuglé par la jalousie, se considérât mal à propos comme offensé , ce mari partit pour Naples, d’où il écrivit aux frères de sa femme, en déclarant qu’il ne rentrerait pas chez lui tant qu’on ne l’aurait pas •vengé. Toute la fortune du ménage appartenait au jaloux ; la position de la femme devenait fort précaire par cette rupture. Les frères tinrent conseil et résolurent de donner satisfaction à leur beaufrère. Le duel leur semblait un procédé hasardeux; d’un autre côté, la France n’aime

lieu du monde. A part ses défauts, la population est d’ailleurs honnête et laborieuse, Le vrai bonacchino ne tuerait pas un homme par un vil motif d’intérêt, et il renierait avec indignation l’industrie peu exemplaire qui consiste à donner des taillades ou des coups de stylet pour de l’argent. Dans le quartier qui s’étend au pied du mont Pellegrino, on trouve quelques bonnes âmes désœuvrées de jour, et d’une activité dangereuse les soirs de nouvelle lune, qui vous débarrassent d’un ennemi à un prix modéré, je dirai même chétif, si on le compare aux anciens tarifs.

Michel Cervantès nous apprend, dans son histoire de Rinconète et €ortadillo, que de son temps la tagliadase payait, à Séville, cinquante ducats, qui en valaient plus de cent d’aujourd’hui. L’homicide devait au moins coûter le double. La vengeance était, comme on le voit, à un prix énorme en Espagne ; elle a subi un rabais à Païenne. D’honnêtes gens qui l’avaient apparemment marchandée m’ont assuré que pour la bagatelle de cinq piastres on

plusieurs jours, une croisière de barques était établie en observation le long des côtes et au cap de Gallo. D’immenses filets étaient déjà tendus jusqu’au fond de la Méditerranée, à l’endroit où les pauvres bêtes passent tous les ans , et se laissent touj o ar s prendre . En avant de la caravane des poissons, il y a des éclaireurs qu’on aperçoit à une grande profondeur, et on envoie aussitôt un courrier à Palerme pour avertir de la venue des thons. Ce courrier arrive ordinairement vers minuit ; à deux heures, la population des pêcheurs se met en marche. Nous étions couchés lorsqu’une rumeur semblable à celle d’une émeute populaire nous fît sauter hors du lit. Le Borgo était déjà parti en masse, et les carrosses allaient à sa poursuite. Les voitures de place s’étaient munies d’un troisième cheval orné de grelots. Nous conclûmes notre marché avec un de ces fiacres, et nous nous mîmes en route. Des charrettes emplies de monde et d’instruments de pêche couraient le train de la poste, au moyen de chevaux de relais. On aurait cru volontiers

pas qu’on lui tue ses nationaux au coin d’une borne, et comme elle a des ambassades à cet effet, le meurtre d’un étranger pouvait offrir quelques inconvénients.

On pensa que la tagliada serait un terme moyen de nature à contenter tout le monde. L’amoureux français, en rentrant chez lui le soir, fut heurté violemment dans la rue par un homme du peuple, et frappé au visage. Il y porta les mains, et se sentit inondé de sang. Le coup avait été donné avec une lame de rasoir, qui avait séparé en deux morceaux l’une des joues et la lèvre supérieure. Il en demeura deux mois au lit et s’en releva balafré pour la vie. Le consulat de France jeta feu et flammes ; mais il ne put obtenir que cette réponse : Que voulez-vous? c’est une affaire de femmes. Le mari, satisfait de cette réparation délicate et gratuite, rentra chez lui, et fut un époux adoré comme auparavant.

La pêche du thon se fait à Palerme vers le milieu du mois de mai. C’est un moment de fête et de fortune pour les pêcheurs. Depuis

les pêcheurs frappent et percent à grands coups de crocs et de piques de fer. Plus on en tue , plus il se présente de victimes. En un clin d’œil , la scène n’est plus qu’une mer de sang; les curieux eux-mêmes en sont inondés. Des cris féroces annoncent la joie des exécuteurs. Le massacre est effroyable. Quelques barques sont renversées par les coups de queue et les convulsions des poissons ; c’est là le seul danger que courent les assassins. On ne songe d abord qu’à faire le plus de morts possible. Dans le désordre du désespoir, les thons restent assez long temps à portée des barques, puis ils essayent de s’enfuir et plongent en cherchant une autre voie. Ceux qui n’ont pas été frappés s’échappent ; d’autres, blessés mortellement, s’en vont expirer en pleine mer; la plupart restent éventrés sur le champ de bataille; et quand on ne voit plus rien à tuer, .on ramasse les cadavres et on les tire dans les barques, d’où on les charge sur les charrettes qui rentrent triomphalement à Païenne. De jolies dames, avides de ce spectacle, retour-

que le habitants de Païenne s’enfuyaient à l’approche des Normands ou des barbares. Les hommes du peuple avaient laissé la bonacca pour la veste de toile. À la pointe du jour, on arriva sur la plage, où un grand nombre de barques attendaient les acteurs et les curieux. Les bateaux formèrent bientôt un demi-cercle en bataille à l’entour des fdets, au pied desquels les thons dormaient sans doute encore. Le thon , quoique fort gros , n’est pas* doué de beaucoup d’intelligence. Il obéit à des instincts simples et innocents. Celui de l’émigration le mène à sa ruine, à cause de sa routine habituelle et de la méchanceté des hommes. Lorsqu’il vient donner de la tête dans les fdets qui lui barrent le passage , le pauvre animal n’a pas l’idée de retourner en arrière et de faire un détour. Il veut passer au-dessus de l’obstacle, et nage en montant jusqu’à la surface. C’est là que son ennemi 'attend, averti par l’écume et les bouülonnements de l’eau.

Aussitôt que le bataillon des -thons paraît.

les Anglais, qui ne s’émeuvent pas d’une bagatelle, aussi n’en manque-t-il pas un, de ceux qui se trouvent en Sicile, au carnage de la pêche des thons.

C’est un grand plaisir que de rencontrer en voyage des gens éclairés qui discernent la vérité, s’amusent du pittoresque et sentent ha poésie ; de ces gens dont la conversation vous épargne du. temps et des recherches.

La veille de mon départ de Palerme, je me trouvais auprès d’une personne obligée par *état de s’entendre à juger les hommes, à étudier les mœurs et à deviner les caractères. Je pensai que j’allais recueillir, en causant, de bons renseignements sur le pays. Nous parlions du miracle de la statue de saint François de Paule, et je disais que le sentiment religieux est profondément établi dans le cœur des Siciliens.

— C’est une erreur, me répondit-on. Ils

sont superstitieux et non religieux. Il y a plus de religion en France.

— Tâchons de nous expliquer, repris-je.

lient à la ville les joues enflammées, avec des éclaboussures qui en feraient de bons modèles pour représenter Judith sortant du lit d’Holopherne ; et à ce propos, je regrette qu’Allori n’ait pas mis sur la belle robe de la Judith du palais Pitti quelques grosses traces de son meurtre. Lorsqu’on vient d’égorger un homme, fût-ce avec la permission de Dieu , la vraisemblance veut qu’on en porte la souillure.

