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dont il s'était servi se tournèrent un beau jour contre lui, et se mirent à le tourmenter. Elles rendaient son café bouillant au moment même où il portait la tasse à ses lèvres ; s'il y avait sur la place de Saint-Moïse une mare d'eau, elles y conduisaient malignement son pied. Les passants prenaient des figures inusitées : les uns paraissaient avoir sept pieds de haut, les autres lui venaient au genou. Le bon seigneur N... N..., ancien ami de son père, avait toujours quelque nouvelle folie en tête lorsque Gozzi allait le voir. Un jour, ce digne vieillard rassemblait dans son salon de vieilles bottes de formes diverses, depuis la mode du temps de l'archevêque turpin jusqu'à l'époque actuelle, et il soutenait que ses aïeux avaient chaussé tout cela pour défendre la république contre les Turcs. Un autre jour, le bonhomme se croyait en relations avec les souverains de l'Europe, et Gozzi devenait un envoyé diplomatique qu'on recevcftt confidentiellement. N'était-ce pas quelque mauvais génie fiabesque attaché à Gozzi qui lui jouait
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ces mauvais tours? Oui, évidemment. Cependant, au rebours d'Hoffmann, qui s'est cru plus tard affligé du même malheur, Charles Gozzi ne tremblait point devant ses ennemis invisibles. 11 s'irritait avec l'exagération italienne, et gardait son sérieux pour faire rire les autres. Ouvrons un peu les Contratempi :
« Oui, je suis né avec une étoile contrariante, dit Charles Gozzi. Si je voulais raconter toutes les malices dont cette étoile sardonique m'a assassiné, il me faudrait un gi'os volume. Pendant une certaine époque de ma vie Ccelle des féeries et des fables) , quelque magicien m'avait ensorcelé, car mes contretemps allaient jusqu'à devenir aussi dangereux que ridicules. Je n'ai pas un physique qui ressemble à celui de tout le monde. D'où vient donc que dix personnes à la fois s'obstinaient à me prendre pour un autre ? A coup sûr j'étais ensorcelé.
» Un j^r, à Saint-Paul , je rencontre un vieil ouvrier qui accourt à moi , se prosterne à mes pieds, embrasse ma culotte, et me sou-
tient avec un déluge de larmes que j'ai sauvé son fils de la prison. Il m'assomme de ses bénédictions et me poursuit jusqu'à ma porte en me disant que je suis le patricien Paruta, qui ne me ressemble en aucune façon. i
« Qui ne connaît pas Michel dell'Agata, ce fameux imprésario de l'opéra de Venise? Qui ne sait qu'il est moins haut que' moi d'une palme et plus gros de deux palmes; qu'il s'habille autrement que moi et jouit d'une autre physionomie? Cependant, un beau jour et tout à coup, chanteurs, chanteuses, danseurs, figurants, peintres, machinistes, maîtres de chapelle et tailleurs, ne me rencontrent plus sans m'adresser leurs compliments et sans m'appeler le signor Michel dell'Agata, me regardant en face et s'indignant que Michel ne veuille plus être Michel. Je me sauve à Padoue. Je vais voir la bonne et sage danseuse Maria Ganzani, mon excellente amie, qui était près d'accoucher. La servante m'annonce : « Signora , voici le signor Michel dell'Agata qui demande à vous parler. » En sortant de
chez la danseuse, je vais sur le pont San-Lorenzo ; je rêvais à ces méprises effrayantes. A côté de moi passe le célèbre professeur d'astronomie Toaldo, qui me connaît parfaitement. Je le salue ; il me regarde, ôte son chapeau avec gravité, et me dit : Adieu, Michel ! puis il s'éloigne comme une apparition.
» Un soir, il faisait très-chaud ; une lune resplendissante éclairait la place Saint-Marc ; je me promenais avec le patricien François Gritti. Une voix crie derrière moi : « Que faistu ici à cette heure? Que ne vas-tu dormir, âne que tu es? » En même* temps je reçois deux coups de pied sur Téchine. Je me retourne furieux, et je vois le bon chevalier André Gradenigo, qui se confond en excuses, et s'écrie : « Ah ! ciel ! pardonnez-moi, seigneur Gozzi; j'aurais juré que vous étiez Daniel Zanchi. — Pourquoi faut-il , lui dis-je , que vous me preniez pour un Daniel quelconque, et comment avez-vous de pareilles confidences à lui faire? » Non, cela n'est pas naturel.
