‹ Course en voiturinChapitre 2 sur 19 · II · texte numérisé non relu

II

peu jalouse, pour qui toute partie de plaisir est insipide quand les femmes n'en sont pas. Après avoir parcouru un pays éteint, nous eûmes un grand plaisir à nous retrouver dans une capitale riche et animée. Palerme est la tête de la Sicile. C'est là que se retirent l'âme et la force de l'île entière. La ville est une des plus séduisantes du monde. Deux grandes rues qui se croisent à angle droit la partagent en quatre triangles égaux, ce qui permet à l'étranger d'y reconnaître aisément son chemin, sans causer pourtant une régularité fastidieuse. L'une de ces rues porte le nom de Tolède , et il faut que Tolède soit une ville bien splendide pour que les Espagnols aient donné partout son nom aux belles rues. Le Tolède de Palerme n'est pas aussi bruyant que celui de Naples, qui est le lieu le plus tumultueux de la terre; mais il n'en est que plus agréable. On y circule à l'abri sous de larges auvents garnis de festons que l'air agite gaiement. On s'y croirait dans l'ancienne Bagdad du calife Haaroun, avec cette différence que

les femmes n'y sont pas voilées. Les Palermitaines vont partout la tête découverte, parées seulement de leurs magnifiques cheveux.

Lorsqu'elles passent au soleil, elles se couvrentavecleur châle jaune, qu'elles rabaissent sur les épaules aussitôt qu'elles arrivent à l'ombre, et dans ce mouvement, qui se répète souvent, elles ont beaucoup de grâce. Je ne parle point ici des belles dames, qui suivent de loin les modes de Paris, et qui se coiffent de l'ustensile informe appelé chapeau.

La véritable Palermitaine est svelte comme la Vénus de Syracuse ; mais elle a comme elle les jambes et les pieds un peu forts. Il est superflu de la citer pour la grandeur extraordinaire des yeux, car il n'y a pas dans toute la Sicile une paire d'yeux petits. Ceux de Palerme ont une douceur particulière et un air de bienveillance qui, m'a-t-on dit, trompe rarement. Les traits sont en général réguliers, la démarche est nonchalante, et, dans la physionomie'; on distingue au plus haut degré tous les instincts de la femme par excellence.

En Sicile, la légèreté de tête et la coquetterie ne sont pas un badinage comme dans le Nord, à cause de la sensualité antique qui les soutient et derrière laquelle arrivent la chaleur du sang et les passions africaines ; ce qui constitue un ensemble intéressant sorti du mélange des races grecque et sarrasine. La Palermitaine s'attache vite et fortement. C'est toujours une chose grave qu'une affaire de cœur avec elle. Des étrangers s'y sont trouvés pris comme Renaud dans les filets d'Armide, et n'en seraient jamais sortis si l'infidélité de l'enchanteresse ne les eût délivrés. D'autres ont fini moins heureusement et portent sur la figure ou entre les côtes des traces de la jalousie sicilienne. Pour être juste, il faut considérer comme circonstance atténuante de la jalousie des hommes le penchant des femmes pour une galanterie suivie de passion. Ce sont, de part et d'autre, des naturels énergiques, qui ne sentent rien à demi.

On ne trouve à la rigueur danstiM^alerme que deux édifices vraiment sarrasins ; mais il

est à remarquer que les artistes normands ou espagnols, en apportant un goût nouveau, ont cependant adopté aussi celui de leurs prédécesseurs. La cathédrale ressemble aux monuments les plus élégants et les plus gracieux que le main des Maures ait jamais produits ; la porte de Charle-Quint, élevée en mémoire de la défaite des Arabes, se prendrait pour l'ouvrage des Arabes eux-mêmes. Beaucoup de maisons, construites dans le \\V siècle, ont des fenêtres ornées du trèfle et du fer de lance. Les visages bruns qui paraissent à ces fenêtres ne sont pas moins sarrasins que le cadre qui les entoure.