Le retour àPalerme, au milieu de la bande ensanglantée des bonacchini, hurlant et chantant, les manches retroussées et les yeuxflanfboyants, nous parut moins gai que le départ, Une horreur invincible m’a toujours éloigné des gens abandonnés par nature ou par métier à l’instinct de la destruction. Le bonacchino nage dans la joie lorsqu’il a du sang jusqu’aux oreilles, et j’avoue que le jour de la pêche du thon il ne se montre pas sous des couleurs aimables. Je n’engage donc pas les lecteurs sensibles à rechercher ce triste spectacle, à moins qu’ils n’aient le système nerveux confectionné en barres de fer. Cela est bon pour

tère fier qui ressemble à celui des Espagnols du beau temps du marquis de Pescaire.

— De la fierte? me repondit-on; où avezvous pris cela? Ils reçoivent un affront sans dire mot.

— Fort bien: leur point d’honneur n’est pas le nôtre. Cela m’empêche pas la fierté du caractère.

— Sans point d’honneur, où est la fierté?

Il devenait impossible de nous entendre. J’entamai un troisième chapitre.

— Du moins, repris-je, vous ne nieriez pas qu’ils sentent vivement une injure, et qu’ils s’en vengent d’une manière ou d’une autre. Que pensez-vous de l’affaire de la tagliada?

— Que c’est une insigne lâcheté que de faire blesser un homme pour de l’argent.

— Vous avez raison; mais ces gens-là son! passionnés, et avec des passions bien dirigées, on peut accomplir de grandes choses. Il ne faudrait qu’un moment d’accord et d’énergie aux Siciliens...

— De l’énergie! ils n’en ont aucune. De la

Qu’ est-ce que le sentiment religieux selon vous?

— C’est la morale.

Les bras me tombèrent d’étonnement. Je pensai cependant, qu’une personne d’esprit peut avoir un moment d’aberration , et je repris courage.

— Excusez-moi, répliquai-je; il me semble que vous vous trompez. La morale s’apprend, et le sentiment religieux est inné. Un philosophe est quelquefois un homme fort moral et manque de religion.

— Moi, je l’appelle un homme plus religieux que le dévot, sans morale.

— Yous le pouvez ; cela ne fait de mal à personne ; mais les mots ont un sens qui leur appartient en propre et dont on ne les déshérite pas sans qu’ils l’aient mérité.

J’attaquai mon homme sur un autre chapitre, ne pouvant me résoudre à croire que sa conversation ne fût d’aucun fruit.

— Les Siciliens, lui disais-je, ont un carac-

IjG pi emier chanteur de l’Opéra, cet hiver était un Russe.

— Le dernier des pêcheurs et des facchini a une belle voix, sait par cœur des morceaux

de théâtre, et chante avec un goût extraordinaire.

— Oui, pour un pêcheur et un facchino.

—Leurs instincts sont très-civilisés.

Comment cela? Ce sont des barbares. Ils s’éclairent avec de l’huile d’olive et ne savent tii fabriquer un chapeau de soie, ni faire un vol-au-vent à la Béchamel.

—-Aimez-vous la musique?

— Passionnément.

— Sauriez-vous chanter l’air de la Niobé de Paccini?

— Non, j’ai malheureusement la voix fausse.

Il en est de la voix comme' du jugement.

Ainsi un homme obligé par état de connaître les gens qui l’entourent nie que les Siciliens aient de la religion, et il les voit en foule aux églises ou au pied des madones ; de la fierté, et il les voit traiter les Napolitains avec un

passion, pas davantage. Ce sont des paresseux.

— Paresseux à certaines heures. Quand il s’agit de pêcher le thon, ils déploient une activité terrible.

— Parce qu’ils en ont besoin pour vivre.

— Et de l’intelligence ; vous leur en accorderez, j’espère.

— L’esprit n’est pas leur fort. Dites-leur une plaisanterie ; vous verrez qu’ils la prendront au sérieux.

J’avoue que la pointe, le jeu de mots et le calembour ne sont pas de leur goût. Sans perdre le temps à distinguer l’esprit de l’intelligence, je vous demanderai plutôt ce que vous pensez de l’aptitude du peuple pour les arts.

— Elle est nulle. Il n’y a pas ici un seul peintre.

— Yous êtes bien sévère. On ne voit pas d’écoles, il est vrai ; quelques talents isolés vont à l’aveugle sans guide , sans public et sans encouragement ; mais en musique on a vu Bellini.

mépris injuste; del énergie et des passions, et il les voit donner des taillades et des coups de stylet par jalousie; de l’intelligence, et il voit leurs progrès malgré le blocus de la Sicile ; de l’aptitude pour les arts, et il les entend chanter un chœur sous ses fenêtres , lui qui ne pourrait pas mettre Malborough sur l’air ; des instincts civilisés , et il les voit écouter les vers de Meli et les récits des constastorie avec un recueillement et une admiration antiques, lui qui n’a jamais eu de sa vie une idée poétique dans la cervelle.

Tant il est vrai qu’avec de l’esprit, un jugement faux, et une organisation vulgaire, on demeure dix ans dans un pays sans le connaître ! On fait dès jeux de mots, on décoche la fine malice avec agrément, *on traite les autres de barbares , et on n’est soi-même qu’un Béotien et un sauvage, ce qu’on serait bien étonné d’apprendre.

dans une espèce de verger, où la vigne puissante du midi grimpe à une hauteur prodigieuse, et va d’un arbre à l’autre en formant des arceaux gracieux et des ombrages épais. La culture y est belle, et le même champ produit à la fois la triple récolte du blé, des fruits et du raisin. Devant les maisons sont des tonnelles de feuillage où des femmes et des enfans se reposent. Malgré la proximité de Naples, la plupart de ces bonnes gens ne vont pas souvent à la ville, et conservent les habitudes et le costume de leur village. Cette route conduit a la Madone dell’Arco et à Sainte- Anastasie.

Après une heure de marche, vous arrivez à une église d’un extérieur fort simple, mais qui, au dedans, présente un coup d’œil unique. Du haut en bas, les murs sont entièrement couverts par les offrandes des fidèles, les exvoto et les preuves matérielles des miracles opérés, telles que les béquilles des boiteux et les modèles en cire des diverses infirmités guéries. Plusieurs milliers de petits tableaux re-

2»A 3FÊTS SE 3LA SASO 3US ESLtV AB.CO.