» Carlo Andrich est un de mes meilleurs
amis. Nous discourions ensemble devant Saint- Marc par un jour fort serein. Je vois un Grec portant moustaches, vêtu de long, avec la barette rouge, et tenant par la main un enfant habillé comme lui. Cet homme court à moi, tout joyeux, et veut m'embrasser : « Allons, petit, dit-il à l'enfant, baise la main à ton oncle Constantin. » Et Andrich crève de rire, tandis que je reste glacé d'horreur : « Quoi ! reprend le traître de Grec ; est-ce que vous ne seriez pas mon ami Constantin Zucalà? » — Non, répondis-je tout en colère, je ne suis pas Constantin, je ne veux pas l'être; je m'appelle Carlo Gozzi, et qui plus est, je n'embrasserai pas le petit. «Il fallait pourtant éclaircir cet affreux mystère. Je vais chez un marchand grec, et je lui demande s'il connaît un homme nommé Constantin Zucalà. « Oui, signor, me répond ce marchand. Zucalà est un honnête négociant du quai des Esclavons, ici tout près. » — Eh bien, regardez-moi, trouvez -vous qu'il me ressemble? — « Ah! ') signor, vous voulez rire. Zucalà est haut
comme cette table, et vous avez cinq pieds six pouces ! »
« Cela n'est rien encore. J'étais allé dans le Frioul pour la villégiatura. Je reviens en novembre, et je rentre enfin dans Venise, après une nuit et un jour passés en voiture, dans la neige, par un vent du diable ; j'arrive accablé de froid, de faim, de fatigue et de sommeil. — Gondoliere, porte-moi à San-Cassiano, au palais Gozzi. — Ma paisible petite rue se trouve encombrée de gens du peuple qui crient comme des aigles. — Qu'y a-t-il donc? — C'est le seigneur Bragadino, qui a été créé ce matin patriarche de Venise ; il fait des largesses au peuple. Cela ne durera que trois jours. — Je frappe à ma porte, un maître d'hôtel vient m' ouvrir, la serviette sous le bras. — « Que faut-il vous servir, signor? Nous donnons le régal et l'hospitalité à tout le monde indistinctement. » Je le crois bien , je suis chez moi ici ; je m'appelle Charles Gozzi, cette maison est la mienne. — « C'est la vôtre, en effet, signor , tout le monde est chez nous comme
chez soi pendant ces trois jours. » J'entre dans ma maison. Partout il y. a des gens attablés, des hommes ivres qui dorment, d'autres qui jouent, chantent, se querellent et vocifèrent. Le veau, le bœuf et les chapelets de dindons embrochés rôtissent dans ma cuisine. Gamache faisait ses noces dans ma chambre. Il me faut déserter avec facchino et gondolier, pour chercher un logement à l'auberge pendant trois jours. A qui est-il jamais arrivé rien de pareil? qui pourrait encore nier que je suis ensorcelé? Non, jamais le patriarche Bragadino n'aurait eu l'idée de s'emparer d'une autre maison que la mienne pour faire cuire ses dindons. »
Tous les caprices de l'étoile contrariante ne sont pas aussi fâcheux que celui-ci ; mais Gozzi attache une extrême importance au moindre détail du chapitre, hélas! trop court, des Conîratempi. Si on l'en croyait, la pluie tomberait pour lui seul, aussitôt qu'il met le nez dehors, et rien ne lui arriverait comme à tout le monde. Cependant tout le monde est eii
droit d'en dire autant que lui. Chacun a son chapitre des Contratempi, orné de méprises effrayantes, de personnages bizarres et de fatalités imprévues dont on a le droit de faire des monstres. Qui ne connaît pas cette disposition d'esprit dans laquelle tout change d'aspect et s'éclaire d'une lumière fantastique? Alors la queue du diable passe entre les basques de tous les habits, et si quelqu'un vous appelle d'un autre nom que le vôtre, vous êtes au pouvoir de l'enfer. Dans les mains de Gozzi, le fantastique, soutenu par la pantalonnade vénitienne, prend des proportions énormes. L'auteur a bien l'air de croire à la vertu des paroles cabalistiques par lesquelles l'âme de Tartaglia passe dans le corps du roi, son maître, tandis que l'imprudent monarque s'amuse à entrer dans le corps d'un cerf; mais il exagère assez les choses pour vous faire entendre que cela n'est pas parfaitement croyable. Hoflmann, au contraire, est effrayé réellement, et veut vous forcer à partager son épouvante.
Transportez la scène des Contratempi en Allemagne : n'avez-vous pas l'écolier Anselmus, qui ne peut jamais saluer un grand personnage sans renverser une chaise; le petit Zacharie avec ses transformations ; et le conseiller Tussmann, qui voit une tête de renard sur les épaules de son voisin T horloger, et tout ce monde de gens qui se fantasmatisent dans les cabarets de Berlin ou de Nuremberg? Assurément, il est impossible de nier l'originalité d'Hoffmann ; mais jusqu'à quel point s'est-il approprié celle de Gozzi? Combien le poète vénitien l'a-t-il aidé à s'exalter, à se mettre en dehors de lui-même, pour se voir agir, penser et se faire manœuvrer comme les masques de la comédie deïï arte? Combien Charles Nodier a-t-il emprunté à Gozzi, qu'il a suivi de près dans ses voyages en Dalmatie ? A quel degré la Fée aux Miettes, Trilby, et tant d'autres ouvrages, sont-ils parents des comédies fiabesqueset du chapitre des Contratempi? Turandot et r Amour des trois Oranges ont engendré les Tribulations d'un directeur de specta-
de et les articles sur les marionnettes. Néophobus est le neveu de Burchiello, et ses diatribes sont venues à Paris avec un bon vent sur la Tartane des influences , longtemps après l'année bissextile 1756.
