‹ Course en voiturin (Italie et Sicile) (volume 2)Chapitre 20 sur 21 · Ï.A TARTANE · texte numérisé non relu

Ï.A TARTANE

Sur un être sensible et intelligent comme Gozzi, ces trois déceptions amoureuses ne pouvaient manquer d’exercer une grande influence. La bonne opinion qu’il voulait avoir des femmes recevait une atteinte profonde. Son chagrin une fois calmé, il riait de luimême en songeant que dans ses affaires de cœur lui seul avait fait tous les frais de délicatesse. L’imagination dégoûtée regrettait ses

trésors jetés au vent, et demandait au poète H. 18

du toscan. Le gouvernement lui passait ses travaux sérieux à cause de l’extravagance de son nom et de ses statuts. Elle s’appelait académie des Granelleschi, c’est-à-dire des amateurs d'an cries. Gaspard Gozzi faisait déjà partie de cette réunion ; il lut à ses confrères plusieurs morceaux légers de Charles Gozzi, qui fut élu membre de l’académie. Un vieux seigneur maniaque, infatué de lui-même et grand rimailleur, comme on en voit beaucoup en Italie, fut choisi pour président par une élection ironique. A chaque séance, ce président, monté sur un trône festonné, lisait d’une voix de fausset quelque pièce de vers toujours applaudie, et ces succès de îidicule, qu’il prenait pour bons, lui méritèrent le titre glorieux d ' arcigranellone , ce qui veut dire littéralement archi-imbécile. Les autres membres de cette académie étaient des savants, des bibliophiles, des poètes et des écrivains distingués. On était en rapport avec 1 académie de la Crusca, on introduisait à Venise les bons livres florentins, et on y répandait le goût du

un relâchement extrême. La police regardait de travers les jeunes gens sérieux. Pour se faire bien voir, il fallait déguiser le goût innocent de l’étude sous les formes de la bouffonnerie, du plaisir ou de la licence. On devait paraître ne songer qu’à rire et faire l’amour. Le peuple, poussé dans cette voie, adoptait volontiers cette maniéré de vivre en paix avec son gouvernement. On employait les nuits en fêtes et en débauches, la moitié du jour à dormir, le reste à courir après des intrigues galantes, et on ne manquait pas le soir d’aller au spectacle pour causer et prendre des sorbets. Ce public évaporé, intelligent et civilisé, ne demandait qu’à se divertir, applaudir, juger les différends entre les poètes, et donner le prix à qui trouvait le meilleur moyen de lui plaire.

Il y avait alors à Venise une académie nouvellement fondée, qui, sous les apparences d’une réunion consacrée à la folie et au burlesque, cachait un but littéraire utile et sage, le perfectionnement de la langue et de culte

din, caricature bergamasque ; le Brighella , représentant lés orateurs de places publiques et d'autres types populaires ; et enfin le célèbre Pantalon, le bourgeois vénitien personnifié avec tous ses ridicules, et dont le nom a une étymologie digne d’un commentaire. Ce mot vient de pianîa-leone (plante-lion) ; les anciens marchands de Venise, dans leur fureur d’acquérir des terres au nom de la république, plantaient à tout propos le lion de Saint- Marc sur les îles de la Méditerranée , et comme ils venaient se vanter dé leur conquête , le peuple se moquait d’eux en les baptisant plante-lions. Ce démocratique sobriquet rappelle l’aventure de Cicéron, poursuivi par les gamins de Rome, qui criaient [derrière lui : Reperiit, invenit! parce que Cicéron n’arrivait jamais au sénat sans assurer qu’il avait trouvé et découvert une conspiration nouvelle. Le titre de piantaleoni du- dix-neuvième siècle pourrait être justement décerné aujourd’hui à une autre nation qui plante le lion sur les îles de toutes les mers avec encore plus

style pur et naturel, que le ribombo et le gali~ matias avaient détrôné depuis longtemps.

Tout le bien que les Granelleschi avaient fait se trouva détruit un beau jour par Goldoni, écrivain barbare, qui n’avait d’esprit qu’en parlant les patois de Venise et de chioggia. Goldoni, pénétré de la lecture de Molière, avait adopté ce poète pour son modèle ; mais comme il traduisait aussi les continuateurs de Molière, il se croyait sur les traces du plus grand comique du monde, tandis qu’il suivait à la piste Destouches et tous les auteurs de troisième ordre. Jusqu’alors la comédie italienne n’avait pas observé de règles. Les acteurs italiens ayant au plus haut degré le don précieux de T improvisation, la moitié de la pièce était écrite, l’autre moitié abandonnée à l’inspiration des acteurs. La portion écrite était en toscan, l’autre en dialecte. Ce genre existe encore à Naples, où il jouit d’une faveur méritée. A Venise, quatre masques bouffons et improvisateurs revenaient dans toutes les pièces : le Tartaglia, bredouilleur ; le Truffai-

C’était une manière de s’introduire en traître dans le camp ennemi. A peine eut-il assuré son crédit sur le public de Venise qu’il abandonna la troupe de Sacchi pour celle du théâtre Sant’ Angelo, où l’on jouait des traductions. Il prit l’engagement de faire représenter seize pièces nouvelles dans un hiver, et il tint parole en imitant à la hâte tout ce qui paraissait en France. Il passa du genre bouffon à la comédie prétentieuse de Destouches, puis au drame larmoyant, qui devenait à la mode à Paris, et il crut avoir sauvé et régénéré le

théâtre. L’abbé Chiari, écrivain ampoulé, traduisait aussi de son <*té les pièces françaises en phébus ultramontain, si bien qu’en peu de temps la comédie nationale disparut, et que la troupe de Sacchi sortit de Venise pour aller

chercher fortune en Portugal.

L’académie des Granelleschi ne savait trop que penser de cette révolution subite. Trompée par le titre de régulière qu’on donnait à la comédie nouvelle, et par l’autorité du nom de Molière dont on abusait adroitement, elle he-

jm

de constance que les anciens marchands de Tenise.

