EA SOMME COMPAGNIE DE ETALEES EX EE C ABM AV AX
Les voyagçurs ont souvent le défaut de se moquer outrageusement des Italiens une fois qu’ils ont quitté l’Italie. Ils ne font attention qu’aux ridicules, et ils en inventent quand ils njen voient pas. On accepte mille petits services, on reçoit de bons procédés comme s ils vous étaient dus ; on mange le diner, on boit le vin, on fait sa cour à la maîtresse du logis, et puis, aussitôt qu’on est parti, on raille les gens à tort et à travers, souvent avec
la pesanteur d’un Thersite. Une dame anglaise de beaucoup d’esprit, après s’être moquée ingénieusement des Américains, s’est crue obligée de berner les Italiens sans discernement, et s’en est mal acquittée parce que la raillerie de profession devient bien vite béotienne quand on la croit du plus fin atticisme. C’est faire comme cet homme qui, ayant eu un succès avec des bottes à revers, ne voulut plus les quitter jusqu’à sa mort. Les Italiens m’ont paru répondre à ces ingratitudes par la plus noble des vengeances, le pardon. Il est certain que les autres voyageurs, dont on pouvait à bon droit se défier, sont pourtant accueillis avec la même indulgence que si leurs devanciers se fussent conduits plus honnêtement.
La société de Naples se divise en deux parts, Lune composée de gens du pays, qui ne varie pas, et l’autre d’étrangers, qui se renouvelle chaque année. Au mois de mai, la désorganisation s’opère. Il y a bien les ombrages de Castellamare et de Sorrente sous lequels on
va chercher de la fraîcheur et fuir les piqûres des zanzares. C’est là que les pigeons ramiers font leurs nids, dans les plus beaux sites du monde ; mais les trois quarts se dispersent au retour de l’hiver et ne rentrent pas à Naples. Ce renouvellement perpétuel amène dans les relations une promptitude et un laisser-aller agréables, suivis d’un oubli complet. On a passé en revue tant de visages nouveaux, tant d’amis se sont envolés, qu’on n’en sait plus le compte. S’il fallait se rappeler leurs noms et soupirer de leur absence, on n’en finirait pas; il est mieux de donner raison au droit de présence et de tourner la page sur l’année passée.
Si les Napolitains avaient de grandes fortunes, ils ne les enfouiraient pas comme les Génois. Autant la noblesse de Gênes est sombre, renfermée, ennemie du plaisir et de la dépense, autant celle de Naples est généreuse. Celui qui porte un nom historique le respecte trop pour affronter le reproche d’avarice. Ses aïeux allaient en voiture ; ils avaient un pa-
lais, une galerie de tableaux et un cuisinier. Il faut à leur petit-fils une voiture, et assez de tableaux pour qu’on puisse encore à la rigueur appeler cela une galerie. Le cuisinier n’aura rien à faire ; on l’enverra même à la trattoria chercher du macaroni pour le dîner de son maître; mais au moins on n’aura pas dérogé. Si on donne un bal, on fera les choses plus noblement que le financier millionnaire, qui est né pour amasser de l’argent et non pour le dépenser. Le lendemain de la fête, on sera peut-être comme le Ravenswood de Walter Scott, livrant sa vie aux expédiens attendrissants du fidèle Caleb, quelquefois un peu soucieux sur l’oreiller, mais gai et ami du plaisir en public. Un homme riche qui ne rend point les dîners qu’on lui donne, qui n’a jamais la main à la poche en passant auprès d’un mendiant, et qui part pour la campagne la veille du 1er janvier, appellera cela de l’ostentation. S’il arrive au salon quelques minutes après le souper, qu’il remarque sur la table d’agate une assiette encore chaude,
des écorces d’orange par terre et la fourchette oubliée sur le bras du fauteuil, il s’en ira bien vite en rire avec le premier venu ; lui qui n’est qu’un ladre, et qui échappe au ridicule, il n’échappe pas au mépris, car il n’est pas déshonorant de n’avoir point de fortune, tandis que l’avarice est une honte.
Afin que le plaisir de faire danser ne soit pas le privilège d’un petit nombre de gens riches, la noblesse napolitaine a formé une société sous le titre d’académie, qui donne des fêtes dans un fort beau local attenant aux bâtiments du théâtre San-Garlo. L’honneur d’être compté parmi les fondateurs n’est pas à la portée de tout le monde. Il faut des quartiers de noblesse, et on regarde même aux alliances. Le commerce et la banque sont exclus et reçoivent chez eux. Les étrangers»sont invités sur une simple demande. Chaque luhdi soir , il y a grand bal , et la famille royale y vient. Comme ces fêtes sont très-brillantes et très-recherchées, les Napolitains satisfont ainsi en commun leur goût pour la
magnificence. Les autres jours de la semaine, des réunions particulières vous permettent de retrouver sans cesse les mêmes personnes, et comme la bonne compagnie n’est pas assez nombreuse pour se diviser, il en résulte une intimité prompte et des relations suivies. Le monde de Naples ressemble assez, pour le ton, les manières et les habitudes, à celui de Paris; on y a seulement plus d’indulgence et moins d’hypocrisie que chez nous. La bienveillance et l’envie d’être agréable se retrouvent partout. On pense à ce qui peut plaire à telle personne; on se dérange, on envoie ses domestiques de grand matin pour faire plaisir à un ami. On parle beaucoup les uns des autres ; on s’appesantit sur des bagatelles dont en France vous ne voudriez pas dire quatre mots; mais on va rarement jusqu’à médire. Il serait injuste d’attribuer ce respect du prochain à l’arrière-pensée de l’indulgence dont on a besoin pour soi-même, car la société de Naples n’est pas plus pervertie que celle des autres capitales. Elle a seulement plus de franchise.