Don Fernando, notre patron d'auberge, nous avait pris en amitié. C'était un géant l)orgne , dont la figure était capable de faire mourir une femme en couches. En le voyant horrible la serviette à la main , je le devinais sublime le mousquet sur l'épaule, défendant le passage d'une montagne, et je l'aimais d'autant plus sous cette perspective, que dans son corps de mastodonte habitait l'ànie

d'un mouton. Un jour que le soleil était resplendissant, don Fernando entra de bon matin dans notre appartement et réveilla tout doucement le comte de M... pour lui conseiller d'aller voir la fête de la Bagheria, qui est la plus belle des environs de Palerme. Nous envoyâmes aussitôt un exprès à M. Linarès, afin de changer le programme de la jom'née, et il vint au bout d'une heure nous chercher avec un carrosse de louage. Tout Palerme était déjà sur la route. La Bagheria est un joli village situé près du cap Zaferano, d'où on aperçoit la mer de deux côtés à la fois. Les plus riches maisons de campagne entourent ce Saint-Cloud de la Sicile ; quoiqu'elles fussent habitées dans ce moment, les portes étaient ouvertes aux curieux, et la foule entrait partout. On voyait sur les balcons des groupes de femmes coiffées en cheveux et d'une beauté redoutable pour les yeux des gens du Nord. Nous visitâmes la célèbre villa Palagonia , qui paraît consacrée au culte de la laideur. Une centaine de sculptures grima-

( 'an tes et monstrueuses gardent la cour et loutes les issues du palais, qui est lui-même une construction bizarre, où les règles de l'architecture sont bravées hardiment. Malgré le luxe prodigieux de ses marbres, les dorures de ses décors, et ses plafonds en glaces, la villa Palagonia prouverait, si on en pouvait douter, que la recherche du beau est la seule recette pour composer un ouvrage aimable. La villa Valguarnera , beaucoup moins riche que l'autre, nous plut davantage, surtout à cause des jai'dins et des points de vue, qui égalent les sites les plus vantés de Sorrenteet de Capri. Lorsque nous eûmes employé la moitié de la journée à parcourir les maisons de campagne, nous entrâmes dans une locanda. Tout le monde voulait dînera la fois. Le cuisinier, au milieu de ses aides, se multipliait comme ie prince de Condé au combat de la porte Saint-Antoine. En un clin d'œil, toutes les tables furent dressées et couvertes de plats fumants. On nous servit en plein air, sur une terrasse où l'odeur des citronniers en fleurs

se mariait avec les parfums plus robustes de la cuisine. Le comte de M. et moi, nous fîmes une pauvre figure vis-à-vis du macaroni, que M. Linarès engloutissait en véritable indigène ; mais nous prîmes notre revanche au dessert, avec deux saladiers de fraises qui eussent bien coûté quarante francs selon la carte de Véry ou du Rocher de Cancale, A côté de nous, une douzaine d'hommes, qui avaient un peu abusé de la bouteille, chantaient des popolane, accompagnés par un violon et une flûte. Ils s'amusaient de tout leur cœur, sans faire aucune attention à leur entourage, ce qui nous mit à notre aise pour nous approcher d'eux et les écouter. Par leur caractère sérieux et mélancolique, ces chansons paraissaient d'origine espagnole, et différaient du genre de morceau appelé spécialement Sicilienne. Quelques-unes commençaient dans un ton et finissaient dans un autre; il y en avait une d'une rhythme bizarre, où la mesure à quatre temps alternait avec celle à trois. Le mode était toujours mineur. Le violon accompagnait en syncope ,

c'est-à-dire en marquant les temps faibles et non le temps fort, ce qui donnait au morceau un accent agitato fort agréable. La flûte jouait habilement les ritournelles à l'octave au-dessus du ténor, car cette voix, si rare dans notre pays, est commune en Sicile ; une bassetaille ne se hasarderait pas à faire la première partie, et on ne chanterait pas s'il n'y avait point de ténor dans la bande. Parmi nos voisins étaient deux personnages d'une majesté imposante, qui représentaient la Grèce et Carthage , puisque l'un s'appelait Agatocle et l'autre Magone.