Les quatre rôles à caractère étaient joués en 1750 par des acteurs d’un grand talent, si on en croit Gozzi qui les aimait passionnément. Le Brighella, nommé Zanoni, et le Truffaldin, Sacchi, directeur de la trou-pe, étaient surtout des improvisateurs délicieux. Ce genre prêtait singulièrement à la satire, puisque les quatre masques jouissaient du privilège de faire rire le parterre aux dépens de qui ils voulaient. C’est cet art déréglé, mais piquant, animé et original, que Goldini résolut d’anéantir au nom de Molière, qui av<*it emprunté à l’Italie les Sbrigani et les Sçapins, dont le théâtre français s’était fort bien accommodé. Goidoni voulut remplacer la comédie italienne par un genre froid et dégénéré auquel Gozzi donnait le nom de flebile, ce qui veut dire à volonté ■plaintif ou déplorable. De peur de heurter trop brusquement le goût du moment, Goidoni donna d’abord sa petite pièce de l’Enfant d’ Arlequin , qui eut du succès, même en France.

ici un jour de bise et de neige. Il est beau à vous de vous apercevoir que le style de ces pièces est une boucherie de mots où la grammaire et le bon goût sont mis à la torture. Quant au fond, avorton bâtard et larmoyant, qui a volé au grand Molière ses papiers de famille, regardez-le du haut du campanile de Saint-Marc, et les plus myopes, le reconnaîtront pour une imposture littéraire. Ces genslà font de l’italien un mélange si barbare que je me crois à Babylone. Apprêtez-vous à parler leur langage si vous voulez encore être compris. Ce que j’admire par-dessus tout, c’est de voir confondre dans la même catégorie Goldoni et Chiari, absolument comme si on ne savait pas distinguer le dôme de Saint- George-Majeur d’une marmite. Les comédies de Goldoni, signori miei , sont un grand amas de bonnes scènes et de matériaux utiles qui pourrait servir de manuel comique à d’autres talents plus cultivés et plus éveillés que le sien. Le manque de culture et la nécessité de produire servilement trop d’ouvrages sont les

sitait à se prononcer. Goldoni écrivait fort mal, mais ne fallait-il pas excuser le vice de la forme en faveur du fond? En résultat, le théâtre avait-il perdu ou gagné? Telles furent les questions qui s’agitèrent dans le sein de l’académie. Gozzi se promenait dans un coin, la tête baissée, les bras derrière le dos, comptant les dalles d’un air mélancolique, comme le lui reprocha Chiari dans ses prologues. On trouvait beaucoup de raisons favorables au genre nouveau ; Gaspard Gozzi lui-même se laissait égarer par les grands mots de règles classiques; Daniel Farsetti seul plaidait pour la comédie nationale. Charles Gozzi prit la parole.

— Signori miei , dit-il avec un sourire plein de malice, j’avais pensé, en demandant à entrer dans votre académie, que le nom de Granelleschi était un badinage ; j’étais loin de soupçonner que ce fût une réelle définition de nos rares mérites; mais je vois que nous sommes bien nommés. Granellesco je suis à jamais si vous approuvez cette comédie à la mode que les vents glacés du nord ont apportée

Toutes les incertitudes sont à l’instant fixées, et les yeux dessillés par ce discours. Le poète rentre ensuite dans son silence taciturne qui lui a fait donner le surnom de solitaire : il laisse ses confrères censurer le théâtre nouveau, ce qui n’arrête pas le cours de la vogue; mais, au bout de cinq ans , les fruits sont mûrs : Gozzi arrive un beau jour à l’académie, un rouleau de papier sous le bras, et demande la parole :

— Seigneurs Granelleschi , j’ai une provision de bagatelles à vous communiquer. Vous savez qu’il y a deux cents ans est mort à Florence un vieux poète un peu sorcier appelé Burchiello. J’ai eu le bonheur de retrouver un de ses manuscrits posthumes chez la marchande de tabac. Ce beau poème est intitulé la Tartana degl ’ influssi (la Tartane des influences pernicieuses pour l’année bissextile 1756) , et j'oyez comme la rencontre est heureuse ! ce manuscrit tombe précisément dans mes mains peu de jours avant que l’année 1756 soit com- » mencée.

bourreaux de ce bon esprit italien que j’aime en le. plaignant. Ses rapines, ses plagiats et ses imitations, tout blâmables qu’ils sont, révèlent un génie comique mal employé. Mais Chiari, ce pédant sentencieux plus obscur qu’un astrologue, qui délaye les pièces françaises en les assaisonnant d’immoralités ! l’appeler le réformateur du théâtre, c’est comme si on disait, en voyant répandre du vin et remplir les bouteilles avec l’eau des lagunes : Voici une cave heureusement réformée. Les potions goldoniennes et chiaristes ont endormi la jeunesse spirituelle de Venise ; le sommeil vous gagne; vous étendez vos membres engourdis, et dans votre somnolence vous murmurez en bâillant : « Il me semble que la comédie est devenue régulière. » Il n’y a rien au contraire de plus irrégulier pour des Italiens qu’un genre antinational , mêlé de trivialités et de barbarismes. Laissons pa^er quelque temps, et ensuite c’est à nous qu’il appartiendra d’appliquer au public les sinapismes qui secourront sa léthargie.

faut des vers martelliëns (1), si longs, si durs à fabriquer, d’une matière si coriace, qu’on y va des dents, des pieds et des mains, comme les cordonniers cousent leurs souliers. On se donne beaucoup de peine, mais on a réussi à faire parler hébreu aux muses.»

Burchiello avait bien deviné. Regardez le pauvre public de Venise : en quel état il est tombé ! N’ayant plus d’endroit où il puisse se divertir honnêtement, il va dans les tavernes et perd ce qui lui restait encore de respect pour les bonnes mœurs. Cependant reprenons un peu d’espérance, car le poète sorcier nous prédit pour la fin de l’année le retour de Sacclii et deZanoni, ces acteurs inimitables qui ramèneront avec eux les plaisirs, la gaieté italienne, et la pantalonnade plus profonde qu’on ne le croirait à voir son air innocent. Goldoni, enflé par un succès éphémère, proclame dans ses préfaces son dessein « d’arracher à la comédie nationale ses masques de cuir, »

(1) Le vers marteïïien répond ù l’alexandrin français.