On trouve tout simple que chacun cherche son amusement où il existe ; aussi est-ce le véritable pays de la liberté pour les hommes de plaisir. A l’égard des amoureux, on ne se conduit pas de même à Naples qu’à Paris. Dans un salon français, il est convenu qu’on ne doit pas respecter les conférences partielles qui s’établissent entre les personnes dont les sentiments sont les plus connus; ce serait même une indiscrétion désobligeante que d’éviter d’interrompre l’entretien ; on ferait sentir ainsi aux gens qu’on connaît leurs affaires intimes. A Naples, au contraire, on se reprocherait de les déranger. Quand un dialogue s’engage à voix basse, on s’écarte avec complaisance, et on attend que l’entrevue soit terminée, sous peine de passer pour un homme sans savoir-vivre. Un soir qu’en présence de cent personnes, j’avais interrompu ainsi un tête-à-tête confidentiel, dont je n’ignorais pas le sujet, une dame eut la bonté de m’avertir de ma faute.
— Qu’avez-vous fait là? me dit-elle. Ne sa-
viez-vous pas ce que ces amoureux avaient a se dire? Cette occasion de causer ensemble était une rareté pour eux; ils vous auront maudit de tout leur cœur.
Ne voulant pas accepter le titre de fâcheux, j’expliquai à cette dame l’usage des salons de Paris. Elle se mit à rire.
— Yoilà bien un raffinement français, ditelle. C’est une comédie dont on n’est dupe ni d’un côté ni de l’autre.
Elle avoua pourtant que, si l’usage napolitain offre un bénéfice certain, celui de France a plus de délicatesse.
L’hiver dernier, on avait à Naples le goût des tableaux vivants. C’est une occasion pour les dames qui figurent dans ces amusements de changer leur coiffure, d’acheter des étoffes de luxe, de s’entourer de couturières, de se voir avec un visage nouveau dans leur miroir, et de se montrer sous un aspect favorable. Le plaisir est d’ailleurs plus grand pour les acteurs que pour ceux qui regardent, à cause des préparatifs et des répétitions, tandis que
le jour de la représentation la variété des tableaux lutte vainement contre la langueur des entr’ actes. Les succès de cette année ont été pour une fort belle lady qui représentait Marie Stuart, et pour une jolie dame à qui le costume de bouquetière du dix-huitième siècle allait à ravir. L’ambassade de France a payé son tribut à l’entrain du pays et aux plaisirs de l’hiver par une représentation composée de deux proverbes et d’une comédie. Les honneurs de la soirée ont été pour la pièce de Prosper et Vincent, jouée avec talent par des amateurs, la plupart débutants dans la carrière dramatique. Les autres ambassades ont donné des bals qui ressemblaient aux fêtes de Paris.
Selon les Guides en Italie, le carnaval de Naples est le plus brillant et le plus animé du monde entier, après celui de Rome, dont la gaieté surpasse tout ce qu’on peut imaginer. Avec la population turbulente et rieuse de Naples, j’avais toutes les raisons possibles de compter sur des jours gras bien remplis. La rue de Tolède, disait-on, devait fourmiller de
masques et de voitures; on devait jeter des bouquets et de la farine au nez des passants. Je m’étais préparé à recevoir patiemment les éclaboussures et à m’enfoncer dans le tumulte. La mort du frère du roi avait beaucoup refroidi le monde au commencement de l’hiver. La cour était encore en deuil; mais le roi, ne voulant pas que les plaisirs de ses sujets fussent entièrement sacrifiés à ses chagrins, avait témoigné le désir qu’on ne changeât rien aux habitudes du carnaval, et dans ce but il avait assisté à plusieurs bals. Le dimanche et le lundi gras, je descendis dans la rue de Tolède armé d’un vieux paletot destiné à me servir de cuirasse contre les attaques des masques. Je vis beaucoup de voitures et de curieux; pas un déguisement. Le mardi, on se tint pour dit que le carnaval était manqué; personne ne parut, et la mystification fut complète. Un étranger fort aimable, le baron de B.M., parcourut seul le Corso d’un bout à l’autre, en calèche découverte, avec une cargaison de bouquets, de dragées et d’œufs enfarinés, sans
trouver un visage disposé à soutenir le combat. Il n’en sera pas de même au carnaval prochain, car la cour et les princes ont promis, dit-on, de descendre sur le terrain et de donner le bon exemple de la fidélité aux vieilles coutumes.
