‹ Course en voiturin (Italie et Sicile) (volume 2)Chapitre 21 sur 21 · X.A COMPAGNIE SACCHI · texte numérisé non relu

X.A COMPAGNIE SACCHI

C’est une existence heureuse et variée que celle de Gozzi, surtout dans son époque fiabesque. Qui n’a envié le sort du poète comique jeté dans le tourbillon de la vie d’artiste, au milieu d’une troupe d’acteurs intelligents et d’actrices jolies, qui doivent a ses travaux et à ses conseils leur gloire et leur pain quotidien ? Qui n’a désiré connaître la vie aventureuse décrite par Goethe dans Wilhelm Meister? Charles Gozzi faisait mieux que de jouir du

pittoresque et de ia liberté du monde des coulisses; il exerçait le rôle de génie du bien dans ce conflit perpétuel de passions ; il refusait de voir le mal, et souvent, de peur d’être blâmé par lui, on n’osait pas commettre une mauvaise action. C’est Gozzi lui-même qui parle dans sa Peinture de la comique compagnie de Sacchi. « Sans nul doute il y avait, ditil, dans notre troupe comique sept artistes excellents, soutiens solides de la comédie delX arte. Ce genre, bien exécuté, est, à m^>n sens, la plus agréable et la plus innocente récréation ; mal exécuté, il est insupportable, j’en conviens ; c’est tout ce que je puis accorder aux petits esprits persécuteurs de notre comédie, et qui, avec leur sérieux affecté, sont plus ridicules encore que les arlequins sans talent.

» Outre le rapport certain de mes capricieuses allégories avec le génie de ces acteurs, outre leur bravoure comique, la bonne odeur d’honnêteté qu’on respirait parmi eux m’engagea à fraterniser philosophiquement avec

cette compagnie. L’union, la bonne harmonie, la discipline, les règlements sévères sur la conduite des femmes, me séduisirent. Je me flatte d avoir été utile à la troupe et au genre, qui était avant moi plus ampoulé qu’il ne l’est. Quant au désintéressement et au zèle que j’ai montrés envers mes protégés, je n’en dirai rien. Qui pourrait compter tout ce que je leur ai lait par complaisance de prologues, d’adieux en vers, combien de chansons à intercaler, de quêtes de compliments pour les jolies actrices de passage, combien de milliers d additions aux farces, combien de soliloques, de désespoirs, de menaces, de reproches, de prières! Combien de fils j’ai morigénés, combien de pères j’ai suppliés, dans toutes ces pièces où les débutants timides ne savaient s’ils auraient la force d’improviser! J’étais de fondation le compère, le parrain, le conseiller, le médiateur, le cher poëte, aux baptêmes, aux noces, aux querelles, toujours en badinant et toujours avec succès, car je les aimais tous.

' Aucune de nos jeunes actrices n’était • laide, aucune sans dispositions pour son art. Elles s’y exerçaient en me priant de les secourir dans un moment de besoin , de leur donner des leçons, la veille d’un rôle créé. Avec leurs grands yeux, leurs airs patelins, caressants et coquets, elles obtenaient de moi ce qu’elles voulaient, preuve qu’elles jouaient bien la comédie. Et quand la troupe courait le pays dans la saison des pèlerinages! bon Dieu! quelle quantité de lettres! Milan, Turin, Gênes, Parme, Mantoue, Bologne! ahimèl C’étaient des récits, des chagrins, des souvenirs, des demandes d’arbitrages, des tendresses. Les lettres exercent une comédienne.

» Celui qui s’imagine qu’on peut mener des actrices sans faire l’amour est dans l’erreur.

On le fait ou on feint de le faire. Ces pauvres filles sont pétries de pâte d’amour. L’amour est leur premier guide aussitôt qu’elles peuvent s’aider à marcher en s’appuyant de la main. A six ans elles en parlent et le connaissent tant bien que mal. L’austérité de la com-

pagnie existait... en paroles. La jeune comédienne est extrême en tout: amitié est un mot iabuleux ; nous lui substituons l’amour et point de nuances. Une comédienne dit bien à une autre qu’elle a de l’amitié pour elle, mais quand elle veut la tromper ou lui jouer un mauvais tour. Du moins, dans notre compagnie, on faisait l’amour décemment, sans scandale. Jamais je n’ai vu nos actrices dépouiller les jeunes gens, se vendre à l’enchère, ni surtout, ce qui a de graves conséquences, mal parler de celles qui se conduisaient bien. Jamais une basse vénalité n’a été remarquée; on se serait fait bannir de la troupe. Après cela, on était amoureuse par choix, discrètement, en suivant le bon exemple qu’on avait reçu de ses père et mère, quand on en avait. Toutes les femmes disaient : « Quand j’aurai un mari, je quitterai la scène; » mais on se mariait à condition de ne point la quitter, car celle quia vécu heureuse sur la scène ne peut plus vivre ailleurs. Nous sommes passionnés à Venise, et la passion respire dans

les coulisses : elle passe sa tête par le trou du souffleur, on l’avale avec la fumée des quinquets. Hors des planches le néant.