Gozzi fait sa lecture, et les académiciens, à qui le règlement prescrit le plus grand sérieux en matière de badinage, admirent comment le vieux Burchiello a savamment deviné l’état des mœurs, des lettres, du barreau et même de la chaire, en cette année bissextile, il a passé en revue les ridicules de la société vénitienne, l’hypocrisie des coureurs de sermons, les bavardages philosophiques des avocats, et le théâtre dit régulier. Il a deviné Chiari et Goldoni ; ô profond Burchiello ! L’académie éclate en applaudissements à ce passage qui définit la comédie larmoyante :'«Ces spectacles sont une omelette battue... On mélange ensemble des morceaux incomplets, des caractères que la nature ne pourrait pas seulement rêver, des figures méconnaissables, des homélies, des métaphores et du patois de gondoliers ; il pleut des arguments de pièces à la douzaine, et puis on se redresse, les joues enflées, le pied en dehors, et on dit : Nous avons réformé le théâtre... Autrefois on faisait tout simplement de la poésie; aujourd’hui il

combien les critiques de Burchiello étaient fondées. Goldoni en appelait encore à l’auditoire nombreux qui venait chaque soir à San- Salvatore. Les amis de Gozzi lui représentèrent que le silence n’était plus possible, que la satire ne suffisait pas, et que le public avait le droit d’exiger une pièce meilleure que celle du genre critique : « César, répond Gozzi, a pris son temps pour passer le Rubicon, et vous autres, vous m’y poussez la tête la première en répandant ma satire dans les cafés ; il faut à présent que je nage ou que je me noie. » Sur ces entrefaites, le tremblement de terre de Lisbonne ayant chassé Sacchi du Portugal, Gozzi n’eut plus aucun prétexte de retard. Un matin, le petit théâtre de San-Samuel, fermé depuis cinq ans, est nettoyé avec soin, et sur la porte on voit une grande affiche qui annonce : V Amour des trois oranges, fable en cinq actes, imaginée exprès pour ramener les quatre masques nationaux, et soumettre au public quelques allégories peu déguisées.

expression choquante et cruelle dont il se repentira ; ainsi l’a dit Burchiello. « Continuez donc, poètes nouveaux, à sonner vos cloches de bois qui appellent les papillons au consistoire. Tout cela aura une fin, et alors que ferez-vous? Vous vendrez de l’onguent, vous • *

direz la bonne aventure en plein air, et vous débiterez de ces marchandises qu’on ne donne qu’au comptant. »

L’académie des Granelleschi demandait l’impression de la Tartane. Gozzi refuse de la donner au libraire ; mais il en accorde une copie à son ami Daniel Farsetti, qui l’envoie imprimer en France et en répand dans Venise un millier d’exemplaires sans la permission de l’auteur. Les Vénitiens, rieurs et inconstants, ne se faisaient aucun scrupule de berner le poète qu’ils avaient accablé hier de caresses et de sérénades. Les journaux de Florence prirent feu pour la comédie nationale, et le célèbre P. Calogerà fit un grand éloge de la Tartiwe dans ses mémoires littéraires, Chiari voulut répondre, et prouva en vers détestables

mais Clarice assure que les vers martel-liens et l’opium sont une seule et même drogue. L’oracle déclare que le prince ne sera guéri que si on vient à bout de le faire rire. Hélas ! comment faire rire un pauvre enfant qu’on a tant ennuyé pendant si longtemps? Truffaldin prend les tasses, les potions noires, les fioles empoisonnées de la médecine nouvelle, et jette le tout par la fenêtre. « Amusons le prince, dit-il, soyons gais, jouons-lui quelque farce italienne. Majesté, donnezunefête àvotre

fils. » On ouvre les portes au peuple ; les bonnes gens entrent dans le palais. On boit, on fait de la musique: le prince n’en est que plus sombre. On se masque, on danse; le prince ne se déride pas. La fée Morgane, déguisée en vieille femme, s’approche , une cruche à la main, d’une fontaine qui verse du vin. Truffaldin f attaque ? se moque d’elle, fait des gambades en disant mille lazzis qui irritent la vieille. Elle veut le battre, il la pousse; elle tombe sur le dos, lés jambes en l’air, au milieu des débris de sa cruche cassée. Le prince

Le stgnor Prologue est un petit enfant qui se glisse entre la toile et la rampe pour faire trois saluts et dire d’un air naïf que l’auteur, pai grand extraordinaire, va faire représenter une pièce nouvelle qui n’a été jouée nulle part. La troupe demande pardon aux spectateurs de ne pas leur donner un ouvrage vieux, traduit, usé, paré des plumes du paon, embelli par de grosses sentences. Là-dessus l’enfant se retire, et la pièce commence.

Silvio, puissant roi de Carreau, pleure et se lamente dans le sein son ministre Pantalon ; son fils unique, Tartaglia (le peuple en personne) , périt d’ennui et de consomption. Le malheureux ! on l’a tant abreuvé de drames pleureurs, de comédies empruntées aux étrangers, et d’ouvrages dits réguliers, qu’il se meurt dans les règles, soigné par deux médecins en bonnets pointus. C’est la méchante fée Morgane qui lui a envoyé ces potions achérontiques. Que pourrait-on lui administrer? Lftandre penche pour l’opium, Truffaldin opine pour une infusion de vers martelliens ;

conte de nourrice que le public écoutait en palpitant de plaisir, mais dont le lecteur ne se soucierait guère et que Gozzi appelait une baliverne magique propre à ressusciter la comédie deir arte.

Tout en riant d’un succès populaire gagné à si. peu de frais, Gozzi n’entend pas précisément raillerie sur l’article des féeries orientales. L’Amour des trois oranges le captive luimême à la représentation ; il s’émeut devant sa propre invention. Cette première pièce n’était qu’un canevas, il faut aller plus loin, restaurer ce que Goldoni a détruit , ti acei des règles à la comédie dell’ arte, et créer en même temps un genre nouveau, le genre fiabesque. Cette résolution épouvanta la coalition Cbiari et Goldoni. Les prologues de San-Salvatore et de Sant’Àngelo mirent leurs bonnets de travers, et attaquèrent ouvertement Gozzi ; mais il était trop tard, le coup avait porté. La foule désertait, on courait aux fables de nourrice.