Le grand bal masqué annuel de San-Carlo fut plus heureux que les réjouissances en plein air. La salle éclairée à giorno offrait un coup d’œil splendide. Les loges étaient occupées par les dames parées et à visage découvert. Dans le parterre se tenaient les hommes. On se regarda ainsi jusqu’à minuit, où des soupers furent servis dans chaque loge, ce qui réveilla tout à coup la gaieté de l’assemblée. Après le souper, les dames prirent des dominos et descendirent au parterre. C’est alors que le bal masqué commença réellement sur le même pied que ceux de Paris, avec cette différence qu’il ne manquait pas à San-Carlo une seule personne de la bonne compagnie, tandis que chez nous on rencontre à peine une demi-douzaine de femmes éperdues qui
rougissent de se sentir mêlées à des gens de mauvais ton, et qui tremblent si on vient à les reconnaître. Les intrigues se prolongèrent jusqu’à la fin de la nuit, et le roi, qui était descendu dans le parterre, fut assailli comme les autres par les dominos! Pendant trois jours, les salons de Naples retentirent des suites de cette fête délicieuse. On pourrait dire du bal masqué le mot que Voltaire eut la bonté d’adresser à Dieu dans un moment d’indulgence : que, s’il n’existait pas, il faudrait l’inventer. En voyant combien cet amusement si vif a de décence et de véritable gaieté au théâtre de Naples, le Français fait un retour pénible sur nos tristes bacchanales qui n’ont d’un bal que le nom, et où l’on reconnaît que nous marchons, sans nous en douter, vers la barbarie. Comment se peut-il qu’une nation qui a toujours attaché tant de prix aux jouissancés de l’esprit, et dont le caractère est chevaleresque, préfère l’orgie et le désordre le plus grossier au plus attrayant et au plus romanesque des plaisirs ? Il faut que ce plaisir se re-
trouve à l’autre bout de l’Europe, chez un peuple bien moins délicat! En vérité, c’est à n’y rien comprendre.
Quant àla conversation, toute ruinée qu’elle paraît être au dix-neuvième siècle, elle offre beaucoup plus de ressources à Paris qu’à Naples, où il est difficile de parler d’autre chose que de bagatelles. On cause souvent de la littérature française, et voici ce qu’on en dit: La Tour de N este est un chef-d’œuvre qui laisse bien loin derrière lui tous les ouvrages dramatiques présents et même passés ! M. Scribe, qui est assurément trop modeste pour se croire supérieur à Molière, est cependant plus amusant ; il écrit mieux, et il entend bien autrement l’art de la scène que l’auteur du Tartufe ! Un soir, dans un salon de Naples, un Français qui avait eu l’idée d’orner sa mémoire de fragments de mélodrames et de chansons grotesques, obtint un succès fou en récitant quelques tirades de la Tour de Nesle. Il entama ensuite la première scène du Misanthrope , et termina la séance par une chansonnette de Levas-
sor, accompagnée de récits. Ce dernier morceau fut regardé comme le plus joli des trois; le Misanthrope était inconnu de la plupart des assistants, et on se demanda ce que cela signifiait. Jamais je n’entendis tant de paroles imprudentes, et je frémissais en pensant que ces erreurs, avec leurs dimensions colossales à cause de la distance, seraient peut-être les nôtres, si Molière était un homme nouveau.
UES AUBERGISTES ET EES FACCHI1UI.
— EES MAUVAIS JOURS.
On se croirait à Naples dans une caverne de brigands si l’on n’avait affaire qu’aux aubergistes, aux facchini et aux domestiques, gens corrompus et menteurs, qui vivent aux dépens de l’étranger.
L’hôtelier napolitain ne rougira pas de vous céder pour trois carlins ce dont il vous avait demandé deux piastres. Ne craignez pas qu’on vous fasse remarquer une erreur à votre préjudice sur le payement d’un compte. Ne de-
mandez jamais à un cocher ce que vous lui devez ; il vous dira la plus grosse somme que son imagination de fiacre puisse concevoir, et il se moquera de vous si vous avez la faiblesse de la lui donner. Le raisonnement du Napolitain est celui-ci : «Voilà un homme qui possède des piastres, et moi, je n’en ai pas. Il faut les faire passer de sa poche dans la mienne, dans le plus grand nombre possible, et sans tarder, car demain cet argent serait peut-être ailleurs. » Le marchand, l’hôtelier, le facchino, n’en font pas d’autres. En France, on raisonne différemment, et on a plus de prévoyance: « Il vaut mieux, se dit-on, voler dix fois quarante sous à une même personne sans qu’elle s’en doute, que de lui voler quinze francs tout de suite ; il y a cinq francs de bénéfice. » Le napolitain, plus passionné, ne connaît pas de lendemain. Il se précipite sur l’argent partout où il 1 aperçoit, sans s’inquiéter si vous reviendrez jamais.
