‹ Course en voiturin (Italie et Sicile) (volume 2)Chapitre 7 sur 21 · UES RUES DE NAPLES. — 1ES VERS ET EES CHANSONS · texte numérisé non relu

UES RUES DE NAPLES. — 1ES VERS ET EES CHANSONS

Après Londres et Paris, Naples est la ville la plus peuplée de l’Europe. On y compte près de cinq cent mille habitants qui, pour les cris et le tumulte, valent bien deux millions d’hommes. Si tous les mouvements des Napolitains avaient un but, il ne leur faudrait plus que le point d’appui demandé par Archimède pour soulever le globe terrestre. En revenant d’une promenade en barque, vous entendez à un mille de distance le mélange des bruits de la

ville, comme les rumeurs d’un volcan prêt à éclater. Du haut de la Chartreuse de San-Martino, où les bons moines jouissent du coup d’œil le plus beau qui soit au monde, le panorama de Naples vous offre l’apparence d’une ville en révolution, tant les cris sont aigus, tant les gens courent et s’agitent sur les places et dans les rues !

Toutes les capitales se divisent en deux villes distinctes, celle, de la bonne compagnie, et celle du peuple. L’une est belle, mais rétrécie, et se connaît à fond dès le premier jour; l’autre, moins propre et moins agréable avoir, est souvent plus curieuse et plus intéressante. Pour certaines gens, Paris se réduit aune fraction des boulevards ; de même Naples n’existe pour le beau monde que dans le Tolède, au bout de la Yilla-Pœale.- C’est dans ce jardin, situé au bord de la mer, qu’on se repose par un peu de calme et de silence ; partout ailleurs le vacarme est prodigieux. En entrant dans Tolède, vous ne voyez que des bouches ouvertes, des yeux animés, des chevaux au galop. On

est toujours pressé. On court de toutes ses forces pour aller prendre une glace, pour demander le journal, et lire la feuille des arrivées et départs, pour regarder les affiches de théâtre, pour mettre un terne à la loterie qui ne sera tirée que samedi prochain. On a raison; la vie est courte, le temps précieux, et le plaisir trop rare. Les fiacres, qui ne sont pas assujettis comme chez nous à des stations, circulent partout à vide, et vous persécutent de leurs offres de services. Le passant qui prend une de ces calèches errantes s’y élance d’un bond, comme si l’ennemi le poursuivait. Le cocher fouette, etse dépêchede mener sonhomme pour en chercher un autre. Les pauvres chevaux jouent des jambes sans rien comprendre a cette fureur d’aller vite. La dalle résonne comme le tonnerre. Les charrettes elles-mêmes vont à bride abattue, comme si la paille qu’elles portent devait sauver la vie à quelqu’un. Tolède n’a point de trottoirs, et le cocher, une fois qu’il a mis sa conscience à l’aise en disant : guarda! pousse en avant sans rien

écouter, pressant contre la muraille des groupes de quinze personnes, ou renversant les chaises des bonnes gens qui prennent le frais, et qui de leur côté voudraient occuper la rue entière. Au milieu de ce mouvement, tout s’arrange pour le mieux ; les cochers sont habiles, et il arrive peu d’accidents. L’aquajolo, sur son reposoir de bois, la tête encadrée au milieu des chapelets de citrons, débite à grands cris son eau à la neige et sa limonade. Le pêcheur, qui a passé la nuit sur la mer, le trident à la main, vocifère encore le jour pour vendre quelques poissons. Un marchand d’allumettes fait plus de bruit que si sa pacotille valait de l’or. Que de peines pour gagner de quoi traîner sa vie jusqu’à demain? Et quand on s’est épuisé, quelle récompense trouvet-on? Un morceau de pain, un verre d’eau, et la misère de la veille, fidèle à son poste; mais on rit, on chante et on dort bien.

Une foule de pauvres diables, toujours aux aguets, prennent feu aussitôt qu’ils entrevoient la chance d’un gain chétif, cette chance

lût-elle dénuée de toute probabilité. Ün de mes amis achetait, chez un marchand de vieilleries, un poignard rouillé. En sortant de la boutique, son emplette à la main, il est abordé par un homme pétulant qui lui propose toutes sortes d armes, des casqùes, des cuirasses, des hallebardes, en le suppliant de raccompagner jusqu’au magasin où sont ces merveilles. Le signor français a beau assurer qu’il ne veut plus rien ; que, s’il en avait eu besoin, il aurait trouvé précisément des hallebardes à côté de son vieux poignard ; le courtier improvisé poursuit son discours avec une volubilité croissante. Enfin, voyant que son acheteur se dirige par hasard du côté du magasin d’armes, il le devance et court de toutes ses jambes. A cinquante pas de là, le Français aperçoit, en haut d’une maison, son courtier allongeant la moitié du corps en dehors d’une lucarne, le casque en tête, des épées et des dagues dans chaque main, frappant ces ferrailles entre elles, et criant comme un aigle. L’étranger passe avec un sang-froid désolant;

ainsi s’envole l’espoir d’un petit bénéfice!

La Villa-Reale est le domaine des enfants et du monde élégant. On y voit le matin les nourrices à larges tailles, avec leurs corsages garnis de clinquant, insignes respectables de leurs fonctions, dont elles sont très-fières. CeRes de Procida ou d’Amalfi ont de belles figures. Le soir, les dames arrivent au jardin, et dans l’été, la musique militaire, qui est excellente, vient jouer sous les arbres les meilleurs morceaux de l’opéra en vogue.

Au delà de la promenade publique, en suivant le bord de la mer, vous passez devant la petite église de Piedigrotta, située au pied de la magnifique grotte de Pausilippe, et vous tombez au milieu d’une population de pêcheur s et de barcaroles. Tous les visages d’hommes y sont marqués d’un cachet antique. La misère n’a fait que les fortifier et les endurcir, et ils la supportent avec majesté. Leurs formes sont athlétiques; on peut les admirer à son aise, car ces Hercules marins s’habillent volontiers comme Cincinnatus à la charrue. Celui qui

n’a sur son épaule nue qu’un bout de corde, une lanière de cuir ou un brin de filet, se pose encore comme s’il n’avait pas perdu l’habitude de se draper dans la toge romaine. Quelquesuns prennent des noms historiques : Yespasien, Titus, Asdrubal, Tibère même, auquel ils ajoutent une lettre pour en faire le mot plus sonore de Timberio. En les voyant groupés au soleil, ou étendus sur leurs barques, avec des physionomies calmes et résolues, vous les sentez plus forts que leur destin, et l’idée ne vous viendrait pas de les plaindre; mais si vous allez par là un jour de pluie, lorsqu’ils s’enveloppent comme ils peuvent de leurs fragments d habits, de leurs cabans roussis par l’âge et le sel de la mer, la noblesse de ces figures luttant contre les injures du sort vous fera saigner le cœur. Ce dut être à Chiaja que le généreux saint Martin, n’ayant plus d’argent a donner, partagea son manteau avec un lazzarone. C est a cet endroit que le grand M. de Guise, échappant à la flotte espagnole, dans une barquette, vint aborder après la mort

