‹ Course en voiturin (Italie et Sicile) (volume 2)Chapitre 13 sur 21 · ROMS · texte numérisé non relu

ROMS

Le lendemain, à huit heures du matin, je déjeunais au Café Grec, au milieu d’une bande d’artistes; car la ville des Césars est le rendezvous de tout ce qui manie le pinceau en Europe. Les gouvernements d’Allemagne et d’Angleterre envoient quelques pensionnaires ; la France seule possède une académie organisée, dont le siège est au palais Médicis. Des amateurs viennent aussi s’installer à Rome pour y étudier. Que d’illusions dans ces jeunes têtes!

inconnues jusqu’alors, vous font peu à peu une vie nouvelle, et vous ne pouvez prévoir à quel point ce monde nouveau vous captivera. Vous sentirez en vous deux hommes: celui de Rome et celui qui a vécu partout ailleurs. Cette impression s’augmentera de jour en jour, par le seul avantage du présent sur le passé. Défiezvous de cette vénérable capitale. Ce n’est pas, comme Palerme , une odalisque voluptueuse qui vous enivre et s’empare de vos sens; ni, comme Naples, une coquette séduisante, tour à tour gaie, langoureuse ou babillarde. C’est une beauté sur le retour, qui ne vous trouble pas, vous élève l’esprit, parle sans cesse à votre imagination, et vous fait insensiblement un besoin de sa compagnie, habitude impérieuse à laquelle vous ne pouvez plus vous soustraire. •Quand on se prend de passion pour ces beautés-là, il n’y a plus de raison pour que le feu s’éteigne jamais. J’ai vu à Rome un Anglais, parti de Londres à l’âge de vingt ans avec l’intention de consacrer six mois au voyage obligé en Italie. Il a maintenant soixante ans, et il

gardez Nicolas Poussin qui lit le journal ; voici là-bas Velasquez qui s’avance; Guido Reni allume son cigare au vôtre. Ces rencontres vous flattent, et d’ailleurs cette variété dans les toilettes anime singulièrement les cafés et les promenades.

Un mouvement considérable règne de la porte du Peuple à l’extremité du Corso, sur la place d’Espagne et dans la rue des Condotti; mais si vous parcourez les quartiers lointains, vous tombez dans de véritables déserts, des séries de ruines , des ronces , des arbustes poussés au milieu des murailles écroulées, des ruelles silencieuses où le bruit de vos pas éveille en vous un sentiment profond de solitude et de mélancolie. Cela n’a rien d’ étonnant si on songe à la disproportion qui existe entre l’étendue de la ville et le nombre de ses habitants. Pendant les premiers jours, vous aurez de la peine à surmonter votre tristesse; mais pour de l’ennui, vous n’en éprouverez pas. Bientôt un certain charme répandu sur ces grands débris, un ordre entier de sensations

vière et se subdivise dans les canaux qui vont de maison en maison. Celle de Trevi et beaucoup d’autres se répandent dans les ruisseaux avec une prodigalité fort utile à la salubrité de la ville. Trois aqueducs suffisent à cet énorme mouvement, et on peut se figurer ce qu’était l’ancienne Rome lorsque quatorze aqueducs pareils fonctionnaient à la fois.

S’il fallait passer en revue les monuments antiques de Rome , ceux du moyen âge et de la renaissance, les musées et les galeries, la seule liste des noms formerait un gros volume. Pendant quarante jours j’ai visité chaque matin plusieurs monuments et au moins une galerie de tableaux, et je suis parti sans avoir tout vu; aussi le lecteur, dont je n’ai point envie de faire l’éducation, ne doit pas craindre que je l’embarque dans une tournée d’exploration au terme de laquelle nous n’arriverions jamais. Je lui demanderai seulement la permission de citer trois ou quatre morceaux qui m’ont particulièrement frappé pour des raisons qui ne sont pas dans les catalogues.

se promet encore d’achever sa tournée quand il sera rassasié du séjour de Rome. J’avais déjà vu souvent en France de jeunes artistes qui parlaient de Rome avec attendrissement comme d’une ancienne amie à laquelle on les avait arrachés par force. C’est ordinairement au bout de deux ou trois mois qu’on est subjugué. Passé- cela, si la passiôn ne se déclare point, on ne court pas grand risque.