La route la plus fréquentée des environs de Naples est celle de Portici. Jour et nuit, une immense population va et vient pour ses affaires ou ses plaisirs. Les corricoli se croisent au galop, et soulèvent des nuages d’une poussière insupportable ; mais, après avoir passé le pont de la Madeleine, lorsque vous arrivez au carrefour appelé Y Éperon, si vous prenez une petite route située à votre gauche, vous n’avez plus ni foule ni poussière. Vous entrez n. 4

au-dessous d’elle, l’un d’eux, qui perdait son argent, blasphéma contre la sainte Vierge, et* dans un transport de fureur, il lança une pierre qui atteignit la Madone à l’œil droit. Aussitôt le sang coula , l’œil enfla, et la figure de la mère du Christ exprima la douleur et la colère. Le joueur impie se corrigea et fit pénitence dans un cloître. Une église a été bâtie sur le lieu de cette scène miraculeuse ; et, pour attester l’exactitude de la chronique, l’œil de la Vierge est resté malade et enflé. Un second miracle ne tarda pas à révéler la puissance de cette image. Dès lors, les gens en peine ou en danger l’adoptèrent de préférence pour adresser leurs vœux à la mère du Sauveur, et le nombre prodigieux des témoignages de gratitude qui tapissent cette église prouve qu’ils s’en trouvèrent bien. Celui qui, par accident ou autrement, se voit à deux pas de la mort, a des chances d’échapper au danger s’il trouve le temps de faire un vœu à la Madone dell’Arco. C’est dans ce petit village, au pied du Vésuve, et au milieu de ces bosquets de

présentent des naufrages, des incendies, des chutes , des malades alités , des poitrinaires qui vomissent le sang, des hommes assassinés, écrasés par des voitures ou emportés par des chevaux. Enfin tout l’-attirail des crimes, des accidents et des maladies s’y trouve reproduit par des pinceaux qui ont plus de foi que de talent, et toujours l’image de la Vierge, à qui le donateur a dû la vie, occupe le sommet de ces naïves compositions. Des navires apportés par les marins sont suspendus au plafond. Il y a jusqu’à des squelettes d’animaux rendus par les gens possédés dont un vœu fervent a délivré l’estomac ou les entrailles. La Madone ne refuse aucune offrande.

Au milieu de l’église, sur un autel à part, on voit la célèbre image. C’est une peinture sur bois du xif siècle ; il ne reste plus que la tête de la Madone et celle à demi effacée de l’enfant Jésus. Sur le tableau était jadis un autre personnage armé d’un arc. Pendant long temps cette image fut exposée en plein air. Des joueurs étant venus un jour s’établir

bandes de paysans portant divers costumes bivouaquent pêle-mêle au bord de la mer, à Chiaia et à Sainte-Lucie ; une rumeur sourde

annonce pour le lendemain le débordement

de la joie napolitaine. Enfin, l’aurore commence à peine à paraître que l’explosion se fait entendre ; les quais , ordinairement trèsbruyants, le sont trois fois davantage ; les charrettes sont attelées avec de grands cris ; on les décore de feuillages , et on orne les cheveaux de plumes de paon. Il y a place pour dix dans la voiture, on s’y entasse une vingtaine. Tout ce que Naples possède de véhicules est mis à contribution ; les calèches et corricoli se mettent à rouler sur la dalle aussi vite que peuvent aller les chevaux et les bœufs. Oh ! la rude journée pour les bêtes de somme ! Un pauvre âne traîne plusieurs familles, plusieurs étages d’une maison ! Un coup de canon, tiré devant la porte, annonce à l’univers le départ de chaque voiture, car on fait tout avec emphase à Naples.

Quelques jeunes gens robustes regardent

vignes, que la sainte Vierge aime à guérir et à consoler.

La fête a lieu le lundi de la Pentecôte. Les jeunes filles du pays attachent tant de prix à cette journée, qu’elles exigent l’insertion aux contrats de mariage d’un article spécial portant que l’époux s’engage à conduire tous les ans sa femme à la fête de la Madone dell’ Arco. Voilà du moins une précaution qui permet d’espérer qu’une coutume aussi solidement établie ne s’en ira pas de long temps rejoindre tant d’autres vieux usages perdus et regrettables.

Pendant plusieurs jours à l’avance, on se prépare à cette partie de plaisir. On reconnaît dans Naples beaucoup d’habitants des provinces ; les bateaux à vapeur venant de la Sicile regorgent de passagers ; on entend dans les tavernes ou au bord de la mer les chansons populaires des villages des environs. La nuit qui précède la fête offre un spectacle pittoresque : un mouvement inaccoutumé se remarque , principalement sur les quais ; des

client par la porte Capuane. Bientôt la petite route de la Madone delFÀrco, ordinairement si fraîche et si paisible, est ensevelie sous un tourbillon de poussière et encombrée de voitures qui s’accrochent et versent le mieux du monde dans les fossés. Mais enfin on arrive, et il y a place pour tous à l’entour de l’église.

La journée se partage entre deux occupations distinctes, la dévotion et le plaisir. Avant de s’amuser , on' commence par écouter la messe. On s’unitpar la prière à ceux qui viennent remercier ou implorer la sainte Vierge, et dans cette foule animée se heurtent les sentiments les plus opposés. Tandis que les gens favorisés adressent leur actions de grâce, et déposent leurs offrandes, d’autres moins heureux postulent et supplient avec des sanglots ; d’autres encore exhalent leurs plaintes avec une amertume déchirante. LaMadone n’exauce pas tous les souhaits : elle est sourde ou impuissante pour quelques-uns. La volonté de Dieu passe avant la sienne ; elle ne peut que protéger et recommander ceux qu’elle aime.

comme un devoir de danser tout le long du chemin, et forment une escorte agréable aux charrettes de feuillages, ainsi que l’a représenté le malheureux Léopold Robert. Les chants, les rires, le tambour de basque, le fifre et les castagnettes produisent un mélange de bruit qui porte la gaieté dans les cœurs les plus tristes, et provoque le sourire sur les visages les plus sombres. Ceux qui n’ont pas même un âne mesurent intrépidement la distance avec leurs jambes. Dans les haltes, on mange et on danse pour se remettre de la fatigue, et quand on se sent mieux, on reprend sa course avec une nouvelle ardeur. Par la route de Castellamare arrivent les bandes de Capri, d’Amalfl et de Sorrente, qu’on reconnaît à la haute taille et à la beauté des jeunes filles. Par Chiaia, on voit passer les femmes de Procida, qui portent des robes ouvertes et des souliers garnis de clinquant ; celles d’ischia, coiffées d’un turban oriental. Les populations de Baia et de Pouzzoles se mêlent en bataillons nombreux; celles de Capoue et d’ Averse débou-

Madone par l’offre d’un superbe cadeau : « Tu ne songes donc pas, lui disait-il, que je l’ai promis deux chandeliers d’argent? Je voulais te les donner du poids d’une demi-livre, et tu sais bien que je ne suis pas assez riche pour y mettre davantage ; cependant, puisque tu n’es pas contente, j’irai jusqu’à une livre d’argent pour les deux chandeliers. »

Au milieu de l’église est un petit 'sentier de marbre gris sur lequel la foule s’abstient de marcher. Des pèlerins se traînent sur les mains et les genoux, depuis la porte jusqu’à l’autel, en baisant et léchant ce sentier de marbre, conduits en laisse par un ami qui les guide avec un mouchoir ou une corde.

