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Course en voiturin (Italie et Sicile)

Le lendemain du jour où me fut racontée l'histoire de la belle toppatelle , j'eus le plaisir de voir arriver à Catane mon ami le comte de M... J'avais quitté l'hôtel de la Couronne, malgré le grand cas que la jeune miss dont j'ai parlé faisait du patron de cette auberge et de son fromage blanc. Je me trouvai beaucoup mieux à l'hôtel de VEîna , où Ton m'avait donné une immense chambre à coucher et un salon orné de fresques, dans lequel an-

raient pu tenir deux cents personnes, le tout pour un prix si modique qu'on auraitpeine à m'en croire. Le comte de ^I... partagea mon appartement, qui sans lui m'eût paru d'une grandeur à donner le cauchemar. Nous employâmes notre première soirée à faire des projets de voyage. J'étais pressé de voir Palerme, et M... ne songeait encore qu'à Syracuse. 11 me fallut lui donner un congé de deux jours pour satisfaire son envie. Comme il était bon marcheur, il crut parer à l'inconvénient des mauvais chemins par l'excellence de ses jambes. Il n'écouta mes avertissements que d'une oreille, et aussitôt qu'il eut acheté une paire de gros souliers bien larges, il se mit à tourner rapidement autour de la chambre en s'écriant qu'il voulait partir. Midi venait de sonner quand il sortit de Catane à pied, suivi d'un enfant de douze ans monté sur un mulet. C'était s'embarquer trop tard de six heures pour arriver à Syracuse avant la clôture des portes. Des nuages s'amoncelaient sur les montagnes et promettaient de la pluie. Le

souvenir des gîtes siciliens me revenant à l'esprit, je tremblai pour l'imprudent M..., et je comptai sur ce petit voyage pour calmer son tmmeur vagabonde, et le remettre à mon niveau.

Si par hasard on ma soupçonné d'exagération dans le récit de mes infortunes, on verra par les aventures du comte de M..., ce que c'est qu'une excursion à Syracuse. A peine l'intrépide marcheur eut-il passé le village de Lagnone qu'il reçut une de ces averses méridionales où le ciel semble vouloir écraser la terre. Ce sont des revanches que prennent les nuages après de longs intervalles de chaleur et de sécheresse. M..., résolu à ne s'effrayer de rien, franchit comme un trait buissons , fossés, rochers et bras de mer, toujours infatigable, et de plus en plus enchanté de ses souliers. Cependant la nuit la plus obscure vint se joindre au mauvais temps pour rendre la situation tout à fait périlleuse. De Lagnone à Priolo la distance est de quinze milles , et on ne trouve pas un abri dans ce désert. Ne

voyant plus où il posait pied , M... s'enveloppa de son manteau et monta sur le mulet avec le petit guide en croupe. Bien lui prit de s'être confié à l'instinct de sa monture, car, sur un pont en réparation, le mulet s'arrêta court au moment de tomber dans le torrent. Un pas de plus, et ils disparaissaient tous trois. Le petit guide, qui n'était pas venu depuis longtemps à Syracuse, reconnut, en se traînant sur ses genoux, que le pont était rompu, et il se mit à pleurer en poussant des cris lamentables. M..., percé jusqu'aux os par la pluie et tremblant de froid, ne songea plus qu'à chercher un asile. Vers minuit, ayant perdu son chemin, il voulait sérieusement éventrer son mulet avec un couteau pour se réchauffer dans le sang de ce malheureux serviteur, lorsqu'il aperçut à deux pas de lui quelque chose de semblable à un btitinient. Le hasard l'avait conduit à une écurie appelée le Fondaco délia Palma, et qui sert de refuge aux muletiers pendant la mauvaise saison. M... frappa contre la porte à coups redoublés. On lui ouvrit

après un long pourpaler dans lequel il tâcha de prouver qu'il était bien un homme de chair et d'os. Les bons muletiers s'empressèrent alors d'allumer du feu, firent sécher les habits du siginor français, lui donnèrent pour lit une auge garnie de filasse , lui souhaitèrent une bonne nuit, et se rendormirent. A peine l'écurie fut-elle retombée dans l'obscurité, que les insectes accoururent par escadrons. Des rats se joignirent à eux. Un coq, grimpé sur le pied de l'auge, célébrait par ses chants la marche des heures. Deux pourceaux et une chienne suivie de ses petits voulaient absolument dévorer la provision de bouche enfermée dans le sac de nuit dont M... s'était fait un oreiller. La nuit entière se passa en combats contre toutes sortes d'ennemis. Le soleil parut enfin. M... dit adieu aux muletiers, et, comme il ne croyait pas les revoir sur cette terre , il leur promit de les remercier encore de leur hospitalité dans le paradis , ce qui étonna beaucoup ces braves gens à qui on avait assuré que les Français suivaient la religion musulmane.