Tandis que d'autres ont passé leur vie entière dans le fantastique, Gozzi, trop fort pour s'y arrêter, n'y demeure qu'un instant; il prend la chose comme un badinage, dont son air fâché fait tout le charme, et en conscience le fantastique ne devrait jamais être pris autrement. Le reste est de la folie ou de l'affectation. N'oublions pas surtout que le chapitre des Contratempi est une production du dixhuitième siècle.
lA COMPAGNIE SACCHI.
C'est une existence heureuse et variée que celle de Gozzi, surtout dans son époque fiabesque. Qui n'a envié le sort du poëte comique jeté dans le tourbillon de la vie d'artiste, au milieu d'une troupe d'acteurs intelligents et d'actrices jolies, qui doivent a ses travaux et à ses conseils leur gloire et leur pain quotidien ? Qui n'a désiré connaître la vie aventureuse décrite par Goethe dans WilhelmMeistcrji' Charles Gozzi faisait mieux que de jouir du
pittoresque et de la liberté du monde des coulisses; il exerçait le rôle de génie du bien dans ce conflit perpétuel de passions ; il refusait de voir le mal, et souvent, de peur d'être blâmé par lui, on n'osait pas commettre une mauvaise action. C'est Gozzi lui-même qui parle dans sa Peinture de la comique compagnie de Sacchi. « Sans nul doute il y avait, ditil, dans notre troupe comique sept artistes excellents, soutiens solides de la comédie deW arte. Ce genre, bien exécuté, est, à mon sens, la plus agréable et la plus innoceqte récréation; mal exécuté, il est insupportable, j'en conviens ; c'est tout ce que je puis accorder aux petits esprits persécuteurs de notre comédie, et qui, avec leur sérieux affecté, sont plus ridicules encore que les arlequins sans talent.
» Outre le rapport certain de mes capricieuses allégories avec le génie de ces acteurs, outre leur bravoure comique, la bonne odeur d'honnêteté qu'on respirait parmi eux m'engagea à fraterniser philosophiquement avec
cette compagnie. L'union, la bonne harmonie, la discipline, les règlements sévères sm* la conduite des femmes, me séduisirent. Je me flatte d'avoir été utile à la troupe et au genre, qui était avant moi plus ampoulé qu'il ne l'est. Quant au désintéressement et au zèle que j'ai montrés envers mes protégés, je n'en dirai rien. Qui pourrait compter tout ce que je leur ai fait par complaisance de prologues, d'adieux en vers, combien de chansons à intercaler, de quêtes de compliments pour les jolies actrices de passage, combien de milliers d'additions aux farces, combien de soliloques, de désespoirs, de menaces, de reproches, de prières ! Combien de fils j'ai morigénés, combien de pères j'ai suppliés, dans toutes ces pièces où les débutants timides ne savaient s'ils auraient la force d'improviser! J'étais de fondation le compère, le parrain, le conseiller, le médiateur, le cher poëte, aux baptêmes, aux noces, aux querelles, toujours en badinant et toujours avec succès, car je les aimais tous.
' Aucune de nos jeunes actrices n'était laide, aucune sans dispositions pour son art. Elles s'y exerçaient en me priant de les secourir dans un moment de besoin , de leur donner des leçons, la veille d'un rôle créé. Avec leurs grands yeux, leurs aii's patelins, caressants et coquets, elles obtenaient de moi ce qu'elles voulaient, preuve qu'elles jouaient bien la comédie. Et quand la troupe courait le pays dans la saison des pèlerinages! bon Dieu ! quelle quantité de lettres ! Milan, Turin, Gênes, Parme, Mantoue, Bologne! ahimé!
C'étaient des récits, des chagrins, des souvenirs, des demandes d'arbitrages, des tendresses. Les lettres exercent une comédienne.
y> Celui qui s'imagine qu'on peut mener des actrices sans faire l'amour est dans l'erreur. On le fait ou on feint de le faire. Ces pauvres filles sont pétries de pâte d'amour. L'amour est leur premier guide aussitôt qu'elles peuvent s'aider à marcher en s' appuyant de la main. A six ans elles en parlent et le connaissent tant bien que mal. L'austérité de la com-
pagnie existait... en paroles. La jeune comédienne est extrême en tout : amitié est un mot fabuleux; nous lui substituons l'amour et point de nuances. Une comédienne dit bien à une autre qu'elle a de l'amitié pour elle, mais quand elle veut la tromper ou lui jouer un mauvais tour. Du moins, dans notre compagnie, on faisait l'amour décemment, sans scandale. Jamais je n'ai vu nos actrices dépouiller les jeunes gens, se vendre à l'enchère, ni surtout, ce qui a de graves conséquences, mal parler de celles qui se conduisaient bien. Jamais une basse vénalité n'a été remarquée; on se,serait fait bannir de la troupe. Après cela, on était amoureuse par choix, discrètement, en suivant le bon exemple qu'on avait reçu de ses père et mère, quand on en avait. Toutes les femmes disaient : « Quand j'aurai un mari, je quitterai la scène; » mais on se mariait à condition de ne point la quitter, car celle quia vécu heureuse sur la scène ne peut plus vivre ailleurs. Nous sommes passionnés à Venise, et la passion respire dans
les coulisses : elle passe sa tête par le trou du souffleur, on l'avale avec la fumée des quinquets. Hors des planches le néant.