Pendant ce temps-la, on entend au dehors les cris de joie, les rires, les danses, la musique et les détonations d’armes à feu. Vous sortez de l’église ému par des scènes pathétiques, et vous tombez au milieu du tumulte et de la folie. Des marchands forains entourent la place. Sous les arceaux de verdure s’élève la fumée des cuisines en plein vent. Des

Les malheureux pour qui ses prières n’ont rien obtenu finissent par s’en prendre à elle de son peu de crédit et lui reprochent sa dureté en termes hardis. La Madone reçoit certaines apostrophes qui sembleraient injurieuses si le désespoir ne leur servait d’excuse. Des femmes qui ont apporté déjà leur enfant malade l’année précédente le rapportent plus pâle et plus languissant encore, le montrent à la Vierge et demandent d’où vient qu’elle n’a rien fait pour elles. Des orphelines échevelées gémissent au pied de l’autel. Des paysans parlent à l’image avec une éloquence sauvage et passionnée. J’ai vu une femme du peuple lever en l’air un enfant de cinq ans contrefait et rachitique , fondrè en larmes et s’écrier avec une voix touchante : « Ilélas ! divine Marie, tu as fait des miracles pour tant de monde, tu as guéri et sauvé tant de gens , qu’on ne peut plus les compter, et tu ne veux rien faire pour mon pauvre garçon! »

Un vieux paralytique, porté sur les larges épaules de ses deux fils, tâchait de séduire la

— Go¬

nade; si vous prenez place à leur festin, ils sont charmés de votre compagnie, et s’écrient avec leur accent exagéré que vous êtes sympathique, sans songer que ce sont eux qui font tous les frais de sympathie et brisent votre glace parisienne. Le plaisir vous gagne : vous regrettez de ne pas porter leur caleçon de toile et leur bonnet rouge, de ne pas savoir leurs danses pittoresques ni leur dialecte expressif, pour dire comme eux de ces mots moitié comiques et moitié tendres qui font naître l’amour avec le rire dans les yeux noirs de leurs fillettes.

Il faut que le Napolitain soit heureusement

'ri ' ■ ■

né pour jouir si bien d’une vie bornée de tous côtés parla misère! Nous autres, gens chagrins qui le plaignons , nous ferions mieux peut-être d’épargner nos frais de pitié mal placée. Malheur à lui si nos lumières arrivaient jusqu’à ses yeux, s’il échangeait son insouciance et sa naïveté contre les tristes préoccupations du citoyen , dont les désirs se décuplentà mesure qu’il gagne un chétif privilège,

cercles de mangeurs sont assis sur l’herbe, et ce qu’ils absorbent de macaroni est impossible à calculer. Le vin ne jouit pas d’une grande faveur ; le peuple de ce pays-là ne recherche pas cette gaieté factice qui tourne en brutalité, trouble la cervelle et prépare à la tristesse pour le lendemain. Je ne connais rien d’entraînant et de communicatif comme la joie du Napolitain ; elle est franche, saine et naturelle. Jamais elle n’est gâtée par ce sentiment honteux de haine et d’envie que le peuple du Nord porte souvent aux gens plus riches que lui. Les barrières de Paris ne seraient pas sûres pour tout le monde un jour d’orgie ; dans les fêtes de Naples, au contraire , vous trouvez partout des visages qui sourient et répondent par de la cordialité à votre propre bienveillance. Si vous vous approchez des danseurs, on s’écarte pour vous donner la meilleure place. La tarentelle allait finir : on la prolonge afin d’amuser l’étranger. Si vous allez vers les mangeurs, ils vous offrent du macaroni, un verre d’eauà la neige ou delimo-

de Naples imposent à leurs prétendus la condition de retourner tous les ans à la Madone dell’ Arco. Elles y trouvent ce que les femmes aiment et recherchent : des garçons en belle humeur, de petits cadeaux de fête, des fleurs et des danses. L’enivrement de la tarentelle leur sied à ravir. Ces bras un peu forts, ces tailles un peu larges prennent de la souplesse et de l’élégance au milieu des passes et des évolutions. Les moins belles, une fois animées par le plaisir, sont encore agréables à regarder. Les pieds nus surtout ont une grâce particulière qui fendrait rêveuses les sylphides chaussées de satin de nos ballets. Ces pieds-là n’ont jamais subi les tortures de la mode et n’ont pas la moindre difformité ; ils fonctionnent au grand jour et s’embellissent du mouvement et des ressorts de la vie. Et comme on s amuse de bon cœur ! Comme on se trémousse vigour eusement ! Comme on sait bien faire ronfler les castagnettes, se déhancher à propos, et ranimer par un regard malin ou une attitude voluptueuse le danseur qui se fatigue!

et dont l’ambition dépasse toujours les faibles conquêtes ! Adieu les fêtes populaires , les rires , les illusions , et les plaisirs à bon marché! On dort sur la paille à Naples; on ne possède qu’un baioc pour la nourriture de toute la journée; mais jamais vous n’entendez parler d’un suicide. Ce n’est pas la crainte de la mort qui retiendrait les Napolitains ; leur terrible résistance aux armes de Championnet a prouvé qu’ils savaient mourir intrépidement. Chez nous, on a du pain, des habits propres, un bon lit, un avenir à peu près assuré, et puis un beau jour on se tue sans daigner dire pourquoi. Lequel a donc vécu heureusement, de celui qui, sans chemise, l’estomac à demi plein de quelques brins de pâte et d’un peu d’eau, ne songe qu’à chanter, prier Dieu et se divertir ensuite, ou de celui qui, vêtu de drap d’Elbeuf et gorgé de bonne chère, se pénètre de sa dignité d’homme , réclame ses droits de citoyen, et se pend à l’espagnolette d’une fenêtre bien calfeutrée ?

Ce n’est pas sans raison que les jeunes filles

— Gi

à faire le bonheur des enfants qui n’ont pas été du voyage. Les charrettes qui en sont hérissées prennent au retour une apparence tout à fait triomphale. Le 5 juin dernier , pour ne rien omettre, je construisis mon trophée comme les autres ; je rentrai bravement dans NapleSj ma branche d’arbre sur l’épaule, avec deux pouces de poussière sur mes habits, et les aimables enfants de la comtesse de M. . . me débarrassèrent de mes acquisitions avec une joie aussi pétulante et aussi vraie que celle du peuple napolitain.