» Ces pauvres jeunes filles ! que d’esprit et de traits comiques dans leurs amours ! Quelquefois elles m’attaquaient et me perçaient d’œillades, car j’étais garçon, je pouvais prendre femme, et on serait restée sur les planches. Quelquefois j’ai su leurs colères , leurs querelles, leurs jalousies, et même leurs pleurs à propos de moi; elles croyaient m’aimer parce que j’étais le signor poeta et célibataire, en un mot une planète adorable dont une invention scénique pouvait encore les porter au triomphe. Sous ce rapport je faisais de mon mieux, leur gloire était la mienne ; quant à Yhyménée, j’ai toujours mis fin aux chimères en déclarant mon parti pris de rester garçon ; mais bah ! on recommençait au bout de huit jours.

» A chaque rentrée en ville, après une tournée, je les questionnais d’un air indifférent. On ne voulait rien avouer. On avait tant pensé

à moi ! o Dio I et enfin les confessions arrivaient peu à peu, et on avait eu des boisseaux d’amourettes ! Mais on protestait et on prouvait, clair comme la nuit, par des témoignages, par des lettres, que les galants étaient tous de bon^ partis, des époux presque assurés. Ah ! si on était îestee un jour de plus dans telle ville, on seiait une dame bien établie! C’étaient de riches particuliers de Turin , qui est une ville noble , de Milan, une capitale ; tous avaient les intentions les plus honorables , mais tous étaient malheureusement obligés d’attendre la mort, qui d’un oncle, qui d’un père, qui d’une mère, qui d’une femme, le tout apoplectique, étique ou hydropique, ainsi cela ne pouvait tarder : « Tenez, lisez plutôt, » me disait-on. Je lisais fort placidement des expressionsde tendresse, et je voyais des regards furtifs qui lisaient aussi dans mes yeux , pour y chercher de la jalousie. . . . Qu’il est difficile pour un philosophe de vivre parmi de jeunes comédiennes ! Elles ont dans l’âme six livres écrits sur l’art d’aimer, sans compter celui d’Ovide.

» On ne reverra plus de Truffaldin comme Sacchi, plus de Brighella comme Zanoni, plus de Tartaglia comme Fiorilli, ce Napolitain plein de feu, justement célèbre dans toute l'Italie; plus de Pantalon comme Darbès, ce comique à volonté contenu ou impétueux, majestueusement bête, et si vrai que le bourgeois vénitien croit se mirer sur la scène quand il voit ce modèle parfait de ses ridicules. La Smeralda était un ange pour la grâce, une mouche pour la légèreté. Avec trois mots, ces gens-là auraient su faire tout une scène à mourir de rire. Jamais ils n’auraient souffert qu’une pièce tombât du premier coup. Ils en auraient plutôt fabriqué une autre sur le moment, et il fallait qu’on eût ri pour son argent, car ils étaient honnêtes, et du diable s’ils voulaient rendre le prix des billets. J’ai vécu avec eux pendant dix ans, au milieu du bruit, des querelles, des tempêtes, des injures, et avec tant de plaisir que je ne donnerais pas ces dix années pour tout le reste. Hors des affaires du théâtre, ces pauvres comédiens se

seraient mis au feu les uns pour les autres; ils auraient brûlé Venise pour moi. Hélas! tout a une fin ; F extinction et la dispersion de la troupe a été un de mes grands chagrins. Goldoni s’est appuyé sur un mot imposant et ti ompeur, et un mot est tout-puissant sur les esprits bornés ; ses pièces reviendront peutêtre sur l’eau, comme un vieux sac à procès embourbé au fond des lagunes, et qu’un coup de rame détache, en passant, de la vase où il dormait, tandis que mes pauvres fables, si on les oublie une fois, ne reverront plus la lumière. »

Le temps, qui détruit tout, laissa Charles Gozzi vivre heureux et tranquille pendant quatorze ans, au milieu de ces acteurs qu’il aimait et qu’il avait perfectionnés. Cette belle époque ne fut qu’une suite de succès, de relations gaies et cordiales, de bonne harmonie et de recettes copieuses. On se réunissait deux fois par semaine chez le compère Sacchi; le vin de Chypre échauffait les conversations ; la jeunesse et la beauté des actrices, leur co-

quetterie, leurs folles espérances de mariage, mettaient Gozzi dans la plus douce position dont puisse jouir un auteur. Tout alla le mieux du monde tant que le patron de la troupe n’eut de préférence marquée pour personne; mais un beau jour, une œillade plus meurtrière que les autres et mieux ajustée pénétra jusqu’à son cœur ; ce fut le signal de la discorde, de la désorganisation, et même de la décadence du poète comique.