Le solitaire continuait à se promener sur la place de Saint-Moïse, les mains derrière le

éclate de rire, et F enchantement est rompu. Comme le parterre riait aussi, Truffaldin (Sacchi) lui disait avec attendrissement : « Hélas! chers souverains de mon cœur, si le pauvre Truffaldin avait su que vous l’aimiez encoie, il ne serait pas allé jouer en Portugal. » Cependant la fée, furieuse, se tournait vers le prince et lui lançait une horrible malédiction :

« Sois donc guéri de l’ennui, mais sois amoureux des trois oranges d’or. Point de repos pour toi jusqu’à ce que tu les possèdes. Tu seras comme le quadrupède dans l’eau et le poisson dans un parterre de fleurs jusqu’à ce que tu aies conquis les trois oranges. » — « Eh bien ! disait Pantalon, courons après les oranges d’or. Ce n’est pas assez que d’être guéri de l’ennui, des comédies régulières et des vers mar.telliens ; il faut reconquérir aussi l’ancienne comédie, les bonnes fables de nourrices, la verve éteinte des masques nationaux, et les amusements oubliés de notre jeunesse.» Après cette introduction satirique commençait la poursuite des oranges ensorcelées, véritable

qui racontait au peuple d’anciens romans et des histoires merveilleuses. Zanoni, le Brighella de la troupe, imitateur des types populaires, singea le bonhomme Cigolotti avec son costume rapiécé, ses gestes emphatiques et son parler nazillard. Le signor Prologue se présenta sous cette famé grotesque. Il débita quelques traits satiriques etofit une exposition qui sans lui aurait pu sembler un peu longue. La critique trouva dans le Roi cerf une foule de beaux exemples et de conseils adressés aux rois, auxquels Gozzi n’avait peut-être pas songé. Quoi qu’il en soit, le genre fiabesque était définitivement adopté.

Voilà- donc l’édifice péniblement élevé par Goldoni et Chiari renversé en trois jours. Une flottille de trois barques vénitiennes avait suffi pour chasser ou couler à fond cent gros navires amenés des pays étrangers. Goldoni, voyant son théâtre désert, partit brusquement pour la cour de France, qui lui faisait des offres brillantes. L’Enfant cl’ Arlequin avait plu à Louis XY ; on voulait avoir à Versailles des

dos, roulant dans sa tête des imbroglio, des sortilèges dramatiques, et des allégories contre les faiseurs de traductions. On vit paraître sur l’ affiche divertissante de la troupe Sacchi le Corbeau, tiré d’un conte napolitain * pour l’amusement et l’instruction des petits enfants, et particulièrement destiné à, la guérison des nombreux hypocondriaques de Venise. » Après le Corbeau arriva bientôt le Roi cerf , pièce à transformations « où l’on verra un monarque changé en bête passer dans le corps de plusieurs animaux, et rentrer à propos dans son véritable corps, toutes choses qui paraîtront si vraisemblables, qu’elles pourraient bien être possibles. » Ces titres bouffons trahisent l’inclination de Gozzi pour le fantastique, où il va bientôt se plonger si profondément qu’il se croira le jouet des puissances occullfes.

Il y avait à Venise un vieil orateur de place publique appelé Cigolotti, qui faisait des sonnets de mariage, de naissance, de baptême, voire même des épitaphes pour vingt sous, et

pas exempt de reproches. Par haine des alexandrins et de l’emphase, il écrivait avec un abandon fâcheux. La rime est si facile en italien, que ce n’est guère la peine d’adopter un rhythme pour ne faire que des vers blancs, et Gozzi ne voulait décidément pas rimer, excepté dans les occasions où son sujet devenait tout à fait poétique. Il érigeait la négligence en système, et se glorifiait de renverser le pathos martellien en écrivant par-dessous la jambe. Ces irrégularités, qui se supporteraient en anglais, produisent un effet déplorable dans l’idiome coulant et mélodieux de la Toscane; aussi les classiques vénitiens, indignés de leur déconfiture, s’écriaient-ils douloureusement : « Au moins, nos barbarismes rimaient ensemble ! »

Charles Gozzi fut un peu étonné de n’avoir plus personne à combattre. Les sonnets ad-* miratifs pleuvaient chez son concierge. On l’appelait l’Aristophane de F Adriatique ; le public demandait encore des fable , sans songer que, les allégories n’étant plus de saison,

comédies da rider e, et Goldoni donna le Bourru bienfaisant ! On ne se plaignit pas de la surprise. Pendant ce temps- là Gozzi héritait nonseulement de la vogue de ses rivaux, mais même de leur théâtre, car la troupe de Sacchi passa de San-Samuel à San-Salvatore. En employant un ternie consacré dans les arts, on peut dire qu’à cette époque finit la première manière de Charles Gozzi. Il y aurait tout un parallèle à faire entre la guerre des deux écoles vénitiennes et celle à laquelle notre génération a pris part en 1829. Comme en France, on reprochait à l’une des écoles de Venise l’ennui et la froideur, à l’autre le mépris des règles. Gozzi a eu gain de cause, mais plus tard on le négligea complètement. Les ouvrages dits classiques furent repris, ce qui a amené la décadence irrémédiable de la comédie italienne en lui ôtant son génie national.

La victoire de Gozzi aurait pu être définitive, s’il n’avait pas eu lui-même quelques-uns des défauts de ses antagonistes. Son style n’était

charmante et puérile Turandot, qui a eu l’honneur d’être traduite par Schiller, représentée dans toutes les grandes villes d’Allemagne, et commentée sérieusement par Hoffmann, qui avait de bonnes raisons pour admirer Gozzi , comme on le verra tout à l’heure.

la moitié de l’intérêt s’était évanoui. Plus de genre flebile, plus de phébus, ni de vers soporifiques, ni de dialectes barbares; plus de contre-révolution à faire, et partant plus de satire possible. Gozzi se tourna un peu inquiet vers le sévère et judicieux Gaspard.

— Carlo mio, lui dit son frère, prends garde à toi. Avec la colère s’en va l’inspiration satirique. C’est quand on n’a plus de rivaux qu’on tombe. Iras-tu sans passion te créer des motifs de guerre? Si tu t’avises de toucher aux grands ou à la politique, on te fera jouer le premier rôle dans une tragédie dont la dernière scène sera un monologue dans une prison. Prends garde à toi; redeviens simple granellesco, ou bien brise les flèches et les armes poiptues ; puise dans ta seule fantaisie, et si tu réussis, tu sauras que le ciel t’a fait véritablement poète.