Le peuple de la Sicile a d'excellentes raisons de ne pas nous connaître. Les traités de poste nous interdisent toute communication directe avec cette île. Nos bateaux à vapeur qui sillonnent la Méditerranée passent en vue des côtes sans y aborder. Un privilège accorde aux seuls bateaux napolitains le droit d'entrée dans les ports, ce qui constitue un blocus permanent dont on comprend aisément les conséquences. Les idées de l'Occident peuvent aller où il leur plaira, jamais elles ne mettront le pied en Sicile sans permission. Il ne serait pas vrai de dire que ce pays soit arriéré d'un siècle; il a marché de son côté sans le secours des autres, aidé faiblement par les reflets que Naples lui envoie. A force d'intelligence, la Sicile supplée à ce qui lui manque, et son originalité se soutient tandis que tout se façonne sur le même modèle dans le reste de l'Europe. En allant de Saint- Jean-d' Acre à Moscou, Taigle de Napoléon a volé par-dessus la Sicile, et le regard du conquérant ne s'est point arrêté sur cette île magnifique en exa-

minant la carte d'Europe. Il y eût songé plus tard, s'il ne se fût égaré dans les neiges de la Russie. Le bruit de nos guerres n'a porté à Païenne que des échos; on s'y souvient mieux de Charles d'Anjou, et on juge notre caractère par l'éternelle histoire des vêpres siciliennes, dont on est très-fier, quoique je n'aie jamais bien compris ce qu'il y avait de si glorieux à égorger des gens sans défense après leur avoir fait prononcer en italien le mot pois-chiche. Sur ces renseignements qui datent de 1282, il n'est pas étonnant que le vulgaire ne connaisse pas parfaitement les Français, et si, en enseignant le catéchisme, on dit aux enfants et aux bonnes gens que nous sommes des Tiu^cs, il n'y a là personne pour prouver le contraire.

Le comte de M... eut soin cependant d'apprendre aux muletiers que nous sommes chrétiens et les quitta fort touché de leurs bons procédés. En arrivant à Syracuse, il oublia comme moi ses infortunes devant les tombeaux antiques et devant la statue de Vénus.

.Sans être à la hauteur des quatre Vénus les plus célèbres, cette statue porte encore le cachet de l'art grec. Les bras manquent, mais un petit morceau de marbre placé sur le sein gauche, et destiné à servir d'appui à la main droite , montre que la pose était celle des deux Vénus de Médicis et Capitoline. Le dos et les épaules sont d'une beauté parfaite ; les jambes seules, qui pèchent par trop de force et de roideur, gâtent l'ensemble du morceau et le rejettent parmi les ouvrages de second ordre.

Le soir du troisième jour, M... rentra dans Catane exténué de fatigue. Une fois qu'il se fut donné la satisfaction de me raconter ses vicissitudes en face d'un poulet rôti, sa bonne humeur lui revint, et nous entrâmes en grande conférence au sujet du voyage à Païenne. 11 s'agissait de traverser la Sicile entière. Les deux seuls points intéressants qui se trouvassent sur notre chemin étaient Girgenti et les ruines de Sélinunte. Un guide fameux nous proposait de faire cette tournée eu onze jours,

à dos de mulet. Le célèbre Luigl était porteur des certificats les plus honorables , attestant ses connaissances archéologiques et culinaires. Notre patron d'auberge assurait que nous ne trouverions jamais une aussi belle occasion de voyager agréablement. Nous hésitions : une mauvaise nuit est bientôt passée; mais onze nuits mauvaises et consécutives méritent bien qu'on délibère. Nous allions entrer dans le mois de mai, le soleil prenait tous les jours une force effrayante. Les symptômes de la grande chaleur commençaient à paraître. Des millepieds longs de deux pouces couraient sur les murs avec une agilité merveilleuse ; les scarafones sortaient de leurs trous par bataillons, et il n'y avait qu'à soulever des pots de fleurs pour y trouver des couples de scorpions entourés de leurs nombreuses familles. Le vent maintenait bien un peu de fraîcheur dans l'air; mais, depuis le matin, il tournait au sirocco, et, pour peu qu'il se fixât au sud, la Sicile pouvait devenir tout à coup une vaste fournaise.