Une actrice qu’il vit à Padoue, la signora Teodora Ricci, captiva tout à coup Charles Gozzi, à tel point qu’il négligea ses anciennes amitiés et ses intérêts pour être plus entièrement à son amitié nouvelle. Jamais il ne voulut avouer qu’il y eût de l’amour en jeu, et cependant il fit pour la signora Ricci plus que l’amitié seule n* osèrent entreprendre. Cette jeune femme n’était nullement appelée par vocation à entrer dans la troupe de Sacchi. • La comédie fiabesque et plaisante ne convenait pas à son physique sérieux, à sa diction déclamatoire, ni à son caractère violent et pas-

sionné. Dans l’idée que la faiblesse du poëte pour elle lui serait avantageuse, elle accepta les propositions que Sacchi voulut bien lui faire à 1 instigation de Gozzi. Comme si le public de Venise eût deviné le tort que cet élément nouveau pouvait causer h la compagnie, il accueillit très-froidement cette actrice à son début. La pièce de V Amoureuse tout de bon, composée exprès pour elle, se ressentit de la mauvaise volonté du parterre. Gozzi s’obstina ; il aima mieux changer de genre que d’abandonner sa favorite, et donna une traduction du Comte d’Essex et une autre de Gabrielle de Vergy. On avait eu de la peine à monter ces deux ouvrages, si contraires aux habitudes de la troupe. Peut-être l’exécution fut-elle manquée; le public demeura muet pour l’actrice et pour les deux ouvrages, qu’il fallut laisser de côté après six représentations. Le quatrième essai fut plus heureux. Gozzi, ayant étudié l’esprit et le caractère de son amie, trouva un rôle qu’elle pouvait jouer. La Princesse philosophe plut beaucoup au public,

et la signora Ricci se vit enfin applaudie et acceptée par les Vénitiens. Cette réhabilitation porta le coup de la mort à la compagnie Sacchi. Toutes les actrices jalouses se liguèrent contre la nouvelle favorite; une fois l’espoir perdu de convertir le poète en marito felicissimo , l’envie et la haine ne gardèrent plus de ménagements. Les quatre masques tournèrent leurs regards de tous côtés pour chercher de l’emploi ; la spéculation se mettant de la partie, les directeurs de Sant’Angelo, du théâtre de Mantoue, et même celui de la Comédie italienne de Paris, leur firent des propositions. Darbès et Fiorilli, gagnés à force d’argent, quittèrent San-Salvatore pour entrer dans la troupe rivale, de sorte que Gozzi se trouva en peu de temps sans Tartaglia et sans Pantalon. Par une transformation subite, il donnait des pièces sérieuses tandis que ses concurrents héritaient de son genre et de ses acteurs comiques. Comme dans le Roi cerf, l’amour lui avait fait imprudemment laisser son corps pour passer dans celui d’un autre , qui

avait pris immédiatement sa place. Heureusement, si Darbès et Fiorilli emportaient la gaîté avec eux, ils ne donnaient point le génie fiabesque aux mauvais et obscurs faiseurs du théâtre Sant’Angelo ; mais la décadence et la dispersion de la troupe Sacchi n’en étaient pas moins inévitables. Truffaldin prenait de l’âge et perdait ses jambes. Pour surcroît de complication, ce vieux fou s’avisa d’être amoureux de la Ricci, et malgré ses soixante-dix ans il donna de l’ombrage à notre poète, qui voulait bien se contenter du titre d’ami, à condition de ne point voir d’amant en titre. Un jour Gozzi trouva sa belle occupée à tailler du satin blanc pour faire une robe. C’était un cadeau de Sacchi, et la jeune première, avec la naïveté italienne , aurait bien voulu conserver à la fois les aunes de satin et sa vertu. La chose étant décidément impossible, elle garda le satin.