de Masaniello, et que les pêcheurs, le prenant sur leurs épaules, le portèrent en triomphe au palais ducal. C’est de là aussi que partit cette population terrible qui faillit, sans armes et sans discipline, arrêter les troupes victorieuses de la république aux poites de la ville. Les femmes sont moins belles que leurs maris; mais elles ont, comme on dit, de la race. Elles se querellent comme des démons, et s’arrachent les cheveux entre elles. Il faut croire que, dans le ménagé, ce sont elles qui fournissent aux enfants les passions, tandis que le mari transmet a son fils la beaute du corps.

Vous ne connaîtrez pas 'encore Naples, si vous ne sortez pas de ces quartiers, qui se présentent les premiers devant vous. Laissez Tolède et la rivière de Cliiaja, pour vous enfoncer dans le vieux Naples. Entre la place du Castello et la poste aux lettres, tournez par une rue malpropre et encombrée : c’est là que vous attend le spectacle de la vieille ville dans toute son originalité. La foule est toujours compacte, comme dans un marché perpétuel.

L’homme du peuple y passe au rôle de consommateur et de chaland. Que d’occasions de dépense on offre aux quatre baïocs qui dorment dans la poche de son caleçon ! Des bretelles étalées à côté d’un poisson, des légumes avec des bonnets de laine, des souliers et de la viande. La cuisine volante fume auprès du ruisseau. L’odeur de la friture aiguise l’appétit. Gamache est devenu lazzarone , et on célèbre ses noces. C’est un pêle-mêle incroyable de victuailles, de friperie, de chaussures, de fromages et d’oranges.

Pour le bruit et l’agitation, le vieux Naples surpasse de beaucoup le reste de la ville. Le marchand qui s’adresse aux baïocs de l’homme du peuple se remue plus que celui qui vise aux piastres des cuisiniers et des intendants. Le rôtisseur suspend ses pièces de viande à une longue perche dont il entrave la circulation pour mieux vous les faire voir; il vous les mettrait dans les yeux s’il pouvait. Au milieu de cette fourmilière, les habitants des mansardes, pour s’épargner la peine de descendre

dans la rue, font leurs emplettes par la fenêtre, en laissant glisser du quatrième étage un panier attaché au bout d’une corde. Vous pouvez deviner quels cris sont nécessaires à cette distance, pour le choix du morceau et le débat du prix, par-dessus le vacarme de la rue. Des réunions de femmes assises en cercle procèdent à leur toilette en plein air comme dans un boudoir. Elles se coiffent réciproquement, s’habillent et lacent leurs corsets. Celles-ci sont les plus soigneuses, car il y en a d’autres qui vivent dans un abandon sauvage. On aperçoit parmi ces figures peu séduisantes quelques brunettes de quinze ans dont la beauté surmonte encore le triste milieu où elle se débat. Le type de la jeune fille du peuple est de moyenne taille, robuste, basané, l’œil bien enchâssé, le regard en dessous, le front un peu bas, la voix forte, la physionomie revêche, les cheveux longs et épais, dans un désordre tel que le peigne n’y pourra jamais pénétrer. L’usage extérieur de l’eau est inconnu. Craignez cette petite Napolitaine ré-

tive et volontaire, dangereuse pour celui qu’elle aime, et impitoyable pour l’amant dédaigné. Il faut être Napolitain pour venir à bout de Ja dompter ou pour garder son repos en s’éloignant d’elle, et vous la retrouverez ailleurs que dans les rues du vieux Naples. Ce n’est pas là que sa rencontre est périlleuse. Le lazzarone qui lui prend le menton en passant et qui l’agace en se moquant d’elle sait la manière de se faire aimer ; cependant il est quelquefois victime lui-même. Il y avait jadis à Naples un juge d’instruction qui ne manquait jamais, en arrivant sur le théâtre d’un crime ou d’un malheur, d’adresser aux témoins cette question : « Où est la femme? — Quelle femme? lui répondait-on. — La femme qui est cause de l’événement. » Et toujours on lui désignait celle qui avait causé la catastrophe. Ce juge-là en savait long.

Les empereurs et les grands seigneurs romains, en choisissant le pays de Naples pour y établir leurs lieux de délices, ont transmis aux gens qui leur ont succédé un vague besoin

d’ornements et de luxe. Des galetas sont embellis par des fresques; les charrettes sont peintes, les mulets couverts d’oripeaux, de plumes et de grelots. Un vieux harnais raccommodé avec des ficelles étale encore un reste de galons et de clous en cuivre. Les bureaux de loterie sont éclairés comme des chapelles ardentes, et la Madone, entourée de cierges, placée au fond de l’établissement, abaisse ses regards mélancoliques sur les pauvres joueurs qui viennent jeter leur argent dans ce précipice. Des marchands d’oranges brûlent jusqu’à vingt-quatre chandelles, et enjolivent comme ils peuvent leur boutique avec de la vèrdure et des banderoles en papier. Le dimanche, les filles de Baïa, qui ne possèdent qu’un méchant jupon, se couronnent de pampres ou de laurier-rose pour aller à la danse; elles se font des colliers et des bracelets avec de petites pierres de mosaïque ou des graines d’arbres, et tout cela est arrangé avec goût. On s’étonne dans le Nord que les femmes italiennes ne sachent pas s’habiller à la mode de

France. C’est qu’elles ont le sentiment de la vraie beauté, dont les règles sont fixes et non pas livrées au caprice de la mode. Pourquoi telle forme de chapeau évasée, qui était belle l’année dernière, . devient-elle affreuse cette année, où il faut les porter étroites? Si l’une prend l’avantage sur l’autre, ou le perd, c’est par une dépravation du goût, puisque ni l’une ni l’autre ne sont belles. La beauté italienne repose sur des bases solides ; elle peut se transporter sur une toile ou se mouler en bronze, tandis que l’artiste se consume et finit par échouer devant la beauté rétrécie du Nord et ses ornements de convention. Donnez une serviette à une fillette d’ischia, elle saura l’arranger sur sa tête, et en fera un turban plein de grâce, sans avoir besoin de miroir et tout en marchant dans la rue. Expliquez-lui comme quoi une pèlerine vaut mieux qu’un crispin, qui l’an passé valait mieux qu’une pèlerine :

elle n’y comprendra rien, et se mettra à rire.