— A présent, disait don Agatocle, cordonnier de son état, il nous faudrait la sœur de don Magone pour chanter de sa voix de clochette r Abeille du divin Meli.

Meli , le Théocrite moderne de la Sicile, écrivait dans le siècle dernier. Il n'y a pas un homme du peuple à Palerme qui ne sache par cœur quelques-unes de ses poésies.

— Don Magone, dit un des convives, ouest donc ta sœur?

— Elle est à la danse, répondit le seigneur Magone; mais je vais l'appeler.

Le Carthaginois se mit à une fenêtre qui donnait sur la rue, et cria de toutes ses forces :

— Barbara ! viens ici chanter V Abeille de Meli.

Au bout de cinq minutes arriva sur la terrasse une grande brunette essoufflée par la danse, avec des cheveux d'ébène et des yeux pleins de phosphore. Le violon et la flûte jouèrent aussitôt la ritournelle, et Barbara se mit à chanter d'une voix forte et argentine. La jeune fille promenait sur l'auditoire des regards doux et assurés, tandis que les hommes, au contraire, tenaient leurs yeux baissés. Cependant, lorsque la romance fut achevée, ils applaudirent avec frénésie. Nous admirions l'instinct musical de ces gens sans éducation, et nous étions stupéfaits de voir combien le peuple du Midi est plus civilisé que nous, malgré ce qu'en disent les commis-voyageurs, qui mesurent le degré de civilisation par le poli industriel d'une lame de rasoir.

La jeune chanteuse restait debout, attendant les ordres de son frère.

— Voilà qui est fini, lui dit don Magone. Va-t'en à la danse et laisse-nous boire paisiblement.

Dona Barbara sortit, non sans décocher quelques œillades infructueuses à un beau garçon qui ne voulut pas y prendre garde.

L'hôtelier, nous reconnaissant pour des Anglais, avait doublé à notre intention les prix de la carte à payer. M. Linarès exigea un rabais considérable et lui reprocha sa mauvaise foi. Le patron nous fit de grandes excuses et nous baisa la main en signe de réconciliation; puis il appela sa femme, qui arriva, toujours courant, nous baiser aussi la main , ce dont nous nous gai^ddmes bien de rire.

La rue du village était encombrée. Des chevaux libres, lancés au galop, excités par les cris et les pétards, traversaient une foule compacte qui s'écartait devant eux et se refermait après leur passage; ils atteignirent ainsi le but sans accident. Les balcons,

— sales lucarnes et les corniches des maisons étaient garnis de curieux. Les femmes dansaient entre elles, devant l'église, sous les tonnelles et jusque sur les toits. La circulation étant difficile, nous nous étions arrêtés pour fumer un cigare: Le brancard d'une charrette nous servait de siège. Le comte de M... engagea la conversation avec une charmante personne assise près de nous. C'était une jeune fille de Messine qui venait à Païenne pour se divertir. Sa tante, vieille dame d'une figure fort honnête , écouta d'abord ce que nous disions à la nièce , nous regarda fixement, et se retira ensuite à l'écart ; d'autres femmes de la môme compagnie s'éloignèrent aussi pour nous laisser causer en liberté avec celle que nous avions distinguée et choisie:

— D'où vient cela? demandai-je à notre guide.

— Rien de plus simple, me répondit-il : ces bonnes gens voient que vous êtes des étrangers ; ils comprennent que vous n'avez pas de mauvaise intention , et trouvent naturel

que VOUS parliez à une jolie fille. C'est un honneur que vous leur faites, et ils en sont flattés. Il serait mal d'en abuser.

-— Que Dieu m'en garde ! cette bienveillance est d'un grand prix pour moi. Il n'y a rien qui mette plus à l'aise que de se sentir à l'abri sous le proverbe : Honni soit qui mal y pense !