Le conseil de Gaspard était bon. Charles Gozzi s’enferma pendant deux mois dans son cabinet. Il oublia les querelles poétiques et se jeta dans la fantaisie. C’est de là que sortit la

mis et dépouillé de ses états, arrive errant et inconnu aux portes de Pékin. 11 remarque un grand mouvement dans le peuple, et demande s’il se prépare une fête ; mais on lui apprend que la foule s’assemble pour voir une exécution sanglante. Turandot, unique enfant de l’empereur de la Chine, jeune fille d’une beauté incomparable, d’un esprit profond et ingénieux, a famé noire et sauvage. Son père voudrait la marier avant de lui laisser l’empire ; mais elle déteste tous les hommes. L’empereur Altoun-Kan a vainement employé les menaces et les prières pour la fléchir ; if est faible et adore sa fille. Tout ce qu’il a pu obtenir d’elle, c’est de conclure avec lui un traité bizarre dont il a juré sur l’autel d’observer les conditions. Les princes qui aspirent à la main de Turandot doivent paraître au divan, en présence des docteurs. La princesse leur proposera trois énigmes. Celui qui les devinera toutes trois épousera Turandot et héritera de l’empire, mais ceux qui ne réussiront pas auront la tête tranchée. Tels sont les

TUK.ANDCT.

Si Peau d’Ane m’était contée, j’y prendrais un plaisir extrême, disait le bonhomme La Fontaine. Je le crois bien , car Peau d’Ane est un fort joli conte ; mais l’histoire de Turandot est bien plus belle encore. On peut la lire dans le recueil de Dervis Moclès, traduit par HI. Pétis de La Croix. Gozzi, en l’ornant des charmes du dialogue et des masques comiques, en a fait son œuvre capitale. Calaf, fils de Timur, roi d’Astracan, battu par ses enne-

crie qu’il veut tenter la fortune, et répond aux larmes de son hôtesse par ce raisonnement d’amoureux : « Si je ne réussis pas, je trouverai un terme à ma vie misérable, et j’aurai du moins contemplé avant de mourir la beauté la plus rare qui soit au monde. » Calaf n’écoute plus rien, et marche tout droit au palais impérial.

Altoun-Kan est le plus bénin des empereurs. Il pleure de tout son cœur en faisant couper la tête d’une foule de charmants princes auxquels il aimerait bien mieux donner sa fille ; il se lamente avec son secrétaire Pantalon. Calaf est introduit, et on tâche de le faire renoncer à son projet; mais l’amoureux inébranlable répond :

Morte pretendo, o Turandotte in sposa.

« Je prétends mourir ou épouser Turandot. »On assemble donc le divan. La princesse paraît au milieu de ses femmes et voilée : # Voici la première fois, dit-elle à ses confidentes, que je sens de la pitié pour un homme. »

termes du traité ; on est libre de n’en point courir les risques. L’orgueilleuse jeune fille espère que ces conditions effrayantes écarteront les amoureux. Cependant plusieurs princes ont déjà péri, et ce matin même on va décapiter le fils du roi de Samarcande, qui n’a pas pu deviner les énigmes.

En effet, une marche funèbre résonne au loin. Le bourreau dépose sur la porte de la ville la tête du malheureux prince : « Si j’étais le père de cette fille barbare, s’écrie Calaf indigné, je la ferais mourir dans les flammes. » Aussitôt arrive le gouverneur du jeune homme décapité ; il jette par terre le fatal portrait de Turandot, le foule aux pieds, et sort en pleurant . Calaf ramasse le portrait. Les bonnes gens chez qui il loge le supplient de ne pas regarder cette peinture dangereuse ; mais il se mo- .que de leur frayeur. Il regarde le portrait et tombe dans une rêverie profonde, frappé au cœur subitement. Il parle à l’image de Turandot, et lui demande s’il est vrai qu’un visage si beau cache une àine cruelle ; puis il s’é-

cesse par force; mais le bon Altoun-Kan dé clare qu’il faudra bien qu’on se marie, et il engage même sa fille à prendre ce parti sans aller plus loin : « Sposa sua fia la morte ! répond Turandot : que son épouse soit la mort ! » Elle se lève et, d’une voix plus forte qu’ auparavant, débite la troisième et dernière énigme :

« Dis-moi quelle est la terrible bête féroce, à quatre pieds et ailée, bonne pour qui l’aime, . et altière avec ses ennemis ; qui a fait trembler le monde, et qui vit encore orgueilleuse et triomphante? Ses flancs robustes reposent solidement sur la mer inconstante ; de là, elle embrasse avec sa poitrine et ses serres cruelles un immense espace. Les ailes de ce nouveau phénix ne se lassent jamais de couvrir de leur ombre heureuse la terre et les mers. »

Après avoir prononcé le dernier vers, Turandot soulève le voile qui cachait son visage et fixe ses yeux sur Calaf. Ce coup de théâtre réussit. Le pauvre prince, étourdi par la beauté de l’artificieuse jeune fille, reste confondu et sans voix. Profitons du moment de trouble de

La suivante Adeïma éprouve plus que de la pitié, car elle s’enflamme tout à coup pour Calaf. L’orgueilleuse Turandot commande au prétendant de s’apprêter à mourir ; puis elle prend le tuono academico pour débiter sa première énigme, que Calaf devine tout de suite, à la grande stupéfaction du divan. La seconde énigme, celle de l’arbre dont les feuilles sont noires d’un côté et blanches de l’autre, n’était pas encore connue du temps d’Altoun-Kan ; cependant Calaf devine que cet arbre est l’année avec ses jours et ses nuits. « Il a touché le but, dit Pantalon, qüi ne comprend rien aux énigmes. — Du premier coup et dans le milieu , ajoute Tartaglia, qui n’y voit que du feu. — Princesse, dit Adelma, cet homme est votre maître; il sera votre époux. — Tais-toi, répond Turandot indignée ; que le mondé s’écroule plutôt. Je déteste cet homme, et je mourrai avant d’être à lui. »

Cette exclamation fournit à Calaf l’occasion de montrer son amour et sa grandeur d’âme en assurant qu’il n’épousera jamais la prin-

eide à un accommodement. A son tour, Calaf

proposera une énigme à la princesse, et lui

donnera jusqu’au lendemain pour la deviner;

mais si elle ne trouve pas la réponse à la pro-

ch aine séance du divan, elle se résoudra au mariage. Turandot accepte ces conditions. Voici l’énigme de Calaf : « Quel est le prince qui a été réduit à mendier son pain, à porter de vils fardeaux pour soutenir sa vie, et qui, parvenu tout à l’heure au comble de la félicité, retombe, en ce moment, plus malheureux qu’il ne l’a jamais été ? » Calaf, inconnu de tout le monde à Pékin, éloigné de ses étals perdus, pense que Turandot ne pourra jamais savoir son nom ; mais il a affaire a la plus rusée des femmes. La nuit vient. Calaf, retiré dans un appartement que l’empereur lui donne, s’endort sur une ottomane. L’eunuque Truffaldin, dévoué à Turandot, arrive à pas de loup, tenant à la main une branche de mandragore qu’il pose sous l’oreiller du dormeur afin de le faire parler en rêvant. Calaf s’agite, change souvent de posture. Truffaldin attribue