Deux heures avant Y Angélus, au moment où le soleil a perdu un peu de sa force, quittez le

vieux Naples pour aller sur le môle qui s’avance au milieu de la mer, entre le port et la rade. Vous trouvez là les rinaldi, déclamateurs de vers qui ont emprunté leur nom à F histoire de Renaud chez Armide, morceau favori des Napolitains. Plusieurs rinaldi viennent s’établir sur le môle, et parmi eux il y a du choix. Les uns, qui ne récitent pas bien, parlent devant des enfants ou même dans un désert complet ; d’autres, plus versés dans leur art, sont en grande faveur. Toutes sortes de gens s’assemblent en cercle pour les entendre : des femmes, des douaniers, des soldats, des matelots et des pêcheurs, les uns assis sur des pierres, les autres couchés sur le flanc, le coude appuyé par terre, dans des poses pittoresques'ou élégantes, les regards fixés sur l’orateur avec l’air du recueillement et de l’attention. C’est un tableau en permanence et tout composé qui attend un Léopold Robert. Toujours il s’agit de héros malheureux ou vainqueurs, d’enchantements et d’amours, de grands traits d’audace, de générosité ou de

courage. La vertu peut mourir; sa récompense l’attend dans le ciel ; mais le crime et le vice ne doivent point finir heureusement. Jamais un mauvais sentiment ni une action infâme ne peuvent se produire, si elles ne sont accompagnées de malédictions et d’infortunes. Le public, tout humain et par conséquent tout imparfait qu’il est, apporte à la séance une imagination pure et un cœur honnête. Si un parleur s’avisait de flatter les mauvais penchants de l’auditoire, il s’exposerait à être lapidé, car le peuple napolitain a un instinct naturel des règles de l’art. Son goût dominant est le merveilleux, l’héroïque, les poëmes soutenus par un débit harmonieux. Le manque d’éducatioh le fait ressembler à un enfant, mais à un enfant plein d’intelligence. Il écoute pour la dixième fois la même histoire avec autant de plaisir que le premier jour, et probablement, si le déclamateur changeait un passage ou manquait de mémoire, il serait repris ou soufflé par le public. Combien de fois Renaud est-il resté enlacé par les séductions d’Ar-

mide ! On sait bien qu’il doit finir par briser ses chaînes ; cependant, lorsque le rinaldo interrompt le discours, et déclare qu’il ne délivrera point le chevalier si on ne se cotise pour fournir une somme de quelques grani, on fouille dans sa poche, et on en tire ce qu’on peut, afin que le charme soit détruit et la terre sainte délivrée des infidèles.

Quand le rinaldo puise son sujet dans l’Arioste, la folie de Roland excite de grandes sympathies. On palpite d’émotion et d’intérêt en voyant l’homme généreux égaré jusqu’à la fureur par une passion. Assurément le Napolitain qui a fait un mauvais coup songe à Roland, et se demande si quelque enchanteur n’a pas mis sa raison dans une fiole. Lorsque le génie du poète s’endort pour un instant, comme autrefois celui d’Homère, l’auditoire patient attend avec docilité le moment du réveil, et son imagination se repose volontiers pour laisser l’oreille jouir de la cascade des mots mélodieux. Peut-être, si on le prenait encore ému par le récit d’un trait sublime

pour lui demander une belle action ou un sacrifice, le trouverait-on disposé à imiter un des grands personnages du Tasse, car il y a du caractère napolitain dans le buon Tancredi. La prédilection du lazzarone pour le seizième chant de la / èrusalem délivrée pourrait faire douter de la bonne foi qu’il met à se prêter aux vues du poète. Le plaisir qu’il goûte à entrer dans les jardins enchantés, à en savourer les délices, et à voir les deux amants se reposer : « elle sur le sein de la prairie, et lui sur le sein de sa maîtresse, » donne à penser qu’il aime trop la faiblesse de Renaud pour souhaiter l’arrivée d’Ubaldo. Cependant, lorsque le libérateur se présente, il y a un mouvement dans l’auditoire, et le sermon de reproches est toujours accueilli avec enthousiasme. Le lazzarone sourit avec dédain quand l’amante irritée s’écrie : « Eh bien! va-t’en, ingrat.... Je te tourmenterai autant que je t’aimai. » Le public du Nord sait siffler un mauvais ouvrage; Celui de Naples sait bien mieux jouir d’un chef-d’œuvre.

C’est surtout par la musique qu’on sent à quel point le Napolitain est artiste et heureusement doué. Le dernier paysan chante avec goût, place une partie de tierce, de quinte ou de basse, sur un motif qu’il entend pour la première fois, et convertit ainsi un air en quatuor. Si quelque grande scène de la nature fait vibrer en lui une corde poétique, la sensation se traduit aussitôt par une idée musicale. En revenant d’une fête de village, un Napolitain exprime le plaisir de la journée en improvisant les paroles et la musique d’une chanson qui est le lendemain dans toutes les bouches, si elle a du mérite. Quoi de plus charmant que la fête de Saint-Cloud, et à qui a-t-elle inspiré autre chose qu’un feuilleton de journal? N’oublions pas cependant de revendiquer en l’honneur de la France le talent de M. G. Cottrau , établi depuis longtemps à Naples, et qui a composé plusieurs de ces petits morceaux que le peuple sait par cœur.

Dans ce moment l’Italie entière répète une chansonnette dont l’auteur n’est pas précisé-

ment connu. Les uns l’attribuent à M. Cammerano, frère de l’écrivain de libretti ; d’autres m’ont assuré qu’elle était d’un galérien de Castellamare. Les paroles sont en dialecte napolitain, moitié comiques, moitié sentimentales. Le refrain dit : «Te voglio ben assaïe, e tu non pienzi a me! — Je t’aime passionnément, et tu ne penses pas à moi!» L’air, quoique simple, suit dans ses petites proportions la marche d’une cavatine. En un instant, tout le monde l’apprit. C’est encore à présent une véritable fureur; on n’entend plus que cela. Le matin, la servante le chante en travaillant, et toujours avec une belle voix de contralto. Les rameurs qui vous mènent à Capri l’ont arrangée à trois parties et vous en régalent pendant la traversée. Les pêcheurs et les marchands d’huîtres, les bonnes d’enfants sous les arbres de la Yilla-Reale, le répètent en même temps. Le piano du premier étage et la guitare du quatrième en font retentir la maison. Tous les sons, proches ou lointains, vous apportent le refrain aux oreilles. Le soir, si vous

ouvrez votre fenêtre, la sentinelle du château de l’OEuf berce les ennuis de la faction avec l’air à la mode. Alors vous commencez à votre tour à le chanter, d’abord tout bas, et puis à tue-tête, comme les autres. Vous le fredonnez en allant en voiture ; le cocher l’entonne sur son siège, et le g-uaglione grimpé par derrière accompagne à la tierce.- La manie vous • gagne. A la première paire de beaux yeux que vous rencontrez, vous murmurez : Te voglio ben assaïe. Vous vous figurez vouloir beaucoup de bien à une personne qui ne songe pas à vous; l’attendrissement s’en mêle, vous vous écriez : E tu non pienzi a me! et les larmes vous viennent aux yeux.