Cependant quelqu'un y pensait mal à deux pas de nous. A. peine avions-nous quitté la réunion de la charrette qu'un Mercure mystérieux vint nous offrir ses services auprès de la belle Messinienne, qui, disait-il, ne serait peut-être pas fâchée de recevoir de notre part un piccolo complimento. Le Mercure , honni pour avoir mis en doute la pureté de nos intentions, ne se déconcerta pas , et nous pria de lui donner un autre fois la préférence sur ses confrères. Les messagers de cette espèce sont d'une audace et d'une habileté remarquables à Palerme. L'étranger, déjà ébloui par les beaux yeux qui brillent du haut des balcons et dans les rues, tombe dans les embûches desCircédu trente-huitième degré. Sous

ce rapport, Païenne est une capitale des plus civilisées. Je ne conseillerai jamais à une belle dame d'y envoyer ses amoureux : ce serait infailliblement autant de perdu.

Le lendemain de la fête, nous étioDS invités à dîner chez le prince P..., et, en sortant de table , nous nous promenions dans son beau jardin dont il nous fit l'historique tout en cueillant des nèfles du Japon. Il y a trois ans, on y voyait à peine une douzaine d'arbres. Les plantations n'étaient pas encore commencées lorsqu'une procession, sortie delà petite église voisine de Saint-François de Paule, fit demander la permission d'entrer dans le jardin. Le prince , n'ayant rien à craindre pour ses plates-bandes , ouvrit ses portes. La procession entra, musique en tête , accompagnant la statue en argent du saint, et suivie d'une grande foule de[peuple. Avant qu'on eût achevé le tour du jardin, les assistants virent clairement la statue lever son bras et donner sa bénédiction à la maison , au terrain, et sans doute aussi au complaisant propriétaire. On

parla beaucoup de ce miracle, et on pensa que l'hôtel du prince P... s'en trouverait bien. En effet, en moins de trois ans, la place fut remplie de plantes rares et précieuses, d'arbi*es de tous le pays , de fruits succulents et de fleurs délicieuses. Tout cela sortit de la terre l)énite en profusion pour en faire le plus riche parterre de Palerme. Personne n'a de doutes à ce sujet , excepté le prince , qui m'a paru soupçonner son jardinier et les sommes énormes qu'il a dépensées d'avoir aidé puissamment saint François de Paule dans ses bonnes intentions.

Le soir, nous allâmes au théâtre Ferdinando, où une troupe fort mauvaise jouait une comédie nouvelle si médiocre que ce n'est pas la peine d'en parler. L'Opéra, dont notre ancienne connaissance Ivanoff avait fait les beaux jours pendant la saison d'hiver , était fermé depuis les fêtes de Pâques. J'cd regretté plus encore le Paschino de Palermé , qu'on dit aussi comique et aussi amusant que les polichinelles napolitains, ce qui me semble diffi-

cile à croire. Paschino faisait une tournée dans la province.

Étant obligés de renoncer à voir ces acteurs spirituels qui reproduisent les mœurs du peuple , nous prîmes le parti de rendre une visite au peuple lui-même. Un matin après déjeuner, nous sortîmes par la porte Maqueda, en passant devant le consulat de France, et nous nous enfonçâmes dans un quartier peu connu qu'on appelle le Borgo, où demeurent les mariniers et les pêcheurs. On y rencontre à chaque pas des figures un peu farouches, mais belles et de nature à frapper vivement l'imagination d'un peintre comme Léopold Robert. Les habitants du Borgo portent une veste ronde en velours vert appelée bonacca, et à laquelle ils doivent leur nom de bonacchini , qui répond à peu près à celui de lazzaroni. Le bonacchino est moins aimable, moins insouciant et moins gai que le lazzarone ; mais il a plus de noblesse d'âme , autant d'intelligence et autant de goût pour la musique , la poésie et les récits merveilleux. Son délassement pré-