» Ces pauvres jeunes filles ! que d'esprit et de traits comiques dans leurs amours ! Quelquefois elles m'attaquaient et me perçaient d'œillades, car j'étais garçon, je pouvais prendre femme, et on serait restée sur les planches. Quelquefois j'ai su leurs colères , leurs querelles, leurs jalousies, et même leurs pleurs à propos de moi; elles croyaient m' aimer parce que j'étais le signor poeta et célibataire, en un mot une planète adorable dont une invention scénique pouvait encore les porter au triomphe. Sous ce rapport je faisais de mon mieux, leur gloire était la mienne ; quant à Vhy menée, j'ai toujours mis fin aux chimères en déclarant mon parti pris de rester garçon ; mais bah ! on recommençait au bout de huit jours.
» A chaque rentrée en ville, après une tournée, je les questionnais d'un air indiflerent. On ne voulais rien avouer. On avait tant pensé
à moi ! ôDiolet enfin les confessions arrivaient peu à peu, et on avait eu des boisseaux d'amourettes! Mais on protestait et on prouvait, clair comme la nuit, par des témoignages, par des lettres, que les galants étaient tous de bons partis, des époux presque assurés. Ah ! si on était restée un jour de plus dans telle ville, on serait une dame bien établie ! C'étaient de riches particuliers de Turin , qui est une ville noble , de Milan, une capitale ; tous avaient les intentions les plus honorables, mais tous étaient malheureusement obligés d'atrendre la mort, qui d'un oncle, qui d'un père, qui d'une mère, qui d'une femme, le tout apoplectique, étique ou hydropique, ainsi cela ne pouvait tarder : «Tenez, lisez plutôt, » me disait-on. Je lisais fort placidement des expressions de tendresse, et je voyais des regards furtifs qui lisaient aussi dans mes yeux , pour y chercher de la j alousie. ... Qu'il est difficile pour un philosophe de vivre parmi déjeunes comédiennes i Elles ont dans Tàme six livres écrits sui' l'art d'aimer, sans compter celui d'Ovide.
— 35à — » On ne reverra plus de ïruflaldin comme Sacchi, plus de Brighella comme Zanoni, plus de Tartaglia comme Fiorilli, ce Napolitain plein de feu, justement célèbre dans toute l'Italie; plus de Pantalon comme Darbès, ce comique à volonté contenu ou impétueux, majestueusement bête, et si vrai que le bourgeois vénitien croit se mirer sur la scène quand il voit ce modèle parfait de ses ridicules. La Smeralda était un ange pour la grâce, une mouche pour la légèreté. Avec trois mots, ces gens-là auraient su faire tout une scène à mourir de rire. Jamais ils n'auraient souffert qu'une pièce tombât du premier coup. Ils en auraient plutôt fabriqué une autre sur le moment, et il fallait qu'on eût ri pour son argent, car ils étaient honnêtes, et du diable s'ils voulaient rendre le prix des billets. J'ai vécu avec eux pendant dix ans, au milieu du bruit, des querelles, des tempêtes, des injures, et avec tant de plaisir que je ne donnerais pas ces dix années pour tout le reste. Hors des affaires du théâtre, ces pauvres comédiens se
seraient mis au feu les uns pour les autres; ils auraient brûlé Venise pour moi. Hélas! tout a une fin ; l'extinction et la dispersion de la troupe a été un de mes grands chagrins. Goldoni s'est appuyé sur un mot imposant et trompeur, et un mot est tout-puissant sur les esprits bornés ; ses pièces reviendront peutêtre sur l'eau, comme un vieux sac à procès embourbé au fond des lagunes, et qu'un coup de rame détache, en passant, de la vase oii il dormait, tandis que mes pauvres fables, si on les oublie une fois, ne re verront plus la lumière. »
Le temps, qui détruit tout, laissa Charles Gozzi vivre heureux et tranquille pendant quatorze ans, au milieu de ces acteurs qu'il aimait et qu'il avait perfectionnés. Cette belle époque ne fut qu'une suite de succès, de relations gaies et cordiales, de bonne harmonie et de recettes copieuses. On se réunissait deux fois par semaine chez le compère Sacchi ; le vin de Chypre échauffait les conversations ; la jeunesse et la beauté des actrices, leur co-
quetterie, leurs folles espérances de mariage, mettaient Gozzi dans la plus douce position dont puisse jouir un auteur. Tout alla le mieux du monde tant que le patron de la troupe n'eut de préférence marquée pour personne; mais un beau jour, une œillade plus meurtrière que les autres et mieux ajustée pénétra jusqu'à son cœur : ce fut le signal de la discorde, de la désorganisation, et même de la décadence du poète comique.