Il y a un grand nombre de ces chansons populaires dont les auteurs sont inconnus. Elles poussent comme des fleurs sauvages qui répandent un parfum particulier, souvent plus doux que celui des jardins les mieux cultivés. Dans certaine disposition de F âme, ces modestes plantes vous charment plus que les superbes tulipes du Tasse et même que les roses

de Pétrarque. D’ailleurs ces riches fleurs classiques, il faut les aller chercher de parti pris dans le livre où on les conserve, tandis que l’odeur légère de la fleur sauvage vient vous trouver d1 elle-même. Elle entrera jusqu’au chevet de votre lit avec le zéphyr du matin ou la brise de mer. Dépêchez-vous de la goûter, car elle sera peut-être morte demain. L’une fait oublier l’autre, et le moment de la floraison une fois passé, vous n’aurez plus le même plaisir à la retrouver dans une collection.

— Mais le pauvre auteur, direz-vous, que fait-il ? où est-il ? Ne lui revient-il donc ni honneur ni profit ?

— Ce qu’il fait, je n’en sais rien. Son pays, c’est peut-être Castellamare ou Sorrente, à moins que ce ne soit Portici. L’idée lui est peut-être venue en pleine mer ou dans les montagnes. De l’honneur et du profit? il n’y songe pas ; sans cela il se pourrait qu’il n’eût rien fait de bon. Il ignore absolument qu’on peut avec une chanson avoir un nom, une réputation, et gagner de l’argent. Si vous lui

— ifi 2

en parliez , il vous regarderait de travers comme si vous vouliez lui acheter son ombre, ou bien il rirait en apprenant qu’on peut s’estimer heureux de voir sa pensée gravée et affichée derrière les vitres de M. Bernard Latte. L’air de Te voglio ben assaïe lui aura été inspiré par quelque jeune fille qui ne voulait pas penser à lui, et dont le cœur aura fini par être touché ; c’est là sa gloire et son profit. Il n’a plus besoin de chanter. Attendons à l’année prochaine ; de nouvelles amours amèneront peutêtre une autre chanson.

Les Italiens ne montrent pas seulement leur goût pour la musique par les airs populaires. Des hommes du peuple qui assurément n’ont jamais été à San-Carlo savent pourtant les morceaux de l’opéra du moment. Un ouvrier au travail chante la romance de Linda, bat la mesure avec son marteau ou sa pioche, et ne manque pas la fioriture ajoutée par Mmc Tadolini. Dans la rue de Tolède, le soupirail d’une cuisine vous envoie la fumée du macaroni mêlée avec un motif de la Somnambule ou de la

Lucie. Des domestiques chantent l’air de Casta Diva en filant les sons et sans omettre les points d’orgue. Les blanchisseuses de la fontaine du Vomero chantent le motif de BelF aima innamorata, précédé du récitatif, en savonnant le linge d’une foule d’étrangers qui ont l’oreille fausse et qui appellent les Napolitains des barbares

Un de mes amis .de voyage que j’ai connu intimement à Naples pendant trois jours entiers, et dont j’ai oublié le nom, m’avait invité à venir chez lui manger un risotto. Il demeurait rue Guantaïa. Je trouvai un dîner somptueux au lieu du simple ragoût milanais auquel je m attendais. La compagnie était composée de trois jeunes gens fort aimables avec qui je me liai fort ce soir-là, et que je n’ai jamais revus ; plus la patronne de la maison, qui était une Palermitaine très-gracieuse, vive comme le salpêtre, et enceinte de huit mois. Le dîner fut gai. On servit d’excellent vin de Sicile, et au dessert on chanta. Tous les convives avaient de la voix, excepté le si-

gnor français. Chacun paya son écot musical avec une chanson de son pays, l’üne piémontaise, l’autre florentine, la troisième napolitaine. Le tour de la padrona di casa étant arrivé, elle déclara qu’elle voulait chanter un morceau de son compatriote Bellini. La voilà au milieu de la chambre, posée comme une prima donna, et entonnant un récitatif de ls Norma. Elle joua et chanta ainsi pendant une heure, passant d’un morceau à l’autre, et s’a nimant toujours davantage. La voix était vibrante et l’accent passionné. Les décoration manquant à la scène, il fallait figurer un arbr druidique; là cantatrice me prit impétuevi sentent par la main et m’attira sur son théâ tre, où je représentai l’arbre de mon miem Cependant, lorsqu’elle vint m’adresser se chants, gesticuler devant moi et se prosterne à mes pieds, elle avait tant de grâce et de ne turel, que je n’y tins plus; j’abaissai mes re meaux, je la saisis par la tête et je l’embras sai. Elle éclata de rire et s’écria : L’albero muovel (l’arbre se remue !) Ainsi finit le spec

tacle. Ce qui donne tant de charme aux femmes italiennes, oiestleur simplicité, leur ignorance d’elles-mêmes, et une certaine bonhomie accompagnée de décence qui est très-rare dans le Nord. Celui qui repasse brusquement les Alpes et rentre en France tout à coup est frappé de cette arrière-pensée qu’on lit sur tous les jolis visages : « Je suis belle, je le sais ; j’exploite ma beauté à mon seul profit, pour mon seul plaisir, la satisfaction de mon amourpropre et ma plus grande gloire. » Ainsi soit-il.

IiA î.pmp ET IiES BïBOTMAMTS.