féré quand il a fini sa journée est d'écouter les co7itastorie raconter des histoires de naufrages , des voyages fabuleux , des légendes diaboliques , ou des amours traversées, toujours terminées par un mariage. 11 entend même avec plaisir des soneîti d'amore de Meli ou de ïempio. On se groupe autour de l'orateur avec une attention pleine d'avidité. Le théâtre est précisément comme à Naples, le bord de la mer et les environs du môle, et on y sent combien il y a de points de ressemblance entre l'auditoire de Palerme et celui de Naples. Les passions du bonacchino sont plus dangereuses que celle du lazzarone ; les conîaslorie siciliens exercent une certaine influence sur leur public , et pour cette raison il leur faut la patente en vertu de laquelle ils racontent con privilegio.

Depuis le règne de Murât, les lazzaroni, qui avaient autrefois une législation particulière, sont retombés sous les lois et la surveillance générales. Les bonacchiui ont gardé quel(|ues-

unes de leurs anciennes coutumes. Les mari- II. s

niers élisent un chef qui exerce une autorité contre laquelle on ne se révolte jamais. Ce chef juge les dilTérends. Il impose des amendes et accorde des dommages-intérêts. Une querelle apaisée |3ar sa médiation ne doit plus avoir de suites; mais la vengeance a tant d'empire dans l'àme d'un Sicilien, que le pouvoir du chef échoue quelquefois sur ce point. Comme il faut que l'arbitre des mariniers jouisse de la considération publique, il prélève un tribut sur la pêche, qui lui assure un revenu. La répugnance du peuple pour la justice ordinaire date de la domination espagnole; il lui fut particulièrement sensible alors de voir le bonnet espagnol remplacer sur la tête des juges celui auquel ses yeux étaient accoutumés. Ce fut une grande imprudence que commit un vice-roi, car il eût mieux valu mettre des juges étrangers sous le bonnet du pays, que de mettre un bonnet venu d'Espagne sur la tête des juges siciliens. La violence, la jalousie et la superstition, régnent dans le Borgoplus qu'en aucun autre

lieu dn monde. A part ses défauts, îa population est d'ailleurs lionnôte et laborieuse. Le vrai bonacchino ne tuerait pas un homme par un vil motif d'intérêt, et il renierait avec itidignation l'industrie peu exemplaire qui consiste à donner des taillades ou des coup* de stylet pour de l'argent. Dans le quartier qui s'étend au pied du mont Peilegrino, oïi trouve quelques bonnes âmes désœuvrées de jour, et d'une activité dangereuse les soirs de nouvelle lune, qui TOUS débarrassent d'un enrmemî à un prix modéré, je dirai même chétif, si ou le compare aux anciens tarifs.

Michel Cervantes nous apprend, dans son histoire de Rinconète et Cortadillo, que de soti temps \ditagliadase payait, àSéville, cinquante ducats, qui en valaient plus de cent d'aujourd'hui. L'homicide devait au moins coûter le double. La vengeance était, comme on le voit, à un prix énorme en Espagne ; elle a subi un rabais à Palerme. D'honnêtes gens qui l'avaient apparemment marchandée m'ont assuré que pour la bagatelle de cinq piastres on

pouvait faire tailler un homme. Ce n'est vraiment pas la peine de s'en passer. Ils ne m'ont point dit ce que coûtait le meurtre, et je ne voudrais pas risquer d'en indiquer un faux prix, de peur que ceux qui se trouveraient induits en erreur ne vinssent à me reprochei* une inexactitude.