— Puisque vos seigneuries, disait Luigi, ont déjà vu Syracuse, nous ne ferons que la traverser, et nous irons coucher le second jour à Noto, où l'auberge est bonne.

— Et pourquoi ne parlez-vous pas de la première nuit ? demandai-je au guide.

— Si je n'en dis rien à vos exellences, c'est qu'elle sera parfaite. Nous la passerons dans la jolie petite locanda de Priolo.

— Priolo! m'écriai-je ; vous appelez cela une jolie petite locanda? Revenez demain, Luigi, je veux réfléchir encore.

— Et pendant l'heure de la chaleur, demanda M..., où nous reposerons-nous?

— Dans un endroit délicieux fait exprès pour le rinfresco, et qu'on nomme le Fondaro délia Palma.

— Revenez demain, Luigi, revenez demain. Le lendemain, une affiche étalée sur les

murs de notre hôtel annonçait que le bateau à vapeur le Duc de Calabre ferait, dans la nuit du 3 au 4 mai, le trajet de Messine à Palerme. Notre parti fut pris aussitôt. Nous renonçâmes

aux ruines de Sélinunte et aux temples de Girgenti.Le courrier nous mena lestement à Messine, et, le 3 mai au soir , nous étions à bord du Duc de Calahre, fort enchantés de convertir un voyage de onze jours en une promenade agréable de dix heures. On sortit du détroit avant VAîigelus, et nous vîmes bientôt les îles Lipari. La nuit était belle. Un passager napolitain, excellent musicien, prit un guitare et nous chanta des romances populaires et des fragments d'opéra. Le temps s'écoula ainsi trop vite à notre gré. Les phares du cap Roland et du port de Cefalù brillèrent comme des étoiles filantes, et les premières lueurs du matin vinrent nous montrer au loin Palerme entourée par le collier de montagnes qui lui a fait donner le surnom poétique de Coquille d'or.

Le cap Zaferano et le mont Pellegrino, placés en sentinelles avancées, forment les deux extrémités du collier qui encadre la baie, et le fond des montagnes sert de repoussoir aux tours blanches et aux dômes de la

ville, qu'on embrasse d'un seul coup d'œil. Païenne a sur Naples l'avantage d'être de trois degrés plus au sud , ce qui fait une différence notable dans l'éclat de la lumière et la précision des contours. La teinte bleue qui colore l'île de Capri serait faible à côté du bleu foncé de Païenne, et c'est une jouissance que de se sentir plus voisin du soleil.

La Sicile est constituée pour former un pays peuplé, heureux et recherché. C'est comme une terre promise. Celui qui vient du Nord , en pensant à son pays natal , ne le retrouve plus dans sa mémoire qu'enveloppé de frimas et de brouillards. L'Italie elle-même a les pâles couleurs, et la France paraît cristallisée au fond d'une glacière. Assurément nos campagnes sont florissantes, elles produisent tout ce que le sol peut donner ; il y a même tel département , dépouillé de ses arbres par la spéculation , que la charrue, la bande noire et les usines convertissent en mine d'or, et qui nourrit et enrichit les êtres inquiets et ambitieux qui le pressurent; mais on n'y verra

— iô — bientôt plus une branche d'arbre où reposer ses yeux, ni une toise carrée de mousse pour s'asseoir. Tandis que la France devient nue a force de travail , la Sicile reste un désert pai' inertie ; elle en souffre, elle en gémit , et elle a raison ; cependant , si jamais le vent de l'exploitation sèche ses marais, abat ses bois et ses châteaux, divise ses grands domaines en petites propriétés, aussitôt, avec le triomphe des intérêts matériels, entreront par la même • porte, comme chez nous , la figure blême de l'ennui et le suicide silencieux, son pistolet ù la main ; car la triste condition de l'homme est de n'atteindre jamais un bien sans faire sortir de terre un mal auquel il n'a pas songé. En attendant la Sicile à fort à faire avant de souffrir les mêmes maux que nous. Elle fermente sans pousser les clameurs légales de l'Irlande, et le caractère de ses habitants est très-porté au changement. Le Sicilien est in^ telligent, fier et passionné. Il méprise injustement le Napolitain , qui lui serait au moins égal s'il avait plus de dignité naturelle. Les