Le jeu de la loterie est une véritable fureur en Italie, et surtout à Naples, car les passions italiennes sont au superlatif dans F âme du Napolitain. Sur quatre boutiques il y a au moins un bureau de lotto ; c’est comme les cabarets en France. Une population sans pain et sans chemise, qui vit jusqu’au lendemain avec un sou, apporte par an quatre ou cinq millions de francs dans le tonneau des Dan aides. La veille du tirage, six personnes établies

à chaque comptoir suffisent à peine à la distribution des billets. On présente aux joueurs toutes sortes d’appâts. Le bureau est orné de festons magnifiques. Des guirlandes de toutes couleurs fascinent le passant et lui offrent des ternes bigarrés comme des arlequins. Aimezvous le rouge? mettez votre argent sur les numéros rouges. Préférez-vous le jaune? votre fortune est faite; voilà un terne jaune comme de l’or. Souvent on aperçoit au fond du bureau ,dans un transparent, trois numéros bien meilleurs que les autres, couronnés de fleurs, avec cette inscription: Ecco lavera sorte! C’est l’administration elle-même qui, par désintéressement, vous annonce d’avance le résultat du tirage ; comment pourriez-vous douter du succès ? Il faudrait n’avoir pas d’argent dans sa poche, et à la vérité on n’a pas toujours deux carlins pour faire sa fortune, autrement on serait riche samedi prochain.

Au moyen du livre de la Smorfia, tout peut se convertir en mise à la loterie. C’est un vocabulaire des substantifs avec un numéro en

regard de chaque mot. Que la chose dont vous êtes frappé vous vienne par rencontre fortuite, ou en rêve, ou par la conversation, vous pouvez jouer à coup sûr le chiffre qui lui correspond dans le livre. Les plus heureux et les plus recherchés de ces numéros sont ceux des accidents, meurtres et sinistres. S’il y a un incendie quelque part, la loterie est assiégée ; tout le monde veut jouer le même jeu. On est obligé de limiter les mises, et quand ce numéro si demandé a fait, comme on dit, sa dot, on ne délivre plus de billets. Tant pis pour celui qui arrive trop tard. Dans ces moments de crise, l’administration n’est pas sans inquiétude. Un caprice du hasard lui enlèverait une somme énorme. Même dans les états romains, les bureaux de loterie sont ouverts le dimanche, quand toutes les boutiques sont fermées. Le dormeur qui se lève à midi ne trouve plus un café où il puisse manger ; mais il a le droit de mettre le prix de son déjeuner sur un terne. Ce n’est pas seulement la Smorfia qui vous excite à jouer ; des mises vous sont four-

nies par une foule de gens. Si vous achetez une boîte d’allumettes, vous y trouvez des vers italiens qui vous recommandent la loterie ; strada sieur a ad arrichire è il lotto. C’est le chemin sûr de la richesse. Suivent trois numéros, garantis excellents par le marchand.

Moitié par badinage et moitié sérieusement, les gens du monde cultivent aussi la loterie. On a chez soi le livre magique, et on ne fait pas un rêve sans le consulter. J’ai vu une dame élégante et spirituelle s’amuser à feuilleter la Smorfia, se monter peu à peu la tête, et envoyer un domestique au bureau de loterie avec une piastre et trois numéros inscrits sur un papier. Dans les jours néfastes, marqués par un accident ou un crime , on commence par déplorer le malheur, et puis on s’en console en essayant si la vera sorte ne serait pas cachée dessous.

Le samedi, à cinq heures du soir, le tirage de la loterie se fait avec une solennité imposante. La magistrature et le clergé y sont représentés par des personnages respectables. Un prêtre bénit F urne où sont les numéros,

et un enfant procède au tirage. C’est un moment d’émotion, non-seulement dans l’assemblée, mais par toute la ville. La foule est haletante. Ceux qui se croyaient assurés de gagner poussent des cris lamentables. Les cris de joie sont infiniment plus rares. Desfacchini attendent l’apparition du dernier numéro pour porter la nouvelle dans les rues. Ils courent de toutes leurs forces, remettent la liste à un autre facchino posté à un certain relais, et qui part à son tour aussi vite qu’il peut aller. En un instant le tirage est connu dans tous les quartiers de Naples. Afin de mesurer la promptitude de ces télégraphes vivants, un de mes amis prit une voiture au sortir de la séance, et se fit mener au galop jusqu’à la place du Vieux-Marché; il y trouva les numéros affichés devant un bureau de loterie.

Il y a deux sortes de gens qui se trompent également dans leurs jugements sur l’Italie, ceux qui croient aux traditions et ceux qui adoptent le contre-piedpar amour du paradoxe. Selon les premiers, l’Italie serait un coupe-

gorge; pas une grande route ne serait sûre; des brigands partout; des jaloux, le poignard à la main, derrière toutes les tapisseries, des stylets dans toutes les manches d’habit, du poison dans les bouteilles, des trappes sous le plancher des chambres d’auberge, des in-pace dans tous les couvents, dm assassin déguisé sous la figure débonnaire du vetturino ou du cameriere, des cavaliers servants et des sigisbés à côté de toutes les dames. Cette Italie de convention n’existe que dans les romans d’Anne Radcliff, qui l’inventa dans les brouillards de la Tamise.

Au contraire, selon les amis du paradoxe, il n’y aurait pas un brigand, ni un passage périlleux, ni un voleur de mouchoirs, ni un donneur de coltellate. Jamais une chaise de poste n’aurait été arrêtée dans les rochers de Terracine. Les Calabrois seraient des bergers de Florian. Pour peu que la discussion s’animât, on en viendrait à nier l’existence de la Calabre elle-même. Quant aux Abruzzes, on y pourrait circuler comme sur la route de

Bourg-la-Reine. On n’y aurait jamais vu un ours ; les buffles viendraient manger dans la main du passant. La tarentule et le scorpion seraient des animaux fabuleux, et les mots de sigisbé ou de patito des fables inconnues en Italie. La cause de ces différences d’opinions est facile à comprendre. Chacun décide que le pays est invariablement tel qu’il l’a vu, et nie ce qu’il n’a pas rencontré. Celui-ci, à qui on a volé une malle, se croit au milieu d’un peuple d’assassins et de brigands; mais le voisin, qui trouve le compte de ses bagages, refuse de croire aux voleurs. Après une bonne fortune de rencontre, on se regarde comme le vainqueur de toutes les belles ; un autre, qui n’a pas eu.de succès, sauve son amour-propre en disant que les dames de ce pays-là sont invincibles. Yictor Jacquemont, le plus aimable des voyageurs, se moqua des tempêtes jusqu’au jour où l’océan irrité le fit repentir de son insolence. Il nia aussi les bêtes féroces jusqu’au moment où un tigre vint enlever un de ses domestiques à deux pas de lui.