Calaf pour remarquer la flatterie que l’énigme adresse à la seigneurie de Venise. Turandot aurait dû retourner toute la dernière moitié de son discours, et dire : « Elle a fait jadis trembler le monde; mais, hélas 1 aujourd’hui elle n’est plus ni orgueilleuse, ni triomphante, et les ailes de l’ancien phénix, fatiguées et repliées tristement, ne couvrent plus de leur ombre la terre ni les mers. » Calaf se remet enfin de son étourdissement, et, malgré l’inexactitude de la proposition, il devine que la bête féroce est le lion juste et terrible de l’Adriatique. Tout le divan bat des mains ; l’empereur embrasse son gendre, et la princesse tombe en faiblesse au milieu de ses femmes. En vain Turandot demande une nouvelle épreuve; le débonnaire Altoun se met en fureur et la menace de sa malédiction. Alors Calaf s’interpose; il supplie l’empereur d’avoir pitié du chagrin de sa fille; il ne peut supporter l’idée d’avoir fait couler les larmes de Turandot, et renoncera plutôt à elle, et même à la vie, que de lui déplaire. On se dé-

Sol d’amore e di morte son capace.

« Je ne suis plus capable que d’aimer et de mourir. » Adelma possède le grand art familier aux femmes/ de mêler le faux et le vrai. Ses mensonges sont accompagnés de larmes brûlantes et sincères. Cependant elle échoue, et ne songe plus qu’à perdre Calaf en dévoilant à Turandot le secret qu’elle vient de surprendre.

Le jour paraît. Dans son impatience d’avoir un gendre, l’empereur a déjà peigné sa barbe. On assemble le divan. Turandot arrive environnée de ses femmes. Elle est en larmes, et se cache le visage de son mouchoir, ce qui remplit de joie le vieil Altoun : « Le mariage, dit-il, la distraira. » On apporte l’autel sur lequel brûlent les restes d’un sacrifice. Aussitôt que Turandot aura avoué sa défaite, on l’unira au vainqueur. — « Il n’est pas encore temps, dit l’orgueilleuse princesse avec un air de triomphe. Vous pouvez éteindre le feu sacré. Si j’ai laissé à cet étranger son espérance,

cgs mouvements a la vertu de la mandragore. Il imagine d interpréter chaque geste par une lettre de 1 alphabet, et compose ainsi un nom ridicule qu’il court bien vite porter à sa mai* tresse.

Après la sortie de Truffaldin, Adelma paraît. Elle réveille Calaf et lui déclare son amour avec une délicatesse mêlée de passion que Gozzi pouvait mieux exprimer qu’un autre, étant plus habitué à recevoir des déclarations d’amour qu’à en faire. Son séjour en Dalmatie l’avait exercé à traiter une scène de ce genre. La défiance de Calaf s’endort; il compatit à la faiblesse d’ Adelma : « Vous êtes perdu, lui dit la perfide créature; Turandot a ordonné votre mort, et demain, au point du jour, vous serez assassiné. » A ces mots, le prince, au désespoir d’avoir inspiré tant de haine à sa maîtresse, s’écrie : « O malheureux Calaf! ô Timur, mon père ! voilà le dernier coup de la fortune! » En vain Adelma offre au pauvre amoureux de fuir avec elle. Il n’a plus la force de vouloir sauver sa vie.

à pleurer de plaisir; Adelma, seule, voyant que le prince est perdu pour elle, saisit le poignard des mains de Calaf et veut se tuer ; heureusement elle prononce auparavant un petit discours qui donne Je temps à Turandot de s’opposer à son dessein. On se prépare à marier les amants, et la jeune première, qui est une Chinoise du xvme siècle, s’approche de la rampe, regardant le parterre avec des yeux en coulisse pour assurer qu’elle est revenue de ses préventions injustes contre les hommes; elle déclare qu’elle voit là-bas une réunion de garçons pour qui elle sent de l’a7 mitié : « Donnez à mon repentir, leur dit-elle, quelque signe bénévole de votre pardon ;» et le parterre applaudit.

On ne peut se le dissimuler, Turandot aurait pour nous le défaut d’être un ouvrage puéril. Un de ces spectateurs prosaïques et raisonnables dont Hoffmann avait une si grande horreur serait en droit de trouver que l’empereur est trop faible de céder aux caprices de cette princesse extravagante, et que les

c’était pour mieux me venger en le faisant passer plus cruellement du plaisir à la peine. Écoutez-moi tous : Calaf, fils de Timur, je te connais. Sors de ce palais; cherche ailleurs une autre femme, e.t apprends jusqu’où va la pénétration de Turandot. » A ces mots, la désolation est générale. Calaf reste sans mouvement. L’empereur pleure ; Pantalon s’arrache les cheveux, et Tartaglia bégaye trois fois plus qu auparavant. Enfin Calaf, dans le transport de sa douleur, tire son poignard et s’avance jusqu aux marches du trône : « Tiranna, dit-il à sa maîtresse, ton triomphe est encore incomplet ; mais je vais te satisfaire. Ce Calaf que tu connais, et que tu détestes, va mourir a tes pieds. » Le cœur de la superbe Turandot s’amollit enfin ; elle s’élance au bas du trône , et retient le bras du jeune prince prêt à se frapper, en lui disant avec tendresse :

Viver devi per me; tu m’ liai vinla.

« Tu dois vivre pour moi; je suis vaincue.» L’empereur et le divan se remettent bien vite

qui ne fût un liomme à chapitrer vivement pour l’empêcher d’agir sans cesse d’une façon diamétralement opposée soit aux convenances du monde, soit à ses véritables intérêts.