Dans tous les pays on trouve de ces gens réduits par la mode et le bon ton à vivre dans une cage. Nous en voyons à Paris qui ne se hasardent pas au delà du boulevard Montmartre. La capitale a sept lieues de circonférence, et ils n’en connaissent qu’un demi-kilomètre. A Naples, il y a quelques élégants qui se croiraient déshonorés s’ils sortaient de Tolède et du jardin de la Villa-Reale, qui est une espèce de boulevard de Gand. On tâche de se croire au bois de Boulogne eh passant

Comme le plaisir vous sort par tous les pores ! Comme on quitte la partie à regret quand on a perdu Fhaleine et les forces, et qu’il faut se reposer sous peine de tomber par terre ! Si les œillades s’enflamment un peu et si on répond en riant à quelque galanterie, le mari n’est pas là pour vous gronder. lia bien autre chose à faire que de courir après sa femme ; d’ailleurs, on se surveille réciproquement, et si l’herbe est glissante, l’impossibilité de tomber autrement qu’en public est la meilleure garantie des ménages.

La fête de la Madone dell’ Arco ne dure pas long-temps. Le soleil n’est pas encore couché lorsque le défilé des voitures commence. L’usage veut que chacun rapporte un trophée composé d’une branche d’arbre et y suspende une image de la Madone, autour de laquelle on groupe avec plus ou moins de goût de petites corbeilles d’osier rouge, de petits sceaux en bois blanc d’une forme gracieuse, des chapelets de noisettes et des oriflammes de papier doré. Le partage de ces richesses est destiné

que les habitués du boulevard de Gand.

Et voilà ce que c’est que d’être lion à Naples!

la grotte de Pausilippe ; on honore le tombeau de Virgile par un habit imité de Schwartz ; on entend les vagues de la mer sans les regarder, et si l’on daigne) un instant considérer le Vésuve, c’est à travers un lorgnon fixé dans l’orbite de l’œil par une étude approfondie. Le soir, en revenant de la Madone d’ell’ Arco, je ne trouvai personne dans ce monde creux qui eût. seulement connaissance de la fête populaire. Les uns s’étonnèrent beaucoup d’apprendre que je m’étais lancé dans ce tumulte, les autres me demandèrent avec une ironie accablante si j’avais mangé le macaroni sur l’herbe; à quoi je répondis en leur riant au nez, car j’étais encore heureux de m’être si bien diverti. Dans le moment même, les charrettes de feuillages passaient le long des grilles de la promenade, au son des fifres et des tambours de basque; mais on se garda de quitter d’une semelle le point précis où il convient de marcher dans l’allée du milieu de la Villa -Reale, sous peine de ne pas être aussi fashionable

l’attelage, bon Dieu ! trois grands fantômes de chevaux qui paraissaient morts depuis longtemps : deux au timon et le troisième en arbalète , à dix pas en avant des autres, attaché par de longues cordes qui n’étaient jamais tendues. C’est dans cette machine du temps de Charles-Quint que je montai , le cœur na-

vré, tournant le couteau contre moi-même pour rompre tous les petits liens qui me retenaient dans ce Naples si charmant et si regrettable. J’aurais voulu que le coche fût plus horrible encore. Nous étions au 8 juin. La baie, le Vésuve et Capri ne m’avaient jamais semblé si azurés, et je sortais comme un fugitif par la porte Romana. Avant d’arriver à cette porte, les chevaux-fantômes s’abattirent trois fois. L’arbalète donnait le signal en se jetant sur le flanc; les deux autres venaient se heurter dans ses jambes, et tombaient avec un accord admirable , embrouillant les traits , guides et cordages , au point qu’il fallait tout dételer. Dans ma douleur, je songeais à la chute des feuilles de

CASt'OUE, — TEIUR ACIBÏE. — VEllÉTRI.

Mon entrée à Naples au mois de février, au milieu d’un cortège de gamins exaltés, avait mérité le beau nom de marche triomphale. Quelle différence à la sortie ! Figurez-vous un vieux coche encombré de bagages ; sur le devant on avait bâti un demi -cabriolet, semblable par sa forme étique à ces petits chàpeaux castors dont se coiffent les héroïnes des romans anglais. Sur quatre roues qu’il possédait, une arquée, une autre cagneuse. Et

tait en habits râpés pour aller recueillir un héritage de cent mille ducats. Le fond de la voiture était occupé par un jeune médecin très-loquace, et par une jolie demoiselle, lectrice d une princesse allemande , et qui pleurait dans son mouchoir en retournant chez ses patrons.

Une fois qu’ils ont quitté la dalle glissante, les trois squelettes de chevaux prennent une espèce d’amble allongé. La machine roule sur un beau chemin bordé de vignes en arcêaux. Nous traversons le village d’ Averse, où est la maison des fous, et dont le nom proverbial à Naples répond à notre Charenton. Vers onze heures , la chaleur commençant à devenir excessive , nous arrivons à Capoue, premier lieu de repos désigné pour le rinfresco sur notre itinéraire. La nouvelle Capoue date du ixc siècle. Ce n’est pas elle qui séduisit Annibal , avec ses rues malpropres. L’antique Capoue se voit à un mille de distance. C’est aujourd’hui le village de Sainte-Marie-Majeure. Mes compagnons de voyage, étant du pays, et assurés

Millevoye, et je répétais ces vers' si mélancoliques :

Tombe, tombe, rosse éphémère;

Couvre, hélas! ce triste chemin.

Cependant, à la troisième chute, les voyageurs, pris de vertige, criaient comme des démons, et me tirèrent de ma torpeur. Je m’aperçus alors que les trois chevaux , couverts d’oripeaux, de plumes de paon et de petit's miroirs, formaient un équipage bouffon digne de voiturer la dame Rodrigue de Cervantes. Mon voisin dans le cabriolet , jeune Sicilien basané, à barbe crépue, me rendit le service de me distraire par cent questions plus ou moins discrètes. Je le reconnus pour un Carthaginois et le baptisai don Asdrubal, surnom qu’il accepta de bonne grâce et justifia complètement dans la suite , lorsque nous devînmes amis intimes. Par une ouverture , je distinguai dans l’intérieur un archiprêtre de bonne physionomie, un abbé de mine tout à fait égrillarde, et qui par-

avoir juré de ne laisser dormir aucun étranger depuis que Marius y passa un si triste quart d’heure. Après avoir employé la nuit à lire et a fumer, je comptais sur mes compagnons de voyage pour accabler de reproches le voiturin, qui nous devait de bons lits et des chambres propres, aux termes du marché.

Quelle est mon indignation en apprenant que tout le monde est satisfait ! Le Carthaginois possède un sang africain dont les puces ne veulent point goûter. Les deux abbés ont la peau à l’épreuve de toute piqûre. Le médecin ouvre des yeux étonnés quand je parle d’insectes. Quant à la jolie lectrice, elle paraît fraîche comme une rose, ne se plaint de rien, et, comme elle ne parle que l’allemand, dont personne ne comprend un mot, il est impossible de savoir ce qu’elle pense. Mon concert de reproches, réduit à un solo, ne produirait plus aucun effet. Je pars sans rien dire, espérant que le gîte de Terracine sera meilleur.

