II
historique; mais il est certain qu'une tragédie sur Charles le Téméraire lui eût mieux convenu.
Cependant Modena fit peu de contresens dans le rôle de Louis XI. Les terreurs, les superstitions, les prières au vieux moine pour obtenir du ciel quelques années de répit,, les angoisses de la mort, furent rendues avec beaucoup de bonheur et de talent. Le reste fut manqué, empreint d'une exagération opposée au caractère du personnage. Toutes les fois que se présentait le sentier épineux qui traverse entre le tragique et le comique, l'acteur chancelait et tombait d'un côté ou de l'autre sans pouvoir reprendre le milieu du chemin. On riait le plus souvent où il aurait fallu frémir. Quant aux grimacer et tics nerveux destinés à montrer les progrès de la maladie, c'étaient des contorsions dont le public du Nord se serait irrité. Le costume laissait aussi à désirer. Un Français reconnaît difficilement Louis XI en robe vert-pomme bordée d'iiermine, avec un bonnet de soie vert et blanc ; sans imposer
aux acteurs l'obligation puérile de porter sur leurs habits les couleurs qui sont dans l'âme du personnage, on se figurerait avec peine un Louis XI bigarré, un Philiphe II chatoyant, ou un Richard Ilï de satin rose. En somme, Modena est un artiste distingué, que le ciel a fait pour le ribombo sonore de la poésie italienne, et non pas pour une poésie sobre et concise comme la nôtre. Chacun a ses qualités; l'hyperbole sied à l'Italien et l'ellipse au Français.
M. V... devait retourner en Bourgogne par le Simplon, et moi je devais rentrer par le Saint-Gothard. Le lendemain de la représentation de Modena, je conduisis mon fidèle compagnon aux messageries de Genève. Après quatre mois passés dans une intimité fraternelle, nous étions fort émus en nous séparant; mais, selon l'habitude des gens du Nord, nous ne faisions point de phrases. L'émotion, qui délie si bien des langues du Midi, nous fermait la bouche. Quand nous parlions, c'était de choses étrangères à tout ce que nous pen-
sions ; mais nous ne laissions pas pour cela de nous entendre parfaitement.
— J'habite une jolie maison à Beaune, me dit M. V.... Après un moment de silence, il ajouta ;
— Il y a une chambre d'ami d'où l'on voit les montagnes du Jura.
Au bout de cinq minutes, il reprit :
— Le vin de notre pays est bon, la campagne belle, et on trouve encore des moyens d'y passer le temps agréablement.
— De peur d'être Italiens, lui dis-je, ne nous jetons pas dans le flegme anglais. Expliquons-nous. M'invitez-vous à aller à Beaune?
— Assurément, de tout mon cœur; et si j'hésite, c'est que je n'ose vous le proposer.
— Eh bien! j'irai vous voir.
Et j'irai en effet, si le bon Dieu le permet. Une fois seul dans les rues de Milan , je songeai à mes amis, aux causeries du coin du feu, à tout ce que j'avais laissé en France de cher et d'aimable, et je courus immédiatement à mes bagages. Le moment du retour est une si
douce chose qu'il faudrait voyager, ne fût-ce que pour retrouver ceux qu'on aime. Je m'ar rêtai deux jours au lac de Côme pour visiter la villa Sommariva, et saluer du bord du bateau à vapeur la Pliniana, séjour charmant qui fait envie et inspire le goût des équipées amoureuses, et puis je partis, ayant contracté une dette de cinq sous envers Gustave Planche, à qui je rendrai cette somme lorsque nous nous rencontrerons en Chine. Trois jours après, j'avais traversé le Saint-Gothard, le lac des Quatre-Cantons , Lucerne, Bàle et Strasbourg. En regardant l'horloge de la cathédrale et les belles sculptures de Pigalle au tombeau du maréchal de Saxe, il me semblait n'être jamais sorti de France et avoir entrevu F Italie dans un rêve. Pour la première fois depuis un an je retrouvais la sensation de bien-être de l'homme appuyé sur son terrain, environné d'êtres faits comme lui, et qui parlent sa langue. J'étais dans le pays de la vraie indépendance, où l'on peut penser et dire librement. Quoique les polices de l'italie ne vous
tourmentent pas, elles savent tout de suite à qui elles ont affaire , et s'assurent que votre intention n'est bien que de voir le pays et de vous divertir. Les journaux , soumis à une censure rigoureuse, ne parlent que de bagatelles d'une fadeur insupportable. Arrivé dans la terre classique de l'esprit et du bon goût, je me jetai comme un affamé sur les larges feuilles volantes qui couvraient les tables d'un café, mélange bizarre et curieux de politique, de critique, de littérature, d'anecdotes , de nouvelles diverses et d'annonces payantes, où un simple filet sépare la discussion des intérêts les plus graves d'un morceau de poésie ou d'un caprice d'imagination. « Enfin, me disais-je, je vais donc lire quelque chose de très-spirituel, écrit sans contrainte et sans préoccupation. » Je tombai sur cette phrase que je transcris littéralement: «La partition sublime de Robert Simnelreçoit tous les jours plus d'extension. » C'était mal débuter après un an djab- 'sence; mais la réclame de théâtre est dispensée de savoir sa langue. Le feuilleton m'offrait une
revanche; je le saisis et m'enfonçai jusqu'à la dernière colonne dans un galimatias double , dans un abus de mots si étrange et si fou, que ma soif en fut du coup étanchée pour quinze jours.
En terminant le récit d'un voyage en Italie, la politesse demanderait que mon dernier mot fût une flatterie; malheureusement je ne trouve au bout de ma plume dans ce moment qu'un petit reproche à adresser aux Italiens. Les brillantes qualités de leur esprit et de leur caractère sont gâtées par un défaut, qui est leur susceptibilité extrême, indigne d'un peuple parfaitement civilisé. Leur amour-propre est si chatouilleux , que cent éloges ne sont rien pour eux auprès de la plus légère critique. Pour leur plaire, il ne faudrait jamais sortir d'un enthousiasme aveugle, même en matière de cuisine. Les touristes français les ont. Dieu merci, assez régalés de pathos admiratif. Étant persuadé d'avance que ceux d'entre eux qui parcourront ces pages ne me tiendront pas compte de tous mes compliments et ne verront
que cette dernière attaque, je veux du moins les placer sous le tranchant d'un dilemme ; « Ou tu n'oseras te fâcher de mon reproche, de peur de paraître susceptible, ou tu te fâcheras, et tu prouveras par là que j'ai raison de te reprocher ta susceptibilité. » Nous ne sommes point ici-bas pour nous flatter réciproquement. L'encensoir est un instrument sacré réservé à l'autel et au service de Dieu. Ajoutons que la franchise est un des devoirs de l'amitié, et que j'aime trop sincèrement les Italiens pour leur taire ce que je pense. Cela dit, je soutiendrai partout que ce sont les gens les plus aimables du monde.
FIN DU TOME SKGONl) ET DKRMER.