Sans aucun doute, le parterre français rirait quand Turandot se lèverait pour réciter ses énigmes avec le luono academico , et cependant le mouvement du voile rejeté en arrière, et qui déconcerte Galaf, est éminemment dramatique; et Hoffmann, en parlant de cette scène, dit qu’il ne l’a jamais vu représenter par une jolie actrice sans s’écrier avec enthousiasme, comme le désespéré Calaf: « O bellezza ! ô splendor! » Je souhaite aux gens qui appelleront Hoffmann un enfant l’intelligence et le goût de l’auteur du Pot d’or. Combien les auteurs comiques français devraient envier à Gozzi la liberté dont il jouissait et la parfaite latitude que lui laissaient les Vénitiens! Quelle aisance ! quelle variété d’invention ! qifel laisser-aller entre le public et lui ! D’une part, on ne vient que pour s’amuser; de l’autre on ne cherche qu’à trouver toutes sortes de moyens

grands airs d’une petite fille orgueilleuse mériteraient une bonne correction, et non pas l’honneur de fournir matière à une comédie héroïque. Le reproche ne manquerait pas absolument de vérité ; mais combien y a-t-il dans les vieux sujets tirés de l’antiquité de fables invraisemblables et un peu puériles? Elles sont consacrées et viennent de la Grèce, au lieu de venir des Arabes. Euripide et Sophocle leur ont fait des vêtements divins ; mais ajoutez à la froide raison et au prosaïsme impassible du spectateur haï d’Hoffmann une ignorance complète des traditions antiques, supprimez ce que l’éducation a enfoncé à grands coups de marteau dans cette tête dure, et soumettez Racine et Corneille à son rare jugement. Vous verrez Mithridate amoureux à soixante ans d’une jeune fille devenir un vieux fou; Bajazet un garçon trop léger qui écrit des billets cdfhipromettants ; Bérénice une femme importune que le roi est trop bon de ne pas faire mettre à la Bastille. Quant aux personnages de Corneille, il n’y en aurait pas- un

crieurs des rues, si on ne me payait pas? Je prétends qu’on me donne autant de sous qu’il y a de spectateurs.

Et le public de rire et de payer. En France, Truffaldin avec sa relation et son manteau troué, eût essuyé une bourrasque de sifflets, et le lendemain l’auteur se serait mis en travail de quelque pièce d’un irréprochable ennui.

Laissons de côté la Donna Serpente, les Gueux heureux , la Zobéide, le Mostro Turchino et Y Oiseau vert, qui composent le répertoire fiabesque de Gozzi, pour suivre de préférence l’homme pendant cette période remarquable de son génie. A force d’exercer sa fantaisie et de voir représenter devant lui ses conceptions originales, notre poète vivait entouré de magiciens arabes, de nécromans thessaliens, de derviches et de faquirs dangereux par leurs ruses. A force de faire le métier de providence et de fatalité avec toutes ces créations bizarres, Gozzi entra jusqu’au cou dans le monde fantastique; les puissances occultes

de divertir les gens. Dans la Femme Serpent, pièce, il est vrai, fort compliquée, le poète a besoin de placer une exposition nouvelle entre le troisième et le quatrième acte, afin de préparer le dénouement. Rien de plus simple : le Truffaldin Sacchi , habillé en vendeur de relazioni, se présente avec le manteau court et troué, le chapeau râpé, la barbe en désordre : « Gentilshommes et gentilles dames, voici la nouvelle, remarquable et authentique relation de la grande bataille qui a été livrée pendant cet en tr’ acte. Vous y verrez comment le géant Morgon, accompagné de deux millions de Maures farouches, a donné l’assaut à la ville de Téflis ; comment, avec le secours du ciel, la forteresse a résisté aux efforts des infidèles. . . etc. Cela vient de paraître. On ne le vend que la bagatelle d’un snldo. »

— Maître Sacchi, disait l’auteur dans la coulisse, vous distribuerez ce papier pour rien.

— Bah! répond l’imprésario, je serais donc un plus mauvais vendeur de relazioni que les

ces mauvais tours? Oui, évidemment. Cependant, au rebours d’Hoffmann, qui s’est cru

plus tard affligé du même malheur, Charles

Gozzi ne tremblait point, devant ses ennemis

invisibles. Il s’irritait avec l’exagération ita-

tienne, et gardait son sérieux pour faire rire les autres. Ouvrons un peu les Conlratempi ;

« Oui, je suis né avec une étoile contrariante, dit Charles Gozzi. Si je voulais racon- # ter toutes les malices dont cette étoile sardonique m’a assassiné, il me faudrait un gros volume. Pendant une certaine époque de ma vie (celle des féeries et des fables) , quelque magicien m’avait ensorcelé, car mes contretemps allaient jusqu’à devenir aussi dangereux que ridicules. Je n’ai pas un physique qui ressemble à celui de tout le monde. D’où vient donc que dix personnes à la fois s’obstinaient à me prendre pour un autre ? A coup sûr j’étais ensorcelé.

» Un jour, à Saint-Paul, je rencontre un vieil ouvrier qui accourt à moi , se prosterne à mes pieds, embrasse ma culotte, et me sou-

dont il s’était servi se tournèrent un beau jour contre lui, et se mirent à le tourmenter. Elles rendaient son café bouillant au moment même où il portait la tasse à ses lèvres ; s’il y avait sur la place de Saint-Moïse une mare d’eau, elles y conduisaient malignement son pied. Les passants prenaient des figures inusitées : les uns paraissaient avoir sept pieds de haut, les autres lui venaient au genou. Le bon seigneur N... N..., ancien ami de son père, avait toujours quelque nouvelle folie en tête lorsque Gozzi allait le voir. Un jour, ce digne vieillard rassemblait dans son salon de vieilles bottes de formes diverses, depuis la mode du temps de l’archevêque Turpin jusqu’à l’époque actuelle, et il soutenait que ses aïeux avaient chaussé tout cela pour défendre la république contre les Turcs. Un autre jour, le bonhomme se croyait en relations avec les souverains de l’Europe, et Gozzi devenait un envoyé diplomatique qu’on recevait confidentiellement. N’était-ce pas quelque mauvais génie flabesque attaché à Gozzi qui lui jouait

chez la danseuse, je vais sur le pont San-Lorenzo ; je rêvais à ces méprises effrayantes. A côté de moi passe le célèbre professeur d’astronomie Toaldo, qui me connaît parfaitement. Je le salue ; il me regarde, ôte son chapeau avec gravité, et me dit : Adieu, Michel ! puis il s’éloigne comme une apparition.

» Un soir, il faisait très-chaud; une lune resplendissante éclairait la place Saint-Marc ; je me promenais avec le patricien François Gritti. Une voix crie derrière moi : « Que faistu ici à cette heure? Que ne vas-tu dormir, âne que tu es? » En même temps je reçois deux coups de pied sur l’échine. Je me retourne furieux, et je vois le bon chtfvalier André Gradenigo, qui se confond en excuses, et s’écrie : « Ah ! ciel ! pardonnez-moi, seigneur Gozzi; j’aurais juré que vous étiez Daniel Zanchi. — Pourquoi faut-il , lui dis-je , que vous me preniez pour un Daniel quelconque, et comment avez-vous de pareilles confidences à lui faire? » Non, cela n’est pas naturel.