L’un des charmes les plus agréables des rues de Rome , c’est la quantité prodigieuse d’eau vive qui jaillit en cascades ou en gerbes au milieu des places, murmure sous les vestibules, et sort de toutes les murailles. Les acquajoli , établissant leurs boutiques volantes autour des bassins et laissant leurs verres en permanence sous les chutes d’eau, vous offrent des rafraîchissements d’une propreté et d’une limpidité fort engageantes. Les centimètres cubes ne sont pas comptés comme chez nous, et l’eau ne coule pas à heure fixe pour être ensuite arrêtée par économie. La fontaine Pauline fournit des nappes épaisses comme la chute d’une ri-

chique. Afin d’expliquer comment il entend l’exercice du génie et comment les instincts se manifestent, Diderot affirme que Michel-Ange, préoccupé par l’idée de donner à sa coupole la courbe la plus élégante possible, trouve en même temps, et comme malgré lui, la courbe de plus grande solidité. Là-dessus l’improvisateur , emporté par la fougue de son imagination, part au galop et construit tout un système. Rien n’estplus ingénieux que ses aperçus, que ce tableau qui nous montre Michel-Ange, dominé par un instinct, obéissant du même coup à Un autre instinct différent ; on voit ces deux génies si opposés, celui de la fantaisie et celui des mathématiques se rencontrant dans la même cervelle et s’accordant ensemble sur le papier pour produire un chef-d’œuvre d’architecture qui soit en même temps le monument le plus durable. On ne peut rien trouver de plus séduisant, et assurément MUe Voland, subjuguée comme le lecteur par l’éloquence de Diderot, n’a pas eu un moment de doute ni d’hésitation. Elle n’a pas même songé à dire

Si Ton veut se rendre compte de la grandeur de l’église de Saint-Pierre, il faut monter au moins sur la plate-forme, dont la largeur est telle qu’on s’y croirait dans une immense place publique. Un mulet, destiné au service du nettoiement, existe là-haut avec sa charrette, et on lui a construit dans un coin une remise et une écurie. La pauvre bête mourra suspendue à quelques centaines de pieds au-dessus du sol, et, si elle comprend sa position, elle doit penser que les hommes sont de méchants et bizarres animaux. En admirant la forme de la coupole dont Michel-Ange a tracé le dessin sur les plans corrigés de Bramante et de Sangallo, je me rappelais une des plus jolies lettres de Diderot à MUe Yoland, où il est question de ce chef-d’œuvre d’architecture. Dans sa lettre, le grand encyclopédiste traite des instincts innés et de leur développement par l’effet de l’expérience, et il dépense autant de verve et de profondeur pour amuser un instant sa maîtresse que s’il s’agissait de démontrer un point de philosophie à tous les savants de la maison holba-

lois que celles de la beauté. Alors arrivent les exemples ; je vois lespyramides d’Égypte rester debout après quatre mille ans , précisément parce qu’elles ne visent point à la grâce, et je vois aussi Diderot amusant de bonne foi sa maîtresse par un caprice qui lui passe un beau matin dans l’esprit. Ajoutons qu’il n’est rien de plus dangereux qu’une langue dorée soutenant et répandant une erreur dans la chaleur de l’improvisation , avec l’accent d’une conviction profonde, créant des systèmes tous les matins , et obéissant à l’instinct inné du paradoxe, développé par l’expérience des applaudissements.

Il me semble , sauf erreur ( pour ne point me hasarder comme Diderot,) que le nom de Michel- Ange est le plus grand de tous ceux qui sont gravés sur les monuments de Rome ; il me semble que de tous les génies de la renaissance, Michel-Ange est celui qui, par son caractère élevé, sévère et mystique, se trouve le plus naturellement identifié avéc le caractère delà ville éternelle. On lui opposera toujours

comme le second médecin de Pourceaugnac; Et quand ce ne serait pas la ligne de plus grande solidité , il faudrait qu’elle le devînt pour la beauté du raisonnement. Cependant, après avoir tourné autour de la coupole, circulé dans les escaliers et monté jusque dans la boule de cuivre, j’aperçois des ouvriers, des instruments de maçonnerie , et quelques pierres de taille gémissant sous la scie.

— Que vont donc bâtir ces ouvriers? demandé-je au gardien.

— Ils vont faire des réparations, me répond-il; et dans quelques années ce sera bien pis encore, car on dit que la coupole n’est pas solide.