J’aurais été volontiers pour les faiseurs de paradoxes, et je pensais déjà de Naples comme Jacquemont de l’Océan et des Indes. Un beau jour, on me vola deux mouchoirs en moins d’une heure dans la rue de Tolède. Je ne mis plus rien dans mes poches de derrière, et je pardonnai à mes deux larrons à cause de leur adresse. Le 18 mars, dans la rue de Chiaja, on fustigea publiquement trois brigands nocturnes qui avaient assommé un passant la nuit précédente. On leur distribuait à chacun cent coups de bâton, comme avance sur le résultat de leur procès. Mon incrédulité commençait à s’ébranler. Peu de temps après, un homme charitable, ayant averti un étranger qu’on lui volait son mouchoir, reçut un coup» de couteau d’un second voleur, qui lui reprocha de se mêler des affaires des autres, et qui fit une retraite honorable à travers la foule, saisie de respect. Ma confiance diminuait sensiblement. Avant de partir pour la Sicile, j’appris qu’un Français venait d’être arrêté près deTaormine et absolument dépouillé. Si quelqu’un de mes

compatriotes, fraîchement arrivé par le bateau de Marseille, m’avait vu alors armé d’une canne à épée, il se serait probablement moqué de moi, et au bout d’un certain temps je l’aurais retrouvé avec des pistolets dans ses poches. Pendant deux mois, le hasard ne me fit pas rencontrer la figure classique et surannée du cavalier servant. Il se présenta un matin, assis dans une barque à côté d’une grosse dame romaine, et j’eus le loisir de lui voir jouer son rôle de femme de chambre aux petits soins. Mon ami le comte de M... partit un jour pour la chasse aux ours avec un guide, homme fort intéressant à écouter, et qui, par suite de petits démêlés avec la justice, ne sortait pas volontiers des Abruzzes. Cet honnête chasseur avait trois homicides sur la conscience, et les supportait patiemment. A Naples, il s’enveloppait de mystère; mais, une fois dans les montagnes, il parlait volontiers et se vantait de ses trois prouesses comme d’autant de coups de maître,

Dans tous les pays, les brigands sont en-

core assez rares, et n’en rencontre pas qui veut; aussi je confesse que je n’aurais pas mis à rechercher un archiprêtre autant d’empressement qu7 à me lier intimement avec notre ami le bandit des Abruzzes, dont je respecte trop les secrets pour vouloir les trahir. On m’a raconté que j sous le dernier roi de Naples, après quelques exécutions sévères, une amnistie avait été publiée, à la suite de laquelle des officiers convoquèrent les chefs de brigands à un banquet. Les invités se présentèrent et se mirent à table avec confiance. Au dessert, sur un signal donné, les troupés royales parurent et massacrèrent impitoyablement les convives. Ce fut un coup terrible pour le brigandage, et dont il aura de la peine à se relever. Malgré tout le fruit que le royaume de Naples a pu tirer de cette purgation violente, et le service incontestable rendu aux voyageurs à venir, malgré le grand nombre des crimes prévenus, c’est un beau sujet à discuter que cette question : La parole d’un prince doit-elle être sacrée, même lorsqu’elle est donné à des

brigands? Louis XI Y aurait dit oui. Louis XI, moins glorieux et plus utile à son peuple, n aurait pas manqué de répondre non.

Si les exécutions du général Maniés et les festins insidieux ont exterminé le brigandage, ils n’ont pas nui du moins à la mendicité. Des bandes de malheureux vous ferment le passage en demandant l’aumône, les uns avec des

cris plaintifs, les autres plus gaiement, avec des grimaces et des gambades. A Ischia, on n’entend, d’un bout à l’autre de l’île, que ce mot répété à l’infini : «Signor, baiocco!» Le paysan portant ses légumes au marché arrête

son âne pour vous tendre la main. Une jolie fille, montrant sa tête virginale par une fenêtre encadrée dans la vigne, vous sourit gracieusement et demande un baioc. Les enfants presque au maillot balbutient déjà la formule, aidés parleurs parents. Dans les rues de Naples, la nuit, les sentinelles murmurent timidement pour demander un piccolo rcgaglio. Les pauvres ne sont pas honteux. Vous ne trouveriez pas facilement, comme en France, de ces

malheureux fiers et désespérés* qui dévorent leur infortune en silence et qui font lever matin les cœurs charitables. Le Napolitain accepte l’indigence avec moins de peine, l’étale dans la rue aux yeux du public et tire le plus de parti possible de son malheur. Parmi les pauvres de profession, quelques-uns ont une supériorité de talent dont nos mendiants n approcheront jamais. Ce ne sont pas, comme chez nous, des litanies monotones qui endurcissent le passant au lieu de le toucher. Pour la variété des discours, la beauté des intonations, la puissance des gestes, le mendiant napolitain est un véritable artiste. Sur le quai de laYictoire, dans un angle où le soleil donne en toutes saisons, il y avait, l’hiver dernier, un homme qui aurait pu se faire professeur d’éloquence en matière de mendicité. Aussitôt que la faim le tirait de son demi-sommeil, il avisait d’un œil sagace le premier étranger envoyé par le hasard, et ne le quittait point sans obtenir ce qu’il lui fallait pour déjeuner. La première fois qu’il me fit l’honneur de me

distinguer, ne me connaissant pas encore, il essaya d’abord le terrain en homme habile.

— Signor, me dit-il, venez à mor: secours, au nom de votre patron, qui doit être un des saints les plus estimés du paradis, et qui aura soin de répéter vos bonnes actions aux oreilles du Seigneur! Au nom de Sainte-Marie-Nouvelle ! c’est un grand titre dans le ciel que de faire l’aumône en son nom !

La dévotion à Sainte-Marie-Nouvelle n’étant pas mon endroit le plus vulnérable, l’orateur changea aussitôt ses batteries :

— Signor, reprit-il, votre excellence est étrangère, bien éloignée de son pays. Au nom de la patrie où elle est née !

C’eût été dommage d’interrompre le discours en mettant la main à la poche ; je feignis de rester insensible.

— Votre seigneurie a une famille, poursuivit le mendiant, une mère qui soupire de son absence et des amis qui souhaitent son retour.

Par un grand effort sur moi-même, je demeurai inébranlable.

— Eh quoi ! s’écria mon homme, votre sei gneurie m’abandonne, quand elle pourrait me rendre heureux avec si peu de chose ! Hélas ! elle ne sait pas ce que c’est que de souffrir et d’avoir besoin des autres.

Le mouvement oratoire promettait d’être brillant, mais je pensai qu’il y aurait de la cruauté à faire attendre plus long temps la récompense due au génie. Vers le soir, en passant au quai de la Victoire, j’aperçus mon mendiant étalé sur la dalle comme un serpent qui digère ; il jouissait des derniers rayons du soleil- couchant, et ne se serait pas dérangé pour un empire.