11 n'y a pas long-temps qu'un Français voya géant en Sicile devint amoureux d'une belle dame de Palerme. L'histoire ne dit pas s'il parvint à plaire. Soit que la dame eût cédé à ses vœux, comme on dit, soit que le mari , aveuglé par la jalousie, se considérât mal à propos comme offensé , ce mari partit pour Naples, d'où il écrivit aux frères de sa femme, en déclarant qu'il ne rentrerait pas chez lui tant qu'on ne l'aurait pas vengé. Toute la fortune du ménage appartenait au jaloux ; la position de la femme devenait fort précaire par cette rupture. Les frères tinrent conseU et résolurent de donner satisfaction à leur beaufrère. Le duel leur semblait un procédé hasardeux; d'un autre côté, la France n'aime

pas qu'on lui tue ses nationaux au coin d'une borne, et comme elle a des ambassades à cet elTet, le meurtre d'un étranger pouvait offrir quelques inconvénients.

On pensa que la tagliada serait un terme moyen de nature à contenter tout le monde. L'amoureux français, en rentrant chez lui le soir, fut heurté violemment dans la rue par un homme du peuple, et frappé au visage. Il y porta les mains, et se sentit inondé de sang. Le coup avait été donné avec une lame de rasoir, qui avait séparé en deux morceaux l'une des joues et la lèvre supérieure. Il en demeura deux mois au lit et s'en releva balafré pour la vie. Le consulat de France jeta feu et flammes ; mais il ne put obtenir que cette réponse : Que voulez-vous? c'est une affaire de femmes. Le mari, satisfait de cette réparation délicate et gratuite, rentra chez lui, et fut un époux adoré comme auparavant.

La pèche du thon se fait à Palerme vers le milieu du mois de mai. C'est un moment de fête et de fortune pour les pêcheurs. Depuis

plusieurs jours, une croisière de barques était établie en observation le long des côtes et au cap de Gallo. D'immenses filets étaient déjà tendus jusqu'au fond de la Méditerranée, à l'endroit où les pauvres bêtes passent tous les ans, et se laissent toujours prendre. En avant de la caravane des poissons, il y a des éclaireurs qu'on aperçoit à une grande profondeur, et on envoie aussitôt un courrier à Palerme pour avertir de la venue des thons. Ce courrier arrive ordinairement vers minuit ; à deux heures, la population des pêcheurs se met en marche. Nous étions couchés lorsqu'une rumeur semblable à celle d'une émeute populaire nous fît sauter hors du lit. Le Borgo était déjà parti en masse, et les carrosses allaient à sa poursuite. Les voitures de place s'étaient munies d'un troisième cheval orné de grelots. Nous conclûmes notre marché avec un de ces fiacres, et nous nous mîmes en route. Des charrettes emplies de monde et d'instruments de pêche couraient le train de la poste, au moyen de chevaux de relais. On aurait cru volontiers

que le habitants de Palerme s'enfuyaient à l'approche des Normands ou des barbares. Les hommes du peuple avaient laissé la bonacca pour la veste de toile. A. la pointe du jour, on arriva sur la plage, où un grand nombre de barques attendaient les acteurs et les curieux. Les bateaux formèrent bientôt un demi-cercle en bataille à Fentour des fdets, au pied desquels les thons dormaient sans doute encore. Le thon , quoique fort gros , n'est pas doué de beaucoup d'intelligence. Il obéit à des instincts simples et innocents. Celui de l'émigration le mène à sa ruine, à cause de sa routine habituelle et de la méchanceté des hommes. Lorsqu'il vient donner de la tête dans les filets qui lui barrent le passage , le pauvre animal n'a pas l'idée de retourner en arrière et de faire un détour. Il veut passer au-dessus de l'obstacle, et nage en montant jusqu'à la surface. C'est là que son ennemi 'attend, averti par l'écume et les bouillonnements de l'eau.