Avant l’arrivée de cette actrice, Gozzi, sans prédilection dans la troupe, également sévère et juste pour tout le monde, dressait ses arlis-

tes et les pliait à ses fantaisies. Une fois amoureux, il se laissa mener et se plia lui-même aux caprices d’une femme sans intelligence. Teodora n’entendait rien à la comédie dell’ arte, ni aux conceptions poétiques, encore moins au merveilleux mauresque ou persan , pas davantage aux allégories. Elle suivait des routines de déclamation, s’habillait du manteau piqué des vers de la tradition, et ne jouait, bien que les drames compilés et empruntés. Gozzi emprunta et compila pour lui plaire. Il traduisit le Gustave Vasa de Piron, la Chute de dona Elvira, pièce espagnole, la Femme vindicative , etc. Le public applaudissait par complaisance, mais il ne reconnaissait plus le père original, hardi et volontaire de Turandot et des Trois Oranges. Gozzi mécontent, bouda contre les Vénitiens pendant quelques années. Il Jais^a la Ricci jouer son antique répertoire d’ouvrages classiques et usés. Ce temps de repos ne fut pas inutile à cet esprit dérouté. Le poète se retrempa dans le silence. On le revit comme autrefois se promener à Saint-

Moïse, dans les coins et les petites rues, le menton incliné, comptant les dalles, et justifiant son sobriquet de solitaire^ II recommençait à parler tout seul et à murmurer des vers d’un air sombre et distrait. L’été de la Saint- Martin ranima encore une fois sa verve. Il eut Un retour vers la satire, non pas comme dans sa jeunesse, contre de fausses locutions, des drames traduits, le patois chioggiotte, ou d’autres bagatelles indignes d’échaulTer la bile d’un homme mûr. Les ridicules ne lui arrachaient plus que des sourires, ce fut sur les vices qu’il fixa son regard pénétrant. Le débordement des mœurs était parvenu à un degré d’effronterie tout à fait révoltant. Le génie satirique de Gozzi ne pouvait voir de tels excès sans leur dire un mot, et comme le sujet en valait la peine, l’émotion se mêlant à la plaisanterie, il trouva une quatrième manière, non plus gauloise comme dans la Tartane , ni orientale comme dans les fables et les allégories, ni italienne comme dans les pantalonnades ; l’indignation et le chagrin lui inspiré-

rent cette ironie amère et touchante que Shakspeare avait mise dans la bouche du prince Hamlet. Trois satires seulement, et très-courtes, sortirent de ce dernier jet ; mais ce furent les meilleurs fruits qu’ait portés cet arbre si fécond.

Au milieu de cette révolution dans le récit de Gozzi, l’année 1797 arriva. Les armées républicaines et les graves événements qu’elles apportèrent à leur suite éteignirent tous les petits intérêts. On ferma les théâtres , et la politique régna seule à Venise. Gozzi assista à la chute de son pays , aux trahisons, aux folies de la magnifique seigneurie, à l’abandon méprisant du général français , à l’entrée des baïonnettes allemandes , à l’élection dérisoire du doge Manino, son ami. Dieu sait ce qu’étaient devenus dans ce conflit les Pantalons et les Truffaldins! On n’en entenditplus jamais parler, etl’année de la mort de Charles Gozzi n’est pas même connue. On ne savait pas non plus l’année de sa naissance. Ce géniebizarre passa

comme une de ces comètes dont on n’a pas eu le temps d’étudier la marche. Aussitôt qu’on ne le vit plus, on l’oublia, et on revint à Goldoni par la pente inévitable de la routine.

A quel point cet injuste oubli a été poussé en Italie, et particulièrement à Venise, c’est ce que j’aurais refusé de croire si je ne l’avais vu par moi-même. Au mois d’octobre étant à Venise, je cherchais sur les affiches de théâtre une pièce qui ne fût pas traduite du français. On joua un soir, au théâtre Apollo, une comédie de Goldoni, et je pris un billet. Au premier mot, je reconnus le Dépit amoureux, grossièrement transformé. Dans mon désappointement, je sortis en disant qu’il n’y avait pas moyen de voir en Italie une pièce italienne, et que Gozzi avait eu bien raison de se moquer des plagiaires. Mes voisins se mirent en fureur contre moi, et me soutinrent en face que leur Goldoni était trop riche pour voler les autres, et que les Amants querelleurs ne devaient rien à personne, ce qui ne me persuada point. Le lendemain, je de-

mandai chez plusieurs libraires les comédies de Gozzi; à peine si on savait ce que je voulais dire. Enfin, dans une petite boutique, on me tira de la poussière un vieil exemplaire oublié sur un rayon depuis quarante ans, et on me donna les dix volumes pour le prix du papier.