Mon compagnon de voyage et voisin de chambre, le seigneur espagnol, avait eu l’im-
prudence -de déclarer à notre patron d’auberge qu’il passerait un seul mois à Naples, et il avait payé ce mois de loyer d’avance. Au bout de trois jours, on ne le servait plus; on ne lui apportait plus d’eau, on ne faisait plus son lit, et il se suspendait vainement à la sonnette : « À quoi bon ? se disait-on ; il a payé. » L’autre compagnon, le seigneur bolonais, qui regardait de près à ses dépenses, avait tant débattu le prix de sa chambre, qu’il l’avait obtenue pour quatre carlins par jour. 11 arriva qu’un Anglais, qui désirait cet appartement, offrit un carlin de plus. On tâcha aussitôt de rendre insupportable au Bolonais le séjour de cette chambre, et on y allait sans ménage-
ments, avec une audace et un cynisme tels qu’il n’y demeura pas vingt-quatre heures. Le troisième compagnon, qui avait grand’ peur des assassins, avait apporté de Turin un arsenal d’armes blanches, et il faisait la grosse voix pour effrayer ses hôtes. On le prit pour un homme terrible, un tueur de profession, et on le servit à pieds baisés.
Ce seigneur piémontais , malgré ses vingtcinq ans, concentrait tout son enthousiasme sur l’article unique <fu macaroni. La douceur du climat, les quinze degrés de chaleur dont nous jouissions en février, la beauté du site, les merveilles de l’art, n’exerçaient sur lui aucune influence. Il ne faisait que maugréer Naples et les Napolitains, qu’il appelait des barbares ; mais il laissait partir les bateaux pour Constantinople, et ne pouvait se résoudre à s’embarquer. Dans les galeries de tableaux, il bâillait à se démettre la mâchoire, ou bien il ne cherchait que les nudités, qui prêtaient à ses grossières plaisanteries. Je ne pouvais rien admirer sans qu’il me citât une chose semblable et supérieure existant à Turin, si bien que nous l’avions surnommé : Da noi (chez nous, tout est plus beau). Il éclatait de rire et haussait les épaules en voyant danser la tarentelle. Le dernier des lazzaroni était plus civilisé que lui ; mais ce qui le mettait en fureur, c’était la mauvaise foi des hôteliers et des domestiques. Au demeurant, charmant
garçon, et qui a oublié de me rendre cinq piastres qu’il m’avait empruntées.
Comme, en résultat, la vie n’est pas chère à Naples, et que le budget des dépenses d’un voyageur est plus léger en Italie que partout ailleurs, je m’amusais des supercheries napo- • litaines, au lieu de m’en irriter avec le seigneur piémontais. Il faut seulement avoir grand soin de mettre ses clefs dans sa poche, sous peine de perdre la moitié de son bagage et de reconnaître ses chemises sur la poitrine des gens de sa maison. J’entendais un matin le domestique qui me servait se lamenter auprès des femmes de chambre sur mon exactitude à fermer les tiroirs : « Ce seigneur français, disait-il, ne laisse pas même traîner un mouchoir. On ne peut lui prendre que du tabac et des cigares. Depuis huit jours, je n’ai encore attrapé que cette cosella. » Et il montrait un vieux foulard que j’avais abandonné à qui voudrait s’en emparer. Là-dessus, le saintsacrement passa sur le quai, précédé des sonnettes et recouvert du parasol ; mon homme
se jeta sur le balcon à deux genoux, et pria le plus dévotement du monde.
Malgré le juste reproche qu’il avait à me faire de garder trop exactement mes clefs, ce domestique me servait avec tant de zèle et d’empressement, que j’étais touché de ses soins au point de m’imaginer qu’il avait de l’affection pour moi. Un beau jour, il disparut. Le patron d’auberge ne sut pas m’en donner de nouvelles. On ignorait ce qu’il était devenu, et je ne songeais plus à lui, lorsque je le vis dans la rue, courant comme un chevreuil devant une voiture de louage. Il avait trouvé à l'Hôtel de la Victoire un vieux Turc qui le payait plus cher que moi, et il m’avait à l’instant même supprimé de la surface du globe dans sa pensée. Il m’envoya pourtant un homme de mine patibulaire, dont je refusai les services. Il y a dans la domesticité une foule d’échelons que nous ne savons pas apprécier. Le facchino en chef a d’autres facchini en sous-ordre, qui sont eux-mêmes les patrons d’une troisième classe de facchini. Selon le
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grade, ils se donnent entre eux de la seigneurie et se parlent chapeau bas; du reste, ils se volent réciproquement leurs honoraires et bénéfices.