« Carlo Andrich est un de mes meilleurs

tient avec un déluge de larmes que j’ai sauvé son fils de la prison. Il m’assomme de ses bénédictions et me poursuit jusqu’à ma porte en me disant que je suis le patricien Paruta, qui ne me ressemble en aucune façon.

» Qui ne connaît pas Michel dell’Agata, ce fameux imprésario de l’opéra de Venise? Qui ne sait qu’il est moins haut que moi d’une palme et plus gros de deux palmes; qu’il s’habille autrement que moi et jouit d’une autre physionomie? Cependant, un beau jour et tout à coup, chanteurs, chanteuses, danseurs, figurants, peintres, machinistes, maîtres de chapelle et tailleurs, ne me rencontrent plus sans m’adresser leurs compliments et sans m’appeler le signor Michel dell’Agata, me regardant en face et s’indignant que Michel ne veuille plus être Michel. Je me sauve à Padoue. Je vais voir la bonne et sage danseuse Maria Canzani, mon excellente amie, qui était près d’accoucher. La servante m’annonce : « Signora , voici le signor Michel dell’Agata qui demande à vous parler. » En sortant de

comme cette table, et vous avez cinq pieds six pouces ! »

« Cela n’est rien encore. J’étais allé dans le Frioul pour la villégiatura. Je reviens en novembre, et je rentre enfin dans Yenise, après une nuit et un jour passés en voiture, dans la - neige, par un vent du diable ; j’arrive accablé de froid, de faim, de fatigue et de sommeil. — Gondolier e, porte-moi à San-Cassiano, au palais Gozzi. — Ma paisible petite rue se trouve encombrée de gens du peuple qui crient comme des aigles. — Qu’y a-t-il donc? — C’est le seigneur Bragadino, qui a été créé ce matin patriarche de Yenise ; il fait des largesses au peuple. Cela 11e durera que trois jours. — Je frappe à ma porte, un maître d’hôtel vient m’ouvrir, la serviette sous le bras. — « Que faut-il vous servir, signor? Nous donnons le régal et l’hospitalité à tout le monde indistinctement. » Je le crois bien , je suis chez moi. ici ; je m’appelle Charles Gozzi, cette maison est la mienne. — « C’est la vôtre, en effet, signor , tout le monde est chez nous comme

chez soi pendant ces trois jours. » J’entre dans ma maison. Partout il y a des gens attablés, des hommes ivres qui dorment, d’autres qui jouent, chantent, se querellent et vocifèrent. Le veau, le bœuf et les chapelets de dindons embrochés rôtissent dans ma cuisine. Gamache faisait ses noces dans ma chambre. 11 me faut déserter avec facchino et gondolier, pour chercher un logement à l’auberge pendant trois jours. A qui est-il jamais arrivé rien de pareil ? qui pourrait encore nier que je suis ensorcelé? Non, jamais le patriarche JBragadino n aurait eu l’idée de s’emparer d’une autre maison que la mienne pour faire cuire ses dindons. »

Tous les caprices de l’étoile contrariante ne sont pas aussi fâcheux que celui-ci ; mais Gozzi attache une extrême importance au moindre détail du chapitre, hélas! trop court, des Contratempi. Si on l’en croyait, la pluie tomberait pour lui seul, aussitôt qu’il met le nez dehors, et rien ne lui arriverait comme à tout le monde. Cependant tout le monde est en n.

droit d’en dire autant que lui. Chacun a son chapitre des Contratempi , orné de méprises effrayantes, de personnages bizarres et de fatalités imprévues dont on a le droit de faire des monstres. Qui ne connaît pas cette disposition d’esprit dans laquelle tout change d’aspect et s’éclaire d’une lumière fantastique? Alors la queue du diable passe entre les basques de tous les habits, et si quelqu’un vous appelle d’un autre nom que le vôtre, vous êtes au poùvoir de l’enfer. Dans les mains de Gozzi, le fantastique, soutenu par la pantalonnade vénitienne, prend des proportions énormes. L’auteur a bien l’air de croire à la vertu des paroles cabalistiques par lesquelles l’âme de Tartaglia passe dans le corps du roi, son maître, tandis que l’imprudent monarque s’amuse à entrer dans le corps d’un cerf ; mais il exagère assez les choses pour vous faire entendre que cela n’est pas parfaitement croyable. Hoffmann, au contraire, est effrayé réellement, et veut vous forcer à partager son épou¬

vante.

Transportez la scène des Contratempi en Allemagne : n’avez-vous pas l’écolier Anselmus, qui ne peut jamais saluer un grand personnage sans renverser une chaise ; le petit Zacharie avec ses transformations ; et le conseiller Tussmann, qui voit une tête de renard sur les épaules de son voisin l’horloger, ét tout ce monde de gens qui se fantasmalisent dans les cabarets de Berlin ou de Nuremberg? Assurément, il est impossible de nier l’originalité d’Hoffmann ; mais jusqu’à quel point s’est-il approprié celle de Gozzi? Combien le poète vénitien l’a-t-il aidé à s’exalter, à se mettre en dehors de lui-même, pour se voir penser et se faire manœuvrer comme les masques de la comédie deïïarte? Combien Charles Nodier a-t-il emprunté à Gozzi, qu’il a suivi de près dans ses voyages en Dalmatie?

A quel degré la Fée aux Miettes, Trilby, et tant d’autres ouvrages, sont-ils parents des comédies fiabesques et du chapitre des Contratempi ? Turandot et l Amour des trois Oranges ont engendré les Tribulations d’un directeur de specta -

de et les articles sur les marionnettes. Néophobus est le neveu de Burchiello, et ses diatribes sont venues à Paris avec un bon vent sur la Tartane des influences , longtemps après l’année bissextile 1756.

Tandis que d’autres ont passé leur vie entière dans le fantastique, Gozzi,trop fort pour s’y arrêter, n’y demeure qu’un instant; il * prend la chose comme un badinage, dont son

air fâché fait tout le charme, et en conscience le fantastique ne devrait jamais être pris autrement. Le reste est de la folie ou de l’affectation. N’oublions pas surtout que le chapitre des Contratempi est une production du dixhuitième siècle.

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