Lorsque Gozzi, jetant un regard inquiet sur ses œuvres, s’était effrayé de leur originalité, le pressentiment qui lui représentait ses fables oubliées et les oripeaux de Goldoni sortant de l’eau n’était pas un effet du hasard. Il sentait que le mot de régulière attaché à l’œuvre de Goldoni serait un jour le morceau de liège qui devait l’arracher du fond des lagunes. Les véritables poètes, les hommes de fantaisie, « qui ne vivent pas d’emprunt et ne se parent point de plumes du paon, » n’auront jamais pour eux que la minorité des gens intelligents et éclairés. Cette minorité leur fait rarement défaut ; mais une immense majorité se prononcera toujours pour ceux qui suivent les chemins battus ; elle reviendra là où est l’ornière, et laissera ceux qui ne marchent

sur les traces de personne se perdre dans l’oubli. Le sort du poëte de fantaisie sera donc, non-seulement d être oublié, mais encore de reparaître, au bout d’un certain temps, comme une nouveauté sous le nom d’un autre. Certes, lorsque. Hoffmann se mit à imaginer ses personnages bizarres, on ne douta pas qu’il n’eût puisé ces excellentes folies dans sa cervelle ; cependant on ne peut nier qu’il se soit inspiré de Gozzi. Le portrait de Crespel, celui de maître Abraham avec sa redingote couleur fa bémol, celui de Jean Kreissler avec son archet à la ceinture en guise d’épée, ne sont pas plus hardis que celui du patricien N..., avec ses armes de la bataille de Lépante. Les bottines étonnantes du joueur d'échecs cèdent encore le pas à celles de l’archevêque Turpin. Qui eût osé soupçonner la Vie d’ Artiste de ne pas être un souvenir de jeunesse raconté par Hoffmann avec tous ses détails les plus exacts? Cependant on ne sait plus qu’en penser en voyant que Gozzi, trente ans auparaavnt, écrivait un chapitre semblable dans sa peinture

de la compagnie Sacchi. La chanteuse Teresa aurait-elle été aussi capricieuse dans ses amours avec le maître de chapelle, si la Teodora Ricci n’eût pas fait damner le poète comique vénitien ? Le chagrin et les déceptions d’Hoffmann se sont bien augmentés de ceux de Gozzi. Quant aux méprises de l'Enchaînement des Choses , du Pot d’or et de Zacharie, ce sont absolument des amplifications du chapitre des Contratempi. Hoffmann a beaucoup loué Gozzi et vanté ses pièces fiahesques, sa poésie, les caractères comiques de son théâtre, et tout ce qui n’avait aucun rapport avec les contes fantastiques ; mais il s’est bien gardé de parler du reste, et cependant comment croire que l’histoire de l’oncle Constantin Zucalà, le portrait du sénateur botté à la Turpin, et l’aventure du palais envahi par les cuisiniers, n’aient pas frappé Hoffmann bien plus vivement que les autres morceaux? — Ajoutons que, sans le poète astrologue Burchiello, il n’y aurait pas eu de Néophobus; que si la Tartane n’eût pas coulé à fond les faiseurs de galima-

tias et les novateurs vénitiens, nos fabricateurs de mots n’eussent pas essuyé sous cette foi me la fine et terrible bordée que Nodier leur envoyait il n’y a que deux ans. Gozzi a encore sur ses imitateurs l’avantage d’avoir écrit en vers. Il n’est ni juste ni décent que ses inventions soient introduites en France de seconde main, tandis que le véritable créateur d’un genre original et applaudi n’est qu’à peine connu de nous.

Si je n’ai pas réussi à donner de ce poète aimable 1 opinion qu’il mérite, ses ouvrages sont là; le lecteur peut les ouvrir sans avoir à craindre d’y trouver de l’ennui, car Gozzi écrivait pour un public bien plus léger et plus impatient que nous. On ne s’inquiétait guère à Venise des lois du bon goût, ni des leçons sur la dépravation des mœurs, ni des colères de l’académicien solitaire contre les patois barbares ; il fallait d’abord amuser son monde. Une minute d’ennui eût tout perdu et renvoyé les spectateurs immédiatement d’un théâtre à l’autre. Charles Gozzi savait cacher son but

moral ou littéraire sous l’apparence du plaisir et de la récréation ; derrière la nourrice racontant des histoires aux petits enfants , on reconnaît sans peine le philosophe. Cet alliage de la force satirique, du bon sens critique, du merveilleux oriental , du fantastique et de la pantalonnade italienne, a quelque chose d’étrange et de surprenant, comme l’existence de Venise elle-même. C’est bien de la ville féerique des lagunes que ce génie complexe devait sortir, et le public français, qui a le privilège de distinguer et d’aimer ce qui se fait de bon en tous pays, ne refusera pas à Charles Gozzi une place dans son estime.