A en juger par la grossièreté de leurs ruses, on doit croire que les facchini de l’Italie entière regardent les étrangers comme des imbéciles pour qui tous les mensonges sont bons. C’est toujours le Polichinelle fertile et maladroit trompant le Pancrace, et réussissant parce que le Pancrace est crédule et stupide, mais recevant des coups de bâton des autres personnages de la comédie. Si vous faites porter
une valise à un commissionnaire napolitain,
il l’enlève comme une plume, court devant vous à grands pas et monte d’un bond l’escalier ; et puis, au moment de déposer son fardeau, il commence un autre jeu : comme si le poids devenait tout à coup énorme, le facchino marche péniblement, les genoux pliés, le dos voûté, la bouche ouverte, la poitrine
haletante, et, tandis que vous fouillez à la
poche, il s’essuie le front avec sa manche en
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soufflant de tous ses poumons comme un homme accablé. Averti par ces symptômes des prétentions de votre facchino, vous lui donnez plus que le tarif pour éviter une discussion. Il reste devant vous le bras étendu, vous montrant la pièce de monnaie avec l’air d’une stupéfaction profonde.
— Quoi! dit -il, votre seigneurie ne me donne que cela?
Je suppose que vous soyez très-généreux et que vous ajoutiez un carlin ou deux, ne vous imaginez pas être débarrassé de l’importun. Le dialogue est inévitable. Votre homme vous remercie, puis il recule de trois pas et attend que votre seigneurie le regarde.
— Eh bien ! lui dites- vous, que faites-vous là ? n’êtes-vous pas payé ?
— Signor, vous répondra-t-il, la distance était grande. La valise pesait beaucoup. Il fait chaud. Deux baïocs de plus pour boire une limonade. Le pauvret que vous voyez se meurt de soif.
Vous accordez les deux baïocs de supplé-
ëftsfiâSiBIl
ment. Le facchino recule de trois autres pas et s’installe contre la porte, le bonnet à la main, attendant un nouveau regard de votre seigneurie.
— Comment ! vous voilà encore !
— Eh ! signor, la misère, le ménage, une femme et des enfants... La vie est chère, signor. Avant de me marier, j’étais employé à l’église de Gesù Nuovo, lorsque...
— Est-ce que vous croyez que j’ai le temps d’écouter vofhistoires ? Allez à tous les diables !
Tous le poussez dehors et vous fermez votre porte. C’est là qu’il en fallait venir tout de suite, et que vous en seriez infailliblement venu plus tard, quand même voüs auriez vidé votre bourse pièce à pièce dans les mains du facchino ; ou bien, si vous avez la patience d’écouter son histoire, vous causerez avec lui jusqu’à V Angélus ; il vous accompagnera dans la ville, toujours racontant, et Dieu sait alors si vous pourrez jamais vous défaire de lui. Le comique de caractère est pour moi une chose si divertissante, que je n’ai pas eu le
courage de me fâcher contre les facchini; mais c’est un goût que tout le monde n’a pas, et j’ai vu des étrangers que ces petits manèges irritaient jusqu’à écumer de rage.
Unjour, sur le quaide Sainte-Lucie, je payais le prix d’une commission au cours du tarif, et , selon l’habitude , le facchino insistait pour avoir davantage. Un autre facchino se jeta aussitôt sur lui, le battit à grands coups de poing en lui reprochant sa cupidité. Il fallait, disaitil, se contenter du prix fixé par l’usage et le règlement. Ceux qui demandaient plus étaient des importuns qui ennuyaient les excellences et gâtaient le métier. Séduit par le bon sens et le zèle de cet homme, je lui donne la préférence sur ses confrères, et j’envoie par lui une carte de visite que j’allais porter moimême. 11 part en courant et revient au bout de cinq minutes. Je tire aussitôt le carlin voulu par le tarif, et je le lui présente.
— Votre seigneurie me prend pour un autre. Voyez comme j’ai une belle veste. Ce sont des gueux et des vauriens qui courent
pour un carlin; moi j’en mérite au moins deux par ma promptitude, mon esprit et ma bonne tenue.
Le cocher de fiacre napolitain n’est pas moins original que le facchino. Una carrozza ! c’est le cri que vous entendez sans cesse pardessus les clameurs et le vacarme étourdissant de la rue. Si vous traversez une place en vous dirigeant vers la station des voitures, tous les cochers s’écrient à la fois : Unacarrozza! et arrivent sur vous au galop, frappant les chevaux à tour de bras, au risque de vous écraser. Ils se heurtent entre eux, s’administrent des coups de fouet, et vous présentent le marchepied ouvert, avant que vous ayez eu le temps de faire un signe de tête pour accepter ou refuser leurs offres. Lorsque vous passez en calèche devant un fiacre vide, le cocher vous crie encore : Una carrozza ! apparemment dans l’espoir que vous descendrez de l’un pour monter dans l’autre, ou que vous prendrez deux voitures à la fois. Polichinelle ne serait pas plus naïf. Une fois que vous
êtes monté dans le carrosse, le cocher brûle le pavé pour se faire payer le mieux et le plus tôt possible. Vous n’avez pas encore mis pied à terre qu’il recommence déjà son cri : Una carrozza ! Assurément vous ne le croiriez pas dans ce moment-là un paresseux ; cependant, au milieu de cette activité incroyable, il ne faut qu’une circonstance de rien pour faire ressortir la paresse de Polichinelle.