Aussitôt que le bataillon des thons paraît,

les pécheurs frappent et percent à grands coups de crocs et de piques de fer. Plus on en tue , plus il se présente de victimes. En un clin d'œil , la scène n'est plus qu'une mer de sang; les curieux eux-mêmes en sont inondés. Des cris féroces annoncent la joie des exécuteurs. Le massacre est effroyable. Quelques barques sont renversées par les coups de queue et les convulsions des poissons ; c'est là le seul danger que courent les assassins. On ne songe d'abord qu'à faire le plus de morts possible. Dans le désordre du désespoir, les thons restent assez long temps à portée des barques, puis ils essayent de s'enfuir et plongent en cherchant une autre voie. Ceux qui n'ont pas été frappés s'échappent ; d'autres, blessés mortellement, s'en vont expirer en pleine mer; la plupart restent éventrés sur le champ de bataille; et quand on ne voit plus rien à tuer, on ramasse les cadavres et on les tire dans les barques, d'où on les charge sur les charrettes qui rentrent triomphalement à Palerme. De jolies dames, avides de ce spectacle, retour-

neiît à la ville les joues enflammées, avec des éclabo tissures qui en feraient de bons modèles pour représenter Judith sortant du lit d'Holopherne ; et à ce propos, je regrette qu'Allori n'ait pas mis sur la belle robe de la Judith du palais Pitti quelques grosses traces de son meurtre. Lorsqu'on vient d'égorger un homme , fût-ce avec la permission de Dieu , la vraisemblance veut qu'on en porte la souillure.

Le retour àPalerme, au milieu de la bande ensanglantée des bonacchini, hurlant et chantant, les manches retroussées et les yeux flamboyants, nous parut moins gai que le départ, Une horreur invincible m'a toujours éloigné des gens abandonnés par nature ou par métier à l'instinct de la destruction. Le bonacchino nage dans la joie lorsqu'il a du sang jusqu'aux oreilles, et j'avoue que le jour de la pêche du thon il ne se montre pas sous des couleurs aimables. Je n'engage donc pas les lecteurs sensibles à rechercher ce triste spectacle, à moins qu'ils n'aient le système nerveux confectionné en barres de fer. Gela est bon pour

les Anglais, qui ne s'émeuvent pas d'une bagaleile, aussi n'en manque-t-il pas un, de ceux cpii se trouvent en Sicile, au carnage de la }5èche des thons.

C'est un grand plaisir que de rencontrer en voyage des gens éclairés qui discernent la vérité, s'amusent du pittoresque et sentent la poésie ; de ces gens dont la conversation vous épargne du temps et des recherches.

La veille de mon départ de Palerme, je me trouvais auprès d'une personne obligée par état de s'entendre à juger les hommes, à étudier les mœurs et à deviner les caractères. Je pensai que j'allais recueillir, en causant, de bons renseignements sur le pays. Nous parlions du miracle de la statue de saint François de Paule, et je disais que le sentiment religieux est profondement établi dans le cœur dès Siciliens.

— C'est une erreur, me répondit-on. fis sont superstitieux et non religieux. Il y a plus de religion en France.

— Tâchons de nous expliquer , repris-je.

(lu'est-ce que le sentiment religieux selon vous?

— C'est la morale.

Les bras me tombèrent d'étonnement. Je pensai cependant qu'une personne d'esprit peut avoir un moment d'aberration , et je repris courage.

— Excusez-moi, répliquai-je ; il me semble que vous vous trompez. La morale s'apprend, et le sentiment religieux est inné. Un philosophe est quelquefois un homme fort moral et manque de religion.

— Moi, je l'appelle un homme plus religieux que le dévot sans morale.

— Vous le pouvez; cela ne fait de mal à personne ; mais les mots ont un sens qui leur appartient en propre et dont on ne les déshérite pas sans qu'ils l'aient mérité.

J'attaquai mon homme sur un autre chapitre, ne pouvant me résoudre à croire que sa conversation ne fût d'aucun fruit.

— Les Siciliens, lui disais-je, ont un carac-

tère fier qui ressemble à celui des Espagnols du beau temps du marquis de Pescaire.

— De la fierté? me repondit-on; où avezvous pris cela? Ils reçoivent un affront sans dire mot.

— Fort bien: leur point d'honneur n'est pas le nôtre. Cela m'empêche pas la fierté du caractère.

— Sans point d'honneur, où> est la fierté? Il devenait impossible de nous entendre.

J'entamai un troisième chapitre.