WÊÊM

Mil! AN. - I.' ACTEUR MODE AT A. — UN DILEMME.

Bien m’en prit d’avoir terminé par Venise, car, si j’avais débuté par là, le voyage en Italie aurait pu se borner à cette seule ville, tant il est difficile de s’en arracher. Nous y restâmes aussi longtemps que possible, et nous y serions encore si la plus impérieuse des nécessités, la question d’argent, ne nous eût forcés à passer les monts. Le simple examen de nos lettres de crédit et la progression décroissante des fonds nous ayant avertis que la patrie nous

réclamait, nous partîmes, M. Y... et moi, par le courrier de Milan, nous promettant, par un serment solennel, de nous retrouver un jour sur la place Saint -Marc, ce que nous n’exécuterons probablement jamais. Annibal lui-même, qui avait de la volonté, ne revit plus l’Italie une fois qu’il eut touché les côtes d’Afrique.

En sortant de cette ville si originale, les choses perdaient leurs couleurs à mesure que nous avancions vers l’ouest. Yicenceet Yérone ont encore quelque physionomie. A Milan, l’Italie s’éteint. Sauf un petit nombre de palais, on ne voit plus que des maisons modernes. Les mœurs paraissent moitié allemandes , moitié françaises, et on reconnaît dans tous les usages cette civilisation à la fourchette qui satisfait également l’Anglais et le commisvoyageur. Sous les arbres de la promenade, au milieu des équipages, on peut se croire aux Champs-Elysées ; le soir, la tasse de thé septentrionale vous transporte à Londres ; vous rencontrez dans le peuple une foule de bossus et de nains, comme dans nos villes manufac-

turières, où les bienfaits de l’industrie ramènent l’homme à l’état de singe, Plus de paresse, et partant plus de beauté musculaire. Le ciel est plus pâle que celui de la Provence ; l’air devient froid, et la poésie, naturellement frileuse, grelotte et se cache. Les têtes blanches des Alpes vous avertissent que le nordetl’hiver habitent à deux pas de là. Malgré le luxe, la bonne compagnie et les ressources de cette grande ville, mieux vaut le véritable Paris, quand on l’a sous la main, qu’un Paris en abrégé.

Après avoir été reçu à bras ouverts à Naples, Florence et Venise (je ne dis pas à Rome parce qu’on m’a assuré que la société romaine était fermée comme le Capitole antique si bien gardé par ses oies), vous vous imaginez que vous allez entrer partout à Milan. L’erreur ne dure pas longtemps. Il y a deux ou trois salons hospitaliers, pas davantage; le reste est inabordable et fortifié. Quand vous avez tenté deux fois le passage, une lettre d’introduction à la main, vous comprenez que la

consigne du suisse est de n’ôüvrir à aucun visage inconnu. Vous laissez votre lettre appuyée d’une carte de visite au bas de laquelle est votre adresse. Au bout de trois jours, un domestique vous apporte une autre carte de visite pour toute réponse. Cependant, si la personne qui vous recommande est de poids, on vous fait dire qu’on vous recevra tel jour, à telle heure* Vous arrivez tout franchement pour causer. Les visages sont contraints ; il semble qu’on soit au désespoir de n’avoir pu vous éviter. Vous prétextez bien vite une affaire, et vous në revenez jamais ; c’est le parti le plus sage et le plus honnête* Comme les motifs de cette exclusion tiennent à la politique et à la fausse position de la noblesse vis-à-vis de son gouvernement, il n’y a pas moyen d’en garder rancune aux Milanais.

Nous avions pris nos mesures pour consacrer une quinzaine au séjour de Milan ; mais au bout d’une semaine, comme nous connaissions à fond la cathédrale, le musée , qui est médiocrement riche, les débris effacés de la

fameuse Cène et quelques rares ouvrages de Luini, nous nous regardions en nous demandant ce que nous pouvions faire encore en Lombardie. L’automne marchait à grands pas; le retour des pluies devenait menaçant, et les sites des Alpes nous invitaient à partir. M. Y.., poussait des soupirs à fendre le Simplon, en recueillant ses souvenirs tout frais de Yenise. En causant de notre séparation prochaine , dans la cour de notre auberge, nous vîmes une affiche qui annonçait pour le soir la traduction du Louis XI de Casimir Delavigne, jouée par le célèbre Modena, le Talma de l’Italie. Depuis le plaisir extrême que m’avaient fait les petits théâtres napolitains, je n’avais pas trouvé un spectacle satisfaisant, excepté un soir à Florence, où un acteur appelé Domenicone avait joué d’une manière remarquable le Saül d’Alfieri. J’avais déploré lamort des théâtres vénitiens, dont la gaieté eut jadis un succès européen. Les Pantalons, les Tartaglia, les Trufaldins s’étaient envolés ; il ne restait plus qu’un pauvre Arlequin pour soutenir le