En sortant de Sant’-Agata, mes quatre compagnons mâles passent leurs têtes par les por-

d’avoir cent occasions de repasser par là, ne voulaient négliger aucun objet réputé curieux. Je les laisse aller à la ville ancienne par trente degrés Réaumur, et à leur retour, ils me racontent qu’ils ont vu une pierre du temple de Junon, trois bornes de celui de Bellone , et un tronçon de colonne pouvant provenir de celui d’Hercule. Pendant ce temps-là, je mangeais un saladier de fraises excellentes, et je résolvais le fameux problème des délices de Capoue. C’est évidemment pour régaler ses soldats de fraises à quatre baïocs le rotolo qu’Ânmbal abandonna les fruits de quatre victoires. Je n’admets aucune autre supposition, et je regarde Titc-Live comme mal informé lorsqu’il ose accuser de négligence et de mollesse le plus grand capitaine et l’un des génies les plus vastes de l’antiquité.

A cinq heures, le zéphir commençant à rafraîchir l’air, nous remontons en voiture; nous traversons le Vulturne, et nous allons chercher un gîte au village de Sant’-Agata, l’antique Minturne, où les insectes paraissent

demoiselle me répond en allemand. Ilne reste plus que le langage par signes. C’est alors que je reconnais combien il est utile de voir des ballets pantomimes. A force de me démener comme les jeunes premiers du théâtre San- Carlo, je viens à bout de formuler ces questions importantes :a< Vous avez du chagrin? Vous pleuriez hier en partant; vous regrettez donc Naples? » Elle me répond dans la même langue : « Je suis au désespoir d’aller par là , du côté de Rome. Mon cœur est déchiré. Ce que j’aime est par ici, déjà bien loin, du côté de Naples. Mes yeux ne le reverront plus; mes supérieurs, qui ont la couronne de prince sur le front, me rappellent. Je vais partir avec eux pour Vienne. » Je reprends: «Vous aimez donc beaucoup celui qui est resté par ici? » Elle rougit. Je poursuis : « Que fait-il? quel est son état? » Elle répond : « Il peint. C’est un jeune artiste allemand qui voyage en Italie. » — « Eh bien ! tout n’est pas perdu. S’il vous aime , il saura bien aller vous chercher en Allemagne , et vous vous marierez ensemble. » Elle sourit.

tières d’un air agité, consultent précipitamment leurs livres et déploient des cartes géographiques, Tout à coup l’un d’eux s’écrie :

— C’est ici ! arrêtez ; nous voulons descendre.

— Qu’y a-t-il donc? demandai-je.

Pour toute réponse , on me met sous les yeux la page du guide en Italie , où je lis cette phrase pompeuse : « On traverse le fleuve sur un nouveau et magnifique pont de fer suspendu. Ce pont et celui de Padoue sont les deux uniques constructions de ce genre qui existent en Italie. » Je cherche des yeux un fleuve, et j’aperçois un fossé où coule un ruisseau large de trois pieds. Le magnifico ponte di ferro a bien vingt-cinq pas de longueur. Les voyageurs étaient descendus dans le fossé pour contempler à leur aise ce prodige de la civilisation moderne. Pendant ce temps-là, je me trouve tête à tête avec la blonde lectrice. Après avoir essayé de me faire comprendre en français et en italien, j’assemble les trois mots d’anglais dont se compose mon répertoire; la

des touifes.de roseaux. Le pauvre Marius s’é-

tait plongé dans cette vase comme un lion cerné par les chasseurs. Un prestige singulier s’attache toujours au héros malheureux. Marius ne valait pas mieux que Sylla. On le déteste maître de Rome ; on sourit de pitié en le voyant vieux et bouffi de vanité, les jambes gâtées par des varices, lutter aux jeux gymnastiques et faire rire la jeunesse à ses dépens. Mais dans les marais de Minturne, comme on l’aime ! comme on tremble qu’il ne soit découvert! comme le cœur vous bat de joie lorsqu’il retrouve des partisans et qu’il rentre victorieux dans Rome..... pour s’y rendre plus odieux et plus méprisable qu’auparavant !

A midi nous nous reposons à Mola di Gaëta, sur la frontière du royaume de Naples. L’aubergiste prétend que Cicéron est mort précisément devant sa porte, et, si on l’excitait par la contradiction, il vous dirait qu’il l’a secouru lui-même, et appellerait la servante en témoignage. On est libre à Gaëte de se donner des

— Ah! che maraviglia! s’écrie le Carthaginois sortant du fossé. Che bel ponte 1

— Quoi! signor Français,, disent les quatre voyageurs, vous n’avez pas bougé de la voiture ! Cette indifférence est incroyable.

Ils se regardent entre eux d’un air moqueur. Comme ils allaient prendre mon indifférence pour de l’affectation , je me donne le plaisir de leur apprendre qu’en France nous avons plusieurs centaines de ponts eu fer, et que sur le Rhône seulement on en voit quiüze ou vingt , dont un , celui de Tarascon , a plus d’un demi-mille italien de longueur. Là-dessus on m’accable de questions ; on bat des mains, on se récrie, on admire, on envie la France , et je vois des larmes d’enthousiasme dans tous les yeux, ce qui flatte mon orgueil patriotique, vu la distance où je suis de mon pays. Ces mêmes gens qui avaient fait une halte si longue pour un petit pont, fl’ont garde de bouger pour les belles ruines de l’aqueduc de Minturne, situé à la frontière du Latium. Il y avait quelques marais au bord de la route,

Nous passons le bourg de Fondi , renommé pour la beauté de ses femmes, et deux fois saccagé par les Turcs. Le corsaire Barberousse, débarquant sur la plage voisine pendant une nuit, pillala ville, massacra les habitants et enleva les jeunes filles, rpT il emmena en Afrique. Il n’avait pas tout pris, car on en voit encore de fort belles. C’est à Fondi qu’on s’aperçoit du changement de territoire. Le sang de la Campanie disparaît de village en village. La taille des femmes devient plus élancée, la démarche plus grave ; les yeux s’agrandissent, les nez sont plus longs, plus fins, et la régularité classique règne sur les visages moins noirs et moins animés. La pétulance s’éteint peu à peu; elle est remplacée par la majesté romaine. Le son dé la voix est plus harmonieux, la parole plus lente; il n’y a plus de dialecte , et vous êtes étonné d’entendre des paysans, des filles d’auberge et des facchini se servir de termes choisis. Vous les prendriez volontiers pour des grands seigneurs rejetés dans le peuple pardes revers de fortune.

impressions d’histoire à propos d’Alphonse d’Aragon , de Charles-Quint et du connétable de Bourbon, qui ont illustré cette place de guerre. Je fus séduit bien davantage par la vue de la pleine mer, les jardins de citronniers, et surtout par une bonne silhouette napolitaine, la dernière que je devais voir et que je considérai avec attendrissement; c’était un officier de la garnison en grande tenue, l’épée au côté, le shako à torsadessur la tête, les épaulettes d’argent bien brillantes, partant pour la campagne sur un petit àne , et tenant à deux mains un large parasol qui le préservait de l’ardeur du soleil. Pour qu’on s’avisât de remarquer son naïf équipage, il fallait qu’il vînt à Gaëte un de ces Français prétentieux qui aimeraient mieux mourir d’un érysipèle que de braver un semblant de ridicule. Le Napolitain s’embarrasse peu de ce qu’on pensera de lui en le regardant ; il se met à son aise , et fait tout simplement ce qui lui convient.