Une actrice qu'il vit à Padoue, la signora Teodora Ricci, captiva tout à coup Charles Gozzi, à tel point qu'il jiégligea ses anciennes amitiés et ses intérêts pour être plus entièrement à son amitié nouvelle. Jamais il ne voulut avou'er qu'il y eût de l'amour en jeu, et cependant il fit pour la signora Ricci plus que l'amitié seule n'oserait entreprendre. Cette jeune femme n'était nullement appelée par vocation à entrer dans la troupe de Sacchi. La comédie fiahesque et plaisante ne convenait pas à son physique sérieux, à sa diction déclamatoire, ni à son caractère violent et pas-
sionné. Dans l'idée que la faiblesse du poëte pour elle lui serait avantageuse, elle accepta les propositions que Sacchi voulut bien lui faire à l'instigation de Gozzi. Comme si le public de Venise eût deviné le tort que cet élément nouveau pouvait causer à la compagnie, il accueillit très-froidement cette actrice à son début. La pièce de V Amoureuse tout de bon, composée exprès pour elle, se ressentit de la mauvaise volonté du parterre. Gozzi s'obstina; il aima mieux changer de genre que d'abandonner sa favorite, et donna une traduction du Comte d'Essex et une autre de Gahrielle de Vergy. On avait eu de la peine à monter ces deux ouvrages, si contraires aux habitudes de la troupe. Peut-être l'exécution fut-elle manquée; le public demeura muet pour l'actrice et pour les deux ouvrages, qu'il fallut laisser de côté après six représentations. Le quatrième essai fut plus heureux. Gozzi, ayant étudié l'esprit et le caractère de son amie, trouva un rôle qu'elle pouvait jouer. La Princesse philosophe plut beaucoup au public,
et la signora Ricci se vit enfin applaudie et acceptée par les Vénitiens. Cette réhabilitation porta le coup de la mort à la compagnie Sacchi. Toutes les actrices jalouses se liguèrent contre la nouvelle favorite ; une fois l'espoir perdu de convertir le poëte en marito felicissimo , l'envie et la haine ne gardèrent plus de ménagements. Les quatre masques tournèrent leurs regards de tous côtés pour chercher de l'emploi ; la spéculation se mettant de la partie, les directeurs de Sant'Angelo, du théâtre de Mantoue, et même celui de la Comédie italienne de Paris, leur firent des propositions. Darbès et Fiorilli, gagnés à force d'argent, quittèrent San-Salvatore pour entrer dans la troupe rivale, de sorte que Gozzi se trouva en peu de temps sans Tartaglia et sans Pantalon. Par une transformation subite, il donnait des pièces sérieuses tandis que ses concurrents héritaient de son genre et de ses acteurs comiques. Comme dans le Roi cerf, l'amour lui avait fait imprudemment laisser son corps pour passer dans celui d'un autre , qui
avait pris immédiatement sa place. Heureusement, si Darbès et Fiorilli emportaient la gaîté avec eux, ils ne donnaient point le génie fiabesque aux mauvais et obscurs faiseurs du théâtre Sant'Angelo ; mais la décadence et la dispersion de la troupe Sacchi n'en étaient pas moins inévitables. Truffaldin prenait de l'âge et perdait ses jambes. Pour surcroît de complication, ce vieux fou s'avisa d'être amoureux de la Ricci, et malgré ses soixante-dix ans il donna de l'ombrage à notre poëte, qui voulait bien se contenter du titre d'ami, à condition de ne point voir d'amant en titre. Un jour Gozzi trouva sa belle occupée à tailler du satin blanc pour faire une robe. C'était un cadeau de Sacchi, et la jeune première, avec la naïveté italienne , aurait bien voulu conserver à la fois les aunes de satin et sa vertu. La chose étant décidément impossible, elle garda le satin.
Avant l'arrivée de cette actrice, Gozzi, sans prédilection dans la troupe, également sévère et juste pour tout le monde, dressait ses arlis-
tes et les pliait à ses fantaisies. Une fois amoureux, il se laissa mener et se plia lui-même aux caprices d'une femme sans intelligence. Teodora n'entendait rien à la comédie deW arte, ni aux conceptions poétiques, encore moins au merveilleux mauresque ou persan , pas davantage aux allégories. Elle suivait des routines de déclamation, s'habillait du manteau piqué des vers de la tradition, et ne jouait bien que les drames compilés et empruntés. Gozzi emprunta et compila pour lui plaire. Il traduisit le Gustave Vasa de Piron, la Chute dedona Ekira, pièce espagnole, lai Femme vindicative, etc. Le public applaudissait par complaisance, mais il ne reconnaissait plus le père original, hardi et volontaire de Turandot et des Trois Oranges. Gozzi mécontent, bouda contre les Vénitiens pendant quelques années. Il laissa la Ricci jouer son antique répertoire d'ouvrages classiques et usés. Ce temps de repos ne fut pas inutile à cet esprit dérouté. Le poëte se retrempa dans le silence. On le revit comme autrefois se promener à Saint-
Moïse, dans les coins et les petites rues, le menton incliné, comptant les dalles, et justifiant son sobriquet de solitaire. Il recommençait à parler tout seul et à murmurer des vers d'un air sombre et distrait. L'été de la Saint- Martin ranima encore une fois sa verve. Il eut un retour vers la satire, non pas comme dans sa jeunesse, Contre de fausses locutions, des drames traduits, le patois chioggiotte, ou d'autres bagatelles indignes d'échauffer la bile d'un homme mûr. Les ridicules ne lui arrachaient plus que des sourires, ce fut sur les vices qu'il fixa son regard pénétrant. Le débordement des mœurs était parvenu à un degré d'effronterie tout à fait révoltant. Le gé^ nie satirique de Gozzi ne pouvait voir de tels excès sans leur dire un mot, et comme le sujet en valait la peine, l'émotion se mêlant à la plaisanterie, il trouva une quatrième manière, non plus gauloise comme dans la Tartane^ ni orientale comme dans les fables et les allégories, ni italienne comme dans les pantalonnades ; l'indignation et le chagrin lui inspiré-
rent cette ironie amère et touchante que Shakspeare avait mise dans la bouche du prince Hamlet. Trois satires seulement, et très-courtes, sortirent de ce dernier jet; mais ce furent les meilleurs fruits qu'ait portés cet arbre si fécond.