Un soir, en rentrant du bal, parla pluie, la porte de l’hôtel étant ouverte, je prie le cocher d’entrer dans la cour.
— Impossible ! me répond-il ; voilà un précipice devant la maison.
Il me montre un égout en réparation à vingt pas de distance.
— Comment, coquin ! lui dis-je, tu te moques de moi?
— Eh! signor,jene demanderais pas mieux que d’entrer dans la cour, mais nous tomberions dans l’ abîme. Je tuerais mes pauvres chevaux, je briserais ma calèche, votre excel-
lence se casserait un bras, et moi je périrais à l’hôpital des suites de mes blessures.
— Allons, tu as raison, dis-je en descendant de la voiture ; tu y perdras seulement un demi-carlin que je 't’aurais donné pour récompense.
— Oh! restez, signor; montez, je vais essayer de passer.
J’étais déjà dans la cour de l’hôtel. Le cocher s’élance sur le siège, fouette ses chevaux, et me suit au galop. Tandis que je monte l’escalier, il réclame à grands cris son demi-carlin. Du second étage je l’entends demander un pourboire, ce que je voudrai, mut bottiglia. En fermant la porte de ma chambre, j’entends encore : Signor, un grano ! Polichinelle n’est ni plus menteur ni plus impudent.
Dans le midi de la France, où les aubergistes, les domestiques de place et les cochers sont aussi trompeurs qu’en Italie, on n’a pas le même plaisir à être dupé. Le portefaix d’ Avignon, dont l’insolence et la méchanceté sont proverbiales dans le pays même, vous
accable d’injures et vous assommerait volontiers si vous avez quelque discussion avec lui. Le chichois de Marseille , qui est au gamin de Paris ce que la cour d’assises est à la police correctionnelle, vous noierait pour trente sous. Au contraire le facchino vous sert avec un dévouement poussé jusqu’au fanatisme. Il est fier de vous conduire ; il met de la passion dans l’esprit de domesticité, et il s’anoblit luimême par les titres pompeux dont il décore celui dont il se fait l’humble serviteur. Je ne suis resté que douze heures à Arles, et j’y ai été trompé neuf fois sans me reposer.
Vous entrez dans un bureau de messageries de certaines villes du midi de la France. On vous offre un siège avec empressement, on chasse le chien qui ne bougeait pas, on bat les enfants qui ne disaient rien.
— Monsieur, vous dit-on, a bien raison de prendre notre voiture ; elle est si bonne ! elle va si vite! Quelle place désire monsieur?
— Une place de coupé.
— Que monsieur sera bien dans le coupé!
— Mais au moins elle est suspendue, votre voiture?
— Sainte Vierge, si elle est suspendue! comme un carrosse de maître , comme une berline de poste.
La voiture arrive, c’est une patache. Il n’y a point de coupé ; on vous place dans un cabriolet ouvert, un cuir malpropre étalé devant vous et le conducteur assis sur vos jambes. Vous réclamez, vous vous fâchez; on vous répond insolemment, on parle patois, et on part. Cependant on a encore un petit service à vous demander, c’est de ne point dire le prix des places aux Anglais de l’intérieur, parce qu’on leur a fait payer le double de ce que donnent les autres, et on espère que vous fermerez les yeux sur cette vilaine supercherié. Vous enragez, et votre indignation éclate, tandis qu’à Naples vous ne feriez que rire. C’est que Polichinelle est un menteur gai, plaisant et naïf, qui obéit à l’instinct d’une antique corruption passée dans le sang, tandis que les autres sont des spéculateurs. Il est fort
heureux que la mauvaise foi italienne soit accompagnée de comique et d’originalité, car le nombre des trompeurs est bien plus grand qu’en France, et il faut avoir affaire à eux vingt fois par jour. Malheur à l’étranger qui s’en irrite! Son voyage en Italie n’est plus qu’une attaque de nerfs perpétuelle, et il ne gagnera rien à se mettre en colère.