Ainsi donc la courbe élégante n’est point celle de la solidité. Je me gratte l’oreille, un peu déconcerté par ce gros fait matériel qui renverse tout l’édifice de Diderot, et je songe qu’en effet les conditions d’élégance et celles de durée n’ont rien à démêler ensemble; que si un ouvrage de goût est durable , c’est par d’ autres

devient tous les jours plus confus. Mais il reste encore le tombeau de Jules II et le groupe de la Pietà, qui heureusement sont en marbre. Pourvu qu’il n’arrive pas d’accident à la statue de Moïse , bon Dieu î II ne manquerait plus que cela. Pourvu qu’un Anglais ne s’avise pas d’en casser un échantillon pour l’emporter à Londres et le mettre dans son secrétaire , à côté de ses notes de voyage et du mémoire de son tailleur! Ce que les aimables touristes d’Albion ont ainsi dégradé en Italie est incalculable. Le Moïse est, selon moi, le morceau capital de Michel-Ange. A ceux qui, par amour de l’antique, professent le culte seul de la forme, on pourra toujours citer victorieusemens le Moïse comme le triomphe de l’art philosophique, en l’appuyant du mot sublime de l’auteur à son ouvrage; « Adem puoi parlare. » Ily a de quoi s’inquiéter lorsqu’on pense que cette statue est à portée du bras, sans une grille qui la défende, que les curieux mettent sans cesse leurs mains imbéciles sur le genou de marbre du législateur, et qu’aucune sur-

— loi —

Raphaël ; mais , à mon sens , Raphaël aurait pu vivre et produire à Florence ou à Naples sans y perdre beaucoup, tandis que la place de Michel-Ange est à Rome et non ailleurs. Lui seul est vraiment digne d’elle, et taillé sur un patron tout à fait romain. On ne le connaît pas bien si on ne l’a pas vu à la chapelle Sixtine et au tombeau de Jules II. Malheureusement une fatalité incroyable s’est attachée à ses ouvrages. Plusieurs ont disparu. La statue en bronze posée sur la place de Bologne, après la prise de cette ville , et qui représentait Jules II donnant cette bénédiction qui ressemblait à une menace, a subi les chances de la guerre. La ville fut reprise ; on fit de la statue un canon braqué sur Bologne, et le duc de Ferrare crut avoir répondu très-spirituellement en détruisant un chef-d’œuvre. En France même, nous possédions uneLéda qui, sous le ministère du cardinal de Richelieu, fut sacrifiée à un fanatisme stupide , comme un ouvrage impie. La pâleur de la mort se répand déjà sur les peintures de la chapelle Sixtine; le Jugement dernier

que la main délicate de l’ange n’ait pas la force d’arrêter le coup. Ceux qui pourront regarder sans émotion ce tableau déchirant sauront ainsi qu’ils ont les nerfs solidement constitués. Dans la même galerie, on* verra un magnifique portrait de Jeanne de Naples, par Léonard de Vinci, un Saint Jean prêchant dans les Abrmzes, par Salvator Rosa, et plusieurs tableaux de Nicolas Poussin.

Les bains de Caracalla n’étonnent pas moins que le célèbre Colisée par leurs énormes proportions. L’empereur et tous ses courtisans s’y baignaient à la fois. Ils s’étendaient ensuite sur des lits de repos, autour d’un vaste gymnase où des gladiateurs venaient s’égorger entre eux pour l’amusement des baigneurs. Il y avait aussi des salles pour les danses et la musique. Aujourd’hui on marche sur les pierres déchaussées des mosaïques. La nature paraît avoir adopté ces ruines afin de cacher sous ses ornements les traces des orgies césariennes. Des lierres épais grimpent le long des piliers. Les salles de bains sont

Le Titien, dit-on, était le peintre de la matière ; son génie réside dans sa main , et ne monté pas plus haut que l’épaule ; ses Madeleines ressemblent à de grosses filles bien portantes , qui ne pleurent pas comme celle du Guerchin. Il est bon de citer un tableau de ce grand maître à l’appui du contraire. Au palais Dori a, on pourra voir un Sacrifice d’Abraham d’une expression sublime. L’enfant ne paraît pas soumis et résigné, comme dans les autres tableaux sur le même sujet ; il se débat et résiste au bras de son père ; il crie et tend des mains suppliantes, en se tordant avec tous les signes de l’angoisse et de la terreur. La figure décrépite d’ Abraham est animée par un désespoir voisin de l’égarement. Ses yeux brillent d’un feu sinistre. On devine qu’il a déjà trop tardé, que le sacrifice devrait être fait. Dieu a failli attendre ! 11 n’y a plus de père. Le bras droit, armé du couteau, va frapper de bas en haut par un geste terrible. On tremble

vi • ■{* ,'.r. :.

j VT '

•V ; 'irfV*

Hi •*'. i

: .* {Çi’

b" jif->

1 fc’wi V ‘>.jr

.oit

-ci f s . ! i.

Kit J - ‘

Page 1