Nous laissons derrière nous Mola di Gaëta, le tombeau de Cicéron et le village d’Itri.

de leur butin, traqués par une police incommode, tremblants devant l’ombre d’un gen-

darme, et finissant, dégoûtés d’un métier ruiné , par aimer mieux retourner au bagne que de mener une vie de terreurs perpétuelles. Tout le monde d’ailleurs n’est pas disposé à perdre son âme et à se corrompre en mauvaise compagnie. Le brigand français, depuis le seigneur Mandrin, a toujours été dégénérant; tandis qu’en Italie cela n’empêche pas d’exercêr quelque honnête profession, de mériter l’estime publique, de donner l’exemple des vertus de famille, de faire son salut et de mourir en bon chrétien. Cependant le métier paraît un peu gâté ; les bandes sont désorganisées pour le moment présent. Des maladroits ont dévalisé des cardinaux, qui ont trouvé cela mauvais, et se sont étonnés à un second passage de voir leurs vêtements sur les épaules du douanier, et le postillon regarder l’heure avec leur montre. Cette exagération et cette légèreté devaient nécessairement amener une décadence dans l’industrie. Des

On entre dans les états pontificaux par une route escarpée et pittoresque. Notre voiturin passa sans accident le détroit si périlleux , il y a dix ans, des rochers de Terracine. L’excellente raison pour laquelle le brigandage exerçait paisiblement -ses droits, c’est que douaniers, postillons et habitants du pays, faisaient partie de la bande et touchaient leur part du butin. Le douanier visitait les bagages en conscience. S’il ne remarquait rien de précieux, on ne se dérangeait pas ; mais lorsque l’examen des malles était satisfaisant, un courrier expédié par les chemins de traverse allait avertir les brigands ; la voiture trouvait à qui parler en arrivant au défilé , puis on partageait en frères. Voilà commë il est agréable d’exercer l’état de voleur, à coup sûr et sans danger. Ne me parlez point de ces misérables écumeurs de grands chemins, échappés des galères , qui arrêtent une diligence au risque de n’y rien trouver de bon; obligés souvent, ne voulant que voler, de passer au rôle tragique d’assassins, embarrassés

soutenant en face que vous les avez brisées. Tous les voyageurs de notre voiturin se plaignaient à lafois delà grossièreté du mensonge. Je les engageai à payer de bonne grâce leurs cuvettes et à se donner le plaisir de les achever, ce qui produisit au départ un joli vacarme de pots cassés. Une indignation générale s’était soulevée à ce procédé inattendu, et notre conducteur, qui connaissait son monde, craignait une émeute contre nous.

Je ne sais pourquoi je m’étais construit dans l’imagination des Marais-Pontins d’un aspect sinistre, une voie artificielle représentant à l’œilla juste mesure du travail énorme qu’elle a dû coûter. Je cherchais un désert, des marques visibles de l’air pestilentiel. Au lieu de cela, je fus surpris de voir une route bordée d’acacias et de platanes, semblable à une avenue conduisant à quelque château de plaisance. D’un côté est un canal d’assainissement sur lequel descendent les bateaux chargés de joncs et de foin; de l’autre, des vaches qui paissent tranquillement. Partout une verdure fraîche

mesures rigoureuses ont été prises par le gouvernement pontifical, et Terracine a perdu ainsi le plus assuré de ses revenus. On n’y vole plus en grand comme autrefois; mais pour s’entretenir la main, on se borne, faute de mieux, à l’escroquerie. Les camerieri d’auberges ramassent volontiers ce que le voyageur laisse traîner dans sa chambre , comme mouchoirs de poche, pièces diverses du nécessaire de toilette, pantoufles, casquettes et autres menus objets. Si l’étranger réclame, on paraît stupéfait de son audace; s’il insiste , on lui répond par un silence majestueux, en haussant les épaules avec un sourire de mépris qui dit clairement ;

— Il ose se plaindre pour une bagatelle , sans penser que nous l’aurions dépouillé jusqu’à la chemise il y a dix ans ! Dans quel temps vivons-nous ! Allez, vous êtes tous des ingrats. >■

On ne manque jamais à Terracine de mettre dans les chambres d’auberge des cuvettes fêlées dont on porte le prix sur la carte en vous

Que pensent vos seigneuries de ce sonetlo

d’amore ?

Et il nous récite un sonnet de Pétrarque, puis un autre sonnet, puis un fragment des poésies de Monti.

— Je pourrais, ajoute don Giuseppe, vous dire tout un chant de la Gerusalemme liberata; mais P Orlando furioso me réussit mieux et je vais vous en déclamer quelques morceaux.

Don Giuseppe avait une excellente prononciation, et récitait en homme intelligent. Une fois à la tour des Trois-Ponts, où finissent les marais, il s’interrompit :

— A présent, dit-il, vos seigneuries peuvent s’endormir, la malaria est passée.

Sans vouloir faire tort aux conducteurs des messageries royales, je crois pouvoir affirmer qu’on trouverait peu de gens parmi eux aussi lettrés que le vetturino don Giuseppe,

Velletri, l’ancienne capitale des Volsques, était devenue, sous les empereurs, un lieu de délices. Tibère, Caligula, Othon et d’autres encore l’avaient choisie pour y construire des

relevée par le bleu foncé d’un ciel pur. Si le vetturino ne nous avertissait pas qu’il ne faut point s’endormir sous peine de gagner les fièvres, on ne se croirait jamais au milieu de la malaria et d’une nature perfide. On voit bien qu’il n’y a pas d’habitation 'dans ces marais ; mais on attribuerait volontiers leur abandon au manqued’esprit spéculatif desgensdu pays.

Vers onze heures, le soleil avait pris une force terrible. L’abbé ôtait sonjiabit ; le bon archiprêtre lisait son bréviaire avec des ruisseaux de sueur sur le visage, le médecin chassait les mouches avec son mouchoir, la jeune lectrice était devenue une rose poupre, et je poussais des soupirs à fendre les montagnes. Le Carthaginois seul continuait à regarder le pays d’un air radieux. Peu à peu l’assoupissement s’emparait de la voiturée entière , et les têtes s’en allaient ballottant d’une épaule à l’autre. Don Giüseppe, le conducteur attentif , remarque de danger et entonne une chanson d’une voix de stentor ; nous allions nous rendormir encore, lorsqu’il ssécrie :

de leur beauté. Elles se prélassent en marchant,

la tête haute, les épaules effacées, avec un air digne qui sied à leurs traits réguliers et sévères. En allant à l’église, le livre sous le bras, d’un pas grave et lent, elles semblent improviser un tableau de procession.