Mon hôtelier de Sainte-Lucie avait une jeune nièce grande et assez belle, de figure mauresque, basanée comme un porte-manteau, et fille de confiance de la maison. Non-seulement elle me faisait payer les choses le double de leur valeur, mais elle ne pouvait se résoudre à me rendre un compte exact de l’argent que je lui donnais. Elle entrait avec la majesté d’une impératrice, et déposait sur ma table la moitié de ce qu’elle aurait dû me remettre. Si j’insistais pour avoir le reste, elle remportait l’argent et ne revenait plus; si je la rappelais, elle rentrait avec la même majesté pour me remettre un peu moins que la première fois. A la troisième conférence, elle
ne m’aurait plus rien rendu. Avoir de l’argent sous les yeux et n’en pas prendre lui était absolument impossible. Elle serait allée à Capodi-Monte pour m’obliger, et peut-être sans demander le prix de sa peine; mais si je lui confiais une piastre, elle en mettait la moitié dans sa poche, et on l’eût plutôt coupée en morceaux que de lui arracher ce qu’elle avait pris. La puissance divine de l’instinct triomphait de tout, et avec si peu de déguisement, que j’en venais moi-même à la respecter, tant il y a de différence entre ce qu’on fait par réflexion ou ce qui tient au fond du caractère et à l’empire de la nature. Une leçon sévère pourra corriger un fripon français; le fripon napolitain est incurable ; il trompe par ordre d’en haut, comme l’hirondelle voyage et comme bâtit ce pauvre castor du Jardin des Plantes qui, n’ayant pas de matériaux, pétrit sa nourriture pour ébaucher des maisons.
La bonne humeur et l’insouciance de l’avenir se respirent avec l’air de Naples ; le bienêtre, la gaieté ou la paresse, selon les heures
de la journée, vous entrent par tous les pores. Cependant, sous ce climat printanier, au milieu de cette atmosphère d’or et d’azur, il y a de mauvais jours où la nature a besoin de gronder, d’épancher sa bile, et de se plonger dans une mélancolie profonde, afin de retourner ensuite avec plus de force à l’état de santé. Ces mauvais jours ne sont pas comme chez nous les moments de pluie ou de froid. Quand le Vésuve a mis sa perruque noire, et que les cornes de Capri ont déposé leur voile bleu pour s’envelopper d’un manteau gris, les averses terribles qui changent les rues en torrents et les gouttières en cascatelles n’empêchent pas le mouvement et les cris d’aller leur train. L’orage passe ; entre deux nuages un sourire du ciel arrive bientôt sécher la dalle en quelques minutes, et réchauffer les épaules du lazzarone. Quand le vent du nord-est apporte un peu d’aigreur dans l’air, on ne perd pas son temps à faire du feu. On s’enveloppe d’un manteau ou bien on prend un peu d’exercice; on attend le soleil pour le lendemain, et cette
confiance n’est jamais trompée. Le mauvais jour n’est pas non plus celui où la chaleur devient incommode, où les zanzares bourdonnent autour de votre lit. La brise du soir viendra vous rafraîchir, et, avec des rideaux bien fermés, vous pourrez dormir; mais il y a des jours de crise pour la nature, où la tristesse
plane sur le pays entier et pénètre au fond des alcôves, à travers les moustiquaires; vous la respirez dans l’air qui vous apportait la veille l’insouciance et la joie. Le grand roi Louis XIV avait aussi des jours où il fermait sa porte, s’enveloppait de sa robe de chambre, tirait son bonnet sur ses yeux, grondait Monsieur le Premier, et prenait médecine par ordre de Fagon.
Ce fut un dimanche que je ressentis pour la première fois l’influence du mauvais jour. Avant que ma fenêtre fût ouverte, j’avais respiré l’atome pestilentiel; j’aurais vainement essayé de me soustraire à son action. La mélancolie venait de dépasser les poumons et circulait déjà dans les veines. Un vent chaud et
sulfureux soulevait des tourbillons de poussière. Les rues, habituellement si tumultueuses, ne résonnaient point au roulement des voitures et aux cris des hommes du peuple. Des poules qui se promenaient ordinairement dans les vastes escaliers de la maison, s’étaient rassemblées sous une table et se regardaient en silence, la tête basse et les plumes hérissées. La servante, au lieu de travailler, s’était assise sur un canapé, son balai à la main, dans une indolence stupide. Jusqu’alors, tous les dimanches, une vieille marchande de cierges, sa boutique étant fermée, 11e manquait jamais de s’installer, après lamesse, au bord du quai, à battre sur un tambour de basque le rhythme animé de la tarentelle ; les passants ne manquaient pas de s’attrouper; des enfants commençaient la danse, et bientôt une bande nombreuse de pêcheurs et de jeunes fdles, se rendant à l’appel, improvisaient un bal en plein air. Je comptais sur cette scène pour dissiper mon ennui : la vieille femme ne vint pas se mettre à son poste à l’heure accou-
tumée. Je demandai un facchino pour porter une lettre ; on me répondit r « Les facchini ne veulent pas marcher, parce qu’il fait sirocco.» Le mystère étant éclairci, je me sentis plus à l’aise et je résolus de surmonter l’influence du sirocco. Après le dîner, mon patron d’auberge, me voyant disposé à sortir, me conseilla fort de ne pas m’exposer à ce vent dangereux; mais je me moquai de lui et je descendis sur le quai. Dès six heures du soir, Naples n’était plus qu’un désert. Le sirocco régnait sur la ville, et sa violence augmentait avec la nuit. Une lune rouge et enflammée se levait entre les deux mamelons du Vésuve. De Sainte-Lucie à l’extrémité de Chiaja, où tout le monde se promène les dimanches soirs, je ne rencontrai absolument que des chiens qui poussaient des hurlements plaintifs, effrayés par le bruit terrible de la mer. Les vagues voulaient prendre d’assaut le château de l’OEuf.