Au milieu de cette révolution dans le récit de Gozzi, l'année 1797 afriva. Les armées républicaines et les graves événements qu'elles apportèrent à leur suite éteignirent tous les petits intérêts. On ferma les théâtres, et la politique régna seule à Venise. Gozzi assista à la chute de son pays, aux trahisons, aux folies de la magnifique seigneurie, à l'abandon méprisant du général français , à l'entrée des baïonnettes allemandes , à l'élection dérisoire du doge Manino, son ami. Dieu sait ce qu'étaient devenus dans ce conflit les Pantalons et les Truifaldins! On n'en entenditplus jamais parler, etl'année de la mort de Charles Gozzi n'est pas même connue. On ne savait pas non plus l'année de sa naissance. Ce génie bizarre passa
coiniiieune de ces comètes dont on n'a pas eu le temps d'étudier la marche. Aussitôt qu'on ne le vit plus, on l'oublia, et on revint à Goldoni par la pente inévitable de la routine.
A quel point cet injuste oubli a été poussé en Italie, et particulièrement à Venise, c'est ce que j'aurais refusé de croire si je ne l'avais vu par moi-même. Au mois d'octobre étant à Venise , je cherchais sur les affiches de théâtre une pièce qui ne fût pas traduite du français. On joua un soir, au théâtre Apollo, une comédie de Goldoni, et je pris un billet. Au premier mot, je reconnus le Dépit amoureux j grossièrement transformé. Dans mon désappointement, je sortis en disant qu'il n'y avait pas moyen de voir en Italie une pièce italienne, et que Gozzi avait eu bien raison de se moquer des plagiaires. Mes voisins se mirent en fureur contre moi, et me soutinrent en face que leur Goldoni était trop riche pour voler les autres, et que les Amants querelleurs ne devaient rien à personne, ce qui ne me persuada point. Le lendemain, je de-
mandai chez plusieurs libraires les comédies de Gozzi; à peine si on savait ce que je voulais dire. Enfin, dans une petite boutique, on me tira de la poussière un vieil exemplaire oublié sur un rayon depuis quarante ans, et on me donna les dix volumes pour le prix du papier. Lorsque Gozzi, jetant un regard inquiet sur ses œuvres, s'était effrayé de leur originalité, le pressentiment qui lui représentait ses fables oubliées et les oripeaux de Goldoni sortant de l'eau n'était pas un efifet du hasard. Il sentait que le mot de régulière attaché à l'œuvre de Goldoni serait un jour le morceau de liège qui devait l'arracher du fond des lagunes. Les véritables poètes, les hommes de fantaisie, « qui ne vivent pas d'emprunt et ne se parent point de plumes du paon, » n'auro;it Jamais pour eux que la minorité des gens intelligents et éclairés. Cette minorité leur fait rarement défaut; mais une immense majorité se prononcera toujours pour ceux qui suivent les chemins battus : elle reviendra là où est l'ornière, et laissera ceux qui ne marchent
sur les traces de personne se perdre dans l'oubli. Le sort du poëte de fantaisie sera donc, non-seulement d'être oublié, mais encore de reparaître, au bout d'un certain temps, comme une nouveauté sous le nom d'un autre. Certes, lorsque Hoffmann se mit à imaginer ses personnages bizarres, on ne douta pas qu'il n'eût puisé ces excellentes folies dans sa cervelle ; cependant on ne peut nier qu'il se soit inspiré de Gozzi. Le portrait de Crespel, celui de maître Abraham avec sa redingote couleur fa bémol, celui de Jean Kreissler avec son archet à la ceinture en guise d'épée, ne sont pas plus hardis que celui du patricien N..., avec ses armes de la bataille de Lépante. Les bottines étonnantes du joueur d'échecs cèdent encore le pas à celles de l'archevêque Turpin. Qui eût osé soupçonner la Vie d'Artiste de ne pas être un souvenir de jeunesse raconté par Hoffmann avec tous ses détails les plus exacts? Cependant on né sait plus qu'en penser en voyant que Gozzi, trente ans auparaavnt, écrivait un chapitre semblable dans sa peinture