deux peuples pourraient se convenir et s'aimer, ils se détestent de tout leur cœur ; et comme ils ne tiemient compte tous deux que des sympathies et antipathies , il n'y a i3as de raisonnement à leur faire. On ne \oit guère un Sicilien et un Napolitain se donner la main. En allant à Messine, nous étions avec quatre habitants de Gatane qui n'ouvrirent pas la bouche, parce que le courrier était napolitain; ils se bornèrent à causer par les regards, les signes et les jeux de physionomie ; c'est un mode de converser qu'ils poussent à un degré de perfection qu'on ne peut bien apprécier si on ne les prie de traduire avec la parole tout ce qu'ils ont échangé ainsi. Jamais il n'y eut de gens mieux organisés pour la conspiration. L'œil le plus sagace ne saurait pénétrer jusqu'à la pensée qu'ils veulent tenir secrète. Malgré cette dissimulation profonde, ils sont ouverts, francs et gracieux pom^ les personnes qu'ils aiment, et surtout pour les étrangers , dont ils n'ont aucune raison de se défier. Ils disent leurs espérances, leurs projets, leurs

désirs, à un inconnu , qui les croirait volontiers imprudents ou légers, parce qu'il ne sait pas avec quel admirable coup d'œil un Sicilien devine les sentiments de celui à qui il parle.

Lorsqu'un préjugé s'est établi dans une tête sicilienne, il n'en veut plus sortir. En 1837, le choléra fit d'horribles ravages à Palerme. Toute la population fut atteinte, et le tiers en mourut. On s'imagina que l'eau et les aliments étaient empoisonnés. D'oi^i pouvait venir le poison, si ce n'est de Naples? J'ai vu des hommes éclairés qui croient encore à cette fable.

Toute le monde a des défauts ; celui du Sicilien est la jalousie. Cette sombre passion plane sur l'île entière comme un oiseau sinistre. Les villes se portent envie entre elles ; Messine est jalouse de Palerme, Catane est jalouse de Messine , Syracuse est jalouse de Noto. Palerme, plus belle, plus riche et plus lumineuse que toutes les autres, s'abaisse encore à la jalousie. Les hommes de talent, qui auraient tant besoin de s'unir pour briser

— ii] — le cercle qui les renferme et rappeler sur leur pays oublié l'attention dont il est digne, s'isolent et se nuisent réciproquement. Notre premier soin, en arrivant à Palerme,fut déporter à son adresse une lettre d'introduction auprès d'un jeune écrivain de mérite, M. Linarès, qui a publié en 1842 un petit recueil de légendes siciliennes. La première édition de ces nouvelles avait été épuisée en peu de jours; elles sont écrites avec grâce, et n'ont d'autre défaut que le manque de sobriété, qui est un travers inhérent à la nature italienne, et dont l'organisation plus forte du Sicilien aurait dû préserver l'auteur. Un jour que M. Linarès avait laissé sa carte de visite à notre hôtel, le patron d'auberge , don Fernando, espèce de cyclope, nous dit en apportant cette carte :

— En voici un qui a été bien persécuté depuis un an qu'il a écrit son ouvrage. Tout le monde lui a fait la guerre, et je ne m'étonnerais pas qu'il fût obligé de quitter le pays.

— Comment! demandai-jeà don Fernando, il a donc attaqué les gens dans son ouvrage?

— Attaqué les gens ! il n'aurait plus manqué que cela! On s'en serait bien réjoui, car c'eût été une excellente raison de se défaire de lui. Non vraiment; il n'a parlé que des choses du temps passé ; mais il a eu du succès, et c'est assez pour qu'on le déteste . Celui qui a plus d'esprit que les autres est leur ennemi.

11 y a une autre jalousie plus noble, que le Sicilien pousse à un degré qui s'appellerait de la folie en France : c'est celle causée par l'amour. Dans l'intérieur des terres, il n'est pas rare de voir le mari j aloux tuer sa femme, et cela ne fait aucun bruit. Les jeunes gens se défient si bien d'eux-mêmes sur ce point, que, pour se divertir en bonne intelligence, ils vont de leur côté, et laissent les femmes ensemble. Il suffirait de deux beaux yeux pour changer la partie déplaisir en querelle, et brouiller mortellement les amis. Aussi voit-on dans les fêtes des bandes de garçons qui jouent dans un coin ou boivent sous une treille , tandis que les jeunes filles dansent entre elles, ce qui paraîtrait fort étrange à notre jeunesse galante et

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