théâtre Malibran, que la bonne compagnie ne daignait pas fréquenter. Naples seule a conservé ses spectacles nationaux. On jouait partout la tragédie, le drame français traduit, et le vaudeville arrangé sans couplets. Le Gamin de Paris , représenté par une jolie actrice, pouvait offrir quelque amusement, et le général de l’empire accommodé à l’italienne eût déridé un cholérique ; mais cela était bon à voir une fois. Les grands acteurs tragiques sont rares en tous pays ; la réputation de Modena méritait un examen sérieux. Nous allâmes donc au théâtre Re , nous mêler à un public intelligent et choisi.

Modena paraît avoir quarante ans et ressemble beaucoup au portrait de Jean-Jacques Rousseau. Son visage jouit de cette mobilité expressive particulière aux hommes du Midi. Tout en réglant ses gestes, il cède encore malgré lui à la pétulance causée par la chaleur du sang, et cette organisation que nous appelons en dehors lui rend plus difficiles qu’il ne le pense ces rôles concentrés qui reviennent

si souvent dans les ouvrages français. Modena pourrait s’élever très-haut dans les personnages du Cid, d Othello, de Tancrède, de don Juan d Autriche, et dans tous les rôles qui demandent plus de passion ou de brillant que de profondeur. Malheureusement la mode des traductions du français l’oblige à se renfermer sans cesse en lui-même, contrairement à son naturel. A force d’étude et d’intelligence, il réussit à se dominer assez pour étonner le public italien, qui n’est pas aussi accoutumé que nous à ces rôles concentrés. Les ultramontains dissimulent volontiers, mais fort mal; on voit sur le bout de leur nez la pensée qu’ils s’imaginent cacher. Il y a une grande différence entre le mensonge maladroit et indiscret et cette dissimulation froide qui contient son idée, la suit avec constance et va quelquefois jusqu’à la mort sans se trahir. Peut-être si Modena était de Yenise ou de Palerme , qui fournissent encore des caractères en dedans, aurait-il pu donner au rôle de Louis XI une couleur originale sans s’attachera l’exactitude

historique; mais il est certain qu’une tragédie sur Charles le Téméraire lui eût mieux convenu.

Cependant Modena fit peu de contresens dans le rôle de Louis XL Les terreurs, les superstitions, les prières au vieux moine pour obtenir du ciel quelques années de répit, les angoisses de la mort, furent rendues avec beaucoup de bonheur et de talent. Le reste fut manqué, empreint d’une exagération opposée au caractère du personnage. Toutes les fois que se présentable sentier épineux qui traverse entre le tragique et le comique , 1 acteur chancelait et tombait d’un côté ou de l’autre sans pouvoir reprendre le milieu du chemin. On riait le plus souvent où il aurait fallu frémir. Quant aux grimaces et tics nerveux destinés à montrer les progrès de la maladie, c’étaient des contorsions dont le public du Nord se serait irrité. Le costume laissait aussi à désirer, lîn Français reconnaît difficilement Louis XI en robe vert-pomme bordée d’hermine, avec un bonnet de soie vert et blanc ; sans impose)

aux acteurs l’obligation puérile de porter sur leurs habits les couleurs qui sont dans l’âme du personnage, on se figurerait avec peine un Louis XI bigarré , un Philiphe II chatoyant, ou un Richard III de satin rose. En somme, Modena est un artiste distingué, que le ciel a fait pour le ribombo sonore de la poésie italienne, et non pas pour une poésie sobre et concise comme la nôtre. Chacun a ses qualités ; l’hyperbole sied à l’Italien et l’ellipse au Français.

M. V... devait retourner en Bourgogne par le Simplon, et moi je devais rentrer par le Saint-Gothard. Le lendemain de la représentation de Modena, je conduisis mon fidèle compagnon aux messageries de Genève. Après quatre mois passés dans une intimité fraternelle, nous étions fort émus en nous séparant; mais, selon l’habitude des gens du Nord, nous ne faisions point de phrases. L’émotion, qui délie si bien des langues du Midi, nous fermait la bouche. Quand nous parlions, c’était de choses étrangères à tont ce que nous pen-

sions; mais nous ne laissions pas pour cela de nous entendre parfaitement.

J’habite une jolie maison à Beaune, me

dit M. Y.... Après un moment de silence, il ajouta :

Il y a une chambre d’ami d’où l’on voit les montagnes du Jura.