de k compagnie Sacchi. La chanteuse Teresa aurait-elle été aussi capricieuse dans ses amours avec le maître de chapelle, si la Teodora Ricci n'eût pas fait damner le poëte comique vénitien ? Le chagrin et les déceptions d'Hoffmann se sont bien augmentés de ceux de Gozzi. Quant aux méprises de VEnchaînement des Choses , du Pot d'or et de Zacharie, ce sont absolument des amplifications du chapitre des Contratempi. Hoffmann a beaucoup loué Gozzi et vanté ses pièces fiabesques, sa poésie, les caractères comiques de son théâtre, et tout ce qui n'avait aucun rapport avec les contes fantastiques; mais il s'est bien gardé de parler du reste, et cependant comment croire que l'histoire de l'oncle Constantin Zucalà, le portrait du sénateur botté à la Turpin, et l'aventure du palais envahi pai* les cuisiniers, n'aient pas frappé Hoffmann bien plus vivement que les autres morceaux? — Ajoutons que, sans le poëte astrologue Burchiello, il n'y aurait pas eu de Néophobus; que si la Tartane n'eût pas coulé à fond les faiseurs de galima-
lias et les novateurs véinlieiis, nos fabricateurs de mots n'eussent pas essuyé sous cette forme la fine et terrible bordée que Nodier leur envoyait il n'y a que deux ans. Gozzi a encore sur ses imitateurs l'avantage d'avoir écrit en vers. Il n'est ni juste ni décent que ses inventions soient introduites en France de seconde main, tandis que le véritable créateur d'un genre original et applaudi n'est qu'à peine connu de nous.
Si je n'ai pas réussi à donner de ce pq^te aimable l'opinion qu'il mérite, ses ouvrages sont là; le lecteur peut les ouvrir sans avoir à craindre d'y trouver de l'ennui, car Gozzi écrivait pour un public bien plus léger et plus impatient que nous. On ne s'inquiétait guère à Venise des lois du bon goût, ni des leçons sur la dépravation des mœurs, ni des colères de l'académicien solitaire contre les patois barbares ; il fallait d'abord amuser son monde. Une minute d'ennui eût tout perdu et renvoyé les spectateurs immédiatement d'un théâtre à l'autre. Charles Gozzi savait cacher son but
moral ou littéraire sous l'apparence du plaisir et de la récréation ; derrière la nourrice racontant des histoires aux petits enfants , on reconnaît sans peine le philosophe. Cet alliage de la force satirique, du bon sens critique, du merveilleux oriental , du fantastique et de la pantalonnade italienne, a quelque chose d'étrange et de surprenant, comme l'existence de Venise elle-même. C'est bien de la ville féerique des lagunes que ce génie complexe dewit sortir, et le public français, qui a le privilège de distinguer et d'aimer ce qui se fait de bon en tous pays, ne refusera pas à Charles Gozzi une place dans son estime.
MtLAK. ~ L'ACTEUR MODENTA. ~ UKT DILEMME.
Bien m'en prit d'avoir terminé par Venise, car, si j'avais débuté par là, le voyage en Italie aurait pu se borner à cette seule ville, tant il est difficile de s! en aiTacher. Nous y restâmes aussi longtemps que possible, et nous y serions encore si la plus impérieuse des nécessités, la question d'argent, ne nous eût forcés à passer les monts. Le simple examen de nos lettres de crédit et la progression décroissante des fonds nous ayant avertis que la patrie nous
réclamait, nous partîmes, M. V... et moi, pai^ le courrier de Milan, nous promettant, pai' un serment solennel, de nous retrouver un jour sur la place Saint-Marc, ce que nous n'exécuterons probablement jamais. Annibal lui-même, qui avait de la volonté, ne revit plus l'Italie une fois qu'il eut touché les côtes d'Afrique. En sortant de cette ville si originale, les choses perdaient leurs couleurs à mesure que nous avancions vers l'ouest. Vicenceet Vérone ont encore quelque physionomie. A Milan, l'Italie s'éteint. Sauf un petit nombre de palais, on ne voit plus que des maisons modernes. Les mœurs pai'aissent moitié allemandes , moitié françaises, et on reconnaît dans tous les usages cette civilisation à la fourchette qui satisfait également l'Anglais et le commisvoyageur. Sous les cU'bres de la promenade, au milieu des équipages, on peut se croire aux Champs-Elysées; le soir, la tasse de thé septentrionale vous transporte à Londres; vous rencontrez dans le peuple une foule de bossus el de nains, comme dans nos villes manufac-
turières, où les bienfaits de l'industrie ramènent l'homme à l'état de singe. Plus de paresse, et partant plus de beauté musculaire. Le ciel est plus pâle que celui de la Provence ; l'air devient froid, et la poésie, naturellement frileuse, grelotte et se cache. Les têtes blanches des Alpes vous avertissent que le nord et l'hiver habitent à deux pas de là. Malgré le luxe, la bonne compagnie et les ressources de cette grande ville,, mieux vaut le véritable Paris, quand on Fa sous la main, qu'un Paris en abrégé.