A la Villa-Reale, où, dans les jours calmes, la Méditerranée étendait mollement les longs plis de son manteau, en produisant le bruit
traînant d’une fusée volante, des lames furieuses envoyaient leur écume au visage des promeneurs, c’est-à-dire du seul promeneur qui passât sous les arbres dans ce moment de désolation. Ce n’était plus la baie de Naples de tous les jours; ce lieu dont on n’a vanté que les douceurs n’est pas moins sublime à l’heure où la nature s’irrite que dans les instants où elle s’épanouit.
En regardant l’île de Capri, je songeai à Tibère retiré dans son observatoire sur la pointe de ce rocher. Il y eut aussi des jours de sirocco pour lui. Plus d’une fois, lorsqu’il avait besoin de calme et de gaieté, la nature lui mit sous les yeux le spectacle de la souffrance et de la fureur. Dieu sait quelles voix montèrent jusqu’à son oreille du sein de la mer, quelles paroles ces voix lui firent entendre, quelles images s’offrirent à ses yeux dans la confusion de la tempête! Dieu sait s’il ne vit pas ta figure menaçante, vertueux Germanicus !
Ma tristesse du matin se rembrunissait da-
vantage à chaque pas. Je rentrai à Sainte-Lucie pour fuir une crainte ridicule qui s’emparait de mon esprit. A peine installé dans ma chambre, les bruits sinistres du dehors me jetèrent dans ce monde de sensations qu’on reconnaît les jours de fièvre ou de maladie et qu’on oublie aussitôt que la santé est revenue. Tout ce qui me charmait la veille avait changé de sens et portait un nom nouveau. Hier je disais la liberté, aujourd’hui la solitude. Ce que j’appelais voyage, c’était l’exil ; la belle Italie, terre étrangère; le doux langage qu’on y parle, jargon insupportable; la patrie classique de la musique et de la poésie, un sombre enfer, un désert lugubre. Lorsque je me mis au lit, les rideaux et les meubles ne manquèrent pas de revêtir des formes fantastiques. Je perdis la faculté de mesurer les distances, et les quatre murs de la chambre, s’enfuyant à perte de vue, me laissaient couché au milieu d’une plaine. Si je fermais les yeux, c’était bien pis encore : le cerveau, ne recevant plus d’aliments des objets extérieurs,
se donnait carrière. Des tableaux magiques me montraient, comme à Zémire, ma famille et mes amis plus tourmentés et plus malheureux que moi. Comment avais-je pu les quitter, bon Dieu! qu’étais-je venu faire si loin de tout ce que j’aimais? qu’allais-je devenir? assurément le bateau à vapeur du lendemain ne devait pas m’apporter de lettres. Je devançais le moment de l’inquiétude et j’inventais des catastrophes, et puis, en jetant un regard sur moi-même, je sentais mon isolement avec amertume.
Savez-vous ce qui me fut le plus sensible au milieu de ces chimères, ce qui mit le comble à mon chagrin et me parut être la goutte d’eau qui fait déborder le vase trop plein? Ce fut de voir mes pantoufles se mettre tout à coup a prendre 1 apparence de deux gros rats bigarrés, en arrêt au pied du lit. Les fidèles compagnes de mon exil, à qui je n’avais pas voulu faire l’affront d’acheter une chaussure neuve à l’occasion de mon départ, elles qui connaissaient mes instants de faiblesse et d’at-
tendrissement, qui avaient partagé mes veilles, qui souvent dans notre pays, lorsque je rêvais, le soir, au coin du feu, s’étaient racornies sur les charbons pendant mes distractions, elles se tournaient contre moi pour m’assassiner! A ce dernier coup, plus cruel que tous les autres, blessé au cœur comme César par le poignard de son cher Brutus, je m’écriai : « Et vous aussi, mes vieilles amies! » Puis je cachai ma tête dans mes draps, et je m’endormis profondément.
Le lendemain, une pluie douce avait abattu le vent. Des bandes de satin rose s’étendaient au-dessus du Vésuve, et Capri avait recouvert de son voile bleu le palais de l’infâme Tibère. L’accès de fièvre s’était envolé bien loin sur les ailes du sirocco. Le bateau de poste français, retardé par le mauvais temps, faisait son entrée dans la baie, enseignes déployées, montrant au loin les trois couleurs nationales, qu’on aime et qu’on respecte beaucoup à trois cents lieues de son pays. Une heure après, je tenais une bonne provision de let-
très ; je ne comprenais plus rien aux sensations maladives et aux frayeurs absurdes de la veille, et Naples était redevenue une enchanteresse dont on ne peut plus s’éloigner.