Au bout de cinq minutes, il reprit :

— Le vin de notre pays est bon, la campagne belle, et on trouve encore des moyens d’y passer le temps agréablement.

—De peur d’être Italiens, lui dis-je, ne nous jetons pas dans le flegme anglais. Expliquons-nous. M’invitez-vous à aller à Beaune?

— Assurément, de tout mon cœur; et si j’hésite, c’est que je n’ose vous le proposer.

—Eh bien ! j’irai vous voir.

Et j’irai en effet, si le bon Dieu le permet. Une fois seul dans les rues de Milan, je songeai à mes amis, aux causeries du coin du feu, à tout ce que j’avais laissé en France de cher et d’aimable, et je courus immédiatement à mes bagages. Le moment du retour est une si

douce chose qu’il faudrait voyager, ne fût-ce que pour retrouver ceux qu’on aime. Je m’ar rêtai deux jours au lac de Côme pour visiter la villa Sommariva, et saluer du bord du bateau à vapeur la Pliniana, séjour charmant qui fait envie et inspire le goût des équipées amoureuses, et puis je partis, ayant contracté une dette de cinq sous envers Gustave Planche, à qui je rendrai cette somme lorsque nous nous rencontrerons en Chine. Trois jours après, j’avais traversé le Saint-Gothard, le lac des Quatre-Cantons , Lucerne, Bâle et Strasbourg. En regardant l’horloge de la cathédrale et les belles sculptures de Pigalle au tombeau du maréchal de Saxe, il me semblait n’être jamais sorti de France et avoir entrevu F Italie dans un rêve. Pour la première fois depuis un an je retrouvais la sensation de bien-être de l’homme appuyé sur son terrain, environné d’êtres faits comme lui , et qui parlent sa langue. J’étais dans le pays de la vraie indépendance, où l’on peut penser ét dire librement. Quoique les polices de l’italie ne vous

tourmentent pas, elles savent tout de suite à qui elles ont affaire , et s’assurent que votre intention n’est bien que de voir le pays et de vous divertir. Les journaux , soumis à une censure rigoureuse, ne parlent que de bagatelles d’une fadeur insupportable. Arrivé dans la terre classique de l’esprit et du bon goût, je me jetai comme un affamé sur les larges feuilles volantes qui couvraient lestables d’un café, mélange bizarre et curieux de politique, de critique , de littérature , d’anecdotes , de nouvelles diverses et d’annonces payantes, où un simple fdet sépare la discussion des intérêts les plus graves d’un morceau de poésie ou a’ un caprice d’imagination. « Enfin, me disais-je, je vais donc lire quelque chose de très-spirituel, écrit sans contrainte et sans préoccupation. » Je tombai sur cette phrase que je transcris littéralement : « La partition sublime de Robert Simnelreçoit tous les jours plus d'extension. » C’était mal débuter après un an d’absence ; mais la réclame de théâtre est dispensée de savoir sa langue. Le feuilleton m’offrait une

revanche ; je le saisis et m’enfonçai jusqu’ à la dernière colonne dans un galimatias double , dans un abus de mots si étrange et si fou, que ma soif en fut du coup étanchée pour quinze jours.

En terminant le récit d’un voyage en Italie, la politesse demanderait que mon dernier mot fût une flatterie; malheureusement je ne trouve au bout de ma plume dans ce moment qu’un petit reproche à adresser aux Italiens. Les brillantes qualités de leur esprit et de leur caractère sont gâtées par un défaut, qui est leur susceptibilité extrême, indigne d’un peuple parfaitement civilisé. Leur amour-propre est si chatouilleux , que cent éloges ne sont rien pour eux auprès de la plus légère critique. Pour leur plaire, il ne faudrait jamais sortir d’un enthousiasme aveugle, même en matière de cuisine. Les touristes français les ont, Dieu merci, assez régalés de pathos admiratif. Étant persuadé d’avance que ceux d’entre eux qui parcourront ces pages ne me tiendront pas compte de tous mes compliments et ne verront

que cette dernière attaque, je veux du moins les placer sous le tranchant d’un dilemme : « Ou tu n’oseras te fâcher de mon reproche, de peur de paraître susceptible, ou tu te fâcheras, et tu prouveras par là que j’ai raison de te reprocher ta susceptibilité. » Nous ne sommes point ici-bas pour nous flatter réciproquement. L’encensoir est un instrument sacré réservé à l’autel et au service de Dieu. Ajoutons que la franchise est un des devoirs de l’amitié, et que j’aime trop sincèrementles Italiens pour leur taire ce que je pense. Cela dit, je soutiendrai partout que ce sont les gens les plus aimables du monde.

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