Après avoir été reçu à bras ouverts à Naples, Florence et Venise (je ne dis pas à Rome parce qu'on m'a assuré que la société romaine était fermée comme le Capitole antique si bien gardé par ses oies), vous vous imaginez que vous allez entrer partout à Milan. L'erreur ne dure pas longtemps. Il y a deux ou trois salons hospitaliers, pas davantage; le reste est inabordable et fortifié. Quand vous avez tenté deux fois le passage, une lettre d'introduction cl la main, vous comprenez que la
consigne du suisse est de n'ouvrir à aucun visage inconnu. Vous laissez votre lettre appuyée d'une carte de visite au bas de. laquelle est votre adresse. Au bout de trois jours, un domestique vous apporte une autre carte de visite pour toute réponse. Cependant, si la personne qui vous recommande est de poids, on vous fait dire qu'on vous recevra tel jour, à telle heure. Vous arrivez tout franchement pour causer. Les visages sont contraints ; il semble qu'on soit au désespoir de n'avoir pu vous éviter. Vous prétextez bien vite une affaire, et vous ne revenez jamais; c'est le parti le plus sage et le plus honnête. Comme les motifs de cette exclusion tiennent à la politique et à la fausse position de la noblesse vis-à-vis de son gouvernement, il n'y a pas moyen d'en garder rancune aux Milanais.
Nous avions pris nos mesures pour consacrer une quinzaine au séjour de Milan ; mais au bout d'une semaine, comme nous connaissions à fond la cathédrale, le musée, qui est médiocrement riche, les débris eifacés de la
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fameuse Cène et quelques rares ouvrages de Luini, nous nous regardions en nous demandant ce que nous pouvions faire encore en Lombardie. L'automne marchait à grands pas; le retour des pluies devenait menaçant, et les sites des Alpes nous invitaient à partir. M. V.., poussait des soupirs à fendre le Simplon, en recueillant ses souvenirs tout frais de Venise. En causant de notre séparation prochaine , dans la cour de notre auberge, nous vîmes une affiche qui annonçait pour le soir la traduction du Louis XI de Casimir Delavigne, j ouée par le célèbre Modena , le Talma de l'Italie. Depuis le plaisir extrême que m'avaient fait les petits théâtres napolitains, je n'avais pas trouvé un spectacle satisfaisant, excepté un soir à Florence, où un acteur appelé Domenicone avait joué d'une manière remarquable le Saûl d'Alfieri. J'avais déploré lamort des théâtres vénitiens, dont la gaieté eut jadis un succès européen. Les Pantalons, les Tartaglia, les Trufaldins s'étaient envolés ; il ne restait plus qu'un pauvre Arlequin pour soutenir le
théâtre Malibran, que lu bonne compagnie ne daignait pas fréquenter. Naples seule a conservé ses spectacles nationaux. On jouait partout la tragédie, le drame français traduit, et le vaudeville arrangé sans couplets. Le Gamin de Paris, représenté par une jolie actrice, pouvait offrir quelque amusement, et le général de l'enipire accommodé à l'italienne eût déridé un cholérique ; mais cela était bon à voir une fois. Les grands acteurs tragiques sont rares en tous pays ; la réputation de Modena méritait un examen sérieux. Nous allâmes donc au théâtre Re, nous mêler à un public intelligent et choisi.
Modena paraît avoir quarante ans et ressemble beaucoup au portrait de Jean-Jacques Rousseau. Son visage jouit de cette mobilité expressive particulière aux hommes du Midi. Tout en réglant ses gestes, il cédé encore malgré lui à la pétulance causée par la chaleur du sang, et cette organisation que nous appelons en dehors lui rend plus difficiles qu'il ne le pense ces rôles concentrés qui revienneiu
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si souvent dans les ouvrages français. Modena pourrait s'élever très-haut dans les personnages du Cid, d'Othello, de Tancrède, de don Juan d'Autriche, et dans tous les rôles qui demandent plus de passion ou de brillant que de profondeur. Malheureusement la mode des traductions du français l'oblige à se renfermer sans cesse en lui-même, contrairement à son naturel. A force d'étude et d'intelligence, il réussit à se dominer assez pour étonner le public italien, qui n'est pas aussi accoutumé que nous à ces rôles concentrés. Les ultramontains dissimulent volontiers, mais fort mal ; on voit sur le bout de leur nez la pensée qu'ils s'imaginent cacher. Il y a une grande différence entre le mensonge maladroit et indiscret et cette dissimulation froide qui contient son idée, la suit avec constance et va quelquefois jusqu'à la mort sans se trahir. Peut-être si Modena était de Venise ou de Palerme , qui fournissent encore des caractères en dedans, aurait-il pu donner au rôle de Louis XI une couleur originale sans s'attachera l'exactitude