— Du moins, repris-je, vous ne nieriez pas qu'ils sentent vivement une injure, et qu'ils s'en vengent d'une manière ou d'une autre. Que pensez- vous de l'affaire de la tagliada?

— Que c'est une insigne lâcheté que de faire blesser un homme pour de l'argent.

— Vous avez raison; mais ces gens-là sont passionnés, et avec des passions bien dirigées, on peut accomplir de grandes choses. 11 no faudrait qu'un moment d'accord et d'énergie

aux Siciliens... ,;!«#^

— De l'énergie! ils n'en ont aucune. De la

passion, pas davantage. Ce sont des paresseux.

— Paresseux à certaines heures. Quand il s'agit de pécher le thon, ils déploient une activité terrible.

— Parce qu'ils en ont besoin pour vivTe.

— Et de l'intelligence ; vous leur en accorderez, j'espère.

— L'esprit n'est pas leur fort. Dites-leur une plaisanterie ; vous verrez qu'ils la prendront au sérieux.

J'avoue que la pointe, le jeu de mots et le calembour ne sont pas de leur goût. Sans perdre le temps à distinguer l'esprit de l'intelligence, je vous demanderai plutôt ce que vous pensez de l'aptitude du peuple pour les arts.

— Elle est nulle. Il n'y a pas ici un seul peintre.

— Vous êtes bien sévère. On ne voit pas d'écoles, il est vrai ; quelques talents isolés vont à l'aveugle sans guide , sans public et sans encouragement; mais en musique on a vu Bellini.

—Le premier chanteur de l'Opéra, cethiver, était im Russe.

— Le dernier des pêcheurs et des facchini a une belle voix, sait par cœur des morceaux de théâtre, et chante avec un goût extraordinaire.

— Oui, pour un pêcheur et un facchino. — Leurs instincts sont très-civilisés.

— Comment cela? Ce sont des barbares. Ils s'éclairent avec de l'huile d'olive et ne savent m fabriquer un chapeau de soie, ni faire un vol-au-vent à la Béchamel.

— Aimez-vous la musicpie?

— Passionnément.

— Sauriez-vous chanter l'air de la Niobé de Paccini?

— Non, j'ai malheureusement la voix fausse.

— Il en est de la voix comme du jugement. Ainsi un homme obligé par état de connaître

les gens qui l'entourent nie que les Siciliens aient de la religion, et il les voit en foule aux églises ou au pied des madones ; de la fierté, et il les voit traiter les Napolitains avec un

mépris injuste; del énergie et des passions, et il les voit donner des taillades et des coups de stylet par jalousie; de l'intelligence, et il voit leurs progrès malgré le blocus de la Sicile ; de l'aptitude pour les arts, et il les entend chanter un chœur sous ses fenêtres , lui qui ne pourrait pas mettre Malborough sur l'air ; des instincts civilisés , et il les voit écouter les vers de Meli et les récits des constastorie avec un recueillement et une admiration antiques, lui qui n'a jamais eu de sa vie une idée poétique dans la cervelle.

Tant il est vrai qu'avec de l'esprit, un jugement faux, et une organisation vulgaire , on demeure dix ans dans un pays sans le connaître ! On fait des jeux de mots, on décoche la fine malice avec agrément, on traite les autres de barbares , et on n'est soi-même qu'un Béotien et un sauvage, ce qu'on serait bien étonné d'apprendre.

JJL PÊTS Z>E IiA MASONi: DDIiL' AB.CO.

La route la plus fréquentée des environs de Naples est celle de Porlici. Jour et nuit, une immense population va et vient pour ses alTaires ou ses plaisirs. Les corricoli se croisent au galop, et soulèvent des nuages d'une poussière insupportable ; mais, après avoir passé le pont de la Madeleine, lorsque vous aiTivez au carrefour appelé V Éperon, si vous prenez une petite route située à votre gauche, vous li'avez plus ni foule ni poussière. Vous entrez

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