Depuis Velletri, deui chevaux étant boiteux, et le troisième attaqué du tétanos, nous nous cotisons pour prendre la poste. À la sortie d’Albano, la route tourne brusquement sous une avenue d’arbres, on descend une côte

rapide, et tout à coup nous découvrons la

vaste plaine au bout de laquelle paraît le dôme

de Saint-Pierre.

■ — Voilà Rome! s’écrie le Carthaginois.

Et la voiturée entière bat des mains. Le coup d’œil général de cette étrange campagne est celui d’un cimetière de géants. La terre « trop fatiguée de gloire pour daigner produire, » comme l’a dit MMC de Staël , est d’une couleur cadavéreuse, et n’a point retrouvé cette vie nouvelle qu’elle reprend sur

maisons de campagne. Je n’ai pu découvrir ce

qui a déterminé leur préférence. Le pays m’a paru aride et peu séduisant. Il est de plus infesté par une quantité de reptiles. La ville est laide, malpropre, irrégulière; mais les vignes des environs ont le mérite de produire un vin que les lèvres d’un Français peuvent accepter, chose rare en Italie, où l’on est voué aux potions noires et sucrées.

Les voyageurs ayant entendu la messe à Velletri, nous partons pour Albano, où nous arrivons comme les cloches sonnent les vêpres. La population se rendait en foule aux églises, non pas avec l’empressement des Napolitains, mais dans un ordre parfait. Nous étions au dimanche, et ce jour-là, on voit le peu de costumes nationaux qui restent encore en Italie. C’est surtout dans les environs de Rome que les habitants ont eu le bon esprit de garder leurs modes. Toutes les femmes d’ Albano portent le corsage rouge, la chemise plissée, les manches justes et le jupon blanc. Le costume est pour beaucoup dans la grande réputation

telles ruines; on croirait plutôtentrerà Jéricho.

Le douanier nous avait arrêtés à la porte, et parlementait avec le vetturino; nous étions descendus pour jouir à notre aise du caractère religieux des débris qui nous entouraient. Tout à coup la jolie lectrice pousse un cri perçant et se précipite dans les bras d’un jeune homme. C’est le peintre allemand, arrivé la veille par le bateau à vapeur, et qui attendait

son amie à la barrière de Rome, tandis qu’elle

le pleurait à petites journées. Pour rien au monde je ne me serais refusé le plaisir de lui rappeler que je lui avais prédit le retour de son amant, el tout Français eût fait de même, à cause de notre prétention nationale à deviner, expliquer, comprendre et démontrer. Si un de nos oracles se réalise, fût-ce la prédiction de notre ruine, la satisfaction de l’amour-propre efface à moitié le revers; mais ce n’était pas le cas ici, puisque je n’étais point amoureux de la jolie lectrice. La demoiselle, au comble de ses vœux, sourit naïvement, nous donne avec effusion la poignée de main de l’adieu , et le

la lave même des volcans. Son rôle en ce monde est fini; elle attend que le reste du globe meure à son tour. On est entouré de débris. D’énormes fragments d’aqueducs élèvent leurs arcades étroites et brisées. Des pans de murailles ont çncore besoin d’un siècle ou deux avant de se laisser tomber, èt demeurent suspendus en l’air dans une position problématique, ayant perdu leur appui. Quelques tombeaux, échappés à cent désastres, sont encore debout. C’est par Albano et la voie Appia qu’il faut arriver pour apprécier l’antique banlieue de Rome. La route du Nord par le pont Molle n’offre plus le même spectacle.

Nous découvrons à l’horizon d’autres dômes auprès de celui de Saint-Pierre, le profil de Saint- Jean deLatran nous montre des statues fantastiques et qui, de loin, ressemblent plus à des démons qu’à des saints. Auprès de cette église est une porte crénelée d’où partent les anciennes murailles de couleur sombre , comme si la pierre était calcinée par le soleil. Rome n’est plus un nom assez vieux pour de

de mots la maison, le vestibule obscur et frais, le jardinet avec son large figuier et ses plantes grimpantes. Évidemment Hoffmann, de retour a Berlin, mettant la scène d’un conte à Rome, s’est amusé à placer ses personnages ffans l’endroit qu’il avait habité lui-même. Plus de doute, je suis dans la maison d’Hoffmann, peut-être dans sa chambre. La mémoire est chose bonne , et mon idée a d’autant plus de vraisemblance , que la ruç Borgognona ne contient qu’une seule maison meublée, et si Hoffmann n’est point allé à Rome il a eu grand tort.

Mais voici l’heure du riposo. Un silence profond règne sur la ville. Faisons comme tout le monde. Je me mets au lit et je m’endors, bercé par le chant lointain d’un rossignol et le murmure de la fontaine, après avoir d’abord répété vingt fois :

— Tu es à Rome ; ceci est Rome. A ton réveil, tu seras encore dans Rome.

Moquez-vous de moi si vous voulez ; cela m’est bien indifférent.

jeune couple s’en va bras dessus bras dessous.

— Où veulent descendre vos seigneuries?

demande le conducteur. Chacun avait son hôtel, excepté moi, qui ne savais où aller. Je consulte don Giuseppe.

— Si votre seigneurie demeure plus de huit jours à Rome, dit-il, elle peut loger dans une maison meublée, rueBorgognona, près la place d’Espagne.

Au bout d’une heure, j’étais installé dans une bonne chambre fraîche et bien close ; à travers les persiennes, je remarque sous mes fenêtres un petit jardin, une fontaine* d’eau vive, un gros figuier dont les feuilles velues sont à portée de la main; quelques plantes grimpantes s’étendent en zigzag sur la muraille. lime semble que je connais cette maison, et pourtant je suis certain de ne l’avoir jamais vue, à moins que ce soit en rêve. A force de fouiller dans mes souvenirs, je me rappelle que Hoffmann, le charmant conteur allemand, dans son historiette de SalvatorRosa, fait descendre son héros rue Borgognona, qu’il décrit en peu

comment ne pas se croire appelé à illustrer son nom parmi cette cohue de chefs-d’œuvre, si serrée qu’on en met jusque dans les antichambres? Le génie a jadis couru les rues à Rome, n’en reste-t-il donc plus? Pourquoi vous ou moi, nous tous, ne ferions-nous pas aussi des tableaux admirables? En vérité je n’en vois pas de raison. On dresse des échafaudages, on copie , on étudie , on essaye. Cette ardeur est noble et cette ambition respectable ; mais, hélas ! un jour arrive où on comprend enfin que le don de la peinture ne se ramasse point, même sur les pavés de Rome. En attendant qu’ils deviennent des maîtres, les jeunes artistes se donnent le plaisir de porter des costumes en harmonie avec le genre auquel ils prétendent. A Paris ou à Londres, on n’oserait pas s’habiller comme un portrait du Titien ou de Rubens. En pays étranger, tout est permis. Vous voyez à chaque pas des justaucorps de velours, des chapeaux à larges bords, des manches ornées de crevés de satin blanc. Vous tous croisez avec Van-Dyck en personne ; re-

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