Dans l’ Italie entière , excepté dans le royaume lombardo-vénitien, qui n’abuse pas des taxes, les polices de passe-ports poussent jusqu’à l’enthousiasme le goût des contributions. Vous croiriez qu’on vous soupçonne d’apporter la peste au lieu d’argent, si vous preniez pour des difficultés sérieuses les pas et démarches qu’on exige. Heureusement, ce n’est pas à

vous-même qu’on en veut, c’est seulement à vos piastres. Il faut payer pour entrer dans une ville, pour la traverser, pour y séjourner plus de trois jours, pour des visa, pour une Carte de sûreté, pour des reçus, des permissions de retirer le passe-port d’un bureau et le présenter à un autre bureau où l’on paye encore. Lorsque vous voulez partir, c’est une cérémonie à recommencer, et le facchino que vous chargez de toutes ces commissions exagère ses fatigues, afin de mériter une plus grosse récompense. De jeunes artistes, avec leur modèste budget, ont assurément dépensé, à la fin d’un voyage en Italie, plus d’un mois de leur pension en frais de passe-port, sans compter les bonnes-mains à donner aux facchini. Yous ne traversez pas une ville, un village, une bourgade, sans exhiber vos papiers, et régaler le soldat qui vous les rapporte. J’ai compté ainsi jusqu’à onze timbres et visa dans un seul jour. Mon passe-port était devenu un volume relié, plus illustré que le nonpiccoF libro, où Leporello inscrit les bonnes fortunes

de don Juan. Quand il s’agit d’argent, on ne se pique point de discrétion.

Naples a toujours joué un rôle important dans le mouvement intellectuel du monde. Elle occupera un rang plus honorable encore aussitôt qu’on essayera de donner une direction utile à la somme d’intelligence qui se gaspille sans but et sans résultat. On voit, par la revue mensuelle et volumineuse appelée le Progressa, que les sciences, la littérature et la critiqué ne demandent qu’à prendre leur essor. Il leur manque une condition indispensable, la liberté de parler sans crainte et sans préoccupation. Il faudrait que le profond M. Galuppi ne fût pas obligé de peser ses mots et de renfermer in petto une partie de ses idées philosophiques. Le savant M. Melloni devrait avoir la chaire de physique, qui est occupée par un médecin. Il faudrait garder une foule de gens distingués qui s’en vont chercher fortune hors de leur pays. Le grand-duc de Toscane, dans un voyage à Naples, a enlevé plusieursjeunes savants, qufeont fixés aujourd’hui

à Pise et à Florence. Il y avait autrefois quatre bibliothèques publiques ; elles sont à présent réduites à trois ; l’un des conservateurs a vendu tranquillement une partie des livres confiés à sa garde. Les catalogues ne vont pas au delà de l’année 1808, en sorte qu’on ne sait pas au juste ce que ces bibliothèques renferment. On y trouverait des matériaux très-précieux.

Le journal littéraire le Salvador Rosa, rédigé par des hommes d’esprit, se borne la plupart du temps à parler de bagatelles. La censure effraye et décourage les écrivains de talent, les poètes et les auteurs dramatiques. Le public napolitain est si impressionnable et si passionné, qu’une révision est peut-être nécessaire; il la faudrait seulement tolérante et éclairée. L’histoire de Guillaume Tell, par exemple, me paraît un fait trop rebattu pour mériter la colère des ciseaux ; cependant, lorsqu’on voulut jouer le chef-d’œuvre de Rossini, le poème fut obligé de se soumettre à des changements peu conformes à la vérité des

chroniques. Au lieu de tuer Gessler au dénouement, l’insubordonné Guillaume était arrêté par les gendarmes et conduit en prison. Pour représenter le Gustave de M. Auber, on devait faire pulvériser Ankastrom par le roi de Suède ; mais la pièce fut abandonnée. Le duel est puni avec une rigueur extrême à Naples. Dans la traduction de Gabrielle de Vergy , on ne voulut pas admettre le combat entre Fayel et Coucy. Le traducteur proposa de remplacer le duel par un assassinat. On trouva que la chose serait d’un meilleur exemple, et Fayel poignarda traîtreusement son rival avec guet-apens. Les danseuses de F Opéra sont forcées de porter sous leurs robes une espèce de culotte courte en satin vert d’un effet affreux. La sylphide Taglioni ne consentirait pas à paraître avec ce costume qui choque les yeux comme la queue de poisson des syrènes. Je gagerais bien qu’on ne la verra point à San- Carlo tant que cet article du règlement ne sera pas réformé. L’ordonnance célèbre qui, sous la restauration, fit aljpnger les robes des

danseuses, a prouvé que par ces belles mesures on améliore fort peu les mœurs. Dans ce temps-là les directeurs des beaux-arts n’en savaient pas long, puisqu’ils ignoraient que la décence est dans la personne et le jeu de l’artiste, et non pas dans la coupe de ses jupons.

Depuis le mois de mai dernier, les théâtres de Naples ont eu un surcroît d’embarras. Le mot Dieu, le mot enfer, et plusieurs autres considérés comme essentiellement chrétiens, sont bannis de leur vocabulaire. On ne peut plus les prononcer sur la scène ; le théâtre, étant païen, ne doit user que du dictionnaire antique. Que vont devenir les o Dio! ces pierres fondamentales du récitatif? Que deviendront les phrases toutes faites? On ne pourra donc plus avoir Y enfer dans le cœur? Il faudra donc que les auteurs de libretti cherchent des paroles nouvelles, qu’ils aient des idées, se creusent d’autres ornières, ou se servent de mots divers pour exprimer des sentiments différents? C’est exposer l’art à une mort subite. Certes, il est nécessaire que la religion soit

respectée; mais avec cette susceptibilité extrême et cette manière matérielle d’envisager les choses, les spectacles sont perdus. Ce n’est pas que la religion soit sombre ni violente en Italie. Nulle part au monde elle ne paraît plus aimable. Elle ne prend jamais cette physionomie colérique ou affligée que le malheur lui a laissée en France. Les séminaires ne sont pas comme chez nous des gymnases où on se prépare à la bataille. On voit une multitude de jeunes abbés, chaussés de grandes bottes à l’écuyère, le visage épanoui par la bonne humeur et l’air tout à fait cavalier, qui ne craignent point de se promener dans la compagnie des dames, de fréquenter les cafés, de rire ou de se divertir en public. Personne ne songe à leur en faire un crime. L’église a cette douceur et cette bienveillance que donnent la santé, la puissance et la richesse, et quand les cloches de la paroisse appellent les fidèles aü salut, le jeudi soir, c’est par un carillon à cinq notes, sur un air agréable et gai. Espérons donc que cette colère passera, et que les pauvres théâtres en réchapperont.

S AKT-CARI.IBÎO.— AXTAVIUA.— BON PANCRACE.

Les Français, dit-on, s’engouent promptement et oublient de même ; les Italiens peuvent bien en cela nous donner la main ; leur engouement est plus exagéré que le nôtre, et ne dure pas davantage. Lorsque je visitai pour la première fois le musée Borbonico à Naples, j’examinai avec attention la suite de tableaux qui représente dans les plus grands détails la révolution de 1648* Ce sont des ouvrages plus remarquables par leur intérêt historique et

leur exactitude que par le mérite du pinceau. On y voit le soulèvement du peuple, les massacres des nobles, l’élévation de Masaniello, sa mort, et la rentrée des Espagnols dans la ville. Or, le règne de ce pêcheur n’a duré que dix jours, et le retour de Don Juan d’Autriche n’eut lieu qu’au bout de six mois. Dans cet intervalle, M. de Guise fut chef de la république, et il n’est pas plus question de lui que s’il n’eût jamais existé; les gens éclairés euxmêmes ne savent pas en quoi son histoire se rattache à celle deNaples. Cependant ce prince, étant exilé à Rome sous le ministère de Mazarin, fut prié instamment par les Napolitains de venir à leur secours dans des circonstances périlleuses où un chef était nécessaire. Il vendit ses bijoux et son argenterie, partit de Rome avec quelques gentilhommes français, braves et aventureux comme lui, et, à travers mille dangers, vint aborder à Naples, où on l’accueillit avec un enthousiasme poussé jusqu’ à l’ivresse. Il disciplina de son mieux des troupes fort mauvaises, rétablit le bon ordre

par son courage et sa fermeté, en brisant plus d’une fois sa canne sur la tête des lazares , connue il disait dans son langage de grand seigneur. Pendant six mois, il lutta contre les armées espagnoles avec avantage. Le cardinal Mazarin l’abandonna, et les insurgés le récompensèrent de ses peines en le vendant à Don Juan d’Autriche, qui l’envoya prisonnier à Madrid. Il était juste au moins qu’après tout cela, on daignât se souvenir de M. de Guise et reproduire dans l’histoire de la révolution quelques-unes de ses prouesses. On s’en garda bien. Salvator-Rosa lui-même, qui fut en correspondance avec ce prince, du haut des Abruzzes, n’a pas fait un seul tableau sur cet épisode héroïque. Avant d’aborder en Calabre, Murat aurait dû se rappeler l’exemple de Henri de Lorraine et retourner en arrière.

En fait de spectacles, notre manie de nouveauté n’approche’ pas de celle des Napolitains. Nous négligeons plutôt nos idoles que nous ne les brisons, semblables à ces femmes galantes dont le cœur est bon et qui se font des amis

de leurs anciens amants. Nos théâtres reviennent volontiers aux vieux ouvrages et leur conservent toujours une place dans le répertoire. Si le goût du jour s’en éloigne trop, on en joue encore des fragments ; le Conservatoire s’en empare, et de cette façon les chefs-d’œuvre ne meurent pas absolument. En Italie, une mauvaise partition est couronnée et applaudie comme une merveille, parce qu’elle est nouvelle, puis elle va rejoindre les autres dans l’abîme du néant. Les théâtres de musique n’ont point de répertoire. L’impresario met en répétition, pour l’hiver, une ou deux pièces les plus récentes et du maestro à la mode. Ces deux pièces font les frais de la saison entière. Elles durent autant que les feuilles des arbres. Recueillez les fruits du succès, pauvres auteurs; à Noël vous serez défunts. Il est vrai que le moment de la vogue a de grandes douceurs. On entend partout les motifs de l’opéra. Tout le monde les sait. On se pâme de plaisir en les fredonnant. On les propose pour sujet aux improvisateurs. La musi-

que de régiment les apprend, en fait des sérénades pour la nuit, des aubades pour les grands personnages, et le soldat marche au refrain de la cavatine. Tout cela meurt avec l’année. Une autre partition vient qui s’évanouit de même. A Paris on veut de la variété, en Italie du nouveau. A Gènes, l’hiver dernier, c’était Maria di Rudenz, ouvrage broché par l’intarissable Donizetti, exprès pour le théâtre Carlo- Felice. A Naples on ne sortait pas de la Linda de Chamouni. Ne demandez pas dans ce payslà ce que c’est que Mozart: on ne le connaît pas de nom. Oh sait qu’il a existé un homme appelé Cimarosa dont les pièces ont eu du succès en leur temps. Sans le Stabat Mater, Rossini s’en irait à tire-d’aile se ranger où est Gluck en France. Othello , le Barbier de Séville, nous diraient les Napolitains, comment pouvez-vous écouter encore ces vieilleries !

L’hiver dernier, le théâtre San-Carlo n’offrait rien de bien attrayant pour un étranger. Selon mon goût, Mme Tadolini n’est pas une eantatrice qu’on puisse prendre en passion.

Deux ténors médiocres se partagaient les toques à plumes et l’intérêt du public, l’un bon musicien et déjà usé parle travail, l’autre doué d’une voix superbe qu’il maniait assez mal. Le premier basso-cantante, nommé Coletti, possède le feu sacré qui fait les grands artistes, et il le deviendra, mais ce n’est pas encore une chose achevée. Avec ces faibles éléments, je ne sais quel charme, tenant sans doute au pays, m’attirait à l’opéra. Je ne pouvais dormir de bon cœur si je n’avais pas entendu la romance de la Linda. Toute pâle qu’est cette musique, elle semble avoir plus de couleur sous le ciel de Naples. Les contrées méridionales ont le privilège de vous maintenir dans un ordre de sensations heureux et favorable aux arts. Vous habitez Naples depuis huit jours à peine, que vous éprouvez, comme les Italiens, le besoin de vous dilettare, et, quelle que soit la pièce du moment, vous allez à San- Carlo. Lorsqu’au mois de février, à l’époque des grandes douleurs de la nature du Nord, vous vous habillez les fenêtres ouvertes, vous

circulez dans la ville sans autre incommodité qu’un peu de poussière, et vous parcourez les environs à la chaleur tempérée d’un beau soleil, — les rouages de la machine humaine fonctionnent mieux et plus activement ; vous sentez avec plus de vivacité ; la cavatine dont vous pèseriez sévèrement la juste valeur au théâtre Ventadour vous épanouit d’aise; le ballet vous intéresse, vous devenez enfant comme le parterre napolitain, et